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I
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Légende Dorée
DE
JACQUES DE VORAGINE
NOUVELLEMENT TRADUITE EN FRANÇAIS
INTRODUCTION, NOTICES, NOTES
Recherches sur les Sources
par
■..'AkufJ.-B. M. RO/E
Chanoine honoraire de la Cathédrale d'Amiens
TROISIEME PARTIE
PARIS
.Uh luWVKYRE, ÉDITEUR
76, RUE DE SEINE, 76
MDCCCCII
EDOUARD ROUVEYRE, Éditeur, rue de Seine, 76, PARIS
Publication honorée de la Souscription
du Ministère de V Instruction publique et des Beaux- Arts
OUVRAGE COMPLET EN DIX VOLUMES
Connaissances nécessaires
Accompagnées de Notes critiques ' TTtl Tilhlintlhllp
et Documents bibliographiques U U II AJlUllUfJUllC
recueillis et publiés par
EDOUARD ROUVEYRE
Libraire-Antiquaire et Éditeur, Ofïïier de l'Instruction publique
CINQUIÈME EDITION
Dix volumes in 8" carré (14x225), illustrés de 1800 figures
Prix : 80 fr.
SOMMAIRE DES DIX VOLUMES
Les volumes ne se vendent pas séparément
Premier volume : § i. Origine du livre. — Les amateurs, les bibliophiles,
les bibliomanes. Etablissement d'une bibliothèque. — Conservation et entretien
des livres. — Deuxième volume : i 2. Du format des livres. — Les livres les
plus petits. — Les livres les plus grands. — Les livres imprimés ou calli-
Îraphiés en caractères microscopiques. — § 3. Ducollationnementdes livres.—
>ela manière de procéder à cette opération. — Ses difficultés. — Ses ré-
sultats. — $ 4. Abréviations usitées en bibliographie, ainsi que dans les ma-
nuscrits et les imprimés. — §5. Signes distinctifs des anciennes éditions. —
Î6. Des souscriptions et de la date.— Troisième volume : § 7. Du choix des
ivres.— De la lecture.— De la connaissance des livres.— Leurs définitions.—
Caractères auxquels on distingue un livre rare, précieux ou curieux.— Ce qui
en fait le prix.— La chasse aux livres.— Quatrième volume : § 8. De la re-
liure ancienne et moderne.— Du goût et des styles dans la reliure. — Petit
musée de la reliure ancienne. — Cinquième volume : § 9. De la gravure et
de ses états. — De l'illustration et de la décoration intérieure des livres.— Les
livres gravés ou burinés.— Les livres avec gravures supprimées, épreuves à
l'état d eau forte ou avec remarques. —Les livres avec aquarelles, illustrations
ou ornements placés dans le texte ou sur les marges, etc.— Sixième volume :
L10. Les reliures aux chifTres ou à monogrammes.— Les reliures aux armes.—
es Ex-Libris. § il. Les livres avec dédicaces ou annotations manuscrites, etc .
— Les livres de provenance curieuse ou illustre. — Septième volume : § 12.
Les Manuscrits et la Peinture des livres. — Huitième volume : § 13. Les en-
nemis du livre.— Moyens de préserver les livres des insectes.— Destruction des
livres et falsification des gravures. — Les voleurs et les équarrisseurs de li-
vres.— § 14. Altérations et fraudes.— Nettoyage et encollage des livres et des
gravures. — Du dédoublage des gravures. — Réparation des manuscrits, des
piqûres de vers, des déchirures et des cassures du papier. — Restauration des
estampes et des reliures. — Les livres imprimés sur peau vélin, papiers de
Chine, Japon, Whatman, vélin, vergé, etc. — Neuvième et dixième volumes :
| 15. De la classification systématique des livres, des autographes et des gra-
vures. — f 16. Lexique des termes relatifs à la Bibliographie, à l'Art typogra-
phique, etc., employés dans le.cours des Connaissances nécessaires à un Bibliophile,
avec renvois aux tomes et aux pages de cette publication.
Les sommaires DÉTAILLÉS des dix volumes sont adressés gratis
et franco. — En faire la demande.
EDOUARD ROUVEYRE, Editeur, rue de Soi ne, 76, a Paris
HISTOIRE— PHILOSOPHIE - DOCUMENT
Comment discerner les Styles
du VIII- au XIX* siècle
PAii «l Publication honorée de la Souscription du Ministère
L. ROGER-MILES * de V Instruction publique et des Beaux- Art*
ÉTUDES SUR LES FORMES ET LES VARIATIONS
PROPRES A DÉTERMINER LES CARACTERES DU STYLE
dans
LE COSTUME ET LA MODE
LA MODE - LES SYMBOLES — LA TRADITION
Accompagnées de Deux mille Dessins (/raves par J. Mauge
D'APRÈS les TABLEAUX, MANUSCRITS et MONUMENTS en TOUS GENRES
existaut dans les Musées, Bibliothèques et Collections nationales et particulières
UN FORT VOLUME IN-4 JÉSUS (22X30)
Exemplaire en cartonnage artistique, non rogné .... Quarante franc»
CARACTÈRES et MANIFESTATIONS des FORMES
en
Architecture et Décoration
XVHIe SIÈCLE
LA RÉGENCE — ÉPOQUE LOUIS XV
Accompagnés de Deux mille Dessins gravés par 7. Mauge
D'APRÈS LES TABLEAUX, MANUSCRITS et MONUMENTS en TOUS GENRES
existant dans les Musées, Bibliothèques et Collections nationales et particulières
UN FORT VOLUME IN-4 JÉSUS (22X30)
Exemplaire en cartonnage artistique, non rogné Quarante Francs
ÉTUDES SUR LES FORMES ET LES DECORS
PROPRES A DÉTERMINER LES CARACTERES DU STYLE
dans les
Objets d'Art, de Curiosité,
et d'Ameublement
ARMES ET ARMURES BIJOUTERIE — BRODERIE — CÉRAMIQUE — DKNTELLE
ÉMAILLERIE HORLOGERIE — JOAILLERIE MEUBLES
PEINTURE SUR VELIN ORFÈVRERIE CIVILE ET RELIGIEUSE
VERREUIE — TAPISSERIE
Accompagnées de Dewr mille Dessins gravés par J. Mauge
D'APRÈS les TABLEAUX, M AN ' ITS et MONUMENTS en TOUS GENRES
existant dans les Musées, Bibliothèques et Collections nationales et particulières
UN FORT VOLUME IN-4 JÉSUS (22X30)
Exemplaire en cartonnage artistique, non rogné . . . Quarante francs
Légende Dorée
Vingt-cinq exemplaires ont été imprimés
SUR
PAPIER DU JAPON DES MANUFACTURES IMPERIALES DE TOKIO
Tous droit» de repro lu :tion cl do traduction réserves pour tous pays,
y compris la Suède et la Norvège.
La
Légende Dorée
DE
JACQUES DE VORAGINE
NOUVELLEMENT TRADUITE EN FRANÇAIS
INTRODUCTION, NOTICES, NOTES
ET
RECHERCHES SUR LES SOURCES
L'Abbé J.-B. M. ROZE
Chanoine honoraire ilo la callit'ilralc d'Amiens
TROISIÈME PARTIE
PARIS
EDOUARD ROUVEVRE, ÉDITEUR
76, RUE DE SEINE, 76
MDCCCCH
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TOI fflW TOII
mue imam
390075B
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LA
LÉGENDE DORÉE
SAINT MAMERTIN
Saint Mamertin, qui fut d'abord païen, adorant une
fois les idoles, perdit un œil et une de ses mains se
sécha. Il crut avoir offensé les dieu#,'et-aHa au tefti-
pie adorer les idoles, quand il rencontra un religieux
nommé Savin qui lui demanda comment une si grande
infirmité lui était survenue. Mamertin répondit : « J'ai
offensé mes dieux, aussi vais-je les prier de me ren-
dre dans leur bonté ce qu'ils m'ont ravi dans leur co-
lère. » Savin lui dit : « Tu te trompes, mon frère, tu
le trompes, si tu prends des démons pour des dieux.
Va plutôt trouver saint Germain, évêque d'Auxerre,
et si tu acquiesces à ses conseils, tu seras guéri in-
continent. » Mamertin se mit en route aussitôt et ar-
riva au tombeau de saint Amateur, évèque et de plu-
sieurs autres saints évèqucs. La pluie le força de se
retirer la nuit dans une cellule sur la tombe de saint
Concordicn. Après s'être endormi, il eut une vision
fort extraordinaire. Il vit venir à la porte de la cellule
un homme qui appela saint Concordien et l'invita à
m. i
LA LÉGENDE DOREE
une fête que célébraient saint Pérégrin et saint Ama-
teur avec d'autres évoques. Saint Concordien lui ré-
pondit du fond de son tombeau : « Je ne puis y aller
maintenant, car j'ai un hôte qu'il me faut garder de
peur qu'il ne soit tué par les serpents qui habitent
ici. » L'homme s'en alla rapporter la réponse qu'il
avait entendue, puis il revint dire : « Saint Concor-
dien, levez-vous, venez, et amenez avec vous le sous-
diacre Vivien et l'acolyte Junien afin qu'ils exercent
leur ordre. Alexandre gardera votre hôte. » Et il sem-
bla à Mamertin que saint Concordien, après lui avoir
pris la main, le conduisait avec lui, et que quand il fut
arrivé à l'endroit où se trouvaient les évoques, saint
Amateur lui dit : « Quel est l'homme qui est entré avec
vous?» « C'est mon hôte », répondit saint Concordien.
Et saint Amateur dit : « Chassez-le car il est impur,
et il ne peut être avec nous. » Comme on chassait
Mamertin, il se prosterna devant les évêques et réclama
la protection de saint Amateur. Celui-ci lui ordonna
d'aller aussitôt chez saint Germain. Mamertin, à son
réveil, vint trouver saint Germain, se prosterna à ses
pieds et lui demanda pardon. Après avoir raconté ce
qui lui était arrivé, ils allèrent tous deux au tombeau
de saint Concordien et quand ils eurent écarté la
pierre, ils virent plusieurs serpents de plus de dix pieds
de long, qui s'échappèrent tous. Alors saint Germain
leur commanda d'aller dans tel lieu où ils se gardas-
sent à l'avenir de nuire à personne. Ce fut alors que
Mamertin fut baptisé et justifié. Il se fit moine au mo-
nastère de saint Germain dont il fut abbé après saint
AUodius.
• • • • .
• • • • •
* •• •
• • •
SAINT MAMERTItf 3
De son temps, vécut, dans ce monastère, saint Ma-
rin dont saint Mamertin voulut mettre l'obéissance à
Tépreuve. Il lui confia la charge la plus vile de la
maison, celle de gardeur des vaches. En faisant paître
librement son troupeau dans une forêt, il vivait dans
une telle sainteté qu'il donnait à manger dans sa
main aux oiseaux qui venaient le trouver. Il délivra
aussi des chiens un sanglier réfugié dans sa cabane,
et le fit s'en aller. Des larrons vinrent le dépouiller et
emportèrent avec eux son habit, ne lui laissamt qu'un
tout petit manteau. Il se mit aussitôt à crier après
eux en disant : « Revenez, mes seigneurs : voici un
denier que j'ai trouvé cousu au milieu du manteau ;
peut-être en avez-vous besoin. » Les voleurs accou-
rurent, lui prirent le petit manteau avec le denier et
le laissèrent tout nu. Mais comme ils se hâtaient de
retourner dans leur repaire après avoir marché toute
la nuit, ils se trouvèrent, vers le point du jour, à la
cabane de Marin. Celui-ci les salua, les reçut avec
bonté sous son toit, leur lava les pieds, et leur servit
tout ce qui put leur être nécessaire. Ceux-ci stupé-
faits, regrettèrent leurs procédés et chacun d'eux se
convertit à la foi. — Un jour, quelques jeunes moi-
nes, restés avec lui, avaient tendu des pièges à une
ourse qui guettait les brebis ; l'ourse se jeta dans le
piège pendant la nuit et resta prise. Saint Marin, qui
s'en douta, sortit du lit, la trouva et lui dit : « Que
fais-tu, misérable? Sauve-toi vite de peur que tu ne
sois prise. » Alors il la dégagea et la laissa partir.
— Lorsqu'il fut mort, on portait son corps à Auxerre,
quand, arrivé à une maison de campagne, personne
4 LA LÉGENDE DORÉE
ne put l'enlever de là, jusqu'à ce qu'un prisonnier,
dont les liens se brisèrent, accourût : et s'approchant
du corps il le porta avec les autres jusqu'à Auxerre,
où on l'ensevelit avec honneur dans l'église de Saint-
Germaîn.
SAINT GILLES *
/Egidius vient de e, sans, geos, terre, et dyan, illustre ou
divin. Il fut sans terre en méprisant les choses terrestres,
illustre par l'éclat de sa science, divin par l'amour qui assi-
mile l'amant avec l'objet aimé.
(iEgidius), Gilles, né à Athènes, de lignée royale,
fut, dès son enfance, instruit dans les belles lettres.
Un jour qu'il se rendait à l'église, il donna sa tuni-
que à un malade gisant sur la place et demandant
l'aumône : le malade s'en revêtit et fut aussitôt guéri.
Après quoi, son père et sa mère étant morts dans le
Seigneur, il fit J.-C. héritier de son patrimoine. Une
fois, en revenant de l'église, il rencontra un homme
qui avait été mordu par un serpent. Saint Gilles alla
au-devant de lui, fit une prière et expulsa le venin. Il
y avait dans l'église un démoniaque qui troublait les
fidèles par ses clameurs, saint Gilles chassa le démon
et rendit cet homme à la santé. Or, comme le saint
redoutait le danger de la faveur humaine, il s'en alla
en cachette sur le rivage de la mer, où ayant vu des
* Bréviaire.
SAINT GILLES S
matelots luttant contre la tempête, il fit une prière et
calma les flots. Les matelots abordèrent et ayant
appris que Gilles allait à Rome, ils le remercièrent de
sa bienfaisance et lui promirent de le transporter
sans frais. Après être arrivé à Arles, où il resta deux
ans avec saint Césaire, évêque de cette ville, il y gué-
rit un homme attaqué de la fièvre depuis trois ans :
mais conservant toujours le goût du désert, il s'en alla
secrètement et demeura longtemps avec un ermite
d'une sainteté remarquable, appelé Vérédôme : et il
mérita de faire cesser la stérilité de la terre. Partout
ses miracles le rendant illustre, il craignit donc le
danger dans lequel l'entraînerait la louange des
hommes. II quitta Vérédôme et s'enfonça dans un
désert où trouvant un antre avec une petite fontaine,
il rencontra une biche sans, doute disposée par Dieu
pour lui servir de nourrice, elle venait à des heures
fixes l'alimenter de son lait. Les gens du roi vinrent
chasser en cet endroit ; dès qu'ils virent cette biche,
ils laissèrent les autres bêtes et se mirent à la pour-
suivre avec leurs chiens : comme elle était serrée de
près, elle se réfugia aux pieds de celui qu'elle nour-
rissait. Gilles étonné de ce que la biche bramait contre
son habitude, sortit, et quand il eut entendu les chas-
seurs, il pria le Seigneur de lui conserver celle qu'il
lui avait donnée pour nourrice. Or, pas un des chiens
n'eut la hardiesse d'approcher de lui plus près que
d'un jet de pierre, mais tous revenaient sur les chas-
seurs en poussant de grands hurlements. La nuit
étant survenue, les chasseurs rentrèrent chez eux, et
lé lendemain, ils revinrent au même endroit, et furent
m. 1"
LA LÉGENDE DOREE
encore obligés de retourner après s'être fatigués en
vain. Le roi, instruit de cela, soupçonna ce qu'il y
avait et s'empressa de venir avec l'évêque et une mul-
titude de chasseurs. Mais comme les chiens n'osaient
pas s'approcher plus qu'auparavant, et qu'ils reve-
naient tous en hurlant, on entoura cet endroit que
les ronces rendaient inaccessible. Or, un archer, pour
débusquer la biche, décocha à la volée un trait qui
fit une blessure grave à saint Gilles en prière pour la
bête ; après quoi les soldats, s'étant ouvert un pas-
sage avec leurs épées, parvinrent à la caverne où ils
aperçurent un vieillard en habits de moine, vénérable
par ses cheveux blancs et par son âge, et à ses genoux
la biche couchée. L'évêque seul et le roi ayant mis
pied à terre, allèrent le trouver, après avoir fait rester
leur suite en arrière. Ils lui demandèrent qui il était,
d'où il était venu, pourquoi encore il s'était enfoncé
dans la profondeur de ce vaste désert, et enfin quel
était l'audacieux qui l'avait blessé d'une manière aussi
grave. Gilles répondit à chacune de leurs questions ;
alors ils lui demandèrent humblement pardon, pro-
mirent de lui envoyer des médecins pour guérir sa
plaie et lui offrirent beaucoup de présents. Mais il ne
voulut pas employer les médecins, ne daigna pas
même regarder les présents qu'on lui offrait ; bien au
contraire, convaincu que la vertu se perfectionne
dans l'infirmité, il pria le Seigneur de ne pas lui ren-
dre la santé tant qu'il vivrait. Mais comme le roi en
lui faisant de fréquentes visites en recevait la nour-
riture du salut, il lui offrit d'immenses richesses,
que le saint refusa d'accepter, donnant conseil au roi
SAINT GILLES 7
d'en fonder un monastère où la discipline de Tordre
monastique serait en vigueur. Et quand le roi l'eut
fait, saint Gilles, vaincu par les larmes et les prières
du roi, se chargea après bien des résistances, de la
direction de ce monastère.
Dès que le roi Charles eut été informé de la répu-
tation du saint, il le sollicita de venir le trouver, et
le reçut avec respect. Pendant qu'ils s'entretenaient
des choses du salut, le roi lui demanda en grâce de
vouloir bien prier pour lui, parce qu'il avait commis
un crime énorme qu'il n'oserait confesser à personne,
pas même au saint lui-même. Le dimanche suivant,
pendant que saint Gilles, en célébrant la messe, priait
pour le roi, un ange du Seigneur qui lui apparut mit
sur l'autel une cédule sur laquelle était écrit à la
suite d'abord le péché du roi, et enfin la rémission
qu'en avait obtenue le saint par ses prières, à condi-
tion toutefois que le roi s'en repentirait, s'en confes-
serait et ne le commettrait plus. Il était ajouté à la fin
que quiconque invoquerait saint Gilles pour n'importe
quel péché, s'il cessait de le commettre, il aurait la
certitude d'en recevoir la rémission par ses mérites.
La cédule fut présentée au roi qui, ayant reconnu son
péché, en demanda humblement pardon. Saint Gilles
revint comblé d'honneurs, et en passant par la ville
de Nîmes, il ressuscita le fils du prince qui venait de
mourir. Très peu de temps après, saint Gilles annonça
par avance que son monastère allait être bientôt
détruit par les ennemis, puis il alla à Rome. Il obtint
un privilège pour son église et à sa demande le pape
lui accorda encore deux portes en bois de cyprès sur
8 LA LÉGENDE DORÉE
lesquelles étaient sculptées les figures des apôtres. Il
les jeta dans le Tibre en les confiant à la conduite de
Dieu. Comme il revenait, il rendit l'usage de ses jam-
bes à un paralytique auprès de Tyberon. Arrivé à
son monastère, il trouva, dans le port, les portes dont
il vient d'être parlé, et après avoir rendu des actions
de grâces à Dieu de ce qu'il les avait conservées en-
tières au milieu des périls de la mer, il les plaça à
l'entrée de son église pour en faire l'ornement et pour
être un témoignage de son union avec le siège de
Rome. Enfin le Seigneur lui révéla en esprit que le
jour de sa mort approchait. Il en fit part à ses frères
en réclamant leurs prières, et s'endormit heureuse-
ment dans le Seigneur. Beaucoup de personnes assu-
rèrent avoir entendu les chœurs des anges qui portaient
son âme au ciel. Il vécut vers l'an 700 du Seigneur.
LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE
VIERGE MARIE
La glorieuse Vierge Marie tire son origine de la
tribu de Juda et de la race royale de David. Or, saint
Mathieu et saint Luc ne donnent pas la généalogie de
Marie, mais celle de saint Joseph, qui ne fut cepen-
dant pour rien dans la conception de J.-C. C'est, dit-
on, la coutume de l'Ecriture sainte de ne pas établir
la suite de la génération des femmes, mais celle des
hommes. Il est très vrai pourtant que la sainte Vierge
descendait de David ; ce qui est évident parce que
NATIVITÉ DE LÀ BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 9
l'Ecriture atteste en beaucoup d'endroits que J.-C.
est issu de la race de David. Mais comme J.-C. est né
seulement de la Vierge, il est manifeste que la Vierge
elle-même descend de David par la lignée de Nathan.
Car entre autres enfants, David eut deux fils, Nathan
et Salomon. De la lignée de Nathan, fils de David,
d'après le témoignage de saint Jean Damascène, Lévi
engendra Melchi et Panthar, Panthar engendra Bar-
panthar, et Barpanthar engendra Joachim, et Joachim
la Vierge Marie. Par la lignée de Salomon, Nathan eut
une femme de laquelle il engendra Jacob. Nathan
étant mort, Melchi de la tribu de Nathan, qui fut fils
de Lévi, mais frère de Panthar, épousa la femme de
Nathan, mère de Jacob, et engendra d'elle Héli. Jacob
et Héli étaient donc frères utérins, mais Jacob était
de la tribu de Salomon et Héli de celle de Nathan.
Or, Héli, de la tribu de Nathan, vint à mourir, et
Jacob, son frère, qui était de la tribu de Salomon, se
maria avec sa femme, suscita un enfant à son frère
et engendra Joseph. Joseph est donc par la nature fils
de Jacob, en descendant de Salomon, et selon la loi,
fils d'Héli qui descend de Nathan. Selon la nature,
en effet, le fils qui venait alors au monde était fils de
celui qui l'engendrait, mais selon la loi, il était le fils
du défunt. C'est ce que dit le Damascène. Mais, d'a-
près Y Histoire ecclésiastique et le témoignage du véné-
rable Bède en sa Chronique, comme les généalogies
tout entières des Hébreux ainsi que celles des étran-
gers étaient conservées dans les archives les plus se-
orètes du temple, Hérode les fit toutes brûler, dans
l'idée de pouvoir se faire passer pour noble, si, les
40 LA LÉGENDE DOREE
preuves venant à manquer, sa race était crue appar-
tenir à celle d'Israël. Cependant quelques-uns qu'on
appelait seigneuriaux, ainsi nommés à cause de leur
parenté avec J.-C. et qui étaient des Nazaréens, don-
naient des renseignements comme .ils le pouvaient
sur l'arbre généalogique de J.-C. et cela, en partie
d'après la tradition reçue de leurs agents, et en partie
d'après les livres qu'ils possédaient chez eux.
Or, Joachim épousa une femme, nommée Anne, qui
eut une sœur appelée Hismérie. Cette Hisméric donna
le jour à Elizabeth et à Eliud. Elizabeth donna le
jour à Jean-Baptiste. D'EIiud naquit Eminen, d'Eminen
naquit saint Servais, dont le corps est en la ville de
Maestricht sur la Meuse, dans Févêché de Liège. Or,
Anne eut, dit-on, trois maris, savoir : Joachim, Cléo-
phas et Salomé. De son premier mari, c'est-à-dire de
Joachim, elle eut une fille qui était Marie, la mère de
J.-C, qu'elle donna en mariage à Joseph, et Marie
engendra et mit au monde Notre-Seigneur J.-C. A la
mort de Joachim, elle épousa Cléophé, frère de Joseph,
et elle en eut une autre fille qu'elle appela Marie comme
la première et qu'elle maria dans la suite avec Alphée.
Marie, cette seconde fille, engendra d' Alphée, son
mari, quatre fils, qui sont Jacques le mineur, Joseph
le juste qui est le intime que Barsabas, Simon et Jude.
Anne, après la mort de son second mari, en prit un
troisième ; c'était Salomé, de qui elle engendra une
autre fille qu'elle appela encore Marie et qu'elle maria
à Zébédée. Or, cette Marie engendra de ce Zébédée
deux fils, savoir : Jacques le majeur et Jean l'évangé-
liste. C'est ce qui a donné lieu à ces vers :
NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 11
Anna solet dici très concepisse Marias,
Quas genuere viri Joachim, Cleophas, Salomeque.
Has duxere viri Joseph, Alphaeus, Zebedœus.
Prima parit Christum, Jacobum secunda minorem,
Et Joseph justum pe périt eu m Simone, Judam,
Tertia majorent Jacobum, volucremque Johannem *.
Mais ce qui paraît singulier, c'est que la sainte
Vierge ait pu être la cousine d'EHzabeth, comme il a
été dit ci-dessus. Il est constant qu'Elizabelh fut la
femme de Zacharie, qui était de la tribu de Lévi, et
cependant, d'après la loi, chacun devait prendre
femme dans sa tribu et dans sa famille, et saint Luc
assure qu'elle fut de la tribu d'Aaron. Anne, d'après
saint Jérôme, était de Bethléem qui appartenait à la
tribu de Juda : mais il faut savoir qu'Aaron lui-même
et Joiada, son frère, grands prêtres, prirent femme
tous les deux dans la tribu de Juda, ce qui prouve que
la tribu sacerdotale et la royale furent toujours unies
ensemble par des alliances. Bède dit que cette alliance
a pu s'opérer dans des temps postérieurs, en faisant
passer les femmes d'une tribu dans l'autre, afin qu'il
devînt constant que la bienheureuse vierge Marie, qui
* Anne mit au monde trois Marie,
Leurs pères furent Joachim, Cleophas et Salomé.
Elles se marièrent avec Joseph, Alphée etZébédée.
La première conçut J. -G., la seconde, Jacques le mineur,
Joseph le juste et Jude avec Simon. [Jean.
La troisième eut pour fils Jacques le majeur et le sublime
Gerson, dans un sermon sur la nativité de la sainte Vierge,
cite des vers presque semblables à ceux-ci.
12 LA LÉGENDE DORÉE
descendait de la famille royale, fût alliée avec la tribu
sacerdotale. Donc, la sainte Vierge était de Tune et de
l'autre tribu tout à la fois : car le Seigneur voulut que
ces tribus privilégiées se mêlassent ensemble en raison
du mystère par lequel Notre-Seigneur qui devait sor-
tir d'elles, pût s'offrir lui-même pour nous en qualité
de roi et de prêtre, afin de gouverner ses fidèles qui
combattent dans la milice de cette vie, et afin de les
couronner après leur victoire : ce qui est donné à en-
tendre par le nom de Christ, qui signifie oint, parce
que, dans l'ancienne loi, il n'y avait que les prêtres,
les rois et les prophètes qui fussent oints; et de là
encore nous sommes nommés chrétiens et appelés la
race choisie* et le sacerdoce royal. Quand on disait
que les femmes étaient mariées à des hommes de leur
tribu, c'était évidemment afin que le partage des
terres ne fût pas détruit. Mais parce que la tribu de
Lévi n'avait pas eu de terres à partager comme les
autres, les femmes de cette tribu pouvaient se marier
avec qui elles voulaient.
Pour ce qui est de l'Histoire de la Nativité de la
Vierge, saint Jérôme* dit, dans son prologue, l'avoir
• Le récit de saint Jérôme est regardé comme apocryphe
par ses éditeurs; mais il a toujours fait partie des œuvres de
ce père. Il n'est pas étonnant que le bienheureux Jacques ne
l'ait pas signalé comme faussement attribué à Jérôme. Quel
en est l'auteur? L'ouvrage était intitulé : Evangile delà Afa/t-
vite de la bienheureuse Vierge Marie, Les traditions qu'il ren-
ferme ont été connues, d'après les critiques modernes (Thilo,
Codex Apocriph., N. T., prolegom., $ 4), par Origène, saint
Grégoire deNyssc, Eustache d'Antioche, saint Epiphane, An-
dré de Crète, saint Jean Damascène, Photius, et tous les au-
NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 13
lue dans un opuscule, alors qu'il était assez jeune,
mais que ce fut seulement de longues années après que
sur la prière qui lui en fut faite il la coucha par écrit
de la manière qu'il se rappelait l'avoir lue. Joachim
donc, qui était de la Galilée et de la ville de Nazareth,
épousa sainte Anne de Bethléem. Tous les deux jus-
tes et marchant avec droiture dans l'accomplissement
des commandements du Seigneur, faisaient trois parts
de leurs biens : Tune affectée au temple et aux per-
sonnes employées dans le service du temple; une se-
conde donnée aux pèlerins et aux pauvres, une troi-
sième consacrée à leur usage particulier et à celui de
leur famille. Pendant vingt ans de mariage, ils n'eu-
rent point d'enfants, et ils firent vœu à Dieu, s'illeiir
accordait un rejeton, de le consacrer au service du
Seigneur. Pour obtenir cette faveur, chaque année,
ils allaient à Jérusalem aux trois fêtes principales. Or,
à la fête de la Dédicace, Joachim alla à Jérusalem
avec ceux de sa tribu, et quand il voulut présenter son
offrande, il s'approcha de l'autel avec les autres. Mais
le prêtre, en le voyant, le repoussa avec une grande in-
dignation ; il lui reprocha sa présomption de s'appro-
cher de l'autel en ajoutant qu'il était inconvenant pour
un homme, sous le coup de la malédiction de la loi,
de faire des offrandes au Seigneur, qu'il ne devait pas,
lui qui était stérile et qui n'avait pas augmenté le peu-
ple de Dieu, se présenter en compagnie de ceux qui
très auteurs qui viennent après eux. Leurs écrits en font foi.
Cette histoire paraît avoir aussi été insinuée par Clément d'A-
lexandrie, saint Irénée et probablement saint Justin, martyr.
(Voyez Ballerini, Monitum sur un sermon de Jean d'Eubée).
H LA LÉGENDE DOREE
n'étaient pas infectés de cette souillure. Alors Joachim,
tout confus, fut honteux de revenir chez lui, de peur
de s'entendre adresser les mêmes reproches par ceux
de sa tribu qui avaient ouï les paroles du prêtre. Use
retira donc auprès de ses bergers, et après avoir passé
quelque temps avec eux, un jour qu'il était seul, un
ange tout resplendissant lui apparut et l'avertit de né
pas craindre (il était troublé de cette vision)*: «Je suis,
lui dit-il, un ange du Seigneur envoyé vers vous pour
vous annoncer que vos prières ont été exaucées, et
que vos aumônes sont montées jusqu'en la présence
de Dieu. J'ai vu votre honte, et j'ai entendu les re-
proches de stérilité qui vous ont été adressées à tort.
Dieu est le vengeur du péché, mais non de la nature,
et s'il a fermé le sein d'une femme c'est pour le rendre
fécond plus tard d'une manière qui paraisse plus mer-
veilleuse, et pour faire connaître que l'enfant quinatt
alors, loin d'être le fruit de la passion, sera un donde
Dieu. Sara, la première mère de votre race, n'a-t-elle
pas enduré l'opprobre de la stérilité jusqu'à sa quatre-
vingt-dixième année? et cependant elle mit au monde
Isaac auquel avaient été promises les bénédictions de
toutes les nations ? Rachel encore n'a-t-elle pas été
longtemps stérile? toutefois elle enfanta Joseph qui
fut à la tète de toute l'Egypte. Y eut-il quelqu'un plus
fort que Samson et plus saint que Samuel ? tous les
deux eurent pourtant des mères stériles. Croyez donc
à ma parole et à ces exemples, que les conceptions
* S. Epiphane, 79, Hérésie, no 5, parle de cette apparition,
ainsi que de celle d'Anne.
NATIVITÉ DE JA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE .'1.5
lardiveset les enfantements stériles sont d'ordinaire
plus merveilleux. Eh bien ! Anne, voire femme, vous
enfantera une fille et vous l'appellerez Marie. Dès son
enfance, elle sera, comme vous en avez fait vœu, con-
sacrée au Seigneur ; dès le sein de sa mère, elle sera
remplie du Saint-Esprit; elle ne restera point avec le
commun du peuple, mais elle demeurera toujours dans
le temple du Seigneur, afin d'éviter le moindre mau-
vais soupçon. Or, de même qu'elle naîtra d'une mère
stérile, de même elle deviendra, par un prodige mer-
veilleux, la mère du Fils du Très-haut, qui se nommera
Jésus, et qui sera le salutde toutes les nations. Main-
tenant voici le signe auquel vous reconnaîtrez la vé •
rite de mes paroles ; quand vous serez arrivé à Jéru-
salem à la porte Dorée, vous rencontrerez Anne, votre
femme; et eri vous voyant elle éprouvera une joie égale
à l'inquiétude qu'elle a ressentie de votre absence pro-
longée. » Quand l'ange eut parlé ainsi il quitta Joa-
chim. Or, Anne tout en pleurant dans l'ignorance de
l'endroit où était allé son mari, vit lui apparaître le
même ange qu'avait vu Joachim ; et il lui déclara les
mêmes choses qu'il avait dites à celui-ci, en ajoutant
que, pour marque de la vérité de sa parole, elle allât
à Jérusalem, à la porte Dorée où elle rencontrerait son
mari qui revenait. D'après Tordre de l'ange, tous deux
vont au-devant l'un de l'autre, enchantés de la vision
qu'ils avaient eue, et assurés d'avoir l'enfant qui leur
avait été promise. Après avoir adoré le Seigneur, ils
revinrent chez eux, attendant joyeusement la réalisa-
tion de la promesse divine. Anne conçut donc, enfanta
une fille et lui donna le nom de Marie. A l'âge de
16 LA LÉGENDE DORÉE
trois ans, la sainte Vierge fut sevrée, et amenée avec
des offrandes au temple du Seigneur. Il y avait autour
du temple quinze degrés selon les quinze Psaumes gra-
duels ; car, le temple était bâti sur une montagne, on
ne pouvait arriver à l'autel des holocaustes, qui se
trouvait en dehors, qu'en montant ces degrés. Quand
la sainte Vierge eut été placée sur le premier de tous,
elle les gravit sans le secours de personne, comme si
elle fût déjà parvenue à un âge muret après l'offrande
achevée, ses parents laissèrent leur fille dans le temple
avec les autres vierges et revinrent chez eux. La
sainte Vierge faisait des progrès incessants dans la
sainteté, était visitée chaque jour parles angeset jouis-
sait du bonheur d'avoir tous les jours une vision de
Dieu. Saint Jérôme, dans une épître à Chromace et à
Héliodore, dit que la sainte Vierge s'était tracé pour
règle de passer en prière le temps depuis le matin jus-
qu'à tierce ; de tierce jusqu'à none elle s'occupait à
tisser; et à partir de none elle ne cessait plus de prier
jusqu'au moment où l'ange, qui lui apparaissait, lui
donnât à manger.
Quand elle eut atteint l'âge de quatorze ans, le pon-
tife annonça publiquement que les vierges élevées dans
le temple, qui avaient accompli leur temps, eussent à
retourner chez elles, afin de se marier selon la loi.
Toutes ayant obéi, seule la sainte Vierge Marie répon-
dit qu'elle ne pouvait le faire, d'abord parce que ses
parents l'avaient consacrée au service du Seigneur,
ensuite parce qu'elle lui avait voué sa virginité. Alors
le Pontife fut incertain de ce qu'il avait à faire ; d'une
part, il n'osait aller contre l'Ecriture qui dit : « Accom-
NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 17
plissez les vœux que vous avez faits » ; d'une autre part,
il n'osait introduire une nouvelle coutume dans les
pratiques suivies par la nation. Une fête des juifs étant
sur le point d'arriver ; il convoqua alors tous les an-
ciens ; leur avis unanime fut que dans une affaire si
délicate, on devait consulter le Seigneur. Or, comme
on était en prière et que le Pontife s'était approché
pour connaître la volonté de Dieu, à l'instant du lieu
de l'oratoire, tout le monde entendit une voix qui di-
sait, que tous ceux de la maison de David qui étant
disposés à se marier, ne l'étaient pas encore, appor-
tassent chacun une verge à l'autel, et que celui dont
la verge aurait donné des feuilles, et sur le sommet de
laquelle, d'après la prophétie d'Isaïe, le Saint-Esprit
se reposerait sous la forme d'une colombe, celui-là, sans
aucun doute, devait se marier avec la Vierge. Parmi
ceux delà maison de David, se trouvait Joseph, qui,
jugeant hors de convenance qu'un homme d'un âge
avancé comme lui* épousât une personne si jeune,
cacha, lui tout seul, sa verge, quand chacun avait ap-
porté la sienne. 11 en résulta que rien ne parut de ce
qu'avait annoncé la voix divine; alors le pontife pensa
qu'il fallait derechef consulter le Seigneur, lequel ré-
pondit que celui-là seul qui n'avait pas apporté sa
verge, était celui auquel la Vierge devait être mariée **.
Joseph ainsi découvert apporta sa verge qui fleurit aus-
sitôt, et, sur le sommet se reposa une colombe venue
du ciel. Il parut évident à tous que Joseph devait être
• S. Epiphane,51, Hérésie , x, donne 80 ans à saint Joseph,
lors de son mariage.
•* Idem, in Anrhorato, i.x ; — Hérésie, lxxviii, n° 7.
m. 2
18 LA LÉGENDE DOREE
uni avec la sainte Vierge. Joseph s'étant donc marié,
retourna dans sa ville de Bethléem afin de disposer
sa maison et de se procurer ce qui lui était nécessaire
pour ses noces. Quant à la -Vierge Marie, elle revint
chez ses parents à Nazareth avec sept vierges de son
âge, nourries du même lait et qu'elle avait reçues de
la part du prêtre pour témoigner du miracle. Or, en
ce temps-là, Fange Gabriel lui apparut pendant qu'elle
était en prière et lui annonça que le Fils de Dieu
devait naître d'elle.
Le jour de la naissance de la sainte Vierge resta
pendant un certain temps ignoré des fidèles. D'après
le récit de Jean Beleth *, un saint homme, qui se livrait
à une contemplation assidue, entendit, chaque année,
le 6 des ides de septembre, au moment de ses prières,
la société des anges qui célébraient avec des trans-
ports de joie une grande solennité. Et comme il de-
mandait très dévotement qu'il lui fût révélé pourquoi
chaque année, c'était seulement en ce jour et non en
un autre qu'il entendît cela, il reçut une réponse d'en
haut que la glorieuse Vierge Marie était née au monde
à pareil jour, et qu'en conséquence il fît connaître aux
enfants de la Sainte Eglise qu'ils eussent à s'unir pour
cette solennité à la cour céleste. Or, quand il eut ins-
truit de cela le souverain pontife et les autres et qu'on
se fût mis à prier et à jeûner, après avoir découvert
la vérité par les écritures et par les témoignages an-
tiques, il fut résolu que, par tout l'univers, on solen-
* Rationale divinorum officiovumy cap. cxlix ; — Honorius
il'Autun.
NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 49
iriserait en ce jour, la fête de la Nativité de la Vierge.
Autrefois on ne faisait pas l'octave de cette fête, mais
le seigneur Innocent IV, Génois d'origine, en institua
la solennité. Et en voici le motif : Après la mort de
Grégoire IX, tous les cardinaux romains s'en fermèrent
en conclave pour pourvoir au plus tôt aux besoins de
l'Église : mais comme plusieurs jours s'étaient écoulés
sans qu'on ait pu s'entendre, et qu'ils étaient en butte
aux insultes nombreuses des Romains, ils firent vœu
à la Reine du ciel, si, par son secours, ils parvenaient
à s'accorder et à s'en aller librement, d'établir pour
l'avenir les octaves de sa nativité qu'on avait négligé
d'instituer depuis longtemps. Alors ils réunirent leurs
suffrages sur le seigneur Célestin, et après avoir été
rendus à la liberté, ils accomplirent leur vœu par le
seigneur Innocent, car Célestin, ayant survécu peu de
temps, ne put l'accomplir par lui-même. Remarquez
que l'Église fait la fête décrois Nativités, savoir : de
J.-C. de sainte Marie et de saint Jean, qui toutes trois
marquent trois naissances spirituelles : avec saint Jean
nous renaissons dans l'eau, avec Marie, dans la péni-
tence, et avec J.-C, dans la gloire. Et comme il faut
que la naissance du baptême, comme aussi celle de la
gloire, dans les adultes, soit précédée de la contrition,
c'est pour cela que ces deux fêtes ont des vigiles :
mais comme la pénitence est une vigile tout entière,
elle ne doit pas en avoir. Toutes ont des octaves,
parce que toutes aspirent à l'octave de la Résurrec-
tion.
Un chevalier très vaillant et fort dévot à la sainte
Vierge Marie, en allant à un tournoi, rencontra en son
20 LA LÉGENDE DORÉE
chemin un monastère bâti en l'honneur de la Sainte
Vierge. Il y entra tout d'abord pour entendre la messe.
Mais comme à une messe en succédait une autre, et
qu'il ne voulait en laisser échapper aucune, en l'hon-
neur de* la bienheureuse Vierge, il se hâta, quand il
fut sorti du monastère, d'aller au lieu où se donnait le
tournoi. Or, ceux qui en revenaient lui dirent qu'il a
lui-même très vaillamment combattu. Comme tous
ceux qui se trouvaient là confirmaient cette assertion
et acclamaient à Penvi son courage dans la lutte, et,
qu'en outre, des chevaliers se présentaient à lui en se
déclarant ses prisonniers ; cet homme discret compre-
nant que la courtoise Reine l'avait honoré courtoise-
ment, fit connaître ce qui était arrivé; il revint au
monastère et se voua désormais à la milice du Fils de
la Vierge. — Un évêque* qui avait la bienheureuse
Vierge Marie en grande révérence et dévotion, allait
par piété, au milieu de la nuit, à une église dédiée en
son nom. Et voici que la Vierge des vierges, accom-
pagnée du chœur entier des vierges, vint à la ren-
contre du prélat ; après l'avoir accueilli avec honneur,
elle le conduisit à l'église où il se rendait, en même
temps que deux chœurs de jeunes filles chantaient ces
paroles :
Cantemus Domino, socia?, cauteinus honorem ;
Dulcis amor Christi rcsonet orc pio **.
Ces vers sont repris et chantés par tout un
* C'était saint Dunstan de Cantorbéry. Voyez Eadmer : Vie
fie ce saint.
** Chantons, compagnes, chantons la gloire du Seigneur ;
que nos pieux accords exaltent le tendre amour de J.-C.
NATIVITE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 21
autre chœur de vierges; et les premières chantent
deux à deux alternativement les deux vers qui sui-
vent :
Primus ad îma ruit magna de luce superbus,
Sic homo cum tumuit primus ad ima ruit*.
Ce fut ainsi que cet évéque fut conduit au milieu
de cette procession, jusqu'à l'église ; en même temps
deux vierges commençaient le cantique que toutes les
autres répétaient.
Une femme, privée de Pappui de son mari, avait
un fils unique qu'elle chérissait avec la plus grande
tendresse. Or, ce fils fut pris par les ennemis, qui
le jetèrent chargé de chaînes dans un cachot. Quand
cette mère apprit cela, rien ne put la consoler ni
tarir ses pleurs ; elle priait avec importunité la sainte
Vierge à laquelle elle était fort dévote, pour la déli-
vrance de son fils. Enfin comme elle voyait qu'elle
n'obtenait rien, elle entra seule dans une église
où était une statue de la bienheureuse Vierge Marie,
et là debout devant l'image, elle lui adressa la parole :
« Bienheureuse Vierge, dit-elle, souvent je vous ai
priée pour la délivrance de mon fils, et vous n'êtes
point du tout venue au secours d'une mère misérable.
J'implore votre protection pour mon fils, et je n'y
gagne rien. Eh bien donc! comme mon fils m'a été
enlevé, de même aussi je vous enlèverai votre Fils, et
* Le démon superbe tomba le premier au fond de l'abîme
du haut de son trône lumineux; de même le premier homme,
que l'orgueil a dompté, a été précipité dans l'abîme.
m. 2-
22 LA LÉGENDE DOREE
je le tiendrai en otage à sa place. » Et en disant ces
mots, elle s'approcha de plus près, et enlevant la sta-
tue de l'enfant que la Vierge portait sur son giron,
elle s'en alla chez soi, enveloppa l'image du petit en-
fant d'un linge très blanc, et le cacha dans une armoire
qu'elle ferma soigneusement à la clef, heureuse d'avoir
un bon otage à la place de son fils. Or, elle le garda
avec précaution. Et voilà que la nuit suivante, la sainte
Vierge apparut au jeune homme, et après lui avoir
ouvert la porte de la prison, elle lui commanda d'en
sortir en disant : « Mon fils, tu diras à ta mère de me
rendre mon Fils, puisque je lui ai rendu le sien. » Le
jeune homme sortit et revint chez sa mère : il lui ra-
conta comment la sainte Vierge l'avait délivré. Cette
mère tressaillant de joie pritla statue de l'enfant Jésus,
vint à l'église et rendit l'enfant à la bienheureuse Vierge
Marie, en lui disant : « Je vous remercie, ma Dame,
de m'avoir rendu mon fils unique, maintenant à mon
tour je vous rends le vôtre, parce que je confesse avoir
recouvré le mien. »
Un voleur se livrait souvent à des actes de brigan-
dage ; mais il avait beaucoup de dévotion pour la
sainte Vierge et souvent il la saluait. Une fois, il est
pris en flagrant délit de vol et condamné à être pendu.
Quand on le pendit, tout aussitôt vint la sainte Vierge,
qui, à ce qu'il lui semblait, le soutint en l'air pendant
trois jours, en sorte qu'il ne ressentit aucune douleur.
Or, ceux qui l'avaient attaché vinrent à passer par là
et trouvant le pendu vivant et le visage gai, ils pen-
sèrent que la corde n'avait pas été bien mise; ils se
disposaient à lui couper la gorge avec une épée : mais
NATIVITE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 23
la sainte Vierge opposait sa main aux coups de ceux
qui frappaient ce malheureux sans pouvoir lui faire
aucun mal. Mais quand ils eurent appris de la bouche
du voleur que c'était la sainte Vierge qui le protégeait
de la sorte, ils le descendirent et par amour pour la
Vierge, ils le laissèrent s'en aller libre. Alors il entra
dans un monastère, où tant qu'il vécut, il resta au
service de la mère de Dieu. — Un clerc, plein d'amour
pour la bienheureuse Vierge Marie, récitait ses heures
sans y manquer. Ses parents étant morts, sans avoir
d'autre héritier, lui laissèrent leurs biens. Alors ses
amis le poussèrent à se marier et à se mettre à la tête
de son héritage. En allant célébrer son mariage, il
rencontra en chemin une église et se rappelant ce qu'il
avait coutume de faire en l'honneur de la sainte Vierge
il entra et se mit à réciter ses heures. Et voici que la
sainte Vierge lui apparut et lui dit avec un ton plein
de sévérité : « Insensé et infidèle, pourquoi m'aban-
donnes-tu, moi ton amie et ton épouse? et pourquoi
me préfères-tu une autre femme ?» A ces mots, il fut
tout contrit, revint trouver ses compagnons et ne fit
rien connaître de ce qui lui était survenu. Mais quand
son mariage eut été célébré, au milieu de la nuit, il
quitta tout le monde, s'enfuit de la maison, après
quoi entrant dans un monastère, il servit dévotement
la bienheureuse Marie. — Le prêtre d'une paroisse,
homme d'honnête vie, ne savait pas d'autre messe que
celle de la sainte Vierge et il la récitait chaque jour.
11 est dénoncé à l'évêque* qui le mande aussitôt. Ar-
* C'était saint Thomas de Cantorbéry. Voyez la légende de
ce saint.
24 LA LÉGENDE DORÉE
rivé devant le prélat, il dit qu'il ne sait pas d'autre
messe ; alors il est traité durement comme un séduc-
teur, suspendu de son office, et on lui interdit de célé-
brer dorénavant cette messe.
La nuit s Vivante la bienheureuse Vierge Marie
apparut à l'évéque qu'elle gourmanda beaucoup et
auquel elle demanda pourquoi il avait ainsi maltraité
son chancelier. Elle ajouta qu'il mourrait trente jours
après, s'il ne rendait pas au prêtre ses pouvoirs ordi-
naires. L'évèque effrayé fil venir le prêtre, lui demanda
pardon, et lui commanda de ne célébrer aucune autre
messe que celle de la Bienheureuse Marie qu'il sa-
vait.
Un clerc, adonne à la vanité et à la débauche,
avait cependant un grand amour pour la mère de
Dieu, dont il récitait les saintes heures avec dévotion
et joie. Or, il arriva qu'une nuit il se vit traduit au tri-
bunal de Dieu. Alors le Seigneur dit à ceux qui l'en-
touraient : « Quant à celui qui a les yeux sur vous,
décidez vous-mêmes quelle peine il mérite : depuis si
longtemps que je le souffre, je n'ai encore trouvé en lui
aucun signe d'amendement. » Le Seigneur porta, de
l'avis de tous, une sentence de damnation contre lui :
mais voici que la sainte Vierge se lève et dit à son
Fils : « Mon bon Fils, je réclame pour celui-là votre
clémence ; mitigez la sentence de damnation que vous
venez de porter contre lui: qu'il vive donc par amour
pour moi, lui que ses propres œuvres ont conduit à
la mort. » Le Seigneur lui répondit : « C'est bien à
votre demande que je l'accorde, mais ce ne sera qu'au-
tant que, dès à présent, je verrai qu'il se corrige. »
NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 25
Alors la Vierge se tournant vers lui : « Va, lui dit-elle,
et ne pèche plus, de peur, qu'il ne t'arrive pis. » Le
clerc, à son réveil, changea de conduite, entra en reli-
gion, et finit sa vie dans les bonnes œuvres.
L'an du Seigneur 537, un homme nommé Théophile,
dit Fulbert de Chartres *, administrait en cilice, sous
l'évèque, dont il était le vidame, les biens de l'Eglise
avec tant de prudence, que tout le peuple le proclama
digne de Tépiscopat à la mort de son maître. Mais
comme il se contentait de son vidame, il aima mieux
qu'un autre fût ordonné à sa place. Cependant il fut
déposé malgré lui de sa charge par le successeur, et
tomba dans un si grand désespoir que, pour recouvrer
sa dignité, il demanda conseil à un juif qui était ma*
gicien.
Celui-ci appela donc le diable qui vint aussitôt.
Alors Théophile, par l'ordre du démon, renia le Christ
et sa mère, renonça à faire profession de la religion
chrétienne, écrivit, de son propre sang, l'acte de sa
renonciation et de son abnégation, le scella ensuite
de son sceau, le donna tout scellé au démon, et se
lia ainsi à son service. Or, le lendemain, par l'artifice
du démon, Théophile recouvre les bonnes grâces de
l'évèque et est rétabli dans sa dignité. Rentré enfin
en lui-même, il gémit beaucoup de son crime et eut
recours de tout cœur à la glorieuse Vierge, afin qu'elle
vînt à son aide.
Une fois donc la Bienheureuse Marie, dans une
vision, lui reprocha son impiété, et lui commanda
* Sermon iv; — saint Pierre Dam icn, Sermon i.
26 LA LÉGENDK DOREE
de renoncer au diable. Ensuite elle lui fit confesser
J.-C, Fils de Dieu, ainsi que tout ce qui est pro-
posé à croire en chrétienté. De cette manière il
recouvra les bonnes grâces de son Fils et les siennes.
Pour preuve que son pardon lui avait été octroyé,
elle lui apparut une seconde fois, et lui rendit l'acte
qu'il avait souscrit au diable, en le posant sur sa
poitrine, afin qu'il n'eût plus à craindre d'être l'es-
clave de Satan, mais qu'il eût la joie d'avoir été libéré
par la Vierge.
Quand Théophile eut reçu cet acte, il fut rempli
de joie, et en présence de l'évêque et de tout le
peuple, il rapporta ce qui lui était arrivé. Tous en
furent dans l'admiration et adressèrent des louanges
à la glorieuse Vierge. Trois jours après Théophile
reposa en paix. — Auprès de Laon *, vers l'an du
Seigneur 1100, un homme et une femme avaient
une fille unique qu'ils donnèrent en mariage à un
jeune homme. Par amour pour leur fille, ils gardaient
avec eux leur gendre à la maison. Or, la mère de la
jeune personne avait, par amour pour sa fille, tant
d'égards envers le jeune homme, (pie l'amour de la
jeune femme pour son jeune époux n'était pas plus
grand que celui de la belle-mère pour son gendre.
Alors les gens malicieux se mirent à dire que la mère
ne se comportait pas ainsi à cause de sa fille, mais
que c'était pour se mettre à sa place. Cette imposture
affreuse ébranla l'esprit de cette femme, et dans la
* Pierre Canis, De Deipara Virg.9 1. V, c. xx ; — Sigebert,
Chronique ; — (ïuîbert de Nogent.
NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 27
crainte d'être le sujet des moqueries du public, elle
s'adresse à deux paysans à chacun desquels elle pro-
met 20 sols s'ils veulent étrangler son gendre secrète-
ment. Un jour donc elle les enferme dans son cellier,
elle a l'adresse de faire aller son mari ailleurs, et en-
voie sa fille dehors. Alors le jeune homme, par Tor-
dre de sa dame, entre dans le cellier pour aller cher-
cher du vin ; aussitôt il est étranglé par les larrons. A
l'instant la belle-mère le porte dans le lit de sa fille et
le couvre de ses habits comme une personne qui dort.
Le mari et sa fille étant rentrés, et s'étant assis à ta-
ble, la mère dit à sa fille qu'elle aille éveiller son
mari et lui dire de venir se mettre à table. L'ayant
trouvé mort, elle l'annonça à l'instant ; toute la fa-
mille se lamente ; cette femme homicide paraît affligée
et se lamente avec les autres. Enfin, elle gémit singu-
lièrement du crime qu'elle avait commis, et déclara
tout exactement à un prêtre. Quelque temps après,
un différend s'étant élevé entre la femme et le prê-
tre, celui-ci accuse l'autre de l'homicide du gendre.
Ceci vint à la connaissance des parents du jeune
homme. La femme est traduite devant le juge qui la
condamne à être brûlée. Quand elle vit que sa fin
approchait, elle se tourna vers la sainte Vierge, entra
dans une de ses églises, et se prosterna toute en pleurs
pour faire sa prière. Un instant après, on la force
de sortir ; elle est jetée dans un grand feu, et tout le
inonde la voit debout, au milieu des flammes qui la
respectent et la laissent saine et sauve. Mais les pa-
rents du jeune homme pensant que le feu était mai-
gre, courent chercher du bois et le jettent dans le
28 LA LÉGENDE DOREE
foyer. Quand ils virent qu'elle n'en souffrait pas plus,
ils se mirent à la harceler avec des lances et des ha-
ches. Alors le juge, qui était présent, fut tout stupé-
fait, et les empêcha de tourmenter ainsi cette femme,
qu'il considéra de près et sur laquelle il ne remarqua
aucune trace de brûlure, et ne trouva que les bles-
sures produites par les lances. Ses parents l'ayant
ramenée à la maison, la ranimèrent avec des cal-
mants et des bains ; mais Dieu, qui ne voulait plus lui
laisser endurer les soupçons des hommes, lui reprit
la vie trois jours après, sans qu'elle cessât de louer la
Vierge. (Guibert de Nogent.)
SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS *
Adrien souffrit le martyre sous le règne de Maxi-
mien. En effet, comme cet empereur offrait des sacri-
fices aux idoles dans la ville de Nicomédie, par son
ordre, on se livra à la recherche de tous les chrétiens:
les uns par la crainte d'être punis, les autres par
amour de l'argent qui leur était promis, tous enfin
traînaient aux supplices les chrétiens ; les voisins traî-
naient leurs voisins, les proches, ceux de leur maison.
Il y en eut trente-trois pris et amenés devant le prince
par ceux qui se livraient à cette perquisition ; et Maxi-
mien leur dit : « Est-ce que vous n'avez pas appris
* Tiré des actes reconnus authentiques par les Bollandistes;
— Honorius d'Autun.
SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS 29
quelle peine attend les chrétiens? » Ils lui répondirent :
« Oui, et nous nous sommes moqués de ton décret
ridicule. » Alors l'empereur, irrité, ordonna de les
fouetter avec des nerfs tout frais et commanda qu'on
leur broyât la bouche avec des pierres ; ensuite, qu'après
avoir pris note de leurs aveux, on les garrottât pour
enfin les enfermer en prison. Adrien, un des premiers
officiers de l'armée, qui avait été témoin de leur cons-
tance, lui dit : « Je vous conjure par votre Dieu de me
dire quelle récompense vous attendez pour ces tour-
ments? » Les saints lui répondirent: « L'œil n'a point
vu, l'oreille n'a point entendu et le cœur de l'homme
n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui
l'aiment dans la perfection. » Alors Adrien courut se
joindre aux martyrs, en disant aux bourreaux : « Pre-
nez note que je veux être des leurs, car, et moi aussi,
je suis chrétien. » Quand l'empereur eut appris cela,
il fit charger de chaînes et emprisonner Adrien qui
refusait de sacrifier. Or, Natalie, son épouse, enten-
dant dire que son mari était en prison, déchira ses
vêtements en poussant des cris et des sanglots. Mais
quand elle eut appris qu'Adrien était incarcéré pour
la foi de J.-C, elle accourut remplie de joie à la pri-
son et baisa les chaînes de son mari et des autres; car
elle était chrétienne, mais elle n'avait pas rendu cela
public à cause de la persécution. Et elle dit à son mari :
« Bienheureux es-tu, mon seigneur Adrien, d'avoir
trouvé des richesses que ne t'ont pas laissées tes pa-
rents, et dont seront privés ceux qui possèdent beau-
coup de biens quand il ne sera plus temps de prêter à
usure, ni d'emprunter, quand personne ne délivrera
30 LA LÉGENDE DOREE
aucun autre de la peine, ni le père son fils, ni la mère
sa fille, ni l'esclave son maître, ni l'ami son ami, ni
les richesses celui qui les possède. » Et après lui avoir
conseillé de ne faire aucun cas de toute gloire ter-
restre, de repousser ses parents et ses amis et d'avoir
toujours à cœur les biens célestes, Adrien lui dit :
« Va, ma sœur, quand arrivera le temps de la souf-
france, je te ferai venir afin que tu sois témoin de
notre fin. » Et après avoir recommandé aux autres
saints d'encourager son mari, elle revint à sa maison.
Peu de temps après, Adrien apprenant que le jour
de son martyre était arrivé, distribua des présents
aux gardes et donna pour ses cautions les autres saints
qui étaient avec lui, puis il alla à sa maison appeler
Natalie, comme il le lui avait promis, afin qu'elle fiU
présente à leur martyre. Or, quelqu'un qui le vit, cou-
rut en avant dire à Natalie : « Adrien est absous, le
voici venir. » En entendant cela, elle ne le croyait pas :
« Et quel est celui qui a pu le délivrer de ses chaînes,
dit-elle ? A Dieu ne plaise que je le voie libre de ses
fers et séparé des saints ! » Pendant qu'elle parlait
ainsi, un jeune valet de la maison vint dire : « Voici
que mon maître est relâché. » Alors Natalie, croyant
qu'Adrien fuyait le martyre, versai t des larmes amères,
et quand elle le vit, elle se leva avec précipitation et
ferma sur lui la porte de la maison en disant : « Loin
de moi celui qui s'est retiré de Dieu ; ah ! je me gar-
derais bien de parler à un homme qui a souillé ses
lèvres pour renier son Seigneur. » Et se tournant vers
lui : « Oh ! dit-elle, que tu es misérable sans Dieu !
Qui t'a forcé d'entreprendre ce que tu n'as pu termi-
SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS 31
ner ? Qui t'a séparé des saints ? Ou bien qui t'a séduit
pour quitter l'assemblée où règne la paix? Dis-moi,
pourquoi as-tu fui avant que le combat ne fût engagé,
avant d'avoir vu ton adversaire? Comment as-tu été
blessé sans qu'aucune flèche n'eût été lancée? J'aurais
été vraiment bien étonnée si d'une nation sans Dieu,
d'une race d'impies, il y en eût eu un qui fût offert à
Dieu. Ah ! que je suis malheureuse ! que je suis mi-
sérable! Que ferai-je moi qui suis unie à un membre
de celte race d'impies ? Non, il ne m'a pas été donné
d'être appelée, seulement pendant une heure, l'épouse
d'un martyr ; mais je serai nommée la femme du rené-
gat. Pour un instant j'ai vraiment été dans des trans-
ports de joie, et cet instant sera mon opprobre pour
toujours. » Or, le bienheureux Adrien, qui entendait
cela, ressentit une grande joie; il admirait comment
une femme jeune, de toute beauté, noble et mariée
depuis quatorze mois, pouvait parler ainsi. Sou ar-
deur pour le martyre s'en accroissait d'autant et il
écoutait de tout cœur ses paroles ; cependant comme
il la voyait affligée à l'excès, il lui dit: « Ouvre-moi,
ma chère Natalie ; non, je n'ai pas fui le martyre,
comme tu le crois ; mais je suis venu t'appeler comme
je l'avais promis. » Et comme elle n'en croyait rien,
elle lui dit : « Voyez comme ce renégat me trompe,
comme ment cet autre Judas. Fuis de moi, misérable ;
je vais me tuer pour que tu sois content. » Et comme
elle tardait d'ouvrir, Adrien lui dit : « Ouvre vite, car
je m'en irai et tu ne me verras plus; ensuite tu pleu-
reras de ne m'avoir pas vu avant mon trépas : les
cautions que j'ai données, ce sont les saints martyrs,
32 LA LÉGENDE DOREE
et si les bourreaux qui me chercheront ne me trouvent
pas, ces saints devront souffrir leurs tourments et les
miens tout à la fois. » Alors Natalie ouvrit, et après
s'être prosternés l'un devant l'autre, ils allèrent en-
semble à la prison, où, pendant sept jours, Natalie
essuyait avec des linges précieux les plaies des saints.
L'empereur fixa un jour où il ordonna qu'ils fussent
amenés en sa présence. Affaiblis qu'ils étaient par les
souffrances, ils ne pouvaient marcher; on les portait
donc comme des animaux. Adrien les suivait les mains
liées derrière le dos *, et chargé du chevalet qui lui
était destiné, il fut présenté à César. Natalie vint alors
auprès d'Adrien et lui dit : « Prenez garde, mon sei-
gneur, de vous laisser surprendre par la peur, lorsque
vous verrez les tourments : vous n'aurez à souffrir
qu'un instant, mais aussitôt après vous serez dans
l'allégresse avec les anges. » Et comme Adrien ne
voulut pas sacrifier, il fut battu de la manière la plus
violente. Toute joyeuse, Natalie courut alors trouver
les saints qui étaient dans la prison pour leur dire : ^
« Voici que mon seigneur vient de commencer soi»—
martyre. » Comme l'empereur exhortait Adrien à n^^
pas blasphémer ses dieux, ce dernier lui dit : « Si j'en^ .
dure des tourments parce que je blasphème ceux qu_^
ne sont pas dieux, comment ne seras-tu pas tour-
* L'édition princeps porte ces mots portât us super equuleun*
les éditions subséquentes ont portans sibi equuleum. Alors ou
bien on attacha Adrien sur un chevalet pour le porter devant/
l'empereur, ou bien on le chargea du chevalet qui devait être
l'instrument de son supplice : Les deux textes peuvent s'cxpli.
quer. Mais quel est le véritable?
SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS 33
^enté, toi qui blasphèmes le vrai Dieu ? » Maxiinicn
répliqua : « Ce sont là les paroles que L'ont apprises
^s séducteurs. » Adrien lui dit: « Pourquoi appel les-
*u séducteurs ceux qui sont les docteurs de la vie éter-
nelle?» Et Natalie courait rapporter avec joie aux
autres les réponses de son mari. Alors l'empereur le
*t fouetter rudement par quatre hommes très vigou-
reu.x. Et Natalie s'empressait de racon 1er aux autres
Martyrs qui étaient en prison toutes ces peines, et
tes interrogations et ces réponses. Or, Adrien fut
fouetté avec tant de fureur que ses entrailles sortaient
e son corps : ensuite on le chargea déchaînes de fer
f* fut enfermé avec les autres dans la prison. Adrien
a*t, un jeune homme délicat, fort brun, et âgé de
3*ns. Quand Natalie vit son mari étendu sur le dos
I **f)ut lacéré, elle lui dit en lui mettant la main sous
*~éte : « Vous êtes bienheureux, mon seigneur, d'à-
*r été rendu digne d'être au nombre des saints:
Xis êtes bienheureux, ma vie, de souffrir pour celui
i a souffert pour vous. Allez donc, mon doux ami,
^^lez contempler sa gloire. » Mais l'empereur ayant
\}pris qu'un grand nombre de matrones servaient les
^ûnts dans la prison, défendit de les y laisser entrer
^ l'avenir. Quand Natalie le sut, elle se coupa les che-
veux en rond*, et prenant des habits d'homme, elle
Servait les saints dans la prison. Son exemple en
porta d'autres à l'imiter, et elle pria son mari que,
quand il serait dans la gloire, il obtînt pour elle que
Dieu la conservât intacte et qu'il l'ôtâl bientôt de ce
* Ton su ravit*
ni. 3
34 LA LÉGENDE DOUÉE
inonde. Quand le roi apprît la conduite des matrones,
il commanda d'apporter une enclume, sur laquelle
on couperait les cuisses des martyrs pour les faire
périr. Or, Natalie craignant que son mari ne se laissât
effrayer par les supplices des autres, pria les bour-
reaux de commencer par lui. On lui coupa donc les
pieds et les jambes, et Natalie le pria ensuite de se
laisser couper la main afin qu'il ne fût pas moins que
les autres saints qui avaient souffert davantage. Après
cette boucherie, Adrien rendit l'esprit ; ensuite les
autres étendirent les pieds de leur plein gré et ils
moururent dans le Seigneur. Or, le roi manda qu'on
brûlât leurs corps ; mais Natalie cacha dans son sein
une main d'Adrien. Quand on jeta les corps des saints
dans le feu, Natalie voulut s'y précipiter avec eux ;
mais tout à coup une pluie très forte vint à tomber,
et en éteignant le brasier, elle préserva les corps des
martyrs. Alors les chrétiens, ayant tenu conseil entre
eux, firent transporter ces restes à Constantinople jus-
qu'à ce que, la paix ayant été rendue à l'Eglise, on put
les rapporter avec honneur. Us pâtirent vers l'an du Sei-
gneur 280. Quant à Natalie elle rentra chez elle et
conserva la main de saint Adrien qu'elle plaçait tou-
jours au chevet de son lit pour consoler sa vie.
Après quoi, un tribun qui vit Natalie si belle, si
riche et de plus, noble, envoya par ordre de l'empereur
d'honnêtes matrones pour la faire consentir à l'épou-
ser. Natalie leur adressa cette réponse: « Quel est ce-
lui qui me procure l'avantage de pouvoir me marier
avec un homme de cette qualité ? Toutefois je demande
un délai de trois jours pour me préparer. » Or, elle
SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS 35
disait cela, afin de pouvoir s'enfuir. Et comme elle
priait Dieu de la conserver intacte, tout d'un coup elle
s'endormit ; et voici que lui apparut un des martyrs; il
la consola avec douceur et lui commanda d'aller à l'en-
droit où reposaient les corps des martyrs. Quand donc
elle se réveilla, elle prit secrètement la main d'Adrien
et monta un vaisseau avec un grand nombre de chré-
tiens. Le tribun, qui en fut informé, la poursuivit sur
un navire avec une troupe de soldats; mais il s'éleva
un vent qui contraria leur course ; plusieurs même
d'entre eux périrent dans les flots, et ils furent donc
forcés de rentrer dans le port. Or, au milieu delà nuit,
le diable, sous la forme d'un pilote monté sur un vais-
seau fantastique, apparut à ceux qui étaient avec Na-
talie, et leur dit comme ferait un pilote : « D'où ve-
nez-vous, et où allez- vous ? » Les chrétiens répondirent :
« Nous venons de Nicomédie et nous allons à Cons-
tantinople. » Et le diable reprit : « Vous faites fausse
route, allez à gauche, et vous naviguerez plus directe-
ment. » Or, il parlait ainsi pour les mettre en pleine mer
et les faire périr. Et comme ils faisaient voile en consé-
quence, tout à coup Adrien leur apparut assis sur une
nacelle; il les avertit de naviguer comme auparavant,
ajoutant que c'était le malin esprit qui leur avait parlé ;
puis se plaçant en avant, il les précédait et leur montrait
le chemin. Or, Natalie qui voyait Adrien aller en avant
fut remplie d'une immense joie. Le jour allait luire
quand ils arrivèrent à Constantinople. Et quand Na-
talie fut entrée dans lamaison où se trouvaient les corps
des martyrs, et qu'elle eut placé la main d'Adrien au-
près de soncorps, elle s'endormit ; alors Adrien luiap-
36 LA LÉGENDE DOREE
parut, et en la saluant, il lui commanda de venir avec
lui dans la paix éternelle. A son réveil, elle raconta
son songe à ceux qui se trouvaient là, et après avoir dit
adieu à tous, elle rendit l'esprit. Les fidèles prirent son
corps qu'ils placèrent à côté de ceux des martyrs.
SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE*
Gorgon et Dorothée, qui étaient les premiers dans
le palais de Dioclétien à Nicomédie, renoncèrent aux
dignités dont ils jouissaient depuis longtemps, afin de
suivre leur roi avec plus de liberté et se déclarèrent
ouvertement chrétiens. Quand le César apprit cela, il
en fut très chagrin; car il regrettait de perdre des
hommes de ce rang, nourris dans son palais et autant
distingués par leur conduite que par la noblesse de
leur naissance. Mais comme ils ne se laissaient ébran-
ler ni par les menaces, ni par les promesses, on les fit
étendre sur le chevalet, où après avoir été déchirés
avec des fouets et des ongles de fer par tout le corps,
ils furent couverts de vinaigre et de sel ; leurs entrail-
les étaient presque à nu. Et comme ils supportaient
ces tourments avec grande joie, on les fit rôtir sur un
gril, où il semblait qu'ils étaient couchés comme sur
un lit de fleurs, sans éprouver la moindre souffrance.
Enfin par Tordre du César, on les pendit avec un la-
cet; leurs corps furent jetés aux loups et aux chiens;
* Bréviaire ; — Abréjçi'» de leurs actes dans les Bollandistes.
SAINT PROTE ET SAINT HYACINTHE. 37
mais ils furent recueillis intacts par les fidèles. Ils souf-
frirent vers Tan du Seigneur 280. Longues années
après, le corps de saint Gorgonfut transférée Rome.
L'an du Seigneur 763, un évêque de Metz, neveu du
roi Pépin, en fit la translation dans les Gaules et le dé-
posa dans le monastère de Gorze.
SAINT PROTE ET SAINT HYACINTHE*
Prote et Hyacinthe furent, en raison de leur illus-
tre noblesse chez les Romains, attachés à la maison **
delà fille de Philippe, nommée Eugénie, et ses émules
dans l'étude de la philosophie. Le sénat avait confié à
ce Philippe la préfecture d'Alexandrie où il conduisit
avec lui Claudia, sa femme, Avitus et Sergius, ses fils,
et Eugénie, sa fille. Or, Eugénie avait atteint la perfec-
tion dans la science des lettres et des arts libéraux ;
Prote et Hyacinthe, qui avaient étudié avec elle, pos-
sédaient aussi toutes les sciences dans le plus haut de-
gré. Parvenue à l'âge de quinze ans Eugénie fut deman-
dée en mariage par Aquilin, fils du consul Aquilin.
Eugénie lui dit : « Quand on doit faire choix d'un mari,
il faut moins s'attacher à la naissance qu'à la bonne
conduite. » Les livres qui renferment la doctrine de
* Bréviaire ; — Vies des Pérès, 1.1.
** Domicelli, jeunes gens de famille noble, attachés à une
maison où ils étaient, ce qu'on appelait au moyeu âge des r/a-
moiseaux.
m. 3"
38 LA LÉGENDE DOREE
saint Paul lui étant tombés entre les mains,, elle coin*
mença à devenir chrétienne au fond du cœur. Il était
à cette époque permis aux chrétiens d'habiter dans les
environs d'Alexandrie, et il arriva que Eugénie, allant
à une maison de campagne comme pour se délasser,
entendit leschréliens qui chantaient :« Omîtes diigen-
tium dœmonia, Domimts autem cœlos fecit (Ps. xov).
Tous les dieux des nations sont des démons ; mais le
Seigneur est le créateur des cieux. » Alors elle dit aux
jeunes Prote et Hyacinthe qui avaient étudié avec elle :
« Nous nous sommes livrés à une étude scrupuleuse
des syllogismes des philosophes, mais les arguments
d'Aristote, les idées de Platon, les avis de Socrate,
en un mot, les chants des poètes, les maximes des ora-
teurs et des philosophes sont effacés par cette sentence ;
je ne dois qu'à une puissance usurpée le titre de votre
maîtresse, mais la science m'a faite votre sœur ; sovons
donc frères et suivons J.-C. » Cette résolution leur
plaît ; elle prend alors des habits d'homme, et vient
au monastère dont le chef Hélénus ne permettait l'en
trée à aucune femme*. Cet Hélénus, dans une discus-
sion avec un hérétique, n'ayant pu détruire la force des
arguments qu'on lui opposait, fit allumer un grand
feu afin que celui qui ne serait pas brûlé fût reconnu
comme ayant la croyance véritable. Ce qui fut fait ;
Hélénus entra le premier daisle feu d'où il sortit sain
eî. entier; mais l'hérétique ne voulant pas y entrer fut
chassé par tous. Or, Eugénie s'élanl présentée à Hélé-
nus et ayant dit qu'elle était un homme : « Tu as rai-
* Vies des Pères, I. I.
SAINT PROTE ET SAINT HYACINTHE 39
son, lui répondit Hélénus, de te dire homme, car bien
que tu sois une femme, tu te comportes comme un
homme. » Dieu en effet lui avait révélé son sexe. Elle
reçut donc de ses mains, avec Proie et Hyacinthe, l'ha-
bit monastique et se fit appeler frère Eugène* Quand
le père et la mère d'Eugénie virent son char revenir
vide à la maison, ils en furent contristés et firent par-
tout chercher leur fille, sans pouvoir la trouver. Ils
interrogent des devins pour savoir ce qu'elle était de-
venue; ceux-ci leur répondent qu'elle est transportée
par les dieux parmi les astres. En conséquence son
père fit élever une statue à sa fille qu'il commanda à
tous d'adorer. Quant à Eugénie, elle persévéra avec
ses compagnons dans la crainte de Dieu, et fut choi-
sie pour gouverner la communauté après la mort du
supérieur.
11 se trouvait alors à Alexandrie une matrone riche
et noble du nom de Mélancie*que sainte Eugénie avait
délivrée de la fièvre quarte en lui faisant des onctions
avec de l'huile au nom de J.-C. Pour cette raison,
Mèlanie envoya beaucoup de présents à Eugénie qui
ne les accepta point. Or, cette matrone, dans la con-
viction que frère Eugène était un homme, lui faisait
de trop fréquentes visites. En voyant sa bonne grâce,
sa jeunesse et la beauté de son extérieur, elle brûla
d'amour pour lui et se tourmenta l'esprit pour trou-
ver le moven d'avoir commerce ensemble. Alors fei-
gnant une maladie, elle envoya le prier de venir chez
elle pour la voir. Quand il fut arrivé, elle lui déclara
* Vies des Pères, 1. I.
40 LA LÉGENDE DOREE
comment elle était éprise d'amour pour lui, elle lui
exposa ses désirs et le pria d'avoir commerce avec
elle. Aussitôt elle le saisit, l'embrasse, le baise et
l'exhorte à commettre le crime. Frère Eugène, rempli
d'horreur de ces avances, lui dit : « C'est à juste titre
que tu portes le nom de Mélancie * : tu es remplie
de noirceur et de perfidie ; tu es une noire et obscure
fille des ténèbres, une amie du diable, un foyer de
débauche, une sœur d'angoisses sans fin et une fille
de mort éternelle ». Mélancie se voyant déçue, dans
la crainte qu'Eugène ne publiât le crime, voulut le
découvrir la première et se mit à crier qu'Eugène
a voulu la violer. Elle alla trouver le préfet Philippe
et elle porta plainte en ces termes : « Un jeune
homme perfide qui se dit chrétien est venu chez moi
pour me guérir ; il entre, se jette sur moi et veut me
faire viobnee : si je n'avais été délivrée par le moyen
d'une servante qui était dans l'intérieur de ma cham-
bre, il m'eût fait partager sa débauche. » Le préfet,
à ce récit, fut enflammé de colère, et avait envoyé
une multitude d'appariteurs, il fit prendre Eugène* et
les autres serviteurs de J.-C, qu'on avait chargés de
chaînes : il fixa un jour où ils devaient tous élre livrés
aux morsures des bêtes. Puis les avant fait venir
devant lui, il dit à Eugénie : « Dis-moi, infâme scé-
lérat, si votre Christ vous a enseigné, pour doctrine,
de vous livrer à la corruption et d'oser attenter avec
une impudente rage à la vertu des matrones? » Eugé-
nie, qui conservait la tête baissée pour ne pas être
* Mêlas, veut dire noir.
SAINT PROTE ET SAINT HYACINTHE 41
reconnue, répondit : « Notre-Seigneur a enseigné la
chasteté et a promis la vie éternelle à ceux qui gar-
dent la virginité. Nous pouvons montrer que cette-
Mélancie commet un faux témoignage ; mais il vaut
mieux que nous souffrions, plutôt qu'elle soit punie
après avoir été convaincue ; nous perdrions alors le
fruit de notre patience. Toutefois qu'elle amène la
servante qu'elle dit avoir été témoin de notre crime
afin que par ses aveux les mensonges puissent être
réfutés. » Cette femme fut amenée, et comme elle
avait été endoctrinée par sa maîtresse, elle ne cessait
de prétendre contre Eugène qu'il avait voulu violer sa
dame. Tous les gens de la maison, qui avaient été
également corrompus, attestaient qu'il en était ainsi ;
alors Eugénie dit : « Le temps de se taire est passé
et le temps de parler est arrivé : je ne veux pas
qu'une impudique charge d'un crime les serviteurs de
J.-C. et que la fausseté soit glorifiée. Or, afin que la
vérité l'emporte et que la sagesse triomphe de la
malice, je démontrerai la vérité sans être mue par la
vanité mais par la gloire de Dieu. » En disant ces
mots, elle déchira sa tunique depuis sa tète jusqu'à la
ceinture, et alors on vit qu'elle était une femme, puis
elle dit au préfet : « Tu es mon père, Claudia est mrf
mère; ces deux jeunes gens qui sont assis avec toi,
Avitus et Sergius, ce sont mes frères ; je suis Eugé-
nie ta fille ; ces deux-ci, c'est Proie et Hyacinthe. »
A ces mots, le père qui commençait à reconnaître sa
fille se jeta dans ses bras pour l'embrasser ainsi que
la mère, en versant un torrent de larmes. Eugénie
est aussitôt revêtue de ses habits couverts d'or et
S
42 LA LÉGENDE DORKE
portée aux nues. Le feu du ciel tomba sur Mélancic
et la consuma avec les siens. Ce fut ainsi qu'Eugénie
-convertit à la foi de J.-C. son père, sa mère, ses frères
et toute sa famille ; de telle sorte que le père, ayant
été cassé de sa dignité, fut ordonné évêque par les
chrétiens, et fut tué par les infidèles après avoir per-
sévéré dans le bien. Claudia retourna à Rome avec
ses deux fils et Eugénie et ils y convertirent beaucoup
de personnes à J.-C. Or, Eugénie, par l'ordre de
l'empereur, fut attachée à une grosse pierre et préci-
pitée dans le Tibre ; mais la pierre s'étant brisée,
Eugénie marchait saine et sauve sur les eaux. Alors
elle est jetée dans une fournaise ardente; mais la
fournaise s'éteignit et devenait pour la martyre un
lieu de rafraîchissement. Ensuite elle est renfermée
dans un cachot obscur, mais une lumière toute res-
plendissante rayonnait pour elle ; et après avoir été
laissée dix jours sans nourriture, le Sauveur lui appa-
rut et lui dit en lui présentant un pain très blanc :
« Reçois cette nourriture de ma main; je suis ton
Sauveur, que tu as aimé de toute retendue de ton
esprit; le jour que je suis descendu sur la terre, je
te prendrai moi-môme. » En effet, au jour de la nais-
sance du Seigneur, un bourreau est envoyé lui couper
la tète. Elle apparut ensuite à sa mère et lui prédit
qu'elle la suivrait le dimanche après. Quand arriva le
dimanche, Claudia s'élant mise en prières, rendit l'es-
prit. Prote et Hyacinthe ayant été (rahiés au temple
des idoles, brisèrent la statue en faisant une prière,
et comme ils ne voiriaient pas sacrifier, ils accompli-
rent dans la suite leur martyre en ayant la tète cou-
L EXALTATION DE LA SAINTE CROIX 43
pée. Or, ils pâtirent sous Valérien et Gallien, vers Tan
du Seigneur 256.
L'EXALTATION DE LA SAINTE CROIX *
L'Exaltation de la Sainte Croix est ainsi appelée parce que
à pareil jour la foi et la sainte Croix furent singulièrement
exaltées. 11 faut observer qu'avant la passion de J.-C., le bois
de la croix fut un bois méprisé, parce que ces croix étaient
faites avec du bois de bas prix ; il ne portait point de fruit
tout autant de fois qu'il était planté sur le mont du Calvaire ;
c'était un bois ignoble, parce que c'était l'instrument du
supplice des larrons ; c'était un bois de ténèbres et sans aucune
beauté ; c'était un bois de mort, puisque les hommes y étaient
attachés pour mourir; c'était un bois infect, parce qu'il était
planté au milieu des cadavres. Mais après la passion, il fut
exalté de bien des manières, parce que au lieu d'être vil, il
devint précieux ; ce qui a fait dire à saint André : « Salut,
croix précieuse.., etc. » Sa stérilité fut convertie en fertilité:
c'est pour cela qu'il est dit au ch. vu des Cantiques : « Je
monterai sur le palmier, et j'en cueillerai les fruits. » Son
ignominie devint excellence. « La croix, dit saint Augustin,
qui était l'instrument de supplice des larrons, a passé sur le
front des empereurs. » Ses ténèbres ont été converties en
clarté. « La croix et les cicatrices de J.-C, dit saint Chrysos-
lome, seront au jugement plus brillantes que les rayons du
soleil. » La mort est devenue une vie sans fin : Ce qui fait
dire à l'Eglise •*: « La source de la mort devint la source de la
vie. » Son infection fut changée en odeur suave : « Pendant
que le roi se reposait, est-il dit au Cantique, i, le nard dont
j'étais parfumé, c'est-à-dire, la Sainte Croix, a répandu son
odeur. »
* Bréviaire,
** Préface de la Croix.
44 LA LÉGENDE DORÉE
L'Exaltation de la Sainte Croix est célébrée solen-
nellement dans l'Eglise, parce que la foi en reçut une
admirable gloire. En effet, l'an du Seigneur 615, Dieu
permit que son peuple fût affligé par les mauvais trai-
tements des païens, quand Chosroës, roi des Perses,
soumit à sa domination tous les royaumes de la terre.
Lorsqu'il vint à Jérusalem, il sortit effrayé du sépul-
cre du Seigneur, mais pourtant il emporta la partie
de la Sainte Croix que sainte Hélène y avait laissée.
Or, sa volonté étant de se faire adorer par tous ses
sujets comme un dieu, il fit construire une tour d'or
et d'argent entremêlés de pierres précieuses, dans
laquelle il plaça les images du soleil, de la lune et
des étoiles. A l'aide de conduits minces et cachés, il
faisait tomber la pluie d'en haut comme Dieu, et dans
un souterrain, il plaça des chevaux qui traînaient des
chariots en tournant, comme pour ébranler la tour
et simuler le tonnerre. Il remit donc le soin de son
royaume à son fils, et le profane réside dans un tem-
ple de cette nature, où après avoir placé auprès de
soi la Croix du Seigneur, il ordonne que tous l'ap-
pellent Dieu. D'après ce qu'on lit dans le livre Mitval*,
lui-même, Chosroës, résidant sur un trône comme le
Père, plaça à sa droite le bois de la Croix au lieu du
Fils, et à sa gauche, un coq, au lieu du Saint-Esprit,
et il se fit nommer le Père. Alors l'empereur Héraclius
rassembla une armée nombreuse et vint pour livrer
bataille au fils de Chosroës auprès du Danube. Les
deux princes convinrent de se mesurer seul à seul
* Sicardus, c. xliv.
^
l'exaltation de la sainte croix 45
sur le pont, à la condition que celui qui resterait
vainqueur aurait l'empire sans que ni Tune ni
l'autre armée n'eût à en souffrir. Il fut encore con-
venu que celui qui aurait la présomption de quitter
les rangs pour porter aide à son prince, aurait les
jambes et les bras brisés aussitôt et serait noyé dans
le fleuve. Or, Héraclius s'offrit tout entier à Dieu et
se recommanda à la Sainte Croix avec toute la dévo-
tion possible. Les deux princes en étant venus aux
mains, le Seigneur accorda la victoire à Héraclius,
qui soumit l'armée ennemie à son commandement, de
telle sorte que tout le peuple de Chosrocs embrassa
la foi chrétienne et reçut le saint baptême. Or, Chos-
rocs ignorait l'issue de la guerre, car étant générale-
ment haï, personne ne lui en donna connaissance.
Mais Héraclius parvint jusqu'à lui et le trouvant assis
sur son trône d'or, il lui dit : « Puisque tu as honoré
à ta façon le bois de la Sainte Croix, si tu veux rece-
voir le baptême et la foi de J.-C, tu conserveras la
vie et ton royaume, en me donnant quelques otages ;
mais si tu rejettes ma proposition, je te frapperai de
mon épée et te trancherai la tête. » Chosroës ne vou-
lut pas acquiescer à ces conditions. Héraclius dégaîua
alors son épée et le décapita sans merci : et comme il
avait été roi, il commanda de l'ensevelir. Pour son
fils, âgé de dix ans, qu'il trouva avec lui, il le fit bap-
tiser, et le levant * lui-même des fonts sacrés, il lui
* Le parrain relirait lui-même de l'eau la personne qui y
avait été plongée par le prêtre quand le baptême se donnait
par trois immersions successives.
i
46 LA LÉGENDE DOREE
laissa le royaume de son père. 11 détruisit ensuite la
tour, dont il donna l'argent à son armée pour sa part
du butin : mais l'or et les pierreries, il les réserva
afin de réparer les églises que le tyran avait détruites.
Après quoi il prit la Sainte Croix qu'il reporta à Jéru-
salem.
Quand en descendant du Mont des Oliviers, il vou-
lut entrer, sur son cheval et revêtu de ses ornements
impériaux, par la porte sous laquelle J.-C. avait passé
en allant au supplice, tout à coup les pierres de la
porte descendirent et se fermèrent comme un mur ou
comme une paroi. Tout le inonde en était dans la stu-
peur, quand un ange du Seigneur, tenant une croix
dans ses mains, apparut au-dessus de la porte et dit :
« Lorsque le roi des cieux entrait par cette porte en
allant au lieu de sa passion, ce n'était pas avec un
appareil royal ; mais il est entré monté sur un pauvre
âne, pour laisser à ses adorateurs un exemple d'hu-
milité. » Après avoir dit ces mots, l'ange disparut.
Alors l'empereur, tout couvert de larmes, ôta lui-
même sa chaussure, et se dépouilla de ses vêtements
jusqu'à sa chemise, et prenant la croix du Seigneur,
il la porta avec humilité jusqu'à la porte. Aussitôt la
dureté de la pierre fut sensible à Tordre du ciel, et à
l'instant la porte se releva et laissa l'entrée libre. Or,
l'odeur exlraordinairement suave avait cessé d'émaner
de la Sainte Croix à partir du jour et de l'instant où
elle avait été enlevée de Jérusalem pour être transpor-
tée à travers toute l'étendue de la terre, dans la Perse,
à la cour de Chosroës ; elle se fit sentir de nouveau, et
enivra tout le monde d'une admirable suavité. Alors
l'exaltation de la sainte croix 47
le roi, dans la ferveur de sa dévotion, adressa les hom-
mages suivants à la Croix : « O croix plus brillante
que chacun des astres, célèbre au monde, digne de
l'amour des hommes, plus sainte que tout, qui seule
avez été digne de porter la rançon de l'univers ; bois
aimable, clous précieux, doux glaive, douce lance, qui
portez un doux fardeau, sauvez cette assemblée réu-
nie aujourd'hui pour chanter vos louanges, et mar-
quée du signe de votre étendard*. » C'est ainsi que
cette précieuse Croix est remise en son lieu, et les an-
ciens miracles se renouvellent. Plusieurs morts sont
rendus à la vie, quatre paralytiques sont guéris, dix
lépreux sont purifiés, quinze aveugles reçoivent la
vue, les démons sont mis en fuite, et plusieurs sont
délivrés de diverses maladies. Alors l'empereur fit
réparer les églises qu'il combla en outre de présents
dignes d'un monarque; après quoi, il revint dans ses
propres états. Ces faits sont rapportés autrement dans
les chroniques. On y dit que Chosroës dominait sur
toute la terre, et qu'ayant pris Jérusalem avec le pa-
triarche Zacharie et le bois de la Croix, Héraclius
voulait faire la paix avec lui. Chosroës jura qu'il ne
conclurait la paix avec les Romains s'ils reniaient le
crucifix et s'ils adoraient le soleil. Mais Héraclius en-
flammé de zèle leva une armée contre lui, défit les
Perses dans plusieurs batailles et força Chosroës de
fuir jusqu'à Clésyphonte. Enfin, Chosroës, malade de
la dvssenterie, voulut faire couronner roi son fils Mé-
• C'est l'Antienne de Magnificat des premières vêpres de la
fête.
48 LA. LÉGENDE DOREE
dasas. A cette nouvelle, Syroïs, son aîné, fit alliance
avec Héraclius, et s'étant mis avec les nobles à la
poursuite de son père, il le jeta dans les chaînes, où
après l'avoir sustenté de pain de douleur et d'eau
d'affliction, il le fit enfin périr à coups de flèches. Dans
la suite, il fit rendre à Héraclius tous les prisonniers
avec le patriarche et le bois de la croix. Héraclius
porta d'abord à Jérusalem le précieux bois de la croix
qu'il transporta dans la suite à Constantinople. C'est
ce qu'on lit dans une quantité de chroniques. — Voici
d'après V Histoire tripartite* comment s'exprime la
Sybille des païens au sujet du bois de la croix : « 0
bois trois fois heureux sur lequel Dieu a été étendu! »
Ce qui peut s'entendre peut-être de la vie de la nature,
de la grâce et de la gloire qui vient de la croix.
Un juif étant entré dans l'église de Sainte-Sophie à
Constantinople, y aperçut une image de J.-C. Voyant
qu'il était seul, il saisit une épée, s'approche et frappe
l'image à la gorge. Tout aussitôt il en jaillit du sang et
la figure ainsi que la tète du juif en furent couvertes.
Celui-ci effrayé saisit l'image, la jeta dans un puits et
prit la fuite. Un chrétien le rencontra et lui dit : « D'où
viens-tu, juif? tu as tué un homme. » Le juif répon-
dit : « C'est faux. » « Tu as certainement commis un
homicide, reprit le chrétien, puisque tu portes des
taches de sang. » Le juif répondit : « Véritablement
le Dieu des chrétiens est grand, et sa foi se trouve
confirmée par tous les moyens : car ce n'est pas un
homme que j'ai tué, mais l'image du Christ; et aus-
* Lib. II, ch. xvii.
l'exaltation de la sainte croix 49
sitôt le sang a jailli de sa gorge. » Alors le juif con-
duisit cet homme au puits d'où ils retirèrent la sainte
image. On rapporte que la blessure faite au gosier de
J.-C. est encore visible aujourd'hui. Le juif se con-
vertit de suite à la foi *. — Dans la ville de Bérith,
en Syrie, un chrétien était logé dans une maison,
moyennant une pension annuelle : il avait attaché
pieusement une image de N.-S. en croix à la tête de
son lit et ne manquait pas d'y faire ses prières. L'année
étant expirée, il loua une autre maison, et oublia d'em-
porter son image. Or, un juif loua la maison quittée
par le chrétien et un jour il invita à dîner un homme
de sa tribu. Pendant le repas, celui qui avait été invité
vint à examiner l'appartement et aperçut l'image atta-
chée à la muraille ; alors frémissant de colère contre
son hôte, il lui adresse des menaces parce qu'il ose
garder une image de J.-C. de Nazareth. Or, l'autre
juif, qui n'avait pas vu cette image, affirmait par tous
les serments possibles qu'il ne savait pas de quelle
image il voulait parler. Le juif faisant alors comme
s'il était apaisé dit adieu à son hôte et alla trouver
le chef de sa nation et accusa l'autre de ce qu'il avait
vu. Les juifs, s'étant donc réunis, vont à la maison et
après avoir vu l'image, ils accablent le locataire des
plus durs outrages, le jettent à demi mort hors de la
synagogue, et foulant aux pieds l'image, ils renouve-
lèrent sur elle tous les opprobres de la passion du Sei-
gneur. Mais quand ils eurent percé le côlé avec une
* Denvs le Chartr., Sermon i de l'Exaltation de la Sainte
Croix.
m. 4
50 LA LÉGENDE DOREE
lance, le sang et l'eau en sortirent en abondance et
un vase qu'on mit pour les recevoir en fut rempli. Les
juifs stupéfaits portèrent ce sang dans les synagogues
et tous les malades qui en furent oints étaient aussi-
tôt guéris. Alors les juifs racontèrent toutes les cir-
constances de ces faits à l'évêque du pays et reçurent
tous ensemble le baptême et la foi de J.-C. Or, Févêque
conserva ce sang dans des ampoules de cristal et de
verre. Il fit venir ensuite le chrétien et lui demanda
quel était l'artiste qui avait exécuté une si belle image.
Le chrétien répondit : « C'est Nicodème qui Ta faite,
et en mourant, il la laissa à Gainai ici, Gamaliel à
Zachée, Zachée à Jacques et Jacques à Simon. Elle est
restée à Jérusalem jusqu'à la destruction de la ville ;
elle fut transportée dans la suite par les fidèles au
royaume d* Agrippa ; de là dans ma patrie par mes
parents, et elle m'est échue par droit d'héritage. »
Cela arriva Tan du Seigneur 750 *. Alors tous les juifs
changèrent leurs synagogues en églises ; et à partir
de cette époque, ce fut la coutume de consacrer les
églises, car auparavant on ne consacrait que les autels.
C'est à cause de ce miracle que l'Eglise ordonna de faire
au 5 des calendes de décembre, d'autres disent, au 5
des ides de novembre, la mémoire de la Passion du
Seigneur. De là encore, à Rome, on consacra en l'hon-
neur du Sauveur une église où se conserve une am-
poule de ce sang, et la fête en est solennelle.
Chez les infidèles, la vertu extraordinaire de la croix
• Sain! Alhanase, De imag.Sah*. D. .V. J. C.t7eConc. œcum.,
act. iv ; — Vincent de B., 1. XXIV, c. cvn ; — Sigebert,
Chron. an 7<>i; — Ifélinanil, an 704.
l'exaltation de la sainte croix 51
fut aussi attestée en toutes sortes de circonstances.
En effet, saint Grégoire raconte au III* livre de ses
Dialogues (ch. vu) que, André, évoque de Fondi, ayant
permis qu'une religieuse demeurât avec lui, l'antique
ennemi commença à imprimer dans les yeux de son
âme la beauté de cette femme, en sorte qu'il pensait
dans le Ht à des choses affreuses. Or, un jour, un juif
venu à Rome, voyant qu'il se faisait tard, et n'ayant
pas trouvé où loger, entra pour y rester dans un tem-
ple d'Apollon. Comme il craignait de passer la nuit
dans ce lieu sacrilège, bien qu'il n'eût pas du tout con-
fiance dans la croix, il eut soin cependant de se signer.
Or, au milieu de la nuit, il s'éveilla et vit une foule
d'esprits malins qui semblaient s'avancer sous la direc-
tion de quelque autorité ; alors le chef qui commandait
aux autres s'assit au milieu d'eux, et se mit à discuter
les affaires et les actes de chacun des esprits placés
sous son obéissance, afin de s'assurer de tout ce que
chacun d'eux avait commis d'iniquités. Saint Grégoire
a passé sous silence, pour abréger, le mode de cette
discussion : mais on peut s'en rendre compte par un
exemple semblable qu'on lit dans la Vie des Pères*. En
effet quelqu'un étant entré dans un temple d'idoles,
vit Satan assis et toute sa milice présente devant lui.
Alors entra un des malins esprits qui l'adora. Satan
lui dit : « D'où viens-tu ? » Et il répondit : « J'ai été
dans telle province et j'y ai suscité quantité de guerres ;
j'y ai soulevé beaucoup de troubles, j'y ai versé du
sang en abondance, et je suis venu te l'annoncer. » Et
* Honorius d'Autun.
52 LA LÉGLNDE DOREE
Satan reprit : « En combien de temps as-tu fait cela? »
L'autre dit : « En trente jours. » « Pourquoi, dit le
prince des ténèbres, si peu en tant de temps? » et
s'adressa nt aux assistants : « Allez, dit-il, fouettez-le
et frappez dur. » Un second vint et l'adora en disant :
« J'étais dans la mer, maître, et j'ai excité d'épouvan-
tables tempêtes, j'ai englouti beaucoup de navires,
j'ai fait périr grand nombre d'hommes. » Et Satan
dit : « En combien de temps as-tu fait cela ? » « En
vingt jours, répondit l'autre. » Et Satan le fit fouetter
comme le premier en disant : « C'est en tant de temps
que tu as fait si peu ! » Alors vint un troisième qui
dit : « Je suis allé dans une ville, et j'ai excité des
querelles pendant certaine noce, j'y ai fait répandre
beaucoup de sang, j'ai tué l'époux lui-même, et je suis
venu te l'annoncer. » Satan dit : « En combien de
temps as-tu fait cela ! » « En dix jours, répondit-il. »
Et Satan lui dit : « Et tu n'as pas fait plus en tant de
jours? » Et il le fit frapper par ceux qui étaient autour
de lui. Ensuite vint un quatrième : « Je suis resté, dit-
il, dans le désert, et pendant quarante ans, j'ai tra-
vaillé autour d'un moine, et c'est à peine si enfin je
l'ai fait tomber dans le péché de la chair. » Quand
Satan entendit cela, il se leva de son trône, et embras-
sant ce démon, il ôta la couronne de dessus son front,
et la lui mit sur la tête," puis il le fit asseoir avec lui
en disant : « C'est une grande chose que tu as eu le
courage de faire là, et tu as travaillé plus que tous les
autres. » C'est là ou à peu près le mode de la discus-
sion que saint Grégoire a passée sous silence. Quand
chacun des esprits eut exposé ce qu'il avait fait, il y
k
l'exaltation de la sainte croix 53
en eut un qui s'élança au milieu de l'assemblée, et qui
fit connaître de quelle tentation charnelle il avait agité
l'esprit d'André par rapport à cette religieuse, ajou-
tant que la veille, à l'heure des vêpres, il en était venu
jusqu'à amener sou esprit à donner un coup sur le
dos de cette femme en signe de caresse. Alors le malin
esprit l'engagea à accomplir ce qu'il avait commencé
afin que ce fût lui qui eût la palme la plus remarquable
pour avoir fait succomber André : il commanda en-
suite qu'on cherchât à savoir quel était celui qui avait
été si présomptueux pour se coucher dans ce temple.
Et comme cet homme tremblait de plus en plus fort,
et que les esprits envoyés pour le reconnaître voyaient
qu'il était signé du mystère de la croix, aussitôt ils se
mirent à crier avec effroi : « Le vase est vide, il est
vrai, mais il est scellé. » A ce cri, la troupe de malins
esprits disparut aussitôt. Mais le juif se hâta de venir
trouver l'évêque et lui raconta tout de point en point.
L'évèque, en entendant cela, se mit à gémir grande-
ment; et il renvoya de suite toutes les femmes hors
de sa maison, puis il baptisa le Juif. — Saint Grégoire
rapporte encore au livre des Dialogues (ch. iv), qu'une
religieuse en entrant dans un jardin, et y apercevant
une laitue, en conçut un violent désir, et, oubliant de
la bénir avec le signe de la croix, elle la mordit avec
avidité, mais elle fut saisie par le démon et tomba à
l'instant. Saint Equitius étant venu auprès d'elle, le
diable se mil à crier en disant : « Qu'ai-je fait, moi,
qif ai-je fait? J'étais assis sur la laitue ; celle-ci est venue
et elle m'a mordu. » Mais sur l'ordre du saint homme,
le démon sortit de suite. — On lit au livre XIe de
m. 4*
54 LA LÉGENDE DOREE
l'Histoire ecclésiastique que les Gentils avaient peitit
sur les murs d'Alexandrie les armes de Sérapis ; mais
Théodose les fit effacer et y substitua le signe de la
croix. Alors, les gentils et les prêtres des idoles se
firent baptiser, en disant que c'était une tradition des
anciens, que ce qu'ils vénéraient subsisterait jusqu'à
ce que soit venu ce signe dans lequel est la vie. Ils
avaient dans leur alphabet une lettre, à laquelle ils
donnaient le nom de sacrée : elle avait la forme d'une
croix qu'ils disaient signifier la vie future *.
SAINT JEAN CHRYSOSTOME **
Jean, surnommé Chrysostome, naquit à Antioche,
de parents nobles. Son père se nommait Second, et sa
mère Anthura. Sa vie, son genre, ses actions et sa
persécution, sont décrits au long dans V Histoire tripar-
tite(\. X). Quand il eut étudié la philosophie, il la dé-
laissa pour s'adonner à la lecture des choses de Dieu.
Après sa promotion à la prêtrise, le zèle qu'il avait
pour la chasteté le faisait passer pour trop sévère, et
il penchait plus vers l'emportement que vers la man-
suétude ; la raideur de sa conduite ne lui laissait pas
la ressource de prendre des précautions pour l'avenir.
Dans ses conversations il était regardé comme arro-
* Euscbc de Césarée, 1. II, c. xx ; — Rutin, 1. II, c. xxix,
** Tiré de la vie du saint.
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 55
gant par les ignorants. Ses leçons étaient solides, ses
explications exquises. Il était fort habile pour diriger
les âmes. Ce fut sous le règne d'Arcade et d'Honorius
et du temps que Damase occupait le siège de Rome
qu'il fut ordonné évêque. En voulant corriger tout d'un
coup la vie des clercs, il s'attira la haine de tous. Ils
l'évitaient comme un furieux et ils le calomniaient au-
près de tout le monde : sous prétexte qu'il n'invitait
jamais personne à sa table et qu'il ne voulait recevoir
aucune invitation, ils avançaient qu'il en agissait ainsi
parce qu'il mangeait d'une manière sale. D'autres
disaient tout haut que c'était parce qu'il usait seule-
ment de mets choisis et délicats ; et en réalité c'était
pour faire abstinence ; et comme il souffrait souvent
de l'estomac et de la tête, il évitait les repas somptueux.
Le peuple, à cause des sermons qu'il prêchait à l'é-
glise, l'aimait beaucoup et ne tenait aucun cas de ce
que les envieux pouvaient répandre contre lui. Jean
s'appliqua encore à reprendre quelques-uns des grands,
et il en résulta que l'envie redoubla de violence con-
tre lui.
Un autre fait souleva extraordinairement tout
le monde. Eutrope, ministre de l'empereur, et jouis-
sant de la dignité consulaire, voulant instrumenter
contre ceux qui cherchaient un asile dans les églises,
prit tous les moyens de faire porter, par l'empereur,
une loi pur laquelle personne ne pourrait s'y réfugier
à l'avenir, et déplus que ceux qui s'y étaient réfugiés
depuis longtemps, en seraient arrachés. Or, peu de
jours après, Eutrope ayant offensé l'empereur, s'em-
pressa de se réfugier dans l'église ; et l'évêque qui le
56 LA LÉGENDE DOUÉE
sut vint trouver cet homme qui se cachait sous l'au-
tel, et dans une homélie qu'il fit contre lui, il lui adressa
les reproches les plus durs ; ceci offensa bien des gens
parce que loin d'user de miséricorde à l'égard d'un
malheureux, il ne s'abstint pas de lui adresser des
réprimandes. L'empereur fit enlever Kutrope qui eut
la tête tranchée. Pour différents motifs, il se laissait
aller à attaquer une certaine quantité de personnes,
ce qui le rendit généralement odieux. Or, Théophile,
évêque d'Alexandrie, voulait déposer Jean et prenait
tous les moyens pour mettre à sa place par intrusion
un prêtre nommé Isidore : c'est pourquoi il cherchait
avec soin des motifs de déposition. Cependant le peu-
ple prenait la défense de Jean dont il écoutait avec
une admirable avidité toutes les instructions. Jean
forçait aussi les prêtres à vivre selon la discipline ecclé-
siastique, et il disait que celui-là ne devait pas jouir de
l'honneur attaché au sacerdoce qui ne daignerait pas
en pratiquer les lois. Ce n'était pas seulement la ville
deConstantinople que le saint gouvernait avec courage,
mais il établissait encore des lois sages dans plusieurs
provinces circonvoisines, en s'aidanl de l'autorité im-
périale. Quand il eut appris que l'on offrait encore
des sacrifices aux démons dans la Phénicie, il y en-
voya des clercs et des moines, et fit détruire tous les
temples des idoles. En ce temps-là, existait un certain
Gaymas, Celte d'origine, barbare dans ses projets,
extrêmement emporté par des goûts tyranniques, in-
fecté de l'hérésie arienne, et cependant il avait été
créé officier dans l'armée. Il pria l'empereur de lui
donner pour soi et pour les siens une église dans l'in-
SAINT JEAN CHRYSÔSTOME 57
teneur de la ville. L'empereur le permit, et pria Jean
de céder une église à Gaymas, espérant ainsi mettre
un frein à sa tyrannie. Mais Jean, rempli d'un cou-
rage extraordinaire et enflammé de zèle, dit à l'em-
pereur : « Prince, veuillez ne pas permettre cela, et
ne donnez pas les choses saintes aux chiens ; n'appré-
hendez rien de ce barbare : commandez qu'on nous
fasse venir tous les deux, et écoutez, sans parler, ce
qui se dira entre nous : je mettrai un tel frein à sa
langue qu'il n'aura pas la présomption de vous renou-
veler sa demande. » L'empereur, en entendant cela,
fut réjoui, et il les manda l'un et l'autre pour le len-
demain.
Gaymas ayant réclamé pour lui un oratoire, Jean
lui dit : « Partout la maison de Dieu vous est ou-
verte, en sorte que personne ne vous empêche de
prier. » Gaymas reprit : « Je suis d'une autre secte,
et je demande à avoir un temple pour les miens et
pour moi. J'ai entrepris bien des choses pour l'em-
pire romain, c'est pour cela que je ne dois pas éprou-
ver l'affront d'un refus. » Jean lui dit : « Vous avez
reçu des récompenses plus que n'en méritent vos com-
bats : vous avez été fait commandant des armées, en
outre vous avez été orné de la toge consulaire ; et il
vous faut considérer ce que vous avez été autrefois
et ce que vous êtes aujourd'hui, quelle fut jadis votre
pauvreté et quelles sont à présent vos richesses, quels
étaient auparavant vos habits, et ceux dont vous vous
ornez maintenant. Donc puisque des services de peu
de valeur vous ont procuré de si hautes récompenses,
ne soyez pas ingrat envers celui qui vous honore. »
58 LA LÉGENDE DORÉE
Par ces paroles, Jean lui ferma la bouche et le força à
se taire. Or, pendant que Chrysostome gouvernait avec
vigueur la ville de Constantinople, Gaymas qui visait à
l'empire, ne pouvant rien faire de jour, envoya pen-
dant la nuit des barbares pour brûler le palais. On
acquit alors la preuve évidente que saint Jean était le
gardien de la ville ; car une nombreuse troupe d'an-
ges armés et qui avaient pris un corps, apparut aux
Barbares qui furent à l'instant mis en fuite. Quand ils
rapportèrent cela à leur maître, celui-ci en fut dans
une grande admiration; car il savait que les troupes
étaient en garnison dans d'autres villes. La nuit sui-
vante, il leur donna donc encore le même ordre, et ils
furent comme la première fois mis en fuite par des
anges qu'ils aperçurent. Enfin il y vint lui-même, vit
le miracle, et s'enfuit, dans la pensée que des soldats
se cachaient pendant le jour et gardaient la cité pendant
la nuit. Il quitta Constantinople et vint dans la Thrace
où il portait partout le ravage avec une armée nom-
breuse qu'il avait ramassée. Tout le inonde redoutait
la férocité de ces barbares. Alors l'empereur chargea
saint Jean de l'office de légat auprès de Gaymas.
Le saint oublia toute» les causes d'inimitié et partît
avec joie. Gaymas, tenant compte de la confiance du
saint, revint à de meilleurs sentiments, et s'avança
fort loin au-devant de lui; alors il lui prit la main
qu'il porta à ses yeux, et commanda à ses enfants de
lui baiser les genoux avec respect. Telle était en effet
la vertu de Jean qu'il forçait les hommes les plus ter-
ribles à s'humilier et à craindre.
Dans le même temps encore, il s'émut une ques-
SAINT JEAN CHHYSOSTOME 59
lion: c'était de savoir si Dieu a un corps. Cela donna
lieu à des contestations et à des luttes; les uns sou-
tenant une opinion, les autres une autre. Ce fut sur-
tout la classe des simples moines, qui se laissa
entraîner à dire que Dieu avait une forme corporelle.
Or, Théophile, évêque d'Alexandrie, pensait le con-
traire; en sorte que, dans l'église, il soutenait l'opi-
nion contraire à ceux qui avançaient que Dieu avait
une forme humaine, et il prêchait que Dieu est incor-
porel. Les moines d'Egypte, ayant eu connaissance de
cela, quittèrent leurs retraites et vinrent à Alexan-
drie où ils excitèrent une sédition contre Théophile,
en sorte qu'ils prenaient des mesures pour le tuer.
Quand il le sut, il eut peur et leur dit : « Comme je
vous vois, comme je vois le visage de Dieu. » « Si
vous dites vrai, répondirent-ils, que le visage de Dieu
soit comme le nôtre, anathématisez donc les livres
d'Origène, contraires à noire opinion. Que si vous ne
le faites pas, comme vous êtes rebelle envers l'empe-
reur et envers Dieu, vous aurez à endurer des oppro-
bres de notre part. » Et Théophile dit : « Ne com-
mettez aucune violence contre ma personne, et je
ferai tout ce qui vous plaît. » Ce fut ainsi qu'il détourna
les moines de l'attaquer. Mais ceux-ci, expérimentés
et arrivés à la perfection, ne se laissèrent pas sé-
duire, tandis que les simples, entraînés par l'ardeur
de leur foi, s'insurgèrent contre ceux de leurs frères
qui croyaient le contraire, et en firent tuer un grand
nombre. Pendant que ces faits se passaient en Egypte,
saint Jean brillait à Constantinople par sa doctrine, et
passait auprès de tous pour un homme admirable.
t)0 LA LÉGENDE DOREE
Or, les ariens, dont le nombre se multipliait beaucoup,
et qui avaient une église hors de la ville, s'assem-
blaient le samedi et le dimanche entre les portes et
les portiques, où ils chantaient, pendant la nuit, des
hymnes et des antiennes. Quand venait le point du
jour, ils traversaient la ville en répétant ces mêmes
antiennes et, sortant hors des portes, ils venaient en
foule à leur église. Ils ne cessaient d'agir ainsi pour
vexer les orthodoxes, car ils répétaient souvent ces
paroles : « Où sont ceux qui disent qu'en trois il n'y
a qu'une puissance? » Alors saint Jean, dans la
crainte que les simples ne se laissassent entraîner par
ces chants, institua que tous les fidèles passeraient la
nuit à chanter des hymnes, afin que l'œuvre des héré-
tiques fût étouffée et que les fidèles fussent affermis
dans leurs pratiques; de plus, il fit faire des croix
d'argent que l'on portait avec des cierges argentés.
Les ariens, excités par la jalousie, s'emportèrent jus-
qu'à vouloir sa mort: et une nuit Brison, eunuque de
l'impératrice, fut frappé d'une pierre. Jean l'avait
chargé d'exercer à chanter les hymnes; il y eut
même quelques gens du peuple qui furent tués de
part et d'autre. Alors l'empereur ému défendit aux
ariens de chanter publiquement leurs hymnes. En ce
temps-là, Sévérien, évoque de Gabales, qui était en hon-
neur auprès d'un certain nombre de grands, et chéri
par l'empereur lui-même et par l'impératrice, vint à
Constanlinople, où saint Jean le reçut avec des félici-
tations ; pendant son voyage en Asie, il lui confia le
soin de son église. Mais Sévérien ne se comportait pas
avec fidélité et tâchait de s'attirer l'estime du peuple.
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 61
Sérapion, qui était clerc de Jean, s'empressa d'en
informer le saint. Or, une fois que Sévérien passait,
Séraphin ne se leva pas : alors l'évêque indigné s'é-
cria : « Si le clerc Sérapion ne meurt pas, J.-C. n'est
pas né de nature humaine. » Saint Jean, apprenant
ces excès, revint et chassa Sévérien de la ville comme
un blasphémateur. Cela déplut beaucoup à l'impéra-
trice qui fit rentrer l'évêque en priant saint Jean de
se réconcilier avec lui : mais le saint n'y consentit en
aucune manière : jusqu'au moment où l'impératrice
mit son fils Théodose sur les genoux de Jean, en le
suppliant, en le conjurant de faire la paix avec
Sévérien.
Dans le même temps encore, Théophile, évoque d'A-
lexandrie, chassa injustement Dyoscore, un très saint
homme, et Isidore qui était auparavant un de ses grands
amis. Ceux-ci vinrent à Constautinople pour racon-
ter au prince et à Jean ce qui s'était passé. Or, Jean
les traita honorablement, mais il ne voulut pas les
recevoir en sa communion avant de connaître l'état
des choses. Cependant un faux bruit parvint à Théo-
phile, que Jean était en communion avec eux, et qu'il
leur donnait aide. Alors Théophile indigné ne se con-
tenta pas d'exercer sa vengeance contre eux, mais il
s'arma de toutes pièces pour déposer Jean. Il dissi-
mula donc son intention et il envoya des messages aux
évéques de chaque ville pour annoncer qu'il voulait
condamner les livres d'Origène. Epiphane, évêque de
Chypre, très saint et très illustre personnage, se laissa
circonvenir par Théophile qui s'en fit un ami, et qu'il
pria de condamner aussi lui-même les livres d'Ori-
62 LA LÉGENDE DOREE
gène. Epiphane, dont la sainteté ne découvrait pas
ces ruses, convoqua ses évêques à Chypre et interdit
la lecture d'Origène ; il adressa des lettres à saint Jean
par lesquelles il le priait de s'abstenir à l'avenir de
lire ces ouvrages, et de confirmer les décisions qui
avaient été prises. Mais Jean, qui fil peu de cas de
cet(e démarche, s'appliquait aux soins du ministère
ecclésiastique où il excellait, et ne s'inquiétait aucu-
nement de ce qu'on pouvait machiner contre lui.
Enfin Théophile dévoila cette haine qu'il avait long-
temps cachée, et fit connaître qu'il voulait déposer
Jean. Aussitôt les ennemis du saint, un grand nombre
de clercs, et les seigneurs du palais, trouvant l'occa-
sion favorable, usaient de toutes sortes de moyens pour
faire assembler contre Jean un concile à Constantinople.
Après quoi, Epiphane vint en cette ville portant avec soi
le décret de condamnation d'Origène; mais il ne voulut
pas accepter l'invitation de Jean, en considération de
Théophile. Or, quelques-uns, par respect pour Epi-
phane, souscrivirent à la condamnation deslivresd'Ori-
gène ; beaucoup cependant refusaient de le faire. L'un
de ces derniers fut Théotin, évêque de Sicée, homme
très reconimandable par la droiture de sa conduite,
qui répondit ainsi : « Pour moi, Epiphane, je ne veux
pas faire injure à qui est mort depuis longtemps dans
la justice, et je n'ai pas la présomption de m'exposer
à commettre un sacrilège en condamnant ce que nos
devanciers n'ont pas voulu flétrir; car je ne vois pas
qu'il se trouve une mauvaise doctrine dans ses livres.
Ceux qui s'attachent aies mépriser ne se connaissent
pas eux-mêmes. Athanase le défenseur du concile de
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 63
Nicée, invoque le témoignage de ce grand homme en
faveur de la foi ; il met ses livres avec les siens quand
il dit : « L'admirable et infatigable Origène nous
apporte ce témoignage du Fils de Dieu, alors qu'il
affirme qu'il est coéternel au Père. » Jean conçut de
l'indignation de ce que, contre tous les règlements,
Epiphane fît une ordination dans son église ; cepen-
dant il le priait de demeurer avec lui parmi les évè-
ques. Mais Epiphane répondit qu'il ne voulait ni rester,
ni prier avec lui, à moins qu'il ne chassAt Dyoscore
et qu'il ne souscrivît à la condamnation des livres
d'Origène. Jean refusant de le faire, Epiphane fui
excité contre lui par ceux qui lui portaient envie. Epi-
phane alors condamna les livres d'Origène et porta
un jugement contre Dyoscore; ensuite il commença à
détracler Jean comme leur adversaire. Alors Jean lui
manda ce qui suit : « Vous avez agi, Epiphane, en
beaucoup de cas contre les règles ; d'abord vous avez
fait une ordination dans une église placée sous ma
juridiction ; ensuite de votre autorité privée, vous y
avez célébré les saints mystères ; en outre quand je
vous ai invité, vous vous êtes excusé ; et en dernier
lieu maintenant, vous ne vous en rapportez qu'à vous-
même. Or, prenez garde qu'une sédition ne s'élève
parmi le peuple, et que le péril n'en retombe sur
vous. » Epiphane informé de cela partit, et avant de
se mettre en route pour Chypre, il fit dire à Jean :
« J'espère que vous ne mourrez pas évêque. » El Jean
lui fit tenir cette réponse : « J'espère que vous ne
rentrerez pas dans votre patrie. » C'est ce qui eut
lieu, car Epiphane mourut en route, et peu après
64 LA LÉGENDE DOREE
Jean, déposé de l'épiscopat, finit sa vie dans l'exil.
Au tombeau de cet Epiphane, personnage d'une
haute sainteté, les démons sont mis en fuite. Sa gé-
nérosité envers les pauvres fut prodigieuse. Un jour
qu'il avait donné tout l'argent de l'église sans qu'il
lui restât rien, quelqu'un vint tout à coup lui offrir
un sac avec beaucoup d'argent et disparut sans qu'on
ait su ni d'où il venait, ni où il allait. Quelques pau-
vres voulurent tromper Epiphane afin qu'il leur don-
nât l'aumône. L'un d'eux se coucha sur le dos par
terre, et debout auprès de lui un autre le pleurait
comme s'il était mort, et criait piteusement qu'il n'a-
vait pas de quoi le pouvoir ensevelir. Alors Epiphane
survint ; il pria pour que le mort dormît en paix ; en-
suite, il donna ce qui était nécessaire pour la sépul-
ture, puis après avoir consolé l'autre, il s'en alla.
Alors celui-ci disait à son compagnon en le poussant :
« Lève-loi, allons manger ce que tu as gagné. » Mais
après l'avoir remué plusieurs fois, il reconnut qu'il
était mort ; il courut alors à Epiphane lui dire ce qui
était arrivé, et le pria de ressusciter cet homme.
Epiphane le consola avec bonté, mais ne ressuscita
pas le mendiant afin qu'on ne se jouât pas facilement
des ministres de Dieu. Or, quand Epiphane fut parti,
on rapporta à Jean que l'impératrice Eudoxie avait
excité Epiphane contre lui. Jean, toujours enflammé
de zèle, fit au peuple un discours renfermant toutes
sortes de critiques contre les femmes sans exception.
Ce sermon fut pris par tout le monde comme une
attaque directe contre l'impératrice. Celle-ci, qui en fut
instruite, se plaignit à l'empereur en disant que le
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 65
blâme infligé à sa femme retombait principalement
sur lui. L'empereur ému fit célébrer un synode contre
Jean. Alors Théophile se hâta de convoquer les évê-
ques; et tous les ennemis de Jean vinrent en foule
avec grande joie, en le traitant d'orgueilleux et d'impie.
Tous lesévêques donc réunis à Constantinople ne s'oc-
cupaient plus des livres d'Origène, mais se déclaraient
ouvertement contre Jean. Ils le firent citer, mais le
saint jugea prudent de ne pas se livrer à ses ennemis
et déclara qu'il fallait assembler un concile universel.
Ils le firent citer encore jusqu'à quatre fois. Or, comme
il refusait de comparaître et qu'il réclamait un concile,
ils le condamnèrent, sans articuler contre lui d'autre
fait qu'ayant été appelé il n'avait pas voulu obéir. Le
peuple, qui en fut informé, se livra à une violente sé-
dition ; il ne laissa pas enlever Jean de l'église, mais
il demanda hautement que l'affaire fût portée à un
concile plus nombreux. Cependant l'ordre du prince
exigeait qu'il fût enlevé par force et qu'il fût déporté
en exil. Alors Jean, qui craignait les suites de la sédi-
tion, se livra lui-môme, à l'insu du peuple, pour être
mené en exil. Quand le peuple le sut, il s'éleva une
émeute tellement grave que beaucoup de ceux qui
étaient les ennemis de Jean, et un instant auparavant
désiraient sa déposition, se laissèrent aller à la pitié
en proclamant qu'il était victime de la calomnie.
Alors Sévérien, dont il a été question plus haut, se
mit à détracler Jean dans les instructions qu'il faisait
à l'église : il disait que quand bien même il n'y aurait
pas d'autre crime à lui imputer, c'était assez de son
orgueil pour le déposer. La sédition contre l'empereur
m. 8
66 LA LÉGENDE DOUEE
et contre les évêques ayant pris d'énormes propor-
tions, Eudoxie pria l'empereur de faire ramener Jean
de l'exil. Il se fit encore un violent tremblement de
terre dans la ville, et tout le monde disait que cela
arrivait parce que Jean avait été injustement chassé.
On envoya donc des ambassadeurs à l'évêque pour le
prier de revenir au plus tôt secourir la ville ruinée et
calmer la sédition excitée parmi le peuple. Après les
premiers on en fit partir d'autres, et après ceux-ci
d'autres e'ncore pour le forcer à hâter son retour. Jean
s'y refusait ; cependant ils le ramenèrent le plus vite
qu'ils purent. Le peuple tout entier alla à sa rencontre
avec des cierges et des lampes. Cependant il ne vou-
lait pas se placer sur sou siège épiscopal, en disant
que cela ne pouvait se faire sans un jugement synodal
et que c'était à. ceux qui l'avaient condamné à révo-
quer leur sentence. Cependant le peuple était soulevé
pour le voir assis sur son siège et pour entendre parler
ce saint docteur. Il l'emporta enfin, Jean fut donc
forcé d'adresser un discours et de s'asseoir sur son
trône épiscopal. Théophile alors prit la fuite. Arrivé
à Hiérapolis, l'évêque de cette ville vint à mourir, et
on élut Lamon, qui était un moine d'une haute sainteté.
Il refusa à plusieurs reprises, mais Théophile lui con-
seillant d'accepter, Lamon le promit en disant : « De-
main, il en sera ce qu'il plaît au Seigneur. » Le len-
demain, on vint à sa cellule le conjurer de recevoir
l'épiscopat: « Prions auparavant le Seigneur, dit-il.»
Et pendant qu'il priait, il rendit le dernier soupir.
Jean cependant instruisait son peuple avec assiduité.
Or, dans le même temps, on avait élevé, sur la place
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 67
qui se trouvait vis-à-vis de l'église de Sainte-Sophie,
une statue d'argent revêtue d'une chlamyde, en l'hon-
neur de l'impératrice Eudoxie ; les soldats et les grands
y célébraient des jeux publics : ce qui déplaisait fort
à Jean parce qu'il voyait en cela un outrage à l'église.
Il compta assez sur ses forces pour s'élever, dans
ses discours, avec vigueur contre cet abus. Et quand
il fallait employer des paroles de supplication pour
détourner les seigneurs de se livrer à ces jeux, il ne
le fit pas, mais il usa de toute l'impétuosité de soi*
éloquence pour maudire ceux qui commandaient de
pareils excès. L'impératrice, qui regardait tout cela
comme une injure personnelle, travaillait de nouveau
à faire célébrer encore un concile contre lui. Jean
qui le pressentit prononça dans l'église cette fameuse
homélie commençant par ces mots : « Hérodiade est
encore en délire, elle est encore agitée, elle danse en-
core, elle demande encore une fois qu'on lui dqpne la
tête de Jean dans un plat. » Ce fait excita bien davan-
tage la colère de l'impératrice. Alors un homme voulut
tuer Jean; or, le peuple surprit l'assassin et le traîna
devant le juge; mais le préfet se saisit de lui afin qu'il
ne fût pas massacré. Le serviteur d'un prêtre voulut
aussi se jeter sur lui et tenter de le tuer, mais il en
fut empêché par un particulier qui fut égorgé par
l'assassin, ainsi qu'un autre qui se trouvait là. On se mit
alors à crier, et comme la foule accourait, il en mas-
sacra encore plusieurs. Dès ce moment, Jean fut protégé
parle peuple qui montait la garde jour et nuit dans sa
maison . Par les conseils de l'impératrice, les évèques
s'assemblèrent à Constantinople et les accusateurs de
68 LA LÉGENDE DOREE
Jean s'opiniâtrèrent de plus en plus. La féie de la
naissance du Seigneur étant survenue, l'empereur fit
dire à Jean que, s'il ne se justifiait pasdes crimes dont
on l'accusait, il ne communiquerait pas avec lui. Ce-
pendant les évêques ne trouvèrent rien à lui repro-
cher, si ce n'est qu'après sa déposition, il avait osé
siéger dans sa chaire sans le décret d'un concile. Et
ainsi, ils le condamnèrent. Enfin, à l'approche de la
fête de Pâques, l'empereur lui manda qu'il ne pouvait
rester dans l'église avec un homme condamné par deux
conciles. Jean se tint donc à l'écart et il ne descen-
dait plus du tout dans l'église. Ceux qui tenaient pour
lui étaient appelés Johannites. Cependant l'empereur
le fit ensuite chasser de la ville et conduire en exil
dans une petite ville sur les limites du Pont et de
l'empire romain, pays voisin de cruels barbares. Mais
dans sa clémence, le Seigneur ne permit pas longtemps
que l'un de ses plus fidèles athlètes restât dans de pa-
reils lieux.
Le pape Innocent, qui apprit cela, en fut contristé ;
et voulant célébrer un concile, il écrivit au clergé de
Conslantiiiople de ne pas donner un successeur à Jean.
Mais le saint, fatigué par la longueur de la route et
tourmenté très violemment de douleurs de tète, souf-
frait encore de l'insupportable chaleur du soleil. Cette
sainte âme fut déliée de son corps à Comanes, le 14e jour
du mois de septembre. A sa mort, une grêle violente
tomba sur Conslantiiiople et sur tous ses faubourgs;
chacun disait que c'était le fait de la colère de Dieu
parce que Jean avait été condamné injustement. La
mort de l'impératrice, arrivée aussitôt après, confirma
SAINT JEAN CHRYSOSTOME 6Q
ces dires : car elle mourut quatre jours après la grêle.
Quand le docteur de l'univers fut raorl, les évêques
d'Occident ne voulurent plus rester en communion
avec ceux d'Orient, jusqu'à ce que son très saint nom
eût été rétabli sur les dvptiques avec ceux des évê-
ques, ses prédécesseurs. Cependant Théodose, fils très
chrétien de l'empereur Arcade, qui avait hérité de la
piété et du nom de son aïeul, fit transporter dans la
cité impériale les saintes reliques de ce docteur, dans
le mois de janvier. Le peuple, toujours resté fidèle à
son évêque, alla au-devant avec des lampes et des
cierges.
Alors Théodose se prosterna devant les reliques
du saint, en le suppliant de pardonner à Arcade, son
père, et à Eudoxie, sa mère, comme ayant péché par
ignorance; ils étaient morts depuis longtemps. Ce
Théodose porta si loin la clémence qu'il ne laissa
mourir aucun criminel de lèse-majesté, et il disait :
« Plût à Dieu qu'il me fût possible plutôt de rappeler
les morts à la vie. » Sa cour paraissait être un mo-
nastère, car on célébrait les matines et on lisait les
livres saints. Sa femme, nommée Eudoxie, composa
beaucoup de poèmes en vers héroïques. Il eut une
fille, nommée aussi Eudoxie : il la donna en mariage
à Valentinien qu'il avait fait empereur. Tous ces dé-
tails sont extraits de l'Histoire Iripartite. Saint Jean
mourut vers l'an du Seigneur 407.
il.
5#
"70 LA 1ÀJSS30X. NUI
SAINT CORNEILLE ET SAINT CVPRIEN •
Corneille MiriiiD*- qui comprend la circoncision. En effet, il
comprit ?i t -.'Ii^ti* uii crand détachement pour les choses
Mjj»erflur*'. !***• ]»*-:!***> et nif-me le* nécessaires. Corneille peut
-vfLir to^i de oru*-. n d*- /*o*. peuple, comme si on disait la
c/jrxie ou la force do peuple. Cvprien vient de *fpr0* mélançe^
e ï «*&. fjj La ut: ou t»ieii de ci/pro.quï signifie tristesse on faêri*
t*i"r.'^»f iJ bllik 2» srrbc* a la rerto. la tristesse poar le péché
Corneille, pape, succéda à saint Fabien. Décius,
césar, le reloua en exil a*ec ses clercs: ce fui là que
saint Cyprieu. é^éque de Carthaffe, lui adressa des
lettres d'encouragement. Enfin, il fui ramené de Fexil
et présenté à Dédus. et comme il restait inébranlable,
I empereur l** fil meurtrir avec des fouets garnis de
plomb, puis il ordonna de le conduire au temple de
Mars, pour \ ^a'rifier ou pour y subir la peine capi-
tale. Or. pendant qu'on l'y conduisait, un soldat le
sollicita de >e détourner j>our aller à sa maison prier
'-n faveur de ^a (Viorne Sallustia. paralysée depuis cinq
ans. f.ette femme ayant été guérie par sa prière, vingl
soldats av«ii; elle ,*t son mari »e convertirent. Ils furent
tous conduits, par l'ordre de Décius, au temple de
Mars, sur la statue duquel ils crachèrent; et ils re-
çurent le martyre avec saint Corneille. H pâtit vers
l'an du Seigneur 2:)'4.
* /Jmiaire f-t .-ictes authentiques.
SAINT LAMBERT 71
Cyprien, évêque de Carthage, fut amené à Paternus,
proconsul en cette ville. Comme on ne pouvait le faire
varier dans la foi, il fut envoyé en exil. Il en fut rap-
pelé par le proconsul Galérius, successeur de Pater-
nus, et condamné à avoir la tête tranchée ; quand on
porta la sentence, il répondit : « Deo grattas, Je rends
grâces à Dieu. » Parvenu au lieu du supplice avec le
bourreau, il commanda aux siens de donner vingt-
cinq pièces d'or à cet homme pour son salaire. Alors
il prit un linge, se couvrit les yeux de sa main et reçut
ainsi la couronne vers Tan du Seigneur 256.
SAINT LAMBERT *
Lambert était noble de naissance, mais plus noble
encore par la pureté de sa vie. Dès ses premières an-
nées, il fut instruit dans les lettres ; sa sainteté le fit
tellement aimer de tous qu'après la mort de Théodard,
son maître, il mérita d'être promu à l'évéché de l'église
de Maestricht. Le roi Childéric l'aimait beaucoup et le
préféra toujours aux autres évéques. Mais la malice
des envieux prenant le dessus, ces impies, après l'avoir
chassé, le privèrent de l'honneur qui lui était dû et
mirent Féramond sur son siège. Alors Lambert se
retira dans un monastère où il passa sept ans dans
l'exercice des bonnes œuvres. Une nuit qu'il s'était
* Etienne, évèque de Liège, a écrit la Vie de saint Lambert;
— ses Actes.
72 LA LÉGENDE DORÉE
levé pour prier, il fil involontairement du bruit sur
le pavé. L'abbé dit en l'entendant : « Que celui qui a
fait ce bruit aille à l'instant à la croix. » Tout aussitôt
Lambert courut à la croix, nu-pieds et en cilice ; il y
resta debout malgré la neige, la gelée et la glace,
jusqu'à ce que l'abbé s'aperçût que le saint ne se trou-
vait pas avec les frères qui se chauffaient après ma-
tines. Un frère lui dit que c'était Lambert qui était
allé à la croix ; alors il le fil venir et lui demanda par-
don avec les moines. Lambert ne se contenta pas
d'avoir de l'indulgence, mais il leur parla d'une ma-
nière sublime sur le mérite de la patience *. Après
sept ans, Féramond fut expulsé et saint Lambert, par
l'ordre de Pépin, fut réintégré dans son propre siège.
Or, comme il était puissant en paroles et en exemples,
de même que par le passé, deux méchanls s'élevant
contre lui, se mirent à le tourmenter gravement : mais
ils furent tués, ainsi qu'ils l'avaient mérité, par les
amis du pontife. Dans ce temps-là, Lambert adressa
de vifs reproches à Pépin au sujet d'une femme de
mauvaise vie qu'il gardait. Dodon, parent de ceux qui
avaient été tués, et frère de cette femme, officier em-
ployé à la cour du roi, rassembla des soldats et entoura
de toutes parts la maison de l'évèque, dans l'intention
de se venger sur le saint de la mort de ceux qui avaient
été tués. Un valet en ayant informé Lambert, qui était
en oraison, celui-ci, plein de confiance dans le Sei-
gneur, saisit une épée pour se défendre; mais rentré
en lui-môme, il jeta le glaive, jugeant qu'il valait mieux
* Etienne, c. h.
SAINTE EUPHÉMIE 73
vaincre en restant tranquille et en mourant que souiller
ses mains sacrées dans le sang de ces impies. Alors
l'homme de Dieu recommanda à ses gens de confesser
leurs péchés et de souffrir la mort avec patience. Aus-
sitôt les impies se ruèrent sur saint Lambert qui était
prosterné en prière et le tuèrent vers Tan du Sei-
gneur 620. Quand les assassins furent retirés, quel-
ques-uns des serviteurs du saint s'échappèrent et con-
duisirent secrètement, dans une nacelle, le corps de
.Lambert à l'église cathédrale où ils l'ensevelirent, ac-
compagnés de tous les citoyens plongés dans la tris-
tesse.
SAINTE EUPHEMIE*
Euphémie est ainsi nommée de eu, qui esl le bon, et femme,
bonne femme, c'est-à-dire honnête, utile et agréable, car le
bon a ces trois qualités. Elle fut utile par sa manière de vivre,
honnête par l'excellence de ses mœurs, et agréable à Dieu
'par la contemplation des choses du ciel. Ou bien Euphémie
vient de euphonie, qui veut dire son agréable. Or, on obtient
un son agréable en trois manières : avec la voix, comme dans
le chant; en pinçant, comme dans la cithare; avec le vent,
comme dans l'orgue. De même sainte Euphémie rendit des
sons doux à Dieu, avec la voix de ses bonnes œuvres, avec ses
bonnes actions, et avec le souffle de la dévotion intérieure.
Euphémie, fille d'un sénateur, voyant les tortures
subies par les chrétiens au temps de Dioclétien, cou-
* Bréviaire.
74 LA LÉGENDE DOREE
rut chez le juge Priscus, et se confessant chrétienne,
animait, par l'exemple de sa constance, les cœurs des
hommes eux-mêmes. Or, quand le juge faisait massa-
crer les chrétiens successivement, il ordonnait que les
autres y assistassent, afin que la terreur les forçât à
immoler aux dieux, en voyant leurs frères déchirés si
cruellement. Gomme il faisait décapiter avec cruauté
les Saints en présence d'Euphémie, celle-ci, qui ne
cessait d'encourager les martyrs à souffrir avec cons-
tance, se mit à crier que le juge lui faisait affront.
Alors Priscus fut réjoui, dans la pensée qu'Euphémie
voulait consentir à sacrifier. Lui ayant donc demandé
quel affront il lui faisait, elle dit : « Puisque je suis
de noble race, pourquoi donnes-tu la préférence à des
inconnus et à des étrangers, et les fais-tu aller les
premiers à J.-C, pour qu'ils parviennent plus tôt à
la gloire qui leur a été promise? » Le juge lui ré-
pondit : « Je pensais que tu avais repris ton bon sens
et je me réjouissais de ce que tu t'étais rappelé et ta
noblesse et ton sexe. » Elle fut donc renfermée en
prison et le lendemain elle fut amenée sans être atta-
chée, avec ceux qui étaient garrottés. Elle se plaignit
de nouveau très amèrement, de ce que, malgré les
lois des empereurs, on lui eilt fait grâce des liens à
elle seule. Alors elle fut broyée de soufflets et renfer-
mée en prison. Le juge l'y suivit et voulut lui faire
violence, mais elle lutta contre lui comme un homme,
en sorte que, par la permission de Dieu, une des mains
de Priscus se contracta. Il se crut sous le pouvoir d'un
charme, et il envoya le prévôt de sa maison à Euphé-
mie afin de voir si, à force de promesses, il ne lui ferait
SAINTE EUPHÉMIE 75
pas donner son consentement. Mais cet homme trouva
la prison close ; il ne put l'ouvrir avec les clefs, ni la
briser à coups de hache ; enfin, saisi par le démon, il
put à peine s'échapper, en poussant toutefois des cla-
meurs et en se déchirant lui-même. Plus tard on fit
sortir Euphémie et on la plaça sur une roue dont les
rais étaient remplis de charbon, et le mattre des tour-
ments, qui était au milieu de la roue, avait donné à
ceux qui la tiraient tel signal pour que, au bruit qu'il
ferait, tous ensemble se missent à tirer et qu'ainsi à
l'aide du feu qui jaillirait, les rais missent en lambeaux
le corps d'Euphémie. Mais, par une permission de Dieu ,
le ferrement qui retenait la roue tomba de ses mains,
et fit du bruit; aussitôt les aides se mettant à tirer,
la roue broya le maître des tourments et fit qu'Eu-
phémie, debout sur la roue, fut conservée sauve et in-
tacte. Alors les parents de cet homme, tout désolés,
voulurent, en mettant du feu sous la roue, brûler Eu-
phémie et la roue tout à la fois ; la roue brûla en effet,
mais Euphémie, déliée par un ange, fut aperçue debout
sur un lieu élevé. Appellien dit au juge : « Le courage
des chrétiens n'est vaincu que par le glaive ; aussi je
te conseille de la faire décoller. » On dressa donc des
échelles, et comme quelqu'un voulait lever la main pour
saisir la sainte, à l'instant, il fut tout à fait paralysé
et on put à peine le descendre à demi mort.
Un autre cependant, nommé Sosthène, monta mais
il fut converti aussitôt par Euphémie à laquelle il de-
manda pardon : il dégaina donc son épée et cria au
juge qu'il aimait mieux se donner la mort à lui-même
que de toucher une personne défendue par les anges.
76 LA LÉGENDE DORÉE
Enfin elle fut descendue et le juge dit à son chancelier
de rassembler tous les jeunes libertins afin qu'ils fis-
sent d'elle à leur volonté jusqu'à ce qu'elle défaillit
d'épuisement. Mais celui qui entra où elle était, voyant
beaucoup de vierges de grand éclat et priant autour
d'elle, se fit aussitôt chrétien. Alors le président fit
suspendre la vierge par les cheveux, mais comme elle
n'en restait pas moins inébranlable, il la fit renfermer
en prison, défendant de lui donner de la nourriture,
afin que, au bout de trois jours, elle fiU écrasée
comme une olive entre quatre grandes pierres. Mais
Euphémie fut nourrie par un ange, et le septième jour
ayant été placée entre des pierres fort dures, à sa
prière ces pierres-h\ même furent réduites en une cen-
dre menue. En conséquence le président, honteux d'être
vaincu par une jeune fille, la fit jeter dans une fosse,
où se trouvaient trois bêtes assez féroces pour dévo-
rer un homme entier. Mais elles accoururent auprès
de la vierge pour la caresser, et disposèrent ensemble
leur queue de manière à lui servir de siège, et confon-
dirent mieux encore le juge témoin de ce fait. Le pré-
sident faillit en mourir d'angoisse; mais le bourreau
étant entré pour venger l'affront de son maître, en-
fonça une épée dans le coté d'Euphémie et en fit une
martyre de J.-C. Pour récompenser le bourreau, le juge
le revêtit d'un habit de soie, lui mit au cou un collier
d'or, mais en sortant, il fut saisi par un lion qui le
dévora tout entier. Ce fut à peine si on retrouva de
lui quelques ossements et des lambeaux de vêtement
ainsi que le collier d'or. Le juge Priscus se dévora lui-
même et fut trouvé mort. Or, sainte Euphémie fut en-
SAINT MATHIEU, APOTRE 77
terrée avec honneur à Chalcédoine ; et l'on dut à ses
mérites la conversion de tous les Juifs et des Gentils
de cette ville. Elle souffrit vers l'an du Seigneur 280.
Saint Ambroise parle ainsi.de cette vierge dans sa
préface : « Cette illustre vierge, cette glorieuse Eu-
phémie, conserva la gloire de la virginité et mérita de
recevoir la couronne du martyre. Priscus son adver-
saire est vaincu. Cette vierge sort intacte d'une four-
naise ardente, les pierres les plus dures reviennent à
l'état de cendre ; les bêtes féroces s'adoucissent, et se
baissent devant elle : sa prière lui fait surmonter toute
espèce de supplice. Percée en dernier lieu par la pointe
du glaive, elle quitte sa chair qui était sa prison pour
se joindre avec liesse aux chœurs célestes. Que cette
vierge sacrée, Seigneur, protège votre Église ; qu'elle
prie pour nous qui sommes pécheurs : puisse cette
Vierge pure nourrie dans votre maison vous présenter
nos vœux. »
SAINT MATHIEU, APOTRE
Saint Mathieu eut deux noms, Mathieu et Lévi. Mathieu
veut dire don hâtif, ou bien donneur de conseil. Ou Mathieu
vient de magnus, grand, et Theos, Dieu , comme si on disait grand
à Dieu, ou bien de main et de Theos, main.de Dieu. En effet
il fut un don hâtif puisque sa conversion fut prompte. Il
donna des conseils par ses prédications salutaires. 11 fut grand
devant Dieu par la perfection de sa vie, et il fut la main dont
Dieu se servit pour écrire son Evangile. Lévi veut dire, en-
levé, mis, ajouté, apposé. Il fut enlevé à son bureau d'impôts»
mis au nombre des apôtres, ajouté à la société des Evangc-
listes, et apposé au catalogue des martyrs.
78 LA LÉGENDE DOREE
Saint Mathieu, apôtre, prêchait en Ethiopie* dans
une ville nommée Nadabcr, où il trouva deux mages
Zaroïs et Arphaxus qui ensorcelaient les hommes par
de tels artifices que tous ceux qu'ils voulaient parais-
saient avoir perdu la santé avec l'usage de leurs mem-
bres. Ce qui enfla tellement leur orgueil qu'ils se fai-
saient adorer comme des dieux par les hommes.
L'apôtre Mathieu étant entré dans cette ville où il re-
çut l'hospitalité de l'eunuque de la reine de Candace
baptisé par Philippe (Actes, vm), découvrait si adroite-
ment les prestiges de ces mages qu'il changeait en
bien le mal qu'ils faisaient aux hommes. Or, l'eunuque,
ayant demandé à saint Mathieu comment il se faisait
qu'il parlât et comprît tant de langages différents,
Mathieu lui exposa qu'après la descente du Saint-
Esprit, il s'était trouvé posséder la science de toutes les
langues, afin que, comme ceux qui avaient essayé par
orgueil d'élever une tour jusqu'au ciel, s'étaient vus for-
cés d'interrompre leurs travaux par la confusion des
langues, de môme les apôtres, par la connaissance de
tous les idiomes, construisissent, non plus avec des
pierres, mais avec des vertus, une tour au moyen de
laquelle tous ceux qui croiraient pussent monter au
ciel. Alors quelqu'un vint annoncer l'arrivée des deux
mages accompagnés de dragons qui, en vomissant un
feu de soufre par la gueule et par les naseaux, tuaient
tous les hommes. L'apôtre, se munissant du signe de
la croix, alla avec assurance vers eux. Les dragons
ne l'eurent pas plutôt aperçu qu'ils vinrent à l'ins-
* Ilonorius d'Aulun.
SAINT MATHIEU, APOTRE 79
tant s'endormir à ses pieds. Alors saint Mathieu dit
aux mages : « Où donc est votre art ? Eveillez-les, si
vous pouvez : quant à moi, si je n'avais prié le Sei-
gneur, j'aurais de suite tourné contre vous ce que
vous aviez la pensée de me faire. » Or, comme le peuple
s'était rassemblé, Mathieu commanda de par le nom
de J.-C. aux dragons de s'éloigner, et ils s'en allèrent
de suite sans nuire à personne. Ensuite saint Mathieu
commença à adresser un grand discours au peuple
sur la gloire du paradis terrestre, avançant qu'il était
plus élevé que toutes les montagnes et voisin du ciel,
qu'il n'y avait là ni épines ni ronces, que les lys ni les
roses ne s'y flétrissaient, que la vieillesse n'y existait
pas, mais que les hommes y restaient constamment
jeunes, que les concerts des anges s'y faisaient enten-
dre, et que quand on appelait les oiseaux, ils obéis-
saient tout de suite. Il ajouta que l'homme avait été
chassé de ce paradis terrestre, -mais que par la nais-
sance de J.-C. il avait été rappelé au Paradis du ciel.
Pendant qu'il parlait au peuple, tout à coup s'éleva
un grand tumulte ; car Ton pleurait la mort du fils du
roi. Comme les magiciens ne pouvaient le ressusciter,
ils persuadaient au roi qu'il avait été enlevé en la com-
pagnie des dieux et qu'il fallait en conséquence lui
élever une statue et un temple. Mais l'eunuque, dont
il a été parlé plus haut, fit garder les magiciens et
manda l'apôtre qui, après avoir fait une prière, ressus-
cita à l'instant le jeune homme *. Alors le roi, qui
se nommait Egippus, ayant vu cela, envoya publier
* Bréviaire.
80 LA LÉGENDE DORÉE
dans toutes ses provinces : « Venez voir un Dieu ca-
ché sous les traits d'un homme. » On vint donc avec
des couronnes d'or et différentes victimes dans l'in-
tention d'offrir des sacrifices à Mathieu, mais celui-ci
les en empêcha en disant : « 0 hommes, que faites-
vous? Je ne suis pas un Dieu, je suis seulement le
serviteur de N.-S. J.-C. » Alors avec l'argent et l'or
qu'ils avaient apportés avec eux, ces gens bâtirent,
par Tordre de l'apôtre, une grande église qu'ils ter-
minèrent en trente jours ; et dans laquelle saint Ma-
thieu siégea trente-trois ans ; il convertit l'Egypte toute
entière; le roi Egippus, avec sa femme et tout le peu-
ple, se fit baptiser. Iphigénie, la fille du roi, qui avait
été consacrée à Dieu, fut mise à la tête déplus de deux
cents vierges.
Après quoi Hirlacus succéda au roi ; il s'éprit
d'Iphigénie et promit à l'apôtre la moitié de son
royaume s'il la faisait consentir à accepter sa main.
L'apôtre lui dit de venir le dimanche à l'église comme
son prédécesseur, pour entendre, en présence d'Fphi-
géuie et des autres vierges, quels avantages procurent
les mariages légitimes. Le roi s'empressa de venir
avec joie, dans la pensée que l'apôtre voudrait conseil-
ler le mariage à Iphigénie. Quand les vierges et tout
le peuple furent assemblés, saint Mathieu parla long-
temps des avantages du mariage et mérita les éloges
du roi, qui croyait que l'apôtre parlait ainsi afin d'en-
gager la vierge à se marier. Ensuite, ayant demandé
qu'on fît silence, il reprit son discours en disant:
« Puisque le mariage est une bonne chose, quand on
en conserve inviolablemcnt les promesses, sachez-le
SAINT MATHIEU, APOTRE 81
bien, vous qui êtes ici présents, que si un esclave
avait la présomption d'enlever l'épouse du roi, non
seulement il encourrait la colère du prince, mais il
mériterait encore la mort, non parce qu'il serait con-
vaincu de s'être marié, mais parce qu'en prenant
l'épouse de son seigneur, il aurait outragé son prince
dans sa femme. Il en serait de même de vous, ô roi ;
vous savez qu'lphigénie est devenue l'épouse du roi
éternel, et qu'elle est consacrée par le voile sacré;
comment donc pourrez-vous prendre l'épouse de plus
puissant que vous et vous unir à elle par le mariage ? »
Quand le roi eut entendu cela, il se retira furieux de
colère *. Mais l'apôtre intrépide et constant exhorta
tout le monde à la patience et à la constance ; ensuite
il bénit Iphigénîe, qui, tremblante de peur, s'était je-
tée à genoux devant lui avec les autres vierges. Or,
quand la messe solennelle fut achevée, le roi envoya
un bourreau qui tua Mathieu en prières debout devant
l'autel et les bras étendus vers le ciel. Le bourreau le
frappa par derrière et en fit ainsi un martyr. A cette
nouvelle, le peuple courut au palais du roi pour y
mettre le feu, et ce fut à peine si les prêtres et les
diacres purent le contenir; puis on célébra avec joie
le martyre de l'apôtre. Or, comme le roi ne pouvait
par aucun moyen faire changer Iphigéuie de résolu-
tion, malgré les instances des daines qui lui furent
envoyées, et celles des magiciens, il fit entourer sa
demeure tout entière d'un feu immense afin de la
brûler avec les autres vierges. Mais l'apôtre leurappa-
* Bréviaire.
m. <>
82 LA LÉGENDE DOREE
rut, et il repoussa l'incendie de leur maison. Ce feu
en jaillissant se jeta sur le palais du roi qu'il consuma
eu entier ; le roi seul parvint avec peine à s'échapper
avec son (ils unique. Aussitôt après ce fils fut saisi
par le démon, et courut au tombeau de l'apôtre en
confessant les crimes de son père, qui lui-même fut
attaqué d'une lèpre affreuse ; et comme il ne put être
guéri, il se tua de sa propre main en se perçant avec
une épée. Alors le peuple établit roi le frère dlphigénie
qui avait été baptisé par l'apôtre. 11 régna soixante-dix
ans, et après s'être substitué son fils, il procura de
l'accroissement au culte chrétien, et remplit toute la
province de l'Ethiopie d'églises en l'honneur de J.-C.
Pour Zaroës et Arphaxal, dès le jour ou l'apôtre res-
suscita le fils du roi, ils s'enfuirent en Perse; mais
saint Simon et saint Jude les y vainquirent.
Dans saint Mathieu, il faut considérer quatre ver-
tus : 1° La promptitude de son obéissance : car à
l'instant où J.-C. l'appela, il quitta immédiatement
son bureau, et sans craindre ses maîtres, il laissa les
états d'impôts inachevés pour s'attacher entièrement
à J.-C. Cette promptitude dans son obéissance a donné
à quelques-uns l'occasion de tomber en erreur, selon
que le rapporte saint Jérôme dans son commentaire
sur cet endroit de l'Evangile : « Porphyre, dit-il, et
l'empereur Julien accusent l'historien de mensonge
et de maladresse, comme aussi il taxe de folie la con-
duite de ceux qui se mirent aussitôt à la suite du
Sauveur, comme ils auraient fait à l'égard de n'im-
porte quel homme qu'ils auraient suivi sans motifs.
J.-C. opéra auparavant de si grands prodiges et de si
SAINT MATHIEU, APOTRE 83
grands miracles qu'il n'y a pas de doute que les apô-
tres ne les aient vus avant de croire. Certainement
l'éclat même et la majesté de la puissance divine qui
était cachée, et qui brillait sur sa face humaine, pou-
vait au premier aspect attirera soi ceux qui le voyaient.
Car si on attribue à l'aimant la force d'attirer des
anneaux et de la paille, à combien plus forte raison
le maître de toutes les créatures pouvait-il attirer à
soi ceux qu'il voulait. » 2° Considérons ses largesses
et sa libéralité, puisqu'il donna de suite au Sauveur
un grand repas dans sa maison. Or, ce repas ne fut
pas grand par cela seul qu'il fut splendide, mais il le
fut : a) par la résolution qui lui fit recevoir J.-C. avec
grande affection et désir ; b) par le mystère dont il fut
la signification ; mystère que la glose sur saint Luc
explique en disant : « Celui qui reçoit J.-C. dans
rintéricur de sa maison est rempli d'un torrent de
délices et de volupté » ; c) par les instructions que
J.-C. ne cessa d'y adresser comme, par exemple : « Je
veux la miséricorde et non le sacrifice » et encore :
« Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont
besoin de médecins ; » d) par la qualité des invités,
qui furent de grands personnages, comme J.-C. et ses
disciples. 3° Son humilité qui parut en deux circons-
tances : la première en ce qu'il avoua être un publi-
cain. Les autres évangélistes, dit la glose, par un
sentiment de pudeur, et par respect pour saint Ma-
thieu, ne lui donnent pas son nom ordinaire. Mais,
d'après ce qui est écrit du Juste, qu'il est son propre
accusateur, il se nbmme lui-même Mathieu et publi-
caîn, pour montrer à celui qui se convertit qu'il ne
ï
84 LA LÉGEXDE DOREE
doit jamais désespérer de son salut, car de publicai
il fut fait de suite apôtre et évangéliste. La seconde
en ce qu'il supporta avec patience les injures qui li
furent adressées. En effet quand les pharisiens mui
muraient de ce que J.-C. eût été loger chez un pécheui
il aurait pu à bon droit leur répondre et leur dire
« C'est vous plutôt qui êtes des misérables et des p<
chetirs puisque vous refusez les secours du médeci
en vous croyant justes : mais moi je ne puis pli
être désormais appelé pécheur, quand j'ai recoui
au médecin du salut et que je lui découvre m<
plaies. »
4° L'honneur que reçoit dans l'église son évangil
qui se lit plus souvent que celui des autres évangélii
tes comme les psaumes de David et les épîtres de saii
Paul, qu'on lit plus fréquemment que les autres livn
de la sainte Ecriture. En voici la raison : Selon saii
Jacques, il y a trois sortes de péchés, savoir : Porguei
la luxure et l'avarice. Saul, ainsi appelé de Saûl
plus orgueilleux des rois, commit le péché d'orgue
quand il persécuta l'église au delà de toute mesur
David se livra au péché de luxure en commettant u
adultère et en faisant tuer par suite de ce premû
crime Uric le plus fidèle de ses soldats. Mathieu con
mit le péché d'avarice, eu se livrant à des gains hoi
teux, car il était douanier. La douane, dit Isidore, e
un lieu sur un port de mer où sont reçues les ma
chandises des vaisseaux et les gages des matelot
Telos, en grec, dit Bède, veut dire impôt. Or, bien qi
Saul, David et Mathieu eussent été pécheurs, cèpe
dant leur pénitence fut si agréable que non seuleme
SAINT MATHIEU, APOTRE 85
le Seigneur leur pardonna leurs fautes, mais qu'il les
combla de toutes sortes de bienfaits : car du plus
cruel persécuteur, il fit le plus fidèle prédicateur ; d'un
adultère et d'un homicide il fit un prophète et un psal-
miste ; d'un homme avide de richesses et d'un avare,
il fit un apôtre et un évangélisle. C'est pour cela que
les paroles de ces trois personnages se lisent si fré-
quemment : afin que personne ne désespère de son
pardon, s'il veut se convertir, en considérant la gran-
deur de la grâce dans ceux qui ont été de si grands
coupables. D'après saint Ambroise, dans la conver-
sion de saint Mathieu il y a certaines particularités à
considérer du côté du médecin, du côté de l'infirme
qui est guéri, et du côté de la manière de guérir. Dans
le médecin il y a eu trois qualités, savoir : la sagesse
qui connut le mal dans sa racine, la bonté qui em-
ploya les remèdes, et la puissance qui changea saint
Mathieu si subitement. Saint Ambroise parle ainsi de
ces trois qualités dans la personne de saint Mathieu
lui-même : « Celui-là peut enlever la douleur de mon
cœur et la pâleur de mon âme qui connaît ce qui est
caché. » Voici ce qui a rapport à la sagesse. « J'ai
trouvé le médecin qui habite les cieux et qui sème les
remèdes, sur la terre. » Ceci se rapporte à la bonté.
« Celui-là seul peut guérir mes blessures qui ne s'en
connaît pas. » Ceci s'applique à la puissance. Or, dans
cet infirme qui est guéri, c'est-à-dire dans saint Ma-
thieu, il y a trois circonstances à considérer, toujours
d'après saint Ambroise. 11 se dépouilla parfaitement
de la maladie, il resta agréable à celui qui le guéris-
sait, et quand il eut reçu la santé, toujours il se con-
iii. 6*
86 LA LÉGENDE DOREE
serva intacl. C'est ce qui lui fait dire : « Déjà je ne
suis plus ce publicain, je ne suis plus Lévi, je me suis
dépouillé de Lévi, quand j'ai eu revêtu J.-C. », ce qui
se rapporte à la première considération. « Je hais ma
race, je change de vie, je marche seulement à voire
suite, mon Seigneur Jésus, vous qui guérissez mes
plaies. » Ceci a trait à la deuxième considération.
« Quel est celui qui me séparera de la charité de Dieu,
laquelle réside en moi? Sera-ce la tribulation, la dé-
tresse, la faim? » C'est ce qui s'applique à la troi-
sième. D'après saint Ambroise le mode de guérison
fut triple : i° J.-C. le lia avec des chaînes; 2° il le
cautérisa ; 3° il le débarrassa de toutes ses pourri-
tures. Ce qui fail dire à saint Ambroise dans la per-
sonne de saint Mathieu : « J'ai été lié avec les clous
de la croix et dans les douces entraves de la charité ;
enlevez, ô Jésus I la pourriture de mes péchés tandis
que vous me tenez enchaîné dans les liens de la cha-
rité ; tranchez tout ce que vous trouverez de vicieux. »
Premier mode. « Votre commandement sera pour moi
un caustique que je tiendrai sur moi, et si le causti-
que de votre commandement brûle, toutefois il ne
brûle que les pourritures de la chair, de peur que la
contagion ne se glisse comme un virus ; et quand
bien même le médicament tourmenterait, il ne laisse
pas d'enlever l'ulcère. » Deuxième mode. « Venez de
suite, Seigneur, tranchez les passions cachées et pro-
fondes. Ouvrez vite la blessure, de peur que le mal
ne s'aggrave ; purifiez tout ce qui est fétide dans un
bain salutaire. » Troisième mode. — L'évangile de
saint Mathieu fut trouvé écrit de sa main Tan du Sei-
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS 87
gneur 500, avec les os de saint Barnabe. Cet apôtre
portait cet évangile avec lui et le posait sur les infir-
mes qui (ous étaient guéris, tant par la foi de Bar-
nabe que par les mérites de Mathieu.
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS*
Maurice vient de mare, mer, et de cis, qui veut dire vomis-
sant ou bien dur; et de us, signifiant conseilleur ou qui se
hâte. Ou bien il vient de Mauron, qui, d'après Isidore, signifie
noir, en grec. En effet, il eut amertume dans l'habitation de
misère et dans l'éloignement de sa patrie. Il fut vomissant en
rejetant le superflu ; dur et ferme en souffrant les tourments;
conseilleur, par les exhortations qu'il adressa à ses compa.
gnons d'armes. Il se hâta par la ferveur et la multiplicité de
ses bonnes œuvres; il fut noir, parce qu'il se méprisa lui-
même. Le bienheureux Eucher, archevêque de Lyon, écrivit
et compila leur martyre.
Maurice passe pour avoir été le chef de la légion
qu'on appelle Thébaine. On les nomma ainsi deThèbes
qui fut leur ville. C'est un pays situé dans l'Orient,
au delà des confins de l'Arabie. 11 est riche, fertile en
fruits, et délicieux par les arbres dont il est planté.
Ses habitants passent pour avoir une grande taille.
Us sont adroits à manier les armes, intrépides dans
les combats, d'un caractère éclairé et très riches en
sagesse. Cette ville eut cent portes ; elle était située
sur le Nil qui sort du paradis et qui se nomme Gyon.
C'est d'elle qu'on a dit :
* D'après ses actes écrits par S. Eucher de Lyon.
88 LA LÉGENDE DORÉE
Ecce vêtus Thebea centum jacet obruta portis *.
Saint Jacques, frère du Seigneur, prêcha la parole
du salut et en perfectionna les habitants dans la foi
de J.-C. Or, Dioclétien et Maximien, qui régnèrent
l'an du Seigneur 277, voulant détruire absolument
la foi, envoyèrent des lettres ainsi conçues dans toutes
les provinces habitées par les chrétiens : « S'il était
besoin de déterminer et de savoir n'importe quoi, et
que le monde entier fût assemblé d'un côté et que
Rome seule se trouvât de l'autre, le monde entier
vaincu s'enfuirait et Rome resterait seule au faite de
la science. Pourquoi donc vous, chétive populace,
résistez- vous à ses ordres et vous enorgueillissez-vous
si ridiculement contre ses prescriptions? Ou bien donc
recevez la foi des dieux immortels, ou bien une sentence
irrévocable de condamnation sera lancée contre vous. »
Or, les chrétiens qui reçurent ces lettres renvoyèrent
tous les messagers sans réponse. Alors Dioclétien
et Maximien, poussés par la colère, envoyèrent dans
toutes les provinces des ordres par lesquels tous ceux
qui étaient en état de porter les armes devaient se
rendre à Rome, afin de soumettre tous les rebelles à
l'empire romain. Les lettres des empereurs furent
portées au peuple de Thèbes, qui rendait, suivant le
commandement divin, à Dieu ce qui était dû à Dieu
et à César ce qui appartenait à César. On leva donc
une légion d'élite composée de 6,666 soldats qu'on
envoya aux empereurs, afin de leur venir en aide dans
* Contemplez les débris de Thèbes aux cent portes.
fc
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS 89
les guerres justes, mais non pour porter les armes
contre les chrétiens, qu'ils devaient défendre de pré-
férence. A la tête de cette très sainte légion se trouvait
l'illustre Maurice : les porte-étendards étaient Candide,
Innocent, Exupére, Victor et Constantin. Dioclétien
envoya contre les Gaules Maximien , qu'il s'était
donné pour collègue à l'empire, avec une armée
innombrable à laquelle il joignit la légion Thébaine.
Us avaient été exhortés par le pape Marcellin à se
laisser égorger avant que de violer la foi de J.-C.
qu'ils avaient reçue.
Quand toute l'armée eut franchi les Alpes et fut
arrivée à Octodunum, l'empereur ordonna que tous
ceux qui étaient avec lui offrissent un sacrifice aux
idoles*, et s'unissent par un serment unanime contre
les rebelles à l'empire et principalement contre les
chrétiens. Quand les saints soldats apprirent cela, ils
se retirèrent de l'armée à une distance de huit milles,
et se placèrent dans un endroit agréable nommé
Agaune, sur le Rhône. Aussitôt informé, Maximien
leur envoya, par des soldats, l'ordre de venir de
suite pour sacrifier aux dieux. Ils répondirent qu'ils
ne pouvaient le faire, attendu qu'ils suivaient la foi
de J.-C. Alors l'empereur, enflammé de colère, dit :
« Au mépris qu'on fait de moi se joint une injure
adressée au ciel, et avec moi la religion des Romains
est méprisée. Que le soldat rebelle apprenne que je
* Ce fut à Martigny-le-Bourg, où se conservent encore de
remarquables fragments d'un temple de Jupiter, que fut
imposé le sacrifice. Cf. Histoire de l'Architecture sacrée, par
Blavignac, p. 38.
90 LA. LÉGENDE DORÉE
puis non seulement me venger, mais venger encore
mes dieux. » Le César envoya alors de ses soldats,
avec ordre de les forcer à sacrifier aux dieux ou de
les décimer sur-le-champ. Les saints présentèrent
donc la tête avec joie ; chacun disputait le pas à
l'autre et se hâtait de parvenir à la mort. Alors
saint Maurice se leva et les harangua en disant entre
.autres choses : « Je vous félicite de ce que vous êtes
tous prêts à mourir pour la foi de J.-C. J'ai laissé
tuer vos camarades, parce que je vous ai vus disposés
à souffrir pour J.-C, et j'ai gardé le précepte du
Seigneur qui dit ïi saint Pierre : « Mettez votre épée
dans le fourreau. » Donc puisque les cadavres de nos
camarades sont déjà comme un rempart autour de
nous, et que nos vêtements sont rougis du sang de
nos compagnons, nous aussi, suivons-les au martyre.
Or, voici, si vous le trouvez bon, ce que nous répon-
drons à César : « Nous sommes vos soldats, Empe-
« reur, et nous avons pris les armes pour la défense de
« la république ; chez nous il n'y a point de trahison,
« point de peur, mais jamais nous n'abandonnerons
« la foi de J.-C. » Quand l'empereur apprit cela, il
ordonna une seconde fois qu'on en décapitât un sur
dixi Cette exécution achevée, Exupère, enseigne, prit
le drapeau, et, debout au milieu de ses compagnons
d'armes, il parla ainsi : « Notre glorieux comman-
dant Maurice a dit la gloire de nos camarades,
Exupère, votre enseigne, n'a pas non plus pris ces
armes pour résister. Que nos mains droites jettent ces
armes de la chair et qu'elles s'arment de vertus ; et
si vous le trouvez bon, adressons cette réponse à
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS 91
César : « Nous sommes les soldats, Empereur, mais
« nous sommes aussi les serviteurs de J.-C. ; nous le
« professons librement : nous te devons le service mili-
te taire, mais à lui notre innocence ; de toi nous recevons
« la solde de notre labeur, et de lui nous avons reçu la vie
« dès le commencement : nous sommes disposés à souf-
« frir pour lui tous les tourments, et jamais nous ne
déserterons sa foi. » Alors l'impie César ordonna que
son armée entourât la légion tout entière, en sorte
que pas un ne pût échapper. Les soldats du Christ
furent investis par les soldats du diable, et massacrés
par leurs mains infâmes ; foulés aux pieds des che-
vaux, ils reçoivent la consécration du martyre. Or, ils
souffrirent vers Tan du Seigneur 280 *. Dieu permit
qu'il s'en échappât plusieurs; ils vinrent en d'autres
pays prêcher le nom de J.-C, et obtinrent aussi les
honneurs du triomphe dans des lieux différents.
Parmi eux, on dit que se trouvèrent Solutor, Adventor
et Oclavius qui vinrent à Turin, Alexandre à Pergame,
Second à Vintimille, ainsi que saint Constant, Victor,
Ursus et plusieurs autres. Or, pendant que ces bour-
reaux se partageaient le butin et qu'ils mangeaient
ensemble, passa un vieillard nommé Victor, qu'ils
invitent à manger avec eux. Victor leur demanda
comment ils pouvaient manger avec joie au milieu de
tant de milliers de cadavres. Et quelqu'un lui ayant
appris qu'ils étaient morts pour la foi de J.-C, il se
mit à soupirer et à gémir amèrement, en disant tout
haut qu'il eût été bienheureux s'il eût partagé leur
302.
92 " LA LÉGENDE DOREE
martyre. Les soldats ayant découvert qu'il était chré-
tien, se ruèrent sur lui et regorgèrent à l'instant *.
Plus tard, Maximien à Milan et Dioctétien à Nico-
médie déposèrent la pourpre le même jour pour vivre
en simples particuliers et pour que de plus jeunes
qu'eux, savoir : Constance, Maxime et Galère qu'ils
avaient faits césars, gouvernassent l'empire. Mais
comme Maximien voulait encore gouverner tyranni-
quement, il fut poursuivi par Constance, son gendre,
et étranglé. Toutefois, le corps de saint Innocent, de
la même légion, qui avait été jeté dans le Rhône, fut
enseveli avec d'autres dans une église par Domitien,
évêque de Genève, Gratus, évèque d'Aoste, et Protaise,
éftêque du même pays. Quand on construisit cette
église, il s'y trouva un ouvrier païen qui, pendant la
solennité des offices d'un dimanche auxquels lesautres
assistaient, travaillait seul de son métier. Alors paraît
l'armée des saints ; cet ouvrier est saisi, battu et ac-
cusé de ce qu'il s'est mis à son œuvre servile et que
pendant le jour de dimanche, quand les autres assis-
taient au service divin, il travaillait. Quand il eut été
corrigé, il courut à l'église et demanda à se faire chré-
tien. Saint Ambroise parle ainsi de ces martyrs dans
sa préface : « Cette troupe de fidèles, éclairée de la lu-
mière divine, vint des extrémités du monde pour vous
adresser, Seigneur, ses supplications ; cette légion de
guerriers, protégée par ses armes matérielles, était
aussi bien défendue par les armes spirituelles, quand
elle courut au martyre avec la plus généreuse cons-
•Eucher, ibid.
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS 93
tance. Le cruel tyran, pour les effrayer par la crainte,
les fait mourir en les décimant ; mais comme tous per-
sistaient imperturbablement à confesser la foi, il les fait
égorger tous de la même manière. La ferveur, au reste,
les animait, au point qu'ils se dépouillent de leurs
armes, fléchissent le genou et reçoivent les coups de la
main des bourreaux avec la joie au cœur. Parmi eux
saint Maurice, eitibrasé d'amour pour votre foi, a
gagné en ce combat la couronne du martyre. »
Une femme avait confié son fils pour l'instruire,
à l'abbé du monastère, où reposent les corps des
saints martyrs; cet enfant mourut el elle le pleu-
rait sans pouvoir se consoler. Saint Maurice lui
apparut et lui demanda pourquoi elle pleurait ainsi
son fils. Elle lui répondit que tant qu'elle vivrait, elle
ne cesserait de verser des larme*. Il lui dit : « Ne le
pleure pas comme mort, mais sache qu'il habite avec
nous : si tu désires en être certaine, demain et chaque
jour de ta vie, si tu te lèves pour assister aux matines,
tu pourras entendre sa voix parmi celles des moines
qui psalmodient. » Ce qu'elle fit toujours et toujours
elle put distinguer la voix de son fils qui chantait avec
les moines. — Après que le roi Gontran eut renoncé
aux pompes du siècle et distribué ses trésors aux
pauvres et aux églises, il envoya un prêtre pour lui
apporter des reliques de ces saints. Comme ce prêtre
revenait avec les reliques qu'il avait obtenues, une
tempête qui s'éleva sur le lac de Lausanne allait en-
gloutir le vaisseau ; il opposa la châsse avec les reli-
ques contre les flots, et à l'instant il se fit un calme
complet. — L'an du Seigneur 963, par l'entremise de
94 LA LÉGENDE DORÉE
Charles, des moines obtinrent du pape Nicolas les
corps de saint Urbain, pape, et de saint Tiburce, mar-
tyr. A leur retour, ils visitèrent l'église des Saints-
Martyrs, et demandèrent à l'abbé et aux moines de
transporter le corps de saint Maurice et le chef de
saint Innocent à Auxerre, dans l'église que saint Ger-
main avait dédiée depuis longtemps à ces saints mar-
tyrs. — Pierre Damien rapporte qu'il y avait en Bour-
gogne unclerc orgueilleux et cupide qui s'était emparé
d'une église dédiée à saint Maurice, malgré la résis-
tance d'un puissant chevalier. Or, comme ou chantait
un jour la messe et que l'on disait à la fin de l'évan-
gile : « Celui qui s'élève sera humilié et celui qui s'hu-
milie sera élevé », ce misérable se mit à rire en di-
sant : « C'est faux ; car si je m'étais humilié devant
mes adversaires, je ne jouirais pas aujourd'hui des
abondantes richesses de l'Eglise. » Et voici que la
foudre entra comme un glaive dans la bouche de celui
qui avait vomi ces paroles blasphématoires et le tua
tout d'un coup.
SAINTE JUSTINE, VIERGE
Justine est ainsi nommée de justice ; car par sa justice, elle?
a rendu à chacun ce qui lui appartient: à Dieu l'obéissance,
à son supérieur le respect, à son égal la concorde, à son infé-
rieur la discipline, à ses ennemis la patience, aux misérables
et aux affligés la compassion, à elle-même de saintes œuvres
et au prochain la charité.
Justine, vierge de la ville d'Antioche, était la fille
SAINTE JUSTINE, VIERGE 95
d'un prêtre des idoles *. Tous les jours étant assise à
sa fenêtre, elle entendait lire l'évangile par le diacre
Proctus, qui enfin la convertit. La mère en informa
son père au lit, puis s'étant endormis tous deux, J.-C.
leur apparut avec des anges et leur dit : « Venez à
moi, et je vous donnerai le royaume des cieux. » Aus-
sitôt éveillés, ils se firent baptiser avec leur fille. C'est
cette vierge Justine tant tourmentée par Cyprien qu'elle
finit par convertir à la foi. Cyprien s'était adonné à
la magie dès son enfance ; car il n'avait que sept ans
quand il fut consacré au diable par ses parents. Comme
donc il exerçait l'art magique, il paraissait changer
les matrones en bête de somme, et faisait une infinité
d'autres prestiges. Il s'éprit d'un amour brûlant pour
la vierge Justine, et il eut recours à la magie afin de
la posséder soit pour lui, soit pour un homme nommé
Acladius, qui s'était également épris d'amour pour
elle. Il évoque donc le démon afin qu'il vienne à lui
et qu'il puisse par son entremise jouir de Justine. Le
diable vient et lui dit: « Pourquoi m'as-tu appelé? »
Cyprien lui répondit : « J'aime une vierge du nombre
des Galiléens ; peux-tu faire que je l'aie et accomplisse
avec elle ma volonté? » Le démon lui dit : « Moi qui
ai pu chasser l'homme du paradis, qui ai amené Caïn
à tuer son frère, qui ai fait crucifier J.-C. par les Juifs,
et qui ai jeté le trouble parmi les hommes ; je ne pour-
rais donc pas faire que tu ajjes une jeune fille, et que
• Saint Grégoire de Nazianzc et l'impératrice Eudoxic ont
écrit les actes de saint Cyprien et de sainte Justine, sur les-
quels a été compilée cette légende.
96 LA LÉGENDE DOREE
tu obtiennes d'elle ce qu'il te plaît ? Prends cet onguen
et épars-le autour de sa maison en dehors; puis j<
surviendrai, j'embraserai son cœur de ton amour, e
je la pousserai à se rendre à toi. » La nuit suivante l
démon vient auprès de Justine et s'efforce de porte
son cœur à un amour illicite. Quand elle s'en aperçu4
elle se recommanda dévotement au Seigneur et eV.
protégea tout son corps du signe de la croix. Mais ^
signe de la sainte Croix, le diable effrayé s'enfii//
vint trouver Cyprien et resta debout devant lui. Cy-
prien lui dit : « Pourquoi ne m'as-tu pas amené cette
vierge? » Le démon lui répondit : « J'ai vu sur elle un
certain signe ; j'ai été pétrifié, et toutes les forces
m'ont manqué. » Alors Cyprien le congédia et en ap-
pela un plus fort. Celui-ci lui dit : « J'ai entendu ton
ordre, et j'en ai saisi l'impossibilité: mais je le recti-
fierai, et je remplirai ta volonté : je l'attaquerai, et je
blesserai son cœur d'un amour de débauche et tu feras
d'elle ce que tu désires. » Le diable vint et s'efforça
de persuader Justine en enflammant son esprit d'ui:
amour coupable. Mais elle se recommanda dévotement
à Dieu et par un signe de croix, elle éloigna entière-
ment la tentation ; ensuite elle souffla sur le démon qui
fut chassé aussitôt. Alors le démon confus s'en alla,
s'enfuit se tenir debout devant Cyprien. Cyprien lui
dit : « Et où est la vierge à laquelle je t'ai envoyé? »
« Je m'avoue vaincu, répondit le démon, et je tremble
de dire de quelle manière : car j'ai vu un certain
signe terrible sur elle, et, aussitôt j'ai perdu toute
force. » Alors Cyprien se moqua de lui et le renvoya.
Il évoqua ensuite le prince des démons. Quand celui-
SAINTE JUSTINE, VIERGE 97
ci fut arrivé, Gyprien lui dil : « Quelle est donc votre
puissance? elle esl bien chétive pour qu'elle soit anni-
hilée par une jeune fille ? » Le démon lui dit : « J'y vais
aller et je la tourmenterai par différentes fièvres, en-
suite j'enflammerai son esprit avec plus de force ; je
répandrai dans tout son corps une ardeur violente, je
la rendrai frénétique, je lui présenterai divers fan-
tômes, et à minuit je te ramènerai. » Alors le diable
prit la figure d'une vierge et il vinl dire à Justine :
« Je viens vous trouver, parce que je désire vivre avec
vous dans la chasteté : néanmoins, dites-moi, je vous
prie, quelle sera la récompense de notre combat ? »
Culte sainte vierge lui répondit : « La récompense sera
grande et le labeur bien petit. » Le démon lui dit :
« Qu'est-ce donc que ce commandement de Dieu :
« Croissez et multipliez et remplissez la terre » ? Je
crains donc, bonne compagne, que si nous restons dans
la virginité, nous ne rendions vaine la parole de Dieu
et que nous ne soyons exposées à la rigueur d'un ju-
gement sévère comme désobéissantes et comme con-
temptrices : et ensuite que nous ne soyons pressées gra-
vement par le moyen sur lequel nous comptons pour
obtenir une récompense. » Alors le cœur de Justine
commença à être agité de pensées étranges, par les
suggestions du démon, et à être enflammé plus forte-
ment de l'ardeur de la concupiscence, en sorte qu'elle
voulait se lever et s'en aller. Mais cette sainte vierge
revenue à elle, et connaissant celui qui lui parlait, se
munit aussitôt du signe de la croix, puis soufflant sur
le diable, elle le fit fondre comme cire : or, elle se sen-
tit délivrée à l'instant de toute tentation.
in. "
98 LA LÉGKNDE DORÉE
Peu après, le diable prit la figure d'un très beau
jeune homme; il entra dans la chambre où Justine
reposait sur un lit; il sauta avec impudence sur son
lit et voulut se jeter sur elle pour l'embrasser. Justine
voyant cela et reconnaissant que c'était l'esprit malin
fit de suite le signe de la croix et fit fondre le diable
comme de la cire. Alors le diable, par la permission
de Dieu, l'abattit par la fièvre, causa la mort de plu-
sieurs personnes, et, en même temps, des troupeaux
et des bêles de trait, et fit annoncer par les démo-
niaques qu'il régnerait une grande mortalité dans
tout Antioche, si Justine ne consentait pas à se ma-
rier. C'est pourquoi tous les citoyens malades se ras-
semblèrent à la porte des parents de Justine, en leur
criant qu'il fallait la marier et qu'ils délivreraient par
là toute la ville d'un si grand péril. Mais comme Jus-
tine refusait absolument de consentir et que pour ce
prétexte tout le monde la menaçait de mort, la septième
année de l'épidémie, Justine pria pour ses concitoyens
et elle éloigna toute pestilence. Le diable voyant qu'il
ne gagnait rien, prit la figure de Justine elle-même
afin de salir sa réputation ; puis se moquant de Cyprien
il se vantait de lui avoir amené Justine. Le diable
courut donc trouver Cyprien sous l'apparence de Jus-
tine et il voulut l'embrasser comme si elle eût langui
d'amour pour lui. Cyprien en le voyant crut que c'était
Justine, et s'écria, rempli de joie : « Soyez la bien-
venue, Justine, vous qui êtes belle entre toutes les
femmes. » A l'instant que Cyprien eut prononcé le
nom de Justine, le diable ne le put endurer, mais dès
que ce mot fut proféré, il s'évanouit aussitôt comme
SAINTE JUSTINE, VIERGE 99
de la fumée. C'est pourquoi Cyprien, qui se voyait joué,
resta tout triste. Il en résulta que Cyprien fut encore
plus enflammé d'amour pour Justine ; il veilla long-
temps à sa porte, et comme à l'aide de la ina^ie il se
changeait tantôt en femme, tantôt en oiseau, selon
qu'il le voulait, dès qu'il était arrivé à la porte de Jus-
tine, ce n'était pas une femme, ni un oiseau, mais bien
Cyprien qui paraissait aussitôt. Acladius se changea
aussi par art diabolique en passereau et vint voltiger
à la fenêtre de Justine. Aussitôt que la vierge l'aper-
çut, ce ne fut plus un passereau qui parut, mais Acla-
dius lui-même qui fut rempli alors d'angoisses extrêmes
et de terreur, parce qu'il ne pouvait ni fuir, ni sauter.
Mais Justine, dans la crainte qu'il ne tombAt et qu'il
ne crevât, le fit descendre avec une échelle en lui
conseillant de cesser ses folies, pour qu'il ne fût pas
puni par les lois comme magicien. Tout cela se faisait
*vec une certaine apparence au moyen des illusions
du diable.
Le diable, vaincu en toutes circonstances, revint
trouver Cyprien et resta plein de confusion devant
lui. Cyprien lui dit : « N'es-tu pas vaincu aussi, toi?
Quelle est donc votre force, misérable, que vous ne
puissiez vaincre une jeune fille, ni l'avoir sous votre
puissance ; tandis qu'au contraire elle vous vainc elle-
fflême et vous écrase si pitoyablement? Dis-moi ce-
pendant, je te prie, en quoi consiste la grande force
qu'elle possède?» Le démon lui répondit : « Si tu
me jures que tu ne m'abandonneras jamais, je te dé-
couvrirai la vertu qui la fait vaincre. » « Par quoi
jurerai-je, dit Cyprien ? » « Jure-moi par mes grandes
39097
100 LA LEGENDE DOREE
puissances,. dit le démon, que tu ne m'abandonneras
en aucune façon. » Cyprien lui dit : « Par tes grandes
puissances, je te jure de ne jamais t'abandonner. »
Alors comme s'il eût été rassuré, le diable lui dit :
« Cette fille a fait le signe du crucifié, et à l'instant
j'ai été pétrifié; j'ai perdu toute force, et j'ai fondu
comme la cire devant le feu. » Cyprien lui dit : « Donc
le crucifié est plus grand que toi ? » « Oui, reprit le
démon, il est plus grand que tous, et il nous livrera
au tourment d'un feu qui ne s'éteindra pas, nous et
tous ceux que nous trompons ici. » Et Cyprien reprit :
« Donc et moi aussi, je dois me faire l'ami du crucifié
afin que je ne m'expose pas à un pareil châtiment. »
Le diable répartit : « Tu m'as juré, par les puissances
de mon armée, que nul ne peut parjurer, de ne jamais ^
me quitter. » Cyprien lui dit : « Je te méprise toi eta^
toutes tes puissances qui se tournent en fumée : je re— T
nonce à toi et à tous tes diables, et je me munis di^
signe salutaire du crucifié. » Et à l'instant le diabl «
se retira tout confus. Cyprien alla alors trouver l'évë*^
que. En le voyant, celui-ci crut qu'il venait pour ii> — .
duire les chrétiens en erreur et lui dit : « Contente-to/
de ceux qui sont au dehors, car tu ne pourras rien
contre l'église de Dieu ; la vertu de J.-C. est en effet
invincible. » Cyprien reprit : « Je suis certain que la
vertu de J.-C. est invincible. » Et il raconta ce qui lui
était arrivé et se fit baptiser par l'évèque. Dans la
suite il fit de grands progrès tant dans la science que
dans sa conduite, et quand l'évèque fut mort, il fut
ordonné lui-même pour le remplacer. Quant à sainte
Justine il la mit dans un monastère et l'y fit abbesse
SAINT COME ET SAINT DAMIEN 101
d'un grand nombre de vierges sacrées.Or, saint Cyprien
envoyait fréquemment des lettres aux martyrs qu'il
fortifiait dans leurs combats. Le comte de ce pays aux
oreilles duquel la réputation de Cyprien et de Justine
arriva, les fit amener par devant lui, et leur demanda
s'ils voulaient sacrifier. Comme ils restaient fermes
dans la foi, il les fit jeter dans une chaudière pleine
de cire, de poix et de graisse ; elle ne fut pour eux
qu'un admirable rafraîchissement et ne leur fit éprou-
ver aucune douleur. Alors le prêtre des idoles dit au
préfet : « Commandez que je me tienne vis-à-vis de la
chaudière et aussitôt je vaincrai toute leur puissance. »
Et quand il fut venu auprès de la chaudière, il d'il :
« Vous êtes un grand Dieu, Hercule, et vous, Jupiter,
le père des dieux ! » Et voilà que tout à coup du feu
sorti de la chaudière le consuma entièrement. Alors
Cyprien et Justine sont retirés de la chaudière, et une
sentence ayant été portée contre eux, ils furent déca-
pités. Leurs corps, étant restés l'espace de sept jours
exposés aux chiens, furent dans la suite transférés à
Rome ; on dit qu'ils sont maintenant à Plaisance. Ils
souffrirent le 6 des calendes d'octobre, vers l'an du
Seigneur 280, sous Dioclétien.
SAINT COME ET SAINT DAMIEN *
Côme vient de cosmos, modèle, ou orné. D'après Isidore, cos-
mos, en grec, signifie pur. En effet, il fut un modèle pour les
* Bréviaire. — Leurs actes édités par les Bollandistes.
*■•
m. i
102 LA LÉGENDE DORÉE
autres par ses exemples; il fut orné de vertus, et pur de tout
vice. Damien vient de dama, daim, bête timide et douce.
Damien peut se tirer encore de dogme, doctrine, et dVzruz,
en haut, ou de damum, sacrifice. Ou bien encore : Damien
voudrait dire main du Seigneur. En effet Damien eut des
habitudes de douceur, il posséda la doctrine du ciel dans
ses prédications et il fit de soi un sacrifice en macérant sa
chair; il fut la main du Seigneur en guérissant à l'aide de la
médecine.
Côme et Damien étaient jumeaux ; ils naquirent
dans la ville d'Egée, d'une sainte mère nommée Théo-
dote. Instruits dans Fart de la médecine, ils reçurent
une telle abondance de grâces du Saint-Esprit qu'ils
guérissaient toutes les maladies non seulement des
hommes, mais encore des animaux ; et ils donnaient
leurs soins sans exiger de salaire. Une dame appelée
Palladie, qui avait dépensé tout son bien en frais de
médecins, s'adressa à eux et ils lui rendirent une par-
faite santé. Alors elle o.ffrit un petit présent à saint
Damien, et comme celui-ci ne voulait pas l'accepter,
elle le conjura, avec les serments les plus terribles, de
le recevoir. Ce à quoi il acquiesça, non que la cupi-
dité le poussât à se procurer cette récompense, mais
bien par complaisance pour cette dame qui lui offrait
ce témoignage de sa reconnaissance, et pour ne paraî-
tre pas mépriser le nom du Seigneur par lequel elle
l'avait conjuré. Dès que saint Côme sut cela, il com-
manda de no pas mettre son corps avec celui de son
frère. Mais la nuit suivante, le Seigneur apparut à
Côme et disculpa Damien au sujet du don qu'il avait
accepté. Le proconsul Lysias, instruit de leur renom-
mée, les fil appeler devant lui et commença par de-
SAINT COME ET SAINT D AMI EN 103
mander leur nom, leur patrie et quelle fortuné ils
possédaient. Les saints martyrs répondirent : « Nos
noms sont Côme et Damien, nous avons trois autres
frères qui. s'appellent Antime, Léonce el Euprépius :
notre patrie, c'est l'Arabie : quant à la fortune, les
chrétiens n'en connaissent point. » Le proconsul leur
ordonna d'amener leurs frères pour immoler ensem-
ble aux idoles : mais comme ils refusaient absolument
d'immoler, il donna l'ordre qu'ils fussent tourmentas
aux mains et aux pieds. Et comme ils tournaient ces
tourments en dérision, Lysias les fit lier avec des
chaînes et précipiter dans la mer : mais aussitôt un
ange les sauva des flots et il les amena devant le pré-
sident. Ayant vu cela : « Par la grandeur des dieux!
dit-il, c'est à l'aide des maléfices que vous l'empor-
tez, puisque vous méprisez les tourments et que vous
calmez la mer. Enseignez-moi donc ces maléfices dont
vous faites usage, et au nom du dieu d'Adrien, je
vous suivrai. » A peine eut-il parlé ainsi que paru-
rent deux démons qui le frappèrent très rudement au
visage. Alors il se mit à crier : « Je vous en conjure,
ô hommes de bien, priez pour moi votre Seigneur. »
Les saints se mirent en prières et de suite les démons
se retirèrent. Alors le président leur dit : « Vous
voyez comme les dieux sont indignés contre moi pour
avoir pensé à les abandonner, aussi, ne souffrirai-jc
plus que vous blasphémiez mes divinités. » Aussitôt
il les fit jeter dans un grand feu, dont ils n'eurent
toutefois rien à souffrir. Bien au contraire, la flamme
jaillit au loin et fit mourir une foule de ceux qui se
trouvaient là. On les suspendit ensuite à un chevalet,
104 LA LÉGENDE DORÉE
mais ils furent protégés par un ange qui les amena
devant le juge, sans qu'ils eussent été blessés, bien
que les bourreauxse fussent épuisés à les battre.
Alors Lysias fit emprisonner les trois frères et ordonna
que Côme et Damien fussent crucifiés et lapidés par
le peuple : mais les pierres retournaient sur ceux qui
les lançaient et en blessaient un grand nombre. Le
président rempli de fureur, après avoir fait venir les
trois frères et les avoir fait placer vis-à-vis de la
croix, ordonna de crucifier Côme et Damien, ensuite
de les faire percer à coups de flèches par quatre sol-
dats : mais les flèches revenant en arrière, blessaient
beaucoup de personnes, sans faire aucun mal aux
saints martyrs. Or, le président se voyant confus de
toutes manières, en fut troublé comme s'il souffrait
la mort, et le matin il fit décapiter les cinq frères
ensemble. Alors les chrétiens, se rappelant ce qu'avait
dit saint Côme qu'il ne voulait pas être enseveli dans
le même lieu, pensaient à la manière dont les martyrs
voulaient être ensevelis, quand tout à coup arriva un
chameau qui, avec une voix humaine, commanda que
les saints fussent ensevelis en un même endroit. Ils
souffrirent sous Dioclétien qui commença à régner
vers Tan du Seigneur 287.
Un paysan, après avoir travaillé à la moisson, dor-
mait la bouche ouverte et un serpent pénétra jusque
dans ses entrailles. En se réveillant il ne sentit rien,
et revint chez lui, mais le soir il éprouva d'atroces
souffrances : il poussait des cris lamentables et invo-
quait à son secours les saints de Dieu Côme et Damien.
La douleur s'aggravant toujours, il se réfugia dans
SAINT COME ET SAINT DAMIEN 105
l'église des saints martyrs, et s'y endormit subite-
ment ; alors le serpent sortit par sa bouche comme il y
était entré. — Un homme qui devait faire un voyage
lointain, recommanda sa femme aux saints martyrs
Côme et Damien, et lui donna un signe au moyen
duquel elle connaîtrait qu'elle devait aussitôt se ren-
dre auprès de lui, s'il lui arrivait de la mander. Après
quoi le diable, qui sut quel signe le mari lui avait
donné, prit la figure d'un homme et lui dit en lui pré-
sentant le signe convenu : « Ton mari m'a envoyé de
telle ville pour te conduire vers lui. » Et comme cette
femme craignait encore de partir, elle dit : « Je recon-
nais bien le signe, mais parce que j'ai été mise sous
la protection des saints martyrs Côme et Damien,
jure-moi, sur leur autel, que tu me mèneras en toute
sécurité, et aussitôt je partirai. » Le diable fit le ser-
ment qu'elle demandait. Elle le suivit donc, et quand
ils furent arrivés dans un lieu écarté, le diable voulut
la jeter en bas de son cheval pour la tuer. La femme
s'en aperçut et cria : « Dieu des saints Côme et Da-
mien, aidez-moi. Je me suis fiée à vous et je l'ai suivi. »
Aussitôt apparurent là, accompagnés d'une multi-
tude de personnages revêtus de robes blanches, les
saints qui la délivrèrent. Or, le diable avait disparu ;
et ils dirent à la femme : « Nous sommes Côme et
Damien au serment desquels tu t'es confiée ; et c'est
pour cela que nous nous sommes hâtés de venir à ton
secours. » — Le pape Félix, aïeul de saint Grégoire,
fit construire à Rome une magnifique église en l'hon-
neur des saints Côme et Damien. En cette église se
trouvait un serviteur des saints martyrs auquel un
106 LA LÉGENDE DORKE
chancre avait dévoré toute une jambe. Or, voilà que,
pendant son sommeil, lui apparurent les saints Côme
et Damien qui portaient avec eux des onguents et des
instruments. L'un dit à l'autre : « Où aurons-nous de
quoi remplir la place où nous couperons la chair gâ-
tée ? » Alors l'autre répondit : « Dans le cimetière de
saint Pierre-aux-Liens, se trouve un Ethiopien nou-
vellement enseveli ; apporte de sa chair pour rempla-
cer celle-ci. » Il s'en alla donc en toute hâte au cime-
tière et apporta la jambe du maure. Us coupèrent
ensuite celle du malade, lui mirent à la place la jambe
du maure, oignirent la plaie avec soin ; après quoi ils
portèrent la jambe du malade au corps du maure.
Comme cet homme en s'éveillant ne ressentait plus
de douleur, il porta la main à sa jambe, et n'y trouva
rien d'endommagé. Il prit donc une chandelle, et ne
voyant aucune plaie sur la jambe, il pensait que ce
n'était plus lui, mais que c'était un autre qui était à
sa place. Enfin revenu à soi, il sauta tout joyeux hors
du lit, et raconta à tout le monde ce qu'il avait vu en
dormant et comment il avait été guéri. On envoya de
suite au cimetière, et on trouva la jambe du maure
coupée et celle de l'autre mise dans le tombeau.
SAINT FURSY, ÉVÊQUE
Saint Fursy était évè(jue et Bède * passe pour avoir
écrit sa vie. Il était parvenu à un haut degré devenus
* Histoire d'Angleterre, 1. III, c. xix. — La vision est rappor-
tée dans la Chronique d'Ilélinand, an 645.
SAINT FURSY, ÉVÊQUE 107
et de bonté lorsque sa fin approcha et qu'il rendit
l'esprit. Il vit alors deux anges venir à lui pour em-
porter son âme ; il en distingua un troisième qui mar-
chait en avant, armé d'un bouclier éclatant de blan-
cheur et d'un glaive flamboyant ; ensuite il entendit
les démons crier : « Allons en avant et suscitons des
combats en sa présence. » Ils s'avancèrent donc, et en
se retournant, ils lancèrent contre Fursy des traits
enflammés ; mais lange, qui allait en avant, les rece-
vait sur son bouclier et en éteignait la flamme aussi-
tôt. Alors les démons qui s'opposaient aux anges par-
lèrent ainsi : « Souvent il disait des paroles oiseuses,
en conséquence, il ne doit pas, sans avoir été puni,
jouir de la vie éternelle. » L'ange leur dit : « Si vous
ne faites valoir contre lui des vices de premier ordre,
il ne périra pas pour ceux qui sont de minime impor-
tance. » Alors le démon reprit : « Si Dieu est juste, cet
homme ne sera pas sauvé : car il est écrit (Math., xym) :
« Si vous ne vous 'convertissez et si vous ne devenez
« comme de petits enfants ; vous n'entrerez point dans
« le royaume des cieux. » L'ange dit pour l'excuser:
« Il savait cela au fond du cœur ; mais les pratiques
des hommes lui firent garder le silence. » Le démon
lui répondit: « Puisqu'il fit le mal en cédant à l'usage,
qu'il subisse donc les effets de la vengeance du sou-
verain juge. » Le saint ançc dit : « Eh bien ! portons
l'affaire au jugement de Dieu. » Quand la lutte fut
engagée, les adversaires des anges furent écrasés.
Alors le démon dit : « Le serviteur qui aura connu la
volonté de son maître et qui n'aura point exécuté ses
ordres, sera battu de plusieurs coups » (Luc, xn).
108. LA. LÉGENDE DOREE
L'ange lui répliqua : « En quoi donc cet homme a-t-il
manqué à accomplir la volonté de son maître? » « H
a reçu des dons de la main des méchants », dît le dé-
mon. L'ange lui répondit : « Il a cru que chacun
d'eux avait fait pénitence. » Le démon reprit : « Il
devait auparavant s'assurer qu'ils avaient persévéré
dans leur pénitence, et alors recevoir les fruits qu'elle
produisait. » L'ange répondit : « Portons l'affaire au
tribunal de Dieu. » Mais le démon succomba. Celui-ci
suscita une nouvelle lutte et dit: « Jusqu'alors je re-
doutais la véracité de Dieu qui a promis de punir
pour l'éternité tout péché qui n'est point expié sur la
terre. Or, cet homme a reçu un vêtement d'un usurier,
et il n'en a point été puni; où donc est la justice de
Dieu? » L'ange répliqua : « Taisez- vous, car vous ne
connaissez point les secrets jugements de Dieu. Tant
que la miséricorde divine espère des actes de péni-
tence de la part d'un homme, elle ne l'abandonne
pas. » Le démon répondit : « Mais ici il n'y a aucun
vestige de pénitence. » « Vous ignorez, reprit Fange,
la profondeur des jugements de Dieu. » Alors le diable
frappa Fursy avec une telle force que par la suite,
quand il fut revenue la vie, il porta toujours la marque
du coup : car les démons avaient saisi un de ceux
. qu'ils tourmentaient dans les flammes et le jetèrent
sur Fursy, dont l'épaule et la joue furent brûlées. Or,
le saint reconnut que c'était l'homme dont il avait
reçu le vêtement. Alors l'ange dit : « Ce que tu as
embrasé te brûle : car si tu n'avais pas accepté un pré-
sent de cet homme qui n'a pas fait pénitence, tu n'au-
rais pas eu à endurer cette brûlure. » Et il reçut ce
SAINT FURSY, ÉVEQUE 109
coup, par la permission de Dieu, pour avoir accepté
ce vêtement. Mais alors un autre démon dit : « Il lui
reste encore une porte étroite où nous pourrons le
vaincre: « Vous aimerez le prochain comme vous-
même. » L'ange répondit : « Cet homme a fait du
bien à son prochain. » L'adversaire reprit : « Cela ne
suffît pas, s'il ne l'a encore aimé comme soi-même. »
L'ange lui dit : « Le fruit de la charité, c'est de bien
faire ; car Dieu rendra à chacun selon ses œuvres. »
Et le démon reprit : « Mais pour n'avoir pas accompli
le commandement de l'amour, il sera damné. » Dans
ce combat avec l'infernale troupe, les saints anges
furent vainqueurs. Le démon dit encore : « Si Dieu
n'est pas injuste, et si la violation de sa loi lui déplaît,
cet homme ne manquera pas d'êlrepuni : car il a pro-
mis de renoncer au monde, et, au contraire, il a
aimé le monde, malgré ce qui a été dit (Jean, i, 2) :
« N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde. »
Le saint ange répondit : « Il n'aima pas les biens du
monde, mais il aima à les distribuer aux indigents. »
Le diable répliqua : « De quelque manière qu'on l'aime,
c'est contraire au précepte divin. » Les adversaires
ayant été confondus, le diable revint à la charge avec
des accusations astucieuses : « 11 est écrit, dit-il : « Si
« vous ne faites pas connaître au méchant son ini-
« quité, je vous redemanderai son sang. » (Ezéch.,n).
Or, cet homme n'a pas annoncé, comme il le devait,
aux pécheurs, de faire pénitence. » Le saint ange ré-
pondit: « Quand les auditeurs méprisent la parole de
Dieu, la langue du prédicateur est liée, puisqu'il voit
que les paroles qu'il a fait entendre sont méprisées.
110 LA LÉGENDE DOREE
C'est donc l'œuvre de l'homme prudent de savoir se
taire, quand il n'est pas temps de parler. » Dans toutes
les circonstances de ce débat, la lutte fut excessivement
vive, jusqu'à ce qu'enfin, d'après le jugement du Sei-
gneur, les anges ayant triomphé et les ennemis ayant
été vaincus, le saint homme fut environné d'une im-
mense clarté. Bède ajoute encore qu'un des anges dit
à saint Fursy : « Regardez le monde. » Et il regarda,
et il vit une vallée ténébreuse et en l'air quatre feux
placés à une certaine distance l'un de l'autre. Alors
' l'ange lui dit : « Ce sont les quatre feux qui embrasent
le monde. Le premier, c'est le feu du mensonge. Par
là les hommes n'accomplissent en aucune manière la
promesse qu'ils ont faite de renoncer au diable et à
toutes ses pompes. Le second, c'est le feu de la cupi-
dité, qui fait préférer les richesses du monde à l'a-
mour des choses du ciel. Le troisième, c'est le feu de
la dissension, qui engage à ne craindre pas de blesser
l'esprit du prochain par des vanités. Le quatrième, c'est
le feu de la cruauté, on compte alors pour rien de dé-
pouiller les faibles et de leur faire tort. » Bientôt ces
feux qui se rapprochaient n'en firent plus qu'un et s'a-
vancèrent sur lui. II en fut effrayé et dit à l'ange : « Sei-
gneur, ce feu s'approche de moi. » L'angelui répondit:
« Ce que tu n'as pas allumé ne brûlera pas en toi; car
ce feu traite chaque homme selon ses mérites. En effet,
si le corps brûle de voluptés illicites, il brûlera aussi
dans les châtiments. » Enfin, saint Fursy fut ramené dans
son propre corps en présence de ses proches qui le pleu-
raient, en le croyant mort. Or,il survécut encore quelque
temps et finit sa vie dans la pratique des bonnes œuvres.
SAINT MICHEL, ARCHANGE ili
SAINT MICHEL, ARCHANGE
Michel veut dire : qui est semblable à Dieu ? et toutes les
fois, ainsi le dit saint Grégoire, qu'il s'agit de choses mer-
veilleuses, c'est Michel qui est envoyé, afin de laisser com-
prendre par ses actions comme par son nom que nul ne sau-
rait faire ce que Dieu se réserve d'accomplir. De là vient qu'on
attribue à saint Michel beaucoup d'actions extraordinaires.
D'après Daniel, c'est lui qui, au temps de l'antéchrist, doit
se lever pour défendre les élus en sa qualité de protecteur et
de défenseur. C'est lui qui combattit contre le dragon et ses an-
ges, et qui, en les chassant du ciel, remporta une grande vic-
toire. C'est lui qui se disputa avec le diable au sujet du corps de
Moïse, que le diable voulait produire au grand jour, afin que le
peuple juif l'adorât à la place de Dieu. C'est lui qui reçoit les
âmes des saints et qui les conduit jusqu'à la joie du paradis.
C'était lui qui était autrefois le prince de la synagogue, mais
qui est maintenant établi comme prince de l'Eglise. C'est lui,
dit-on, qui frappa l'Egypte des sept plaies, qui partagea les
eaux de la mer rouge, qui dirigea le peuple hébreu dans le
désert, et qui l'introduisit dans la terre promise. C'est lui qui
porte l'étendard de J.-C. au milieu des bataillons angéliques.
C'est lui qui, par l'ordre du Seigneur, foudroiera l'Antéchrist
résidant sur le mont des Olives. C'est encore à la voix de l'ar-
change Michel que les morts ressusciteront. C'est lui enfin
qui, au jour du jugement, présentera la croix, les clous, la
lance et la couronne d'épines de Notre-Seigneur.
La sainte solennité de la fête de saint Michel, ar-
change, se nomme Apparition, Dédicace, Victoire et
Mémoire. Les apparitions de cet ange sont nombreu-
ses. La première eut lieu sur le mont Gargan. C'est
une montagne de la Pouille située auprès de la ville
H2 LA LÉGENDE DOREE
de Siponto*. L'an du Seigneur 390, il y avait, dans
Siponto, un homme, qui, d'après quelques auteurs,
se nommait Gargan, du nom de cette montagne, ou
bien cette montagne avait pris le nom de cet homme.
Il possédait un troupeau immense de brebis et de
bœufs ; et un jour que ces animaux paissaient sur les
flancs du mont, un taureau s'éloigna des autres pour
monter au sommet, et ne rentra pas avec le troupeau.
Le propriétaire prit un grand nombre de serviteurs
afin de le chercher ; le trouva enfin au haut de la
montagne, vis-à-vis l'entrée d'une caverne. Irrité de
ce que ce taureau errait ainsi seul à l'aventure, il lança
aussitôt contre lui une flèche empoisonnée ; mais à
l'instant la flèche, comme si elle eût été poussée par
le vent, revint sur celui qui l'avait lancée et le frappa.
Les habitants effrayés vont trouver l'évêque et de-
mandent son avis sur une chose si étrange. Il ordonna
trois jours de jeûne et leur dit qu'on devait en deman-
der l'explication à Dieu. Après quoi saint Michel appa-
rut à l'évêque, en lui disant : « Vous saurez que cet
homme a été frappé de son dard par ma volonté : car
je suis l'archange Michel, qui, dans le dessein d'ha-
biter ce lieu sur la terre et de le garder en sûreté, ai
voulu donner à connaître par ce signe que je suis l'ins-
pecteur et le gardien de cet endroit. » Alors l'évoque
et tous les citoyens allèrent en procession à la mon-
tagne : "comme ils n'osaient entrer dans la caverne,
ils restèrent en prières devant l'entrée. — La seconde
apparition ** eut lieu ainsi qu'il suit, vers l'an du
**
* Aujourd'hui Manfrcdonia, au royaume de Naples.
Cf. Mabillon, Actes des saints; — Robert de Torigny,
SAINT MICHEL, ARCIIANGK 143
Seigneur 710. Dans un lieu appelé Tamba, près de la
mer, et éloigné de six milles de la ville d'Avranches,
saint Michel apparut à l'évéque de cette cité : il lui
ordonna de construire une église sur cet endroit, et
d'y célébrer la mémoire de saint Michel, archange,
ainsi que cela se pratiquait sur le mont Gargan. Or,
comme l'évéque était incertain de la place sur laquelle
il devait bâtir l'église, l'archange lui dit de la faire
élever dans l'endroit où il trouverait un taureau que
des voleurs avaient caché. L'évéque étant encore em-
barrassé sur les dimensions qu'il devait donner à cette
construction, reçut l'ordre de lui donner les propor-
tions que les vestiges des pieds du taureau auraient
tracées sur le sol. Or, il se trouvait là deux rochers
qu'aucune puissance humaine ne pouvait remuer. Saint
Michel apparut alors à un homme et lui donna l'or-
dre de se transporter là et d'enlever ces deux rochers.
Quand l'homme y fut arrivé, il remua le roc avec une
telle facilité qu'il semblait n'avoir pas la moindre pe-
santeur. Lors donc que l'église fut bâtie, on y apporta
du mont Gargan une partie du parement que saint
Michel y plaça sur l'autel, ainsi qu'un morceau de
marbre sur lequel il se posa. Mais comme on était
gêné de n'avoir point d'eau dans ce lieu, de l'avis de
l'ange, on perça un trou dans une roche très dure et
il en sortit une si grande quantité d'eau qu'aujourd'hui
encore, elle suffit à tous les besoins. Cette apparition
en ce lieu se célèbre solennellement le 17 des calendes
Chronique de saint Michel, année 708; — Aubert, évéque d'A-
vranches.
m. H
114 LA LÉGENDE DOREE
de novembre. On raconte qu'il se fit encore là un mi-
racle digne d'être rapporté. Cette montagne est en-
tourée de tous les côtés par les eaux de l'Océan ; mais
deux fois, le jour de saint Michel, la mer se retire et
laisse le passage libre. Or, comme une grande mul-
titude de peuple se rendait à l'église, une femme en-
ceinte et prête d'accoucher se trouvait sur le chemin
avec les autres, quand tout à coup, les eaux revien-
nent ; la foule saisie de frayeur s'enfuit au rivage, mais
la femme grosse ne put fuir, et même fut prise par
les flots de la mer. Alors saint Michel préserva cette
femme, de telle sorte qu'elle mit au monde un fils au
milieu de la mer ; elle prit son enfant entre ses bras
et lui donna le sein, et la mer lui laissant de nouveau
un passage, elle sortit pleine de joie avec son fils.
La troisième apparition est celle qu'on rapporte
avoir eu lieu du temps de saint Grégoire. Ce pape
avait institué les litanies majeures, à cause de la peste
inguinale ; et comme il adressait de ferventes prières
pour le salut du peuple, il vit sur un château qui
s'appelait autrefois la Mémoire d'Adrien, l'ange du
Seigneur essuyant un glaive ensanglanté et le remet-
tant dans le fourreau. Saint Grégoire comprit par là
que ses prières avaient été exaucées du Seigneur. Il
fil donc construire en ce lieu une église en l'honneur
des Anges : de là vient le nom de Château-Saint- Ange
que porte aujourd'hui ce fort. Or, cette apparition se
célèbre le 8 des ides de mai, en même temps que celle
du Mont-Gargan, qui eut lieu lors d'une victoire que
l'archange fit remporter par les Sypohtins.
La quatrième apparition est celle des Hiérarchies
SAINT MICHEL, ARCHANGE: H 5
des Anges eux-mêmes. La première se nomme
Epiphanie, c'est-à-dire l'apparition supérieure ; la
moyenne se nomme Hyperphanie, c'est-à-dire moyenne
apparition ; la dernière s'appelle Hypophanie, c'est-
à-dire apparition inférieure. Le mot hiérarchie vient
de hierar y qui signifie sacré, et de archos, prince, équi-
valant à principauté sacrée. Chaque hiérarchie ren-
ferme trois ordres ; la première contient les Séraphins,
les Chérubins et les Trônes ; la moyenne renferme,
d'après la distribution de saint Denys, les Domina-
tions, les Vertus et les Puissances ;" la dernière,
suivant le même auteur, renferme les Principautés,
les Anges et les Archanges. Cet ordre et cette distri-
bution offrent une certaine analogie avec ce qui se
voit chez les puissances de la terre. Car, parmi les
ministres d'un monarque, il y en a dont les fonctions
se rapportent immédiatement à la personne royale,
comme sont les chambellans, les conseillers et les
assesseurs, qui représentent la première hiérarchie.
D'autres ont des charges pour gouverner le royaume,
sans être attachés spécialement à telle ou telle province,
comme les généraux d'armée et les juges de la cour.
Ils représentent les ordres de la seconde hiérarchie.
D'autre* enfin sont placés à la tête d'une partie du
royaume, comme les prévôts, les baillis et les fonc-
tionnaires inférieurs. Ils représentent les ordres de la
troisième hiérarchie. Les trois premiers ordres de
la première hiérarchie sont ceux qui se tiennent
auprès de Dieu et qui le contemplent. Pour cela, trois
qualités leur sont nécessaires : 1° un amour éminent;
ce qui appartient au chœur des Séraphins, dont le
116 LA LÉGENDE DOREE
nom veut dire enflammés ; 2° une connaissance par-
faite : elle est la part des Chérubins, dont le nom
signifie plénitude de science ; 3° une compréhension
perpétuelle ou jouissance : ce qui convient aux Trônes,
dont la signification est siège, parce que ce sont les
sièges de Dieu et le lieu de son repos, tandis qu'il les
fait se reposer en lui. Les trois ordres de la hiérarchie
moyenne sont à la tête de la communauté humaine
en général et la gouvernent. C4ette action de gouverner
consiste en trois choses : 1° à présider ou à ordonner :
cela regarde le chœur des Dominations, qui ont la
prééminence sur les inférieurs, les dirigent dans
l'accomplissement du service de Dieu, et leur trans-
mettent tous les ordres, ce que semble indiquer ce
passage du prophète Zacharie (n) où un ange dit à
un autre ange : « Courez, parlez à ce jeune homme
et lui dites... » ; 2° à agir : c'est le propre des Vertus,
pour lesquelles il ny a rien d'impossible à exécuter
de ce qu'on leur commande, parce que à eux fut
donné le pouvoir d'accomplir toutes choses, telles
difficiles qu'elles soient, de ce qui regarde le service
de Dieu, et c'est la raison pour laquelle on leur
attribue les miracles ; 3° à lever tous les obstacles et
les empêchements : ce qui est du ressort des Puis-
sances, qui doivent tenir à l'écart les puissances
ennemies : qualité signalée au livre de Tobie (ch.vm),
où il est dit que Raphaël alla lier le démon dans le
désert de la Haute-Egypte. Les trois ordres de la
dernière hiérarchie ont des fonctions déterminées
et limitées. Quelques-uns, en effet, parmi eux, sont à
la tète d'une province. Ce sont ceux de l'ordre des
SAINT MICHEL, ARCHANGE 117
Principautés : tel le prince qui était à la tête des
Perses. Il en est question dans Daniel (ch. x).
D'autres sont préposés pour gouverner une commu-
nauté, comme une ville, par exemple : et ce sont les
Archanges ; quelques autres dirigent une personne en
particulier, et ceux-là ont reçu le nom d'anges. C'est
pour cela qu'on les dit chargés d'annoncer des choses
minimes, parce que leur ministère est limité à un seul
homme. On dit que les Archanges annoncent les
grandes choses, parce que le bien général l'emporte
sur celui d'un particulier. Dans le partage des fonc-
tions des ordres de la première hiérarchie, saint Gré-
goire et saint Bernard sont d'accord avec saint Denys,
parce qu'ils reconnaissent dans ces chœurs la jouis-
sance qui consiste dans l'amour, quant aux Séraphins;
dans la connaissance plénière, quant aux Chérubins,
et dans la possession continue, quant aux Trônes.
Mais dans les fonctions qu'ils assignent aux deux
ordres de la seconde et de la troisième hiérarchie,
savoir aux Principautés et aux Vertus, ils semblent
partagés d'opinion. En effet, saint Grégoire et saint
Bernard considèrent la chose à un autre point de
vue, en ce sens que la seconde hiérarchie possède la
prééminence, et la dernière le ministère. La préémi-
nence dans les Anges est de trois sortes : car les
Anges ont la prééminence sur les esprits angéliques,
et ce sont ceux qu'on appelle les Dominations : ils ont
la prééminence sur les hommes de bien, ce sont les
Principautés : ils ont la prééminence sur les démons,
et on les appelle alors les Puissances. Leur rang et
le degré de leur dignité sont ici évidents. Leur minis-
ni. 8"
118 LA LÉGENDE DORÉE
tère est de trois genres : il consiste dans les œuvres,
dans l'instruction, soit des grandes soit des petites
choses. Le premier est rempli par les Vertus, le second
par les Archanges, le troisième par les Anges.
La cinquième apparition est celle qu'on lit dansl'/Z/s-
toire triparlite *. Auprès de Constantinople se trouve
un endroit où autrefois était adorée la déesse Vesta,
et sur remplacement duquel a été érigée, depuis, une
église en l'honneur de saint Michel. Ce lieu a reçu le
nom de Michaelium. Un homme, nommé Aquilin,
était atteint d'une fièvre très forte, causée par des
éruptions cholériques sanguinolentes**. Dans un accès,
les médecins lui donnèrent une potion qu'il vomit, et
à la suite il rejetait le manger et le boire. Réduit à la
dernière extrémité, il se fit conduire à l'église de saint
Michel, dans la pensée qu'il y mourrait ou qu'il y
serait guéri. Saint Michel lui apparut et lui dit de
faire une potion composée de miel, devin et de poi-
vre, dans laquelle il devait tremper tout ce qu'il
mangerait, et qu'il serait délivré de sa maladie. Il le
fil et fut entièrement guéri, quoique, d'après les
règles de la médecine, il semble que Ton ne doit pas
donner des remèdes échauffants aux cholériques.
Secondement. La solennité de saint Michel a le nom
* Livre II, c. xix.
** Les textes ne s'accordent pas ici. Une version porte :
r abris choieris mota, et les ms. disent rubris col or i bus nota, ce
(jui voudrait dire connu sous le nom de couleurs rouges, ou bien
qui se manifestait par des taches rouges. On voit plus bas repa-
raître le mot cholericis, qui indiquerait la première version
comme la meilleure.
SAINT MICHEL, ARCHANGE 119
de Victoire. On trouve un grand nombre de victoires
réimportées par saint Michel archange et par les anges.
La première est celle que l'archange Michel fit rem-
porter aux Sipontins, de la manière suivante, quelque
temps après la découverte rapportée plus haut. Les
Napolitains, encore païens, guerroyèrent avec une
armée en bon ordre contre les Sipontins et les Béné-
ventins (Naples est cependant éloignée de cinquante
milles de Siponto). Ces derniers, de l'avis de l'évêque,
demandèrent une trêve de trois jours, afin de pouvoir
vaquer au jeûne et invoquer à leur secours leur
patron saint Michel. Or, la troisième nuit, l'archange
apparaît à l'évêque, lui dit que les prières ont été
exaucées, promet la victoire, et ordonne d'attaquer
l'ennemi à la quatrième heure du jour. Lorsqu'on en
vint aux mains, le mont Gargan est ébranlé d'un
immense tremblement ; la foudre ne cesse de sillonner
les airs, et un brouillard épais couvre le sommet
entier de la montagne, de sorte que 600 ennemis
tombent percés sous le fer des chrétiens et par la
foudre. Le reste reconnut la puissance de l'archange,
abandonna l'idolâtrie et se soumit à la foi chrétienne
aussitôt après. La seconde victoire est celle que l'ar-
change Michel remporta quand il chassa du ciel
le dragon, c'est-à-dire Lucifer avec tous ceux de sa
suite. Le fait est raconté dans l'Apocalypse : « Il se
livra un grand combat dans le ciel, Michel y com-
battit avec ses anges, etc. » Lucifer voulait s'égaler à
Dieu, l'archange Michel, le porte-étendard de l'armée
céleste, vint et chassa du ciel ce Lucifer avec sa suite
entière, et le repoussa dans l'air caligineux pour qu'il
120 LA LÉGENDE DOREE
y restât jusqu'au jour du jugement. II ne leur fut pas
permis d'habiter le ciel, ni la partie supérieure de
l'air, parce que c'est un endroit clair et agréable, ni
de rester sur la terre avec nous, parce qu'ils nous
incommoderaient trop ; mais ils résident dans l'air,
entre le ciel et la terre, afin qu'en regardant au-
dessus d'eux et en voyant la gloire qu'ils ont perdue,
ils en ressentent de la douleur, et qu'en regardant en
bas et en voyant l'humanité au ciel d'où ils sont
tombés, ils en soient souvent tourmentés d'envie.
Cependant Dieu permet souvent qu'ils descendent
auprès de nous pour nous éprouver, et il a été
montré à quelques saints personnages qu'ils voltigent
souvent autour de nous comme des mouches. Ils sont
innombrables, et l'air en est rempli comme par ces
insectes. C'est ce qui fait dire à Haymon : « Ainsi
que l'ont avancé les philosophes et nos docteurs, l'air
qui nous environne est rempli de démons et d'esprits
malins, comme le rayon de soleil Test des plus minces
atomes. » Quoiqu'ils soient en aussi grand nombre,
cependant, d'après le sentiment d'Origène, leurs
bataillons diminuent quand nous les avons vaincus ;
en sorte que celui d'entre eux qui a été vaincu par
un saint ne peut plus le tenter pour le vice à l'égard
duquel il a été vaincu. La troisième victoire est celle
que les anges remportent tous les jours contre les dé-
mons,quand ils nousdélivrentdes mauvaises tentations
en combattant pour nous contre nos ennemis. Or, ils
nous délivrent de la tentation en trois manières :
i° en maîtrisant la puissance du démon (Apocalypse) ;
2° l'ange qui lie le démon et le jette dans l'abîme
SAINT MICHEL, ARCHANGE 121
(Tobie (vin), le diable Hé dans le désert), ce qui n'est
autre chose que la puissance du démon enchaînée ; 3° en
refroidissant la concupiscence ; effet signalé dans la
Genèse (c. xxxji) où il est dit que l'ange toucha le nerf
de Jacob et il se sécha aussitôt; 4° en rappelant à
notre souvenir la passion de Notre-Seigneur. L'Apo-
calypse l'indique en disant (vu) : « Ne frappez ni la
terre, ni la mer, ni les arbres avant que nous ayons
marqué au front les serviteurs de notre Dieu. » Et
dans Ezéchiel (ix) : « Marquez un Thau sur le front
des hommes qui gémissent. » La lettre Thau a la forme
d'une croix, etceux qui en ont été marqués n'ont plus
à craindre les coups de l'ange. Il est encore écrit au
même livre : « Celui sur lequel vous verrez le Thau,
ne le tuez point. » — La quatrième victoire est celle
que l'archange Michel doit remporter sur l'antéchrist
quand il le tuera. « Alors est-H dit dans Daniel (xn),
Michel, le grand prince s'élèvera! lui qui est le protec-
teur et le soutien des êtres, il se posera vigoureu-
sement contre l'antéchrist. Après quoi l'antéchrist
(d'après la glose sur ce passage de l'Apocalypse (xm) :
« Je vis une des têtes de la bête, blessée à mort »)
simulera qu'il est mort, et pendant trois jours il se
cachera ; puis il apparaîtra en disant qu'il est ressus-
cité. Par des procédés magiques, les démons le pren-
dront et le transporteront dans les airs, et tout le
monde, dans l'admiration, l'adorera. Enfin il gravira
le mont des Olives, ainsi que le dit la glose sur ce
passage de la IIe épître aux Thessaloniciens (n) : « Le
Seigneur Jésus le détruira par le souffle de sa bouche »,
et tandis qu'il sera dans son pavillon, et sur le trône
122 LA LÉGENDE DORÉE
qui lui aura été préparé en ce lieu, d'où le Seigneur
est monté au ciel, Michel viendra et le tuera. C'est de
ce combat et de cette victoire qu'il est question, d'après
saint Grégoire, dans ces paroles de l'Apocalypse (xn):
« Alors il se donna une grande bataille dans le ciel. »
Paroles qui ont rapport aux trois batailles de saint
Michel : à celle qu'il livra contre Lucifer quand il le
chassa du paradis ; à celle qu'il livre aux démons qui
nous incommodent, et à celle enfin dont il est ici ques-
tion, et qui sera livrée à la fin du monde contre l'an-
téchrist.
Troisièmement, cette solennité se nomme Dédicace
parce que l'archange Michel révéla que cet endroit,
sur le mont Gargan, avait été dédié par lui-même à
pareil jour*. Quand les Sipontains furent revenus
après le carnage de leurs ennemis sur lesquels ils
avaient remporté une victoire si éclatante, ils conçurent
des doutes s'ils devaient entrer dans cet endroit ou
en faire la dédicace. Alors l'évoque envoya consulter
à cet égard le pape Pelage, lequel répondit : « Si c'était
un homme qui dût faire la dédicace de cette église, il
le faudrait faire certainement au jour où la victoire a
été accordée. Si au contraire saint Michel est d'un
avis opposé, il faut là-dessus s'enquérir de sa volonté.»
Quand le pape, Pévêque et les citoyens de Siponto
eurent passé trois jours dans la prière et le jeûne,
saint Michel apparut à l'évoque en ce jour et lui dit :
« Vous n'avez pas besoin de dédier l'église que j'ai
édifiée. Je l'ai dédiée comme je l'ai bâtie moi-même. »
* Siméon Mélaphraste; — Bréviaire romain.
SAINT MICHEL, ARCHANGE 123
Il lui ordonna de s'y rendre le lendemain avec le peu-
ple, d'y faire leur prière et qu'on ressentirait alors
qu'il était leur patron spécial. Ensuite il lui donna un
signe auquel il reconnaîtrait que l'église avait été con-
sacrée : c'était d'y monter du côté de l'orient par un
sentier de traverse : ils y devaient trouver les pas d'un
homme empreints sur le marbre. Le lendemain matin
Tévèque et tout le peuple vinrent à cet endroit et étant
entrés dans une grande crypte, ils trouvèrent trois
autels, dont deux étaient placés, au midi et le troi-
sième qui se trouvait du côté de l'orient était magni-
fique et enveloppé d'une couverture rouge. La messe
y fut célébrée solennellement et tous ayant reçu la
sainte communion, revinrent chez eux remplis d'une
joie extraordinaire. L' évoque y établit des prêtres et
des clercs pour célébrer continuellement l'office divin.
Il coule dans cette caverne une source d'eau limpide
et fort agréable au goût. Le peuple en boit après la
communion et divers malades en sont guéris. Alors le
souverain pontife, ayant appris ces merveilles, établit
qu'en ce jour on célébrerait par tout l'univers la fête
de saint Michel et de tous les esprits bienheureux.
Quatrièmement cette solennité a reçu le nom de
Mémoire : Nous y faisons en effet la mémoire de
tous les saints anges en général. Ils ont droit à nos
louanges et à nos honneurs pour plusieurs motifs. Ils
sont nos gardiens, nos directeurs, nos frères et nos
concitoyens : ce sont eux qui portent nos âmes au
ciel ; ils présentent nos prières à Dieu, ce sont les
plus nobles soldats du roi éternel, et les consolateurs
des affligés. 1° Nous devons les honorer, parce qu'ils
l
124 LA LÉGENDE DOREE
sont nos gardiens. A chaque homme sont donnés deux
anges, un mauvais pour l'exercer, et un bon pour le
garder. L'homme est gardé par un bon ange dès le
sein de sa mère, dès sa naissance, et aussitôt qu'il
voit le jour, et il Test encore quand il est devenu grand.
Or, dans ces trois états, l'homme a besoin de la garde
de l'ange : car quand il est tout petit dans le sein de
sa mère, il peut être tué et être damné; hors du sein
de sa mère, avant l'âge adulte il peut être empê-
ché de recevoir le baptême; parvenu à l'âge adulte,
il peut être entraîné à commettre différents péchés ;
le diable séduit la raison de l'adulte par ses artifices;
il allèche sa volonté par des caresses, il opprime sa
vertu par la violence. Il était donc nécessaire qu'il y
eiU un bon ange chargé de garder l'homme pour l'ins-
truire, le protéger contre les tromperies, l'exhorter,
et le pousser au bien malgré les caresses et enfin le
défendre de toute pression contre la violence. On peut
assigner quatre résultats que l'homme obtient de la
protection de son ange gardien. Le premier, c'est de
faire avancer l'homme dans l'acquisition de la grâce :
l'ange le fait en trois manières : 1° en écartant tout
ce qui empêche d'opérer le bien. Ceci est indiqué dans
l'Exode (xii) où il est dit que l'ange frappa les pre-
miers-nés de l'Egypte. 2° En chassant la paresse,
comme il est dit dans le livre du Prophète Zacharie (iv):
« L'ange du Seigneur me réveilla comme un homme
qu'on réveille de son sommeil. » 3° En le conduisant
dans la voie de la pénitence et en le ramenant : ce qui
est signifié par l'ange qui conduisit et ramena Tobie
(v). Le second, c'est de l'empêcher de tomber en faute :
SAINT MICHEL, ARCHANGE 125
ce que l'ange fait de trois manières : 1° En empêchant
par avance que le péché ne soit commis, ce qui est
indiqué au livre des Nombres (xxn) où il est dit que
ôalaam qui allait pour maudire Israël en fut empêché
par un ange. 2° En reprenant du péché passé afin de
s*e« corriger : comme au livre des Juges (n) où l'on
voit qUe quand l'ange reprit les enfants d'Israël de
'e** r prévarication, ils élevèrent leurs voix et se mirent
* Fleurer. 3° En faisant pour ainsi dire violence afin
"e quitter le péché actuel : ainsi que cela est signifié
*ans la violence apportée par l'ange pour chasser
*— ^th et sa femme de Sodome, c'est-à-dire, de Thabi-
**«ie du péché. Le troisième, c'est de s'élever après la
c****te: l'ange l'obtient en trois manières : 1° En exci-
*^*>t à la contrition : fait signalé dans le livre de Tobie
>Cli où d'après les ordres de l'ange, le jeune Tobie en-
^^ïsit du fiel du poisson (ce qui signifiait la contrition)
s yeux de son père, c'est-à-dire, les yeux du cœur.
^ En purifiant les lèvres pour se confesser dignement,
Co**ime Isaïe (vi) eut les lèvres purifiées par un ange.
^* En faisant accepter avec joie la satisfaction : d'après
w« c^ passage de saint Luc (xv) qu'il y aura une plus
^m Scande joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait
pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes res-
tent dans la persévérance. Le quatrième résultat, c'est
que l'homme ne succombe ni si souvent, ni en tant de
maux, chaque fois que le diable l'y porte et l'y en-
traîne. Ce que Fange fait de trois manières : 1° En
mettant un frein à la puissance du démon. 2° En affai-
blissant la concupiscence. 3° Et en gravant dans nos
cœurs le souvenir de la passion de Notre-Seigneur.
/
126 LA LÉGENDE DOREE
Ce qui a été dit ci-dessus suffit pour le prouver.
Secondement, nous devons les honorer parce qu'ils
sont nos directeurs. Car tous les anges, dit l'épître
aux Hébreux (i), sont des esprits qui tiennent lieu de
serviteurs et de ministres. Tous ont une mission par
rapport à nous ; les supérieurs sont envoyés à ceux
du second rang, ceux-ci aux derniers, et ces derniers
à nous. Or, cette mission est bien en rapport : i° Avec
la bonté de Dieu. Car cette divine bonté est manifeste
en tant qu'elle veut et aime notre salut quand elle en-
voie et nous transmet les plus nobles esprits qui lui
sont intimement unis, pour nous donner les moyens
d'être sauvés. 2° Avec la charité des anges; parce que
c'est la fin d'une charité parfaite de désirer ardem-
ment le salut des autres. C'est pourquoi Isaïe dit :
« Me voici, Seigneur, envoyez-moi. » Or, les anges
peuvent nous aider parce qu'ils nous voient privés de
leurs secours et attaqués par les mauvais anges. S'ils
sont envoyés vers nous, c'est que la loi de la charité
angélique l'exige. 3° Avec l'indigence de l'homme: car
les bons anges sont envoyés : 1° Pour enflammer notre
cœur d'amour. Le char de feu qui les porte en est la
figure. 2° Pour éclairer l'intelligence dans la connais-
sance de ses devoirs. Ceci est figuré dans Fange de
l'Apocalypse (x) qui avait un livre à la main. 3° Pour
fortifier notre faiblesse jusqu'à la fin. Ce qui est indi-
qué dans le IIIe livre des Rois (xix) où on lit qu'un
ange porta à Elie un pain cuit sous la cendre et un
vase d'eau. Alors ce prophète mangea et marcha, après
s'être fortifié par cette nourriture, jusqu'à Oreb, la
montagne de Dieu. Troisièmement, nous devons les
SAINT MICHEL, ARCHANGE 127
honorer parce qu'ils sont nos frères et nos concitoyens.
Tous les élus, en effet, sont appelés à faire partie des
chœurs des anges ; quelques-uns des supérieurs, quel-
ques autres des inférieurs ; un certain nombre sont
choisis pour rester avec ceux qui occupent une place
intermédiaire, selon leurs mérites ; mais la bienheu-
reuse Vierge est au-dessus de tous. Saint Grégoire pa-
raît n'être pas de ce sentiment dans une de'ses homé-
lies. « Il y en a, dit-il, qui ne conçoivent que peu de
choses, mais qui cependant ne laissent pas d'en faire
part à leurs frères : ceux-ci sont mis au rang des
Anges. Il y en a qui parviennent à comprendre et à
manifester ce qu'il y a de plus sublime dans les se-
crets du ciel ; ils sont au rang des Archanges. Il y en
a qui opèrent des miracles prodigieux et dont les
œuvres sont marquées au coin de la puissance ; ils
sont avec les Vertus. Il y en a qui, par la force de leurs
prières et par l'effet de la puissance qu'ils ont reçue,
mettent en fuite les esprits malins ; ils sont avec les
Puissances. Il y en a qui, par les vertus qu'ils ont re-
çues, surpassent les élus en mérite, et sont à la tète
de ceux qui sont élus comme eux ; ils partagent alors
les prérogatives des Principautés. Il y en a encore qui
exercent un tel empire en eux-mêmes sur tous les vices,
qu'en raison de cette pureté, ils reçoivent des hommes
le nom de Dieux; ainsi qu'il est dit à Moïse : « Voici
que je t'ai établi le Dieu de Pharaon » (Exode, vu) :
ceux-là sont avec les Dominations. Il y en a d'autres
dans la personne desquels le Seigneur, comme sur
son trône, juge les actes des autres, et qui, en gou-
vernant la sainte Eglise, jugent devoir être admis au
128 LA LÉGENDE DORÉE
nombre des élus la plupart de ceux qui la composent
et dont les actions pourraient être attribuées à la fai-
blesse ; ce sont cejux qui se trouvent avec les Trônes.
Il y en a qui sont remplis plus que d'autres de l'amour
de Dieu et du prochain et qui ont mérité de partager
le rang des Chérubins, parce que chérubin veut dire
plénitude de science et que, d'après saint Paul, la plé-
nitude de la loi c'est l'amour. Il s'en trouve encore
qui, enflammés par l'amour de la contemplation des
choses du ciel, tendent de tous leurs efforts vers leur
créateur, ne désirent plus rien de ce qui est ici-bas, se
rassasient de l'amour seul de l'éternité, méprisent tout
ce qui est de la terre, s'élèvent en esprit au-dessus de
ce qui appartient au temps, aiment et brûlent, en
même temps qu'ils trouvent le repos dans leur amour,
qui brûlent en aimant, qui embrasent par le feu de
leurs paroles, et dont le langage a la vertu d'embraser
de suite de l'amour de Dieu ceux auxquels ils s'a-
dressent, et alors ils n'ont pu êlreappelés ailleurs que
dans le chœur des Séraphins. »
Quatrièmement, on doit honorer les anges parce
qu'ils portent nos Ames au ciel ; ce qu'ils font en trois
manières : 1° En leur préparant la voie (Malach., ni).
« Je vais vous envoyer mon ange qui préparera ma
voie devant ma face. » 2° En les portant au ciel sur
la voie qui a été préparée (Exod., xxin) : « Je vais en-
voyer mon ange qui te gardera en route et qui t'in-
troduira dans la terre que j'ai promise à tes pères. »
3° En les plaçant dans le ciel (Luc, xvi) : « Il arriva
que le pauvre mourut et fut emporté par les ancres
dans le sein d'Abraham. »
SAINT MICHEL, ARCHANGE 129
Cinquièmement, nous devons honorer les Anges,
parce qu'ils présentent eux-mêmes nos prières à Dieu :
1° Ils offrent eux-mêmes nos prières à Dieu, comme
il est dit au livre de Tobie (xn) : « Lorsque vous priiez
avec larmes et que vous ensevelissiez les morts, j'ai
présenté moi-même vos prières au Seigneur. » 2° Ils
s'interposent en notre faveur, ainsi qu'on le voit au
livre de Job (xxxiii) : « Si l'ange choisi entre mille
parle pour l'homme et qu'il annonce au Seigneur
l'équité de cet homme, Dieu aura compassion de
lui. » Le prophète Zacharic dit encore (i) : « L'ange
du Seigneur parla ensuite et dit : Seigneur des ar-
mées, jusqu'à quand différerez-vous de faire misé-
ricorde à Jérusalem et aux villes de Juda contre les-
quelles votre colère est émue? Voici déjà la soixante
et dixième année de leur ruine. » 3° Ils nous ap-
portent les ordres de Dieu. Daniel (ix) rapporte que
Gabriel vola vers lui pour lui dire : « Dès le commen-
cement de votre prière, j'ai reçu cet ordre de Dieu
(la Glose), et je suis venu pour vous découvrir les
choses dont le Seigneur m'a chargé de vous instruire,
parce que vous êtes un homme de désirs. » Saint
Bernard parle ainsi sur ces trois fonctions des anges
dans son livre sur le Cantique des Cantiques : « L'ange
court du bien-aimé à la bien-aimée, offrant les vœux,
rapportant les présents. Il émeut celle-ci et apaise
celui-là. » — Sixièmement, il faut les honorer parce
qu'ils sont les nobles soldats du roi éternel, d'après
ce qu'il est dit dans Job (xxv) : « Peut-on compter le
nombre de ses soldats? » Parmi les soldats du roi,
nous en voyons qui demeurent à sa cour, l'accom-
m. \)
130 LA LÉGENDE DOUEE
pagne nt et se livrent à des chants en son honneur
pour le distraire ; quelques-uns gardent les villes et
les places fortes du royaume ; d'autres combattent ses
ennemis ; il en est de même des soldats de J.-C. dont
nous venons de parler ; toujours à la cour céleste,
c'est-à-dire au ciel empirée, ils accompagnent le Roi
dès rois, et en son honneur ils chantent constamment
des cantiques de liesse et de gloire en disant: « Saint,
saint, saint : Bénédiction, gloire, sagesse, action de
grâces, honneur, puissance et force à notre Dieu
dans les siècles des siècles. » (Apoc, vir.) D'autres
sont préposés à la garde des villes, des banlieues, des
campagnes et des camps. Ce sont ceux qui sont éta-
blis pour nous garder, qui sont les gardiens des vier-
ges, des continents, des mariés et des communautés
religieuses: « Jérusalem, est-il dit au ch. xm d'Isaïe,
j'ai établi des gardiens sur tes murs. » D'autres en-
fin combattent les ennemis de Dieu, c'est-à-dire les
démons. « Il y eut, dit l'Apocalypse, un grand combat
dans le ciel, c'est-à-dire d'après une explication, dans
l'église militante. Michel et ses anges combattaient
avec le dragon. » Septièmement enfin, on doit hono-
rer les anges, parce qu'ils sont les consolateurs des affli-
gés. « L'ange, dit Zacharie (i), m'adressait de bonnes
et consolantes paroles. » L'ange dit à Tobie (v) : « Ayez
bon courage. » Ils exécutent cette fonction de trois
manières : 1° en donnant de la vigueur et de la force.
Daniel était tombé de frayeur, quand l'ange le toucha
et lui dit (x) : « Ne craignez pas; la paix soit avec
vous : reprenez vigueur et soyez ferme. » 2° En pré-
servant de l'impatience. « Le Seigneur, dit le Psaume
SAINT JEROME 131
xc. a ordonné à ses anges de vous garder dans toutes
vos voies ; ils vous porteront sur leurs mains, de peur
que votre pied ne heurte contre la pierre. » 3° En cal-
mant et affaiblissant la tribulation elle-même : Daniel
l'indique (m) quand il rapporte que l'ange du Sei-
gneur descendit avec les trois enfants dans la four-
naise et excita au milieu d'elle un vent frais et une
douce rosée.
SAINT JÉRÔME *
Jérôme tire son étymologie de gerar, saint, et de nemus,
bois, comme on dirait bois saint, ou bien de no ma, qui veut
dire loi. C'est pour cela que sa légende dit que Jérôme signi-
fie loi sainte. En effet il fut saint, c'est-à-dire, ferme, ou pur,
ou couvert de sang, ou destiné aux fonctions sacrées, comme
Ton dit des vases sacrés du temple, qu'ils sont destinés à des
usages saints. Il fut saint, c'est-à-dire, ferme eu bonnes œu-
vres, à cause de la longanimité de sa persévérance, et pur en
son esprit : et couvert de sang, par la méditation de la pas-
sion du Seigneur : il fut consacré à de saints usages, en in-
terprétant et en expliquant l'Ecriture sainte. 11 signifie bois,
parce qu'il habita quelque temps dans un bois; il veut dire
loi, par rapport à la discipline régulière qu'il enseigna à ses
moines, ou bien encore parce qu'il expliqua et interpréta la
loi sainte. Jérôme signifie encore, vision de beauté, ou juge
des discours. La beauté est multiple; la première est la spiri-
tuelle, qui réside dans l'âme; la seconde est la morale, qui
consiste dans l'honnêteté des mœurs ; la troisième est l'intel-
lectuelle, qui est la beauté des anges : la quatrième est la su-
* Cette légende paraît compilée sur une prétendue vie du
saint par Eusèbe de Crémone et rapportée en tête des œu-
vres de saint Jérôme.
132 LA LÉGENDE DOREE
persubstantielle, qui appartient à Dieu ; la cinquième est la
céleste, qui réside dans la patrie des saints. Jérôme vit en lui
et posséda cette quintuple beauté* Il posséda la spirituelle,
dans ses différentes vertus; la morale, par l'honnêteté de sa
vie ; l'intellectuelle, dans sa pureté éminente ; la supccsubs-
tanticlle, dans son ardente charité ; la céleste, dans sa charité
éternelle ou excellente. Il fut juge des discours, des siens et
de ceux des autres ; des siens, en ne parlant qu'avec poids ;
de ceux des autres, en approuvant ce qu'ils contenaient de
vrai, en réfutant ce qui s'y rencontrait de faux, et en exposant
les choses douteuses.
Jérôme fut le fils d'un homme noble nommé Eu-
sèbf*, et originaire de la ville deStridonie, sur les con-
fins de la Dalmatic et de la Pannonie. Jeune encore,
il alla à Rome ou il étudia à fond les lettres grecques,
latines et hébraïques. Son maître de grammaire fut
Donat, et celui de rhétorique, l'orateur Victorin. Il
s'adonnait nuit et jour à l'étude des saintes Ecritures.
II y puisa avec avidité ces connaissances qu'il répan-
dit dans la suite avec abondance. A une époque, il le
dit dans une lettre à Eustachius, comme il passait le
jour à lire Cicéron et la nuit à lire Platon, parce que
le style négligé des livres des Prophètes ne lui plai-
sait pas, vers le milieu du carême, il fut saisi d'une
fièvre tellement subite et violente, que son corps se
refroidit, et la chaleur vitale s'était retirée dans sa
poitrine. Déjà Ton préparait ses funérailles, quand
tout à coup, il est traîné au tribunal du souverain
juge qui lui demanda quelle était sa qualité. Il répon-
dit ouvertement qu'il était chrétien. « Tu mens, lui
dit le juge; tu es cicéronien, tu n'es pas chrétien;
car où est ton trésor, là est ton cœur. » Jérôme se tut
SAINT JEROME 433
*lors et aussitôt le juge le fit fouetter fort rudement.
Jérôme se mit à crier : « Ayez pitié de moi, Seigneur,
ayez pitié de moi. » Ceux qui étaient présents se mi-
rent en même temps à prier le juge de pardonner à ce
Jeune homme. Celui-ci proféra ce serment : « Seigneur,
Sl jamais je possède des livres profanes, si j'en lis, c'est
Çuejevous renierai. » Sur ce serment, il fut renvoyé
e* soudain il revint à la vie. Alors il se trouva tout bai-
$né de larmes, et il remarqua que ses épaules étaient
affreusement livides des coups reçus devant le tribunal
"e t>ieu. Depuis, il lut les livres divins avec le même zèle
9** il avait lu auparavant les livres païens. Il avait
V|r*gt-neuf ans quand il fut ordonné cardinal prêtre
^*Xs l'église romaine. A la mort du pape Libère, Jé-
c-***ae fut acclamé par tous digne du souverain ponti-
°^t. Mais ayant repris la conduite lascive de quel-
*»*^^s clercs et des moines, ceux-ci, indignés à l'excès,
*** tendirent des pièges. D'après Jean Beleth, ce fut
^** moyen d'un vêtement de femme qu'ils se moquè-
*^tU de lui d'une façon honteuse. En effet Jérôme s'é-
^nt levé comme de coutume pour les matines trouva
*Ui habit de femme que ses envieux avaient mis auprès
de son lit, et croyant que c'était le sien, il s'en revêtit
et s'en alla ainsi à l'église. Or, ses ennemis avaient
agi de la sorte afin qu'on crût à la présence d'une femme
dans la chambre du saint. Celui-ci, voyant jusqu'où ils
allaient, céda à leur fureur et se retira chez saint Gré-
goire de Nazianze, évoque de la ville de Constantinople
Après avoir appris de lui les saintes lettres, il courut
au désert et il y souffrit pour J.-C. tout ce qu'il ra-
conte lui-même à Eustochium en ces termes : « Tout
m. 9-
134 LA LÉGENDE DOREE
le temps que je suis resté au désert et dans ces vastes
solitudes qui, brûlées par les ardeurs du soleil, sont
pour les moines une habitation horrible, je me croyais
être au milieu des délices de Rome. Mes membres dé-
formés étaient recouverts d'un cilice qui les rendait
hideux; ma peau, devenue sale, avait pris la couleur
de la chair des Ethiopiens. Tous les jours se passaient
dans les larmes ; tous les jours des gémissements, et
si quelquefois un sommeil importun venait m'acca-
bler, la terre nue servait de lit à mes os desséchés. Je
ne parle point du boire ni du manger, quand les ma-
lades eux-mêmes usent d'eau froide, et quand manger
quelque chose de cuit est un péché de luxure : et tan-
dis que je n'avais pour compagnons que les scorpions
et les bêtes sauvages, souvent je me trouvais en esprit
dans les assemblées des jeunes filles ; et dans un
corps froid, dans une chair déjà morte, le feu de la
débauche m'embrasait. De là des pleurs continuels.
Je soumettais ma chair rebelle à des jeûnes pendant
des semaines entières. Les jours et les nuits étaient
tout un le plus souvent, et je ne cessais de me frapper
la poitrine que quand le Seigneur m'avait rendu à la
tranquillité. Ma cellule elle-même me faisait peur,
comme si elle eût été le témoin de mes pensées. Je
m'irritais contre moi, et seul je m'enfonçais dans les
déserts les plus affreux. Alors, Dieu m'en est témoin,
après ces larmes abondantes il nie semblait quelque-
fois être parmi les chœurs des anges. » Il fit ainsi pé-
nitence pendant quatre ans, après quoi il revint à
Bethléem, où il s'offrit à rester comme un animal do-
mestique auprès de la crèche du Seigneur. Il relisait
SAINT JEROME 135
les ouvrages de sa bibliothèque qu'il avait rassemblée
avec le plus grand soin, ainsi que d'autres livres ; et
jeûnait jusqu'à la fin du jour. Il réunit autour de lui
un grand nombre de disciples, et consacra quarante-
cinq ans et six mois à traduire les Ecritures ; il de-
meura vierge jusqu'à la fin de sa vie. Bien que dans
celte légende, il soit dit qu'il fut toujours vierge, il
s'exprime cependant ainsi dans une lettre à Pamma-
chius : « Je porte la virginité dans le ciel, non pas que
je l'aie. » Enfin sa faiblesse l'abattit au point que cou-
ché en son lit, il était réduit, pour se lever, à se tenir
par les mains à une corde attachée à une poutre, afin
de suivre comme il le pouvait, les offices du monastère.
Une fois, vers le soir, alors que saint Jérôme était
assis avec ses frères pour écouter une lecture de
piété, tout à coup un lion entra tout boitant dans le
monastère. A sa vue, les frères prirent tous la fuite,
mais Jérôme s'avança au-devant de lui comme il l'eût
fait pour un hôte. Le lion montra alors qu'il était
blessé au pied, et Jérôme appela les frères en leur or-
donnant de laver les pieds du lion et de chercher avec
soin la place de la blessure. On découvrit que des
ronces lui avaient déchiré la plante des pieds. Toute
sorte de soins furent employés et le lion guéri, s'ap-
privoisa et resta avec la communauté comme un ani-
mal domestique. Mais Jérôme voyant que ce n'était
pas tant pour guérir le pied du lion que pour l'utilité
qu'on en pourrait retirer que le Seigneur le leur avait
envoyé, de l'avis des frères, il lui confia le soin de
mener lui-même au pâturage et d'y garder l'âne qu'on
emploie à apporter du bois delà forêt. Ce qui se fit:
136 LA LÉGENDE DOREE
car l'âne ayant été confié au lion, celui-ci, comme un
pasteur habile, servait de compagnon à l'âne qui allait
tous les jours aux champs, et il était son défenseur
le plus vigilant durant qu'il paissait çà et là. Néan-
moins, afin de prendre lui-même sa nourriture et pour
que l'âne pût se livrer à son travail d'habitude, tous
les jours, à des heures fixes, il revenait avec lui à la
maison. Or, il arriva que comme l'âne était à paître,
le lion s 'étant endormi d'un profond sommeil, pas-
sèrent des marchands avec des chameaux : ils virent
l'âne seul et l'emmenèrent au plus vite. A son réveil,
le lion ne trouvant plus son compagnon, se mit à cou-
rir çà et là en rugissant. Enfin, ne le rencontrant pas,
il s'en vint tout triste aux portes du monastère, et
n'eut pas la hardiesse d'entrer comme il le faisait
d'habitude, tant il était honteux. Les frères le voyant
rentrer plus tard que de coutume et sans l'âne, crurent
que, poussé par la faim, il avait mangé cette bête; et
ils ne voulurent pas lui donner sa pitance accoutumée,
en lui disant : « Va manger ce qui t'est resté de
Fanon, va assouvir ta gloutonnerie. » Cependant
comme ils n'étaient pas certains qu'il eût commis cette
mauvaise action, ils allèrent aux pâtures voir si, par
hasard, ils ne rencontreraient pas un indice prouvant
que l'âne était mort, et comme ils ne trouvèrent rien,
ils vinrent raconter le tout à saint Jérôme. D'après les
avis du saint, on chargea le lion de remplir la fonc-
tion de l'âne ; on alla couper du bois et on le lui mit
sur le dos. Le lion supporta cela avec patience : mais
un jour qu'il avait rempli sa tâche, il alla dans la cam-
pagne et se mit à courir çà et là, dans le désir de sa-
SAINT JEROME 137
voir ce qui était advenu de son compagnon, quand il
vit venir au loin des marchands conduisant des cha-
meaux chargés et un âne en avant. Car l'usage de ce
pays est que quand on va au loin avec des chameaux,
ceux-ci afin de pouvoir suivre une route plus directe,
soient précédés par un âne qui les conduit au moyeu
i l'une corde attachée à son cou. Le lion ayant reconnu
l'âne, se précipita sur ces gens avec d'affreux rugisse-
ments et les mit tous en fuite. En proie à la colère,
frappant avec force la terre de sa queue, il força les
chameaux épouvantés d'aller par devant lui à Pétable
du monastère, chargés comme ils Tétaient. Quand les
frères virent cela, ils en informèrent saint Jérôme :
« Lavez, très chers frères, dit le saint, lavez les pieds
de nos hôtes ; donnez-leur à manger et attendez là-
dessus la volonté du Seigneur. » Alors le lion se mit
à courir plein de joie dans le monastère comme il le
faisait jadis, se prosternant aux pieds de chaque frère.
Il paraissait, en folAtrant avec sa queue, demander
grâce pour une faute qu'il n'avait pas commise. Saint
Jérôme, qui savait ce qui allait arriver, dit aux frères :
« Allez, mes frères, préparer ce qu'il faut aux hôtes
qui viennent ici. » Il parlait encore quand un messager
annonça qu'à la porte se trouvaient des hôtes qui vou-
laient voir l'abbé. Celui-ci alla les trouver ; les mar-
chands se jetèrent de suite à ses pieds, lui demandant
pardon pour la faute dont ils s'étaient rendus coupa-
bles. L'abbé les fit relever avec bonté et leur com-
manda de reprendre leur bien et de ne pas voler celui
des autres. Ils se mirent alors à prier saint Jérôme
d'accepter la moitié de leur huile et de les bénir. Après
1 38 LA LÉfïRNDF. DURÉE
bien des instaures, ils contraignirent le sainl à
leur offrande. Or, ils promirent de donner an
chaque année, une pareille quantité d'huile
poser la même obligation à leurs héritiers*
Autrefois chacun chantait à l'église ce (jti'il
mais l'empereur Théodose, d'après Jean Belette
pria le pape Damase de confier à quelque
soin dérégler l'office ecclésiastique. Le pape
.saint Jérôme instruit à fond dans les langues
et hébraïque et dans toutes tes sciences, ■
de celte rédaction. Alors sainl Jérôme pari
psautier entre les fériés et assigna à chacune
un nocturne particulier; il institua de chant™
de chaque psaume le Gloria Palri, selon que
porte Sigebert. Ensuite il mil dans nu ordre .
nable les ép tires et les évangiles qu'on devait ri
dans tout le cours de l'année, enfin tout ee qn
cerne l'office, excepté le chant. De Bethléem il . .
sou travail au souverain Pontife qui en lit de gr
éloges ainsi que les cardinaux et qui en cou:
l'usage pour la suite. Après quoi sainl Jérôme
construire un tombeau a l'entrée delà grotte oôN*
Seigneur fut enseveli ; et ce fut là, après avoir accoi
quatre-vingt-dix ans cl six mois, qu'il reçut la se;
lure. On voit quel profond respect eut pour lui s;
Augustin par les lettres qu'il lui adressa. Dans l'i
d'elles, il lui écrit en ces termes : « Au seigneur t
* On prétend ([ne (nu le crue histoire du lion est uttrifai
» tu légende de saint Jérùmc, par l'erreur d'un copiste qui .
rail lu dans le l'rfi tpirilurl (cli. cm) Hvcronime au Heu
\
SAINT JEROME 139
cher, et très honoré, et honorable ami Jérôme, Au-
gustin, salut, etc. » Autre part, il écrit ainsi de lui :
« Le prêtre Jérôme, très versé dans le grec, le latin
et l'hébreu, vécut jusqu'à une extrême vieillesse dans
tes saints lieux, se livrant à l'étude des saintes lettres.
La sublimité de ses discours brille de l'Orient à l'Oc-
cident comme la lumière du soleil. » Saint Prosper en
ses chroniques en parle ainsi : « Jérôme, prêtre illus-
***e dans le monde entier, habitait Bethléem, il rendit
**es services à l'église par son génie éminent et ses
t^vaux. w Le saint parle aussi de soi-même en ces
termes à Albigensis: « II n'y a rien que je n'aie évité
avec soin dès mon enfance comme l'esprit d'orgueil
e* ia fierté de caractère qui attirent la colère de Dieu. »
** dit autre part : « J'ai de l'appréhension dans les
c"Oses qui paraissent certaines. » Plus loin : « Dans le
^^nastère, nous exerçons l'hospitalité de tout cœur;
*a**s ceux qui viennent à nous, excepté les hérétiques,
nc*Vis les recevons avec un visage gai et nous leur la-
v*^*is les pieds à leur arrivée. Isidore s'exprime ainsi
^usson livre des Etymologies* : « Jérôme possédait
^rois langues; son interprétation est préférée à celle
^es autres, parce qu'il saisit mieux la valeur des ter-
mes, et que ses expressions sont claires et nettes ; en
outre, parce qu'il est chrétien, il est plus sûr. » Sé-
vère Sulpice, disciple de saint Martin, dans un de ses
dialogues, parle, en ces termes, de saint Jérôme, son
contemporain : « Saint Jérôme, indépendamment du
mérite de sa foi et de ses vertus, était instruit dans le
* Liv. vi.
140 LA LÉGENDE DORÉE
lalin, le grec et même l'hébreu, à tel point que
sonne n'oserait se comparer à lui pour telle sci<
que ce fût : ses combats et ses luttes contre les
chants étaient de tous les jours et de tous les instai
les hérétiques le haïrent parce que toujours il les
qua ; les clercs le haïrent parce qu'il reprit leurs crû
et leur manière de vivre : mais les gens de bien,
exception, ne cessent de l'admirer et de l'aimer,
effet, tous ceux qui le pensent hérétique sonl d<
extravagants. Toujours occupé i\ lire, toujours au m
lieu des livres, il ne se repose ni le jour, ni la nui *
Toujours ou bien il lit ou bien il écrit. » Ainsi quY
peut s'en assurer par ce qu'il en dit lui-même, il eut
souffrir d'un grand nombre de persécuteurs et de d^
tracteurs. Mais il supporta de bon cœur ces perséci
lions. C'est ce qu'il écrit à Asella : « Je rends grâce
Dieu d'être digne de la haine du monde. On se moqu
de moi comme d'un malfaiteur; mais je sais que, pou
arriver au ciel, il faut supporter la bonne comme 1
mauvaise renommée. Plut à Dieu que, pour le non
de mon Seigneur et pour la justice, la foule entière de:
infidèles me poursuivît. Que le monde ne peut-il s'éle-
ver encore avec plus de fureur pour m 'avilir ! Je
n'espère qu'une récompense: c'est de mériter les éloges
de J.-C. et la réalisation de ses promesses. Il est doux,
il est bon d'être éprouvé, quand on peut en attendre
la rémunération de J.-C. dans le ciel. Les malédic-
tions ont beau être grandes, si elles sont compensées
par les encouragements de Dieu. » Il mourut vers l'an
du Seigneur 398.
>
SAINT REMI 141
SAINT REMI
Rémi vient de rameur, qui conduit et dirige le navire. Ou
de rames, instruments à l'aide desquels on mène le vaisseau.
II vient de plus de gyon, lutte. En effet saint Rémi gouverna
l'église et la préserva du naufrage ; il la conduisit à la porte
du paradis, et il combattit pour elle contre les embûches du
diable.
Saint Rémi convertit à J.-C. le roi et la nation des
Francs. En effet ce roi avait épousé une femme très
chrétienne nommée Clotilde qui employait inutilement
tous les moyens pour convertir son mari à la foi.
Ayant mis au monde un fils, elle voulut qu'il fût bap-
tisé ; le roi s'y opposa formellement ": or, comme elle
n'avait pas de plus pressant désir, elle finit par obte-
nir le consentement de Clovis; et l'enfant fut baptisé;
mais peu de temps après, il mourut subitement. Le roi
dit à Clotilde : « On voit maintenant que le Christ est
un dieu de maigre valeur, puisqu'il n'a pu conserver
à la vie celui par lequel sa croyance pouvait être ac-
crue. » Clotilde lui dit : « Bien au contraire, c'est en
cela que je me sens singulièrement aimée de mon Dieu,
puisque je sais qu'il a repris le premier fruit de mon
sein ; il a donné à mon fils un royaume infiniment
meilleur que le tien. » Or, elle conçut de nouveau
et mit au monde un second fils qu'elle fit baptiser au
plus tôt ainsi que le premier; quand tout à coup, il
tomba si gravement malade qu'on désespéra de sa vie.
Alors le roi dit à son épouse : « Vraiment ton dieu
142 LA LÉGENDE DOREE
est bien faible pour ne pouvoir conserver à la vie quel-
qu'un baptisé en son nom : quand tu en engendrerais
un mille el que tu les ferais baptiser, tous ils périront
de même. Cependant l'enfant entra en convalescence
et recouvra la santé ; il régna même après son père.
Or, cette femme fidèle s'efforçait d'amener son mari à
la foi, mais celui-ci résistait d'une manière absolue.
(Dans une autre fête de saint Rémi qui se trouve après
l'Epiphanie, on a dit comment il fut converti.) Et quand
le roi Clovis eut été fait chrétien, il voulut doter l'é-
glise de Reims, et dit à saint Rémi : « Je vous veux
donner tout le terrain dont vous pourrez faire le tour
pendant ma méridienne*. » Ainsi fut fait. Mais sur un
point du terrain que Rémi parcourait, se trouvait un
moulin, et le meunier repoussa le saint avec indigna-
tion. Saint Rémi lui dit : « Mon ami, souffre sans te
plaindre que nous partagions ce moulin. » Cet homme
le repoussa encore, mais aussitôt la roue du moulin
se mit à tourner à rebours ; il appela alors saint Rémi
en lui disant : « Serviteur de Dieu, venez, et possé-
dons le moulin en commun. » Le saint lui répondit :
« Ce ne sera ni à toi, ni à moi. » Et à l'instant la terre
s'entr'ouvrit et engloutit entièrement le moulin. Saint
Rémi, prévoyant qu'il y aurait une famine, amassa
beaucoup de blé ; des paysans ivres, pour se moquer
de la prudence du vieillard mirent le feu au magasin.
Quand saint Rémi apprit cela, à raison des glaces de
l'âge et du soir qui était arrivé il se mit à se chauffer
et dit tranquillement : « Le feu est bon en tout temps,
* Flodoard, c. xiv.
)
SAINT REMI 143
cependant les hommes qui ont a^i ainsi, et leurs des-
cendants auront les membres virils rompus et leurs
femmes seront goitreuses. » Il en fut ainsi jusqu'au
temps où ils furent dispersés par Charlemagne *. Or,
il faut noter que la fête de saint Rémi qui se célèbre au
TOois de janvier est le jour de son bienheureux trépas :
tandis que ce jour est la fête de sa translation. Après
son décès, son corps était porté dans un cercueil
en l'église des saints Timothée et Apollinaire ; mais
arrivé à l'église de saint Christophe, il devint telle-
ment pesant qu'il n'y eut plus possibilité de le mou-
voir. On fut donc forcé de prier le Seigneur de dai-
ff'ter indiquer si, par hasard, il ne voulait pas que
"emi fût inhumé dans cette église où il n'y avait en-
c°re aucune autre relique de saint : et à l'instant, on
s°uleva le corps avec grande facilité, tant il était de-
Veiïu léger ! et on Fy déposa avec beaucoup de pompe.
^r> comme il s'y opérait une infinité de miracles, on
^S^endit l'église et on construisit une crypte derrière
ia*xtel; mais quand il fallut lever le corps pour l'y
Pl^cer, on ne put le remuer. On passa la nuit en
Prières et à minuit tout le monde s'étant endormi, le
'e**demain, c'est-à-dire, le jour des calendes (1er)
^ Octobre, on trouva que le cercueil avait été porté
«ans cette crypte par les anges avec le corps de saint
Kemi.
Ce fut longtemps après qu'on en fit, à pareil jour,
* Flodoard (c. xvn) rapporte celte malédiction du saint ;
les hommes auraient eu une affliction qui n'aurait été autre
qu'une hernie. Il se sert du mot ponderoni.
144 LA LÉGENDE DOREE
la translation, avec une châsse d'argent, dans la crypte
qui avait reçu de riches décorations *.
Saint Rémi vécut vers Pan du Seigneur 490.
SAINT LÉGER**
Saint Léger était orné de toutes les vertus, quand
il fut promu à Pévéché d'Autun. A la mort du roi'
Clotaire, il fut étrangement accablé par le soin des
affaires du royaume ; mais, par la volonté de Dieu
et de l'avis des seigneurs, il établit roi Childéric,
frère de Clotaire, jeune homme d'une haute capacité.
Ebroïn, de son cùté, faisait tous ses efforts pour éleva*
sur le trône Thierry, frère de ce Childéric ; ce n'était
pas l'intérêt de l'Etat qui l'animait, mais c'est
qu'ayant perdu le pouvoir et s'étant attiré la haine
de tous, il avait à redouter la colère du prince et des
seigneurs. Ebroïn effrayé entra dans un monastère,
après en avoir demandé l'autorisation au roi. Quand
elle lui eut été accordée, Childéric mit son frère
Thierry sous bonne garde, de peur qu'il ne machinât
quelque complot contre le royaume, et, grâce à la
sainteté et à la prévoyance de Pévèque, on jouit géné-
ralement dune paix merveilleuse. Feu après cepen-
dant, le roi , entraîné au mal par de mauvais con-
seillers, conçut une haine tellement profonde con-
*
Cf. Flmloarri, passim.
Tiré de ses actes écrits par des auteurs contemporains.
1
SAINT LÉGER 145
tre l'homme de Dieu, qu'il s'attacha à chercher
l'occasion et les moyens de le faire mourir. Or,
l'évêque, qui supportait tout avec douceur et qui
accueillait ses ennemis comme s'ils eussent été ses
amis, s'arrangea avec le roi pour qu'il célébrât la fête
du jour de Pâques dans la ville dont il était le prélat.
Et, cette nuit-là même, on lui dit que le roi avait
décidé de mettre à exécution, précisément dans la
*Miit de Pâques, ses projets de mort contre sa per-
sonne. Mais le saint, qui ne craignait rien, dîna ce
***ême jour avec le roi, et échappa à son persécuteur
e») allant servir le Seigneur dans le monastère de
*-»xeuil, où il rendit les services de la charité la plus
attentive à Ebroïn, qui y vivait caché sous l'habit
Monacal. Peu de temps après, le roi mourut, et
***ierry fut élevé sur le trône. Ce fut à cette occasion
9**^ Léger, touché des larmes et des prières de son
P^Viple et forcé par les ordres de l'abbé, retourna à
^^ïi siège. Aussitôt encore, Ebroïn jeta le froc et fut
*^*bli sénéchal du roi. S'il avait été méchant aupara-
^^nt, il devint bien pire après ; aussi employait-il tous
^^ moyens pour parvenir à faire occire saint Léger.
*^es soldats furent envoyés pour le prendre, et quand
V«éger le sut, il céda à leur fureur, et au moment qu'il
sortait de la ville, revêtu de ses habits pontificaux,
les soldats se saisirent de sa personne et lui arrachè-
rent aussitôt les yeux. Deux ans après, saint Léger
fut amené au palais du roi avec son frère (iarin, que
Ebroïn avait exilé. Comme il répondait avec calme
et sagesse aux insultes d'Ebroïn, cet impie ordonna
que Garin frtt écrasé à coups de pienvs. et que le
m. 10
1 46 l-V LÉGENDE DORÉE
saint évéque fût mené une journée entière, nu pieds,
dans le lit d'un fleuve qui roulait sur des pierres très*»
aiguës. Mais apprenant qu'au milieu de ces tour— -
inents, saint Léger louait Dieu, il lui fit couper b^
langue ; après quoi, il le confia à un gardien vigilant
dans l'intention de le réserver à de nouveaux sui
plices. Cependant, le saint évoque ne perdit
l'usage de la parole, mais il prêchait et
comme il le pouvait ; il prédit encore à quelle époq»^
et de quelle manière Ebroïn et lui mourraient. Aloi
une lumière immense en forme de couronne entoi
sa tête ; beaucoup de ceux qui en furent les témo^"
lui demandèrent ce que c'était. Mais le saint, ap
s'être prosterné en prières, rendit grâces à Dieu
avertit tous les assistants d'améliorer leur conduit*
Quand Ebroïn fut instruit de cela, il envoya de coléi
quatre bourreaux auxquels il donna l'ordre de coupe ^
la tête à saint Léger. Or, pendant que ceux-ci le cbn-^
duisaient, il leur dit : « Vous n'avez pas besoin d^^
vous fatiguer plus longtemps : accomplissez ici \e&&
vœux de celui qui vous a envoyés. » A ces mots, trois*
d'entre eux furent tellement touchés qu'ils se jetèrent
à ses pieds, en lui demandant pardon; mais le qua-
trième, après l'avoir décapité, fut aussitôt saisi par
le démon, et termina misérablement sa vie en se pré-
cipitant dans le feu. Deux ans après, Ebroïn apprit
que le corps du saint homme opérait de nombreux
et éclatants miracles; toujours rempli d'une misérable
jalousie, il envoya un soldat afin de savoir par lui ce
qu'il y avait de vrai en ce bruit. Or, ce soldat or-
gueilleux et insolent, ne fut pas plus tôt arrivé, qu'il
F
SAINT FRANÇOIS 147
fîrappa du pied la tombe du saint, en s'écriant :
« !Meure celui qui pense qu'un mort puisse faire des
ï racles! » Mais il fut bientôt saisi par le démon et
ourut subitement. Cetle mort rendit encore le saint
1>I us célèbre. A ces nouvelles, Ebroïn, de plus en plus
o^mt^ré d'envie, prit tous les moyens d'étouffer la
■"^«ornmée de saint Léger; mais, selon que celui-ci
* » vait prédit, cet impie périt traîtreusement par le
Slsiive.
*3r, saint Léger souffrit vers Tan du Seigneur 680,
**** temps de Constantin IV.
SAINT FRANÇOIS*
François s'appela d'abord Jean, mais, dans la suite,
U changea de nom et s'appela François. Il paraît que
ce fut pour plusieurs motifs que ce changement eut
lieu. i° Comme souvenir d'une chose merveilleuse,
savoir : qu'il reçut de Dieu d'une manière miraculeuse
Je don de la langue française ; ce qui fait dire dans sa
légende que, toujours, quand il était embrasé du feu
de l'Esprit Saint, il exprimait en français ses émotions
brûlantes. 2° Afin que son ministère fût manifesté;
c'est pour cela qu'il est dit dans sa légende que ce fut
par un effet de la sagesse divine qu'il fut ainsi appelé,
afin que par ce nom singulier, que personne n'avait
* Cette légende est compilée d'après les Vies du Saint et les
Chroniques de l'Ordre de Saint-Françoi*.
148 IV LÉGENDE DORÉE
encore porté, le but de son ministère fût plus vitt
connu dans tout l'univers. 3° Pour indiquer les résuL
tats qu'il devait obtenir; car, ainsi, on donnait :
comprendre que, par lui et par ses enfants, il deva1
rendre francs et libres une quantité d'esclaves <fl
péché et du démon. 4° A raison de sa magnanimi ,
de cœur, car franc vient de férocité; il y a, en effa
dans le caractère français, un instinct de férocité jofi
à la magnanimité. 5° En raison de la vertu de
parole, qui tranchait dans le vice comme une fin
cisque. 6° Pour la terreur que le démon ressen
quand François le mettait en fuite. 7° Pour sa sécu
dans la vertu, la perfection de ses œuvres et l'hcz
nèteté de sa manière de vivre. On dit, en effet, q~
les francisques étaient des insignes ayant la forme —
haches, portées au-devant des consuls, comme marq^
de terreur, de sécurité et d'honneur tout à la fois.
François, le serviteur et l'ami du Très-Haut, r^
dans la ville d'Assise, et négociant, vécut dans lavc^
ni té jusqu'à l'âge de près de vingt ans. Notre-Seignei^
se servit du fouet de l'infirmité pour le corriger etf
changea subitement en un autre homme, en sorte qu^*
dès cet instant, l'esprit de prophétie commença à &e
faire remarquer en lui. Unr fois, en effet, que pris
avec beaucoup d'autres par des Pérousins, il avait
été mis en une dure prison, quand tous ses compa-
gnons étaient clans la tristesse, seul il entra dans des
transports de joie ; et comme ils l'en reprenaient, il
leur dit : « Vous saurez que si je me réjouis, c'est
que je serai honoré, comme un saint, du monde en-
tier. » Un jour, dans un voyage qu'il faisait à Rome
saint François 149
v dévotion, il se dépouilla de ses habits et prenant
cr^u:x d'un pauvre, il s'assit au milieu des mendiants
<i*?vant l'église de Saint-Pierre; il mangea avidement
«à v€^c eux, comme l'un d'entre eux; ce qu'il eût fait
X*!*-15 souvent s'il n'eût été retenu par respect pour les
ï>^rsonnes de sa connaissance. L'antique ennemi s'ef-
forçait de le détourner de son bon propos, et lui rap-
pelai le souvenir d'une femme de son pays monstrueu-
sement bossue, en le menaçant de le rendre comme
e'*e, s'il ne se désistait de son entreprise; mais le
^éfneur qui le fortifia lui fit entendre ces paroles :
ff François, les choses amères, prends-les pour douces,
e* Reprise- toi toi-même, si tu désires me connaître. »
rencontra alors un lépreux, et quoique tous ceux
^y*1 sont affligés de cette maladie soient un sujet
**orreur, il se rappela l'oracle divin et courut em-
^^Hser ce lépreux, qui disparut aussitôt après. A
lr*Ktant il se hâte d'aller dans les asiles des lépreux,
^**r embrasse les mains avec dévotion et leur donne
^ l'argent. II entre pour faire sa prière dans l'église
**^ Saint-Damien, et une image du Christ lui adresse
miraculeusement ces paroles : « François, va réparer
«la maison, qui, comme tu le vois, s'écroule de toutes
parts. » A dater de ce moment, son âme s'était comme
fondue et la compassion pour J.-C. crucifié fut mer-
veilleusement empreinte en son cœur. Il mit tous ses
soins à réparer l'église, et après avoir vendu ce qu'il
avait, il voulait en donner l'argent à un prêtre ; comme
celui-ci refusait de le recevoir par crainte des parents
de François, le saint jeta cet argent, en sa présence,
commeune poussière méprisable. Ce fut alors queson
m. 10'
150 LA LÉGENDE DOREE
père le fit saisir et lier, mais François lui rendit le
prix de la vente de ses biens, et se défit pareillement
de son habit; dans cet état de nudité il se jeta dans
les bras du Seigneur, et se revêtit d'un cilice. Le ser-
viteur de Dieu appelle alors un simple particulier
qu'il regarde comme son père en sollicitant ses béné-
dictions à la place de celui qui l'accablait de malédic-
tions. Son frère le rencontra, un jour d'hiver, couvert
de haillons, et en prières. En le voyant tout grelottant,
il dità quelqu'un : « Demandée François de te vendre
une once de sueur. » Ce qu'entendant François, il
répondit : « Vraiment j'en vendrai à mon Seigneur*.»
Un jour qu'il avait entendu ces paroles adressées par
Notrc-Seigneur à ses disciples, quand il les envoya prê-
cher, à l'instant il se mit en devoir de les pratiquer
toutes à la lettre : il ote ses souliers; se couvre d'une
seule tunique, encore est-elle grossière et à la place
d'une ceinture de cuir, il emprunte une corde. Par un
temps de neige, et passant dans une forêt, il fut pris
par des larrons; ils lui demandèrent qui il était, il
répondit qu'il est le héraut de Dieu. Alors ils le prirent
et le jetèrent dans la neige, en disant : « Dors, rustique
héraut de Dieu. »
Beaucoup île nobles et de roturiers, tant clercs que
laïques, quittèrent les pompes du monde pour s'atta-
cher à lui. Ce père en sainteté leur enseigna à prati-
quer la perfection évangélique, à embrasser la pauvreté
et à marcher dans la voie de la sainte simplicité. 11
écrivit en outre une règle évangélique pour lui et les
* Chronique de l'Ordre de Saint-François, I'° p. 1. 1,c. v.
SAINT FRANÇOIS 151
frères qu'il avait et qu'il aurait, règle qui fut confirmée
par le pape Innocent III. Depuis lors, il commença
à répandre avec plus de ferveur que jamais la semence
de la parole de Dieu, et à parcourir les villes et les
bourgs, animé d'un zèle admirable. — Il y avait un
frère qui, extérieurement, paraissait d'une éminente
sainteté, toutefois il était fort original; il observait la
règle du silence avec une telle rigueur qu'il ne se con-
fessait que par signes et non de vive voix. Tout le
monde le louait comme un saint, mais l'homme de
Dieu vint dire : « Cessez, mes frères, de louer en
lui des illusions diaboliques : Qu'on l'avertisse de se
confesser une fois ou deux par semaine; que s'il ne le
fait pas, il y a tentation du diable et supercherie. »
Quand les frères donnèrent cet avis à cet homme, il
mit un doigt sur sa bouche et secouant la tête, il fit
signe qu'il ne se confesserait pas. Peu de jours après,
il retourna à son vomissement et mourut après avoir
passé sa vie dans des actions criminelles. — Dans un
voyage, le serviteur de Dieu fatigué allait monté sur
un âne; son compagnon frère Léonard d'Assises, qui
était aussi fatigué, se mit à penser et à dire en lui-
même : « Ses parents et les miens ne jouaient pas de
pair ensemble. » A l'instant l'homme de Dieu descen-
dit de son âne et dit à son frère : « Il n'est pas con-
venable que j'aille sur un âne et que vous alliez à pied,
car vous avez été plus noble que moi. » Le frère, stu-
péfait, se jeta aux pieds du père et lui demanda par-
don. — 11 rencontra, un jour sur son passage, une
femme noble qui marchait à pas précipités. Le saint
eut pitié de sa fatigue et de l'état d'oppression qui en
152 LA LÉGENDE DOREE
était la suite ; il lui demanda ce qu'elle cherchait :
« Priez pour moi, mon père, lui dit-elle, parce que
mon mari m'empêche de mettre à exécution un salu-
taire propos que j'ai résolu de suivre; et il me gène
fort de servir J.-C. » Saint François lui dit : « Allez,
ma fille, dans peu, vous en recevrez delà consolation,
et vous lui annoncerez, de la part de Dieu tout-puis-
sant et de la mienne, que c'est maintenant pour lui le
temps du salut, plus tard, ce sera celui de la justice. »
Cette femme rapporta ces paroles à son mari qui se
trouva changé tout d'un coup et promit de garder la
continence. — Un paysan mourait de soif dans un lieu
désert; le saint lui obtint au même endroit une fon-
taine par ses prières. — Par l'inspiration du Saint-
Esprit, il révéla le secret suivant à un des frères qui
était de ses intimes : « Il existe aujourd'hui sur la
terre un serviteur de Dieu, en faveur duquel, tant
qu'il sera en vie, le Seigneur ne permettra pas que la
famine sévisse sur les hommes. » Or, on raconte que
la prédiction se réalisa effectivement : mais quand il
fut mort, il en arriva tout autrement; car, après son
heureux trépas, il apparut au même frère et lui dit :
« Voici la famine, que, tout le temps de ma vie, le
Seigneur ne laissa pas venir sur la terre. » — A la fête
de Pâques, les frères grecs du désert avaient préparé
la table d'une manière plus recherchée qu'à l'ordinaire,
avec des nappes et des verres ; quand l'homme de
Dieu eut vu cela, il se retira à l'instant; il se mit sur
la tête le chapeau d'un pauvre qui se trouvait là pour
lors, et un bâton à la main, il sort dehors et va at-
tendre à la porte. Pendant que les frères étaient à
k
SAINT FRANÇOIS 153
table, il criait à la porte que, pour l'amour de Dieu,
ils donnassent l'aumône à un pèlerin pauvre et infirme.
On appelle le pauvre, on le fait entrer : il s'assied par
terreà l'écart et pose son plat sur la cendre. Les frères,
voyant cela, furent tout stupéfaits, et il leur dit :
« J'ai vu la table parée et ornée, je me suis aperçu que
ce n'est pas là l'ordinaire de pauvres qui vont mendier
de porte en porte. »
II aimait à tel point la pauvreté en lui et chez les
autres qu'il appelait toujours la pauvreté sa dame :
mais quand il voyait quelqu'un plus pauvre que lui,
il en était jaloux et craignait d'être dépassé en cela
par autrui. En effet, un jour qu'il avait rencontré une
pauvre femme, il dit à son compagnon : « Le dénu-
ment de cette personne nous a fait honte ; c'est une
critique achevée de notre pauvreté, car à la place de
mes richesses, j'ai fait choix de la pauvreté pour ma
clame et voici qu'elle reluit plus en cette femme qu'en
moi*. » — Un pauvre vint à passer devant lui, et
l'homme de Dieu en fut touché d'une vive compassion,
alors son compagnon lui dit : « Bien que cet homme
soit pauvre, peut-être aussi n'y en a-t-il pas dans tout
le pays qui soit plus riche en désir. » L'homme de
Dieu répliqua : « Dépouillez-vous vite de votre tuni-
que, donnez-la à ce pauvre, jetez-vous à ses pieds et.
reconnaissez hautement la faute dont vous venez de
vous rendre coupable. » Le compagnon obéit tout
aussitôt. — Une fois il rencontra trois femmes sem-
blables en tout pour la figure et pour la manière d'être,
• Hitt. ord. Min., Ir« p., 1. VI, c. cvn.
154 LA LÉGENDE DORÉE
Ct elles le saluèrent en ces termes : « Que dame pai
vrelé soit la bienvenue », et elles disparurent de suit
sans qu'on les ait plus jamais vues. — En venant
Arezzo où une guerre intestine s'était émue, Phomr
de Dieu vit du faubourg des démons qui se réjoui
saient au-dessus de ce pays ; et appelant son comp
gnon nommé Silvestre, il lui dit : « Allez à la por
de la ville, et, de la part de Dieu tout-puissant, coi
mandez aux démons d'en sortir. » Silvestre se hâ
d'aller à la porte, où il cria avec force : « De la ps
de Dieu et par Tordre de notre père François, démoi
sortez, tous. » Peu de temps après, la concorde
rétablit parmi les citoyens. — Ce même Silvcstr
n'étant encore que prêtre séculier, vit en songe sort
de la bouche de saint François une croix d'or dont I
sommet touchait le ciel, et les bras étendus au larg
embrassaient Tune et l'autre partie du monde. Toucl
de componction, le prêtre quitta aussitôt le monde •
devint un parfait imitateur de l'homme de Dieu.
L'homme de Dieu était en oraison et le diable Ta
pela trois fois par son nom. Le saint lui répondit, et
diable ajouta : « 11 n'est dans ce monde aucun homm
tel pécheur qu'il soit, auquel le Seigneur ne fasse n
séricorde, s'il se convertit ; mais celui qui se tuera p
une dure pénitence, ne trouvera jamais miséricorde
Aussitôt le serviteur de Dieu connut par révélation
malice de l'ennemi qui s'était efforcé de le faire toml
dans la tiédeur. Mais l'antique ennemi voyant qi
n'avait pas eu le dessus de cette manière, lui insp
une forte tentation de la chair ; en la ressenta
l'homme de Dieu se dépouilla de son habit et se frap
SAINT FRANÇOIS 155
avec une corde très mince, très serrée, en disant :
* Allons, frère Fane, garde-toi bien de remuer, voilà
comment il faut subir le fouet. » Mais comme la ten-
tation tardait à s'éloigner, saint François alla se pré-
cipiter tout nu dans une neige épaisse, puis prenant
de cette neige, il en fit sept blocs en forme de boule,
e* se les mettant sous les yeux, il parla à son corps :
* Vois, lui dit-il : celle-ci qui est plus grosse, c'est la
femme ; de ces quatre, deux sont tes fils et deux sont
tes filles, les deux qui restent sont ton domestique et
*a servante. » Hâte-toi de les revêtir toutes, car elles
Meurent de froid ; mais si ces soins multipliés t'im-
P°rtunent, ne sers que le Seigneur avec sollicitude. »
aussitôt le diable confus se retira et le saint revint à
84 cellule en glorifiant Dieu. — Il logeait depuis quel-
*IUe temps chez Léon, cardinal de Sainte-Croix, qui
levait invité. Une nuit les démons vinrent le battre
aycc la plus grande violence. Il appela alors son com-
pagnon et lui dit : « Les démons sont des hommes
^ affaires destinés par Notre-Seigneur pour punir nos
^*cès : or, je ne me rappelle pas avoir commis une
foule que je n'aie expiée avec la miséricorde de Dieu et
par la satisfaction ; mais peut-être que le majordome*
a permis que ses gens se ruent sur moi, parce que je
demeure à la cour des grands ; ce qui a pu fournir à
mes pauvres petits frères l'occasion de concevoir de
mauvais soupçons, quand ils me voient vivre dans les
* Ccuttaldwt. Sic appellabant Longobardi locorum, pra'dio-
rumac villarum prœfectos, rerum dominicarum actores, pro-
cura tores, administra tores, villicos. Ducange,v° Castaldus.
156 LA LÉGENDE DOREE
délices et l'abondance. » H se leva de grand matin et
s'en alla. — Il était en oraison, un jour qu'il entendit
sur le toit de la maison, des troupes de démons qui
couraient avec grand bruit : aussitôt il sortit et faisant
sur lui le signe de la croix, il dit : « De la part du Dieu
tout-puissant, je vous dis, démons, de faire sur mon
corps tout ce qui vous est permis : je suis disposé à
tout supporter, parce que n'ayant pas de plus grand
ennemi que mon corps, vous me vengerez de mon ad-
versaire, pendant qu'à ma place, vous exercerez ven-
geance contre lui. » Alors les démons confus s'éva-
nouirent. — Un frère, le compagnon de l'homme de
Dieu, vit, en extase, parmi les trônes du ciel, un de
ces trônes très remarquable et brillant d'une gloire ex-
traordinaire. Plein d'admiration il se demandait à qui
ce siège éclatant était réservé, et il entendit qu'on lui
disait : « Ce siège a appartenu à un des princes chassés
du ciel et maintenant il est préparé à l'humble Fran-
çois. » Après sa prière, il demanda à l'homme de Dieu :
« Que pensez-vous de vous-même, père? » «Je me
considère, répondit le saint, comme un très grand pé-
cheur. » Et aussitôt l'Esprit dit dans le cœur du frère :
« Sache que ce que tu as vu est véritable; parce que
l'humilité élèvera le plus humble de tous au trône qui
a élé perdu par l'orgueil. »
Dans une vision, le serviteur de Dieu aperçut au-
dessus de lui un séraphin crucifié qui imprima les
marques de sa crucifixion d'une manière si évidente
sur François que le saint paraissait avoir été lui-même
crucifié. Ses mains, ses pieds et son côté furent mar-
qués du caractère de la croix; mais il cacha ces stig-
\
SAINT FRANÇOIS 157
à tous les yeux avec grand soin. Quelques-uns
endant les virent de son vivant ; mais à sa mort, il
ri eut beaucoup qui les considérèrent. L'existence
Lie de ces stigmates fut confirmée par de nombreux
"acles, dont il suffira d'en rapporter deux qui eurent
l après son décès. Dans la Fouille, un homme ap-
é Roger, qui avait sous les yeux l'image de saint
niçois, se mit à penser ceci en lui-même : « Serait-il
iï qu'il eût été honoré d'un pareil miracle ; ou bien
ait-ce une pieuse illusion, ou même une fourberie
"entée par ses frères ? » Tandis qu'il roulait cela
nsson esprit, tout à coup il entendit un bruit sem-
ible à celui d'un javelot lancé par une baliste, et se
itilgrièvement blessé à la main gauche; mais comme
* y avait aucune déchirure à son gant, il l'ôta et
uva sur la paume de sa main une blessure pro-
de faite comme par une flèche. Il en résultait une
'eur si vive qu'il semblait devoir entièrement dé-
lir de douleur et de chaleur. Alors il se repentit
^moigiia croire à la réalité des stigmates de saint
Hçois ; deux jours après, ayant prié le saint par
stigmates, il fut aussitôt guéri. — Au royaume de
Mille, un homme dévot à saint François allait à
tiplies, et fut la victime innocente d'embûches dres-
's pour faire mourir un autre que lui ; il fut mortel-
ncnt blessé et laissé pour mort. Après quoi,- son
lel meurtrier lui enfonça une épée dans la gorge et
pouvant la retirer, il s'enfuit. On accourt, de
tes parts, on s'écrie et on le pleure comme un
nme mort. Or, à minuit, comme la cloche des frères
naît les matines, sa femme se mit à lui crier : « Mon
158 LA LÉGENDE DOREE
maître, lève-toi et va aux matines ; voici la cloche qui
t'appelle. » Aussitôt le blessé lève la main et semble
faire signe à quelqu'un d'extraire l'épée, quand, aux
yeux de tous, voici l'épée qui saute en l'air comme si
elle eût été lancée par un poignet très vigoureux : à
l'instant cet homme se leva parfaitement guéri en
disant : « Le bienheureux François est venu à moi, et
apposant ses stigmates sur mes blessures, il en a rem-
pli chacune d'elles d'une onction suave et les a gué-
ries miraculeusement par ce contact : comme il voulait
se retirer, je lui faisais signe d'ôter l'épée, parce que
je ne pouvais parler autrement. Il la saisit et la jeta
avec force et aussitôt il guérit entièrement ma gorge,
en passant doucement ses stigmates dessus. » — Saint
François et saint Dominique, ces deux lumières du
monde, se trouvaient à Rome en compagnie du car-
dinal d'Ostie qui fut dans la suite souverain pontife.
Cet évêque leur dit : « Pourquoi ne faisons-nous pas^
de vos frères des évêques et des prélats qui l'empor — -
teraient sur les autres par leur enseignement et leura--
exemples ? » Ce fut à- qui répondrait le premier. L'hi
milité de saint François lui donna la victoire en n
s'avançanl pas : saint Dominique remporta aussi
victoire en répondant le premier par obéissance. Saii
Dominique répondit donc : « Seigneur, s'ils veulent
reconnaître, mes frères ont été élevés à une positu
convenable ; et tant que cela sera en mon pouvoir,
ne souffrirai pas qu'ils obtiennent d'autre marque
dignité. » Après quoi saint François prit la parole ^
répondit : « Seigneur, mes frères ont été appelés r» a
neurs, afin qu'ils n'eussent pas la présomption de cl^=
SAINT FRANÇOIS 139
venir majeurs. » Saint François, qui avait la simplicité
d'une colombe, invitait toutes les créatures à l'amour
du Créateur; il prêchait les oiseaux qui l'écoutaient,
qui se laissaient toucher par lui et qui ne se retiraient
qu'après en avoir reçu la permission. Des hirondelles
babillaient tandis qu'il prêchait, elles se turent immé-
diatement après qu'il leur eut donné ordre de le faire.
A la Portioncule, une cigale qui restait sur un figuier,
Ms-à-vis de sa cellule, chantait souvent. L'homme de
Dieu étendit la main et l'appela en disant: « Ma sœur
■» cigale, viens à moi. » L'insecte obéissant monta
aussitôt sur la main de saint François qui lui dit :
(i Chante, ma sœur la cigale, et loue ton Seigneur. »
^"e se mit aussitôt à chanter et ne se retira qu'après
Qi'oir été congédiée. Il ne touchait ni aux lanternes,
1)1 aux lampes, ni aux chandelles, car il ne voulait pas
efl ternir l'éclat avec sa main. Il marchait sur les pierres
av^c révérence par considération pour celui qui s'ap-
PeHe Pierre. Il ôtait les vers de dessus le chemin de
r^*»*te qu'ils ne fussent écrasés sous les pieds des
P^^^ants. Afin que les abeilles ne mourussent pas au
*"*eu du froid de l'hiver, il leur faisait donner du
**^l et ce qu'il y a de meilleur en vin. Tous les ani-
^Ux il les appelait ses frères. Rempli d'une joie mer-
» ^Ueuse et ineffable dans son amour pour le Créateur,
^ Contemplait le soleil, la lune et les étoiles et les in-
*^it à aimer le Créateur. H empêchait qu'on ne lui
*• Une grande couronne en disant : « Je veux que mes
r^ï*es simples aient part en mon chef. » — Un homme
*^rt mondain, ayant rencontré le serviteur de Dieu
nçois qui prêchait à Saint-Séverin, vit, par une
160 LA LÉGENDE DOREE
révélation divine, deux épées très brillantes placées en
travers sur le saint en forme de croix; Tune allait de
la tête aux pieds et la seconde s'étendait d'une main
à l'autre en passant transversalement par sa poitrine.
Or, il n'avait jamais vu François, mais il le reconnut
à celte marque : alors il fut touché, entra dans l'ordre
des frères Mineurs où il mourut heureusement. — Les
larmes qu'il versait constamment lui firent contracter
une maladie aux veux ; on lui conseilla alors de cesser
de pleurer ; mais il répondit : « Ce n'est pas par amour
pour cette lumière qui nous est commune avec les
mouches qu'il faut renoncer à voir la lumière éter-
nelle. » — Ses frères le pressaient de se laisser faire une
opération à cause de son mal d'yeux, et le chirurgien
avait en main un instrument de fer rougi au feu ; alors
l'homme de Dieu dit : « Mon frère, le feu, sois doux
et courtois pour moi. Je prie le Seigneur qui t'a créé
de tempérer pour moi ta chaleur. » Et en disant cela
il fit le signe de la croix sur l'instrument qui fut en-
foncé dans la chair vive depuis l'oreille jusqu'au
sourcil, sans qu'il en ressentît aucune douleur; il le
témoigna lui-même. — Le serviteur de Dieu était atta-
qué (Tu ne très grave maladie à l'ermitage de Saint-
rrhain. Sentant lui-même que la nature était en dé-
faillance, il demanda à boire du vin, mais il n'v en
avait point : on lui apporta de l'eau qu'il bénit en fai-
sant le signe de la croix ; et à l'instant elle fut changée
en un vin excellent. La pureté du saint homme lui fit
obtenir ce que la pauvreté d'un lieu désert n'avait pu
lui procurer: il n'en eut pas plutôt goûté qu'il entra
de suite en convalescence. Il préférait les mépris aux
SAIN'T FRANÇOIS 161
louantes : et lorsque les peuples exaltaient les mérites
de sa sainteté, il commandait à quelque frère de lui
lancer aux oreilles des paroles de nature à l'avilir.
Et quand le frère, bien malgré lui, rappelait rustique,
mercenaire, maladroit et inutile, saint François tout
égayé lui disait : « Que le Seigneur vous bénisse,
parce que vous dites les choses les plus vraies : elles
sont telles que je dois en entendre. » Le serviteur de
Dieu ne voulut pas tant être supérieur qu'inférieur, ni
knt commander qu'obéir. Aussi il se démit du géné-
rât et demanda un gardien à la volonté duquel il
Serait soumis en tout. Il promit et pratiqua toujours
' °béissance à l'égard du frère avec lequel il avait cou-
*ume d'aller.
Un frère ayant commis un acte de désobéissance,
etl témoignait du repentir; cependant l'homme de
U,^M, pour inspirer de la crainte aux autres, fit jeter
e c^puce de ce frère dans le feu. Après que le capuce
u^ resté quelque temps en plein foyer, il ordonna
e l'ôter et de le rendre au frère. On (Me donc le ca-
Pi*Oc du milieu des flammes, sans qu'il y eiH la moin-
^r^ trace de brûlure. — Un jour qu'il se promenait
****»*« les marais de Venise, il trouva une énorme inul-
^•\ide d'oiseaux qui chantaient, et il dit à son compa-
gnon : « Mes frères les oiseaux louent leur Créateur,
&\\ons au milieu d'eux chanter les heures canoniales. »
Quand il pénétra dans cette \#lée, les oiseaux ne fu-
rent pas effrayés, mais le saint et son compagnon ne
pouvant s'entendre l'un l'autre à cause du gazouille-
ment excessif de ces animaux, François dit : « Mes
frères les oiseaux, cessez de chanter jusqu'à ce que
m. 11
462 LA LÉGENDE DOREE
nous ayons terminé notre office de Laudes. » Les oi-
seaux se turent aussitôt, et quand les Laudes furent
achevées, il leur donna la permission de chanter et à
l'instant ils continuèrent leur ramage comme à l'ordi-
naire. — Il avait été invité par un chevalier auquel
il dit : « Frère hôte, suivez mes avis, et confessez vos
péchés, car bientôt vous mangerez ailleurs. » Le che-
valier consentit ; il régla ses affaires domestiques, et
reçut une pénitence salutaire. Or, comme ils entraient
pour se mettre à table, l'hôte mourut subitement. —
Il avait rencontré une multitude d'oiseaux et il les
avait salués comme des créatures douées de raison.
« Mes frères les oiseaux, leur dit-il, vous devez beau-
coup de louanges à votre Créateur qui vous axevêtus
de plumes; il vous a donné des ailes pour voler, il
vous a départi les régions de l'air et il vous gouverne -
sans aucune sollicitude de votre part. » Les oiseaux^
se mirent alors à allonger le cou, à battre de l'aile,
ouvrir le bec et à regarder le saint attentivement. El
passant au milieu d'eux, il les touchait avec sa roi
et cependant aucun ne changea de place jusqu'à
que leur en ayant donné la permission, ils s'envolèrerra
tous à la fois. — Au château d'Alviane, pendant ur —
prédication, on ne pouvait l'entendre à cause du
zouillement des hirondelles dont le nid était proch -
Et il leur dit : « Mes sœurs les hirondelles, c'est
moi de parler maintenant ; vous avez assez dit ;
dez le silence, jusqu'à ce que la parole du Seigne
soit achevée. » Aussitôt elles lui obéirent et se turc
Un jour que l'homme de Dieu voyageait dans
Fouille, il trouva sur le chemin une grande boui
SA1XT FRANÇOIS !ri4
toute grosse d'argent. Ea la vojant. son coflti^^.-c.
voulut la prendre, pour en faire larges**- *ojl p*."-T** :
mais le saint s'y opposa fonneilemen:. • Il &V< :-*»
permis, dit-il, mon fils, de prendre le bi^c -i* ~*r^.. •
Mais comme le frère insistait fortement. Fr*:*.--.
après une courte oraison, lui commanda •>? rtn^^^r
la bourse qui au lieu d'argent ne ren:em_*>. :-. .s
qu'une couleuvre. A cette vue le frrrr eut p^ur. rr-tis
comme il voulait obéir et exécuter i "ordre q:A Y. *'• *-•.
reçu, il prit la bourse avec les maif*s. e: A er* <.:*!: -a
çrand serpent. Alors le saint dît : ■ L'armer.:. :• -r
les serviteurs de Dieu, n'est rien autre :ir>5*r -z ir :.*-
ble et serpent venimeux. ■* — Un frère. f».»ne:n-r. :>:.>.
se mit dans l'esprit que s'il avait sur lu: ; .e. ;;e :<:-
pier avec l'écriture du saint, la tentation ce>*e"-s!" *-~-
sitôt. Mais comme il n'osait pas lui m-jn;:*--:rr - n
désir, il arriva que l'homme «le Dieu !"ap>-!a : Ap-
portez-moi, lui dit-il, mon fils, du [«pier r\ ïr ."-'.-
cre, car je veux écrire quelque ch«.»^e a la l--^ij- i-
Dieu. » Et après avoir écrit, il dit : - Prenrz ce {.«:• .er
et çardez-le soigneusement jusqu'au j«..ur .]-
mort. » Et aussitôt toute tentation s"ei*»i::rii •>
— Ce même frère, lorsque le saint était mui-:. +-.
mit à penser : « Voilà que le Père est prr* -le ::.-.-urir.
et ce serait pour moi STande consolation. >i. aj..r--* >a
mort, j'avais la tunique de mon Père. Peu a[»r» ■*.
saint François l'appelle et lui dit : ■ Je \ou< donne celte
tunique et après ma mort, elle vuu^ appartiendra
de plein droit. » — Il avait re«;u l'hospitalité a Alexan-
drie, en Lombard ie, chez un honnête homme, qui le
pria, pour observer Févançile. de mauirer de luul ce
• •
-*i .
164 LA LÉGENDE DOREE
qu'on servirait. Le saint ayant consenti au pieux désir
de son hôte, celui-ci courut ,lui préparer un chapon
de sept ans pour le repas. Pendant qu'ils étaient à ta-
ble, un infidèle demanda l'aumône pour l'amour de
Dieu. Aussitôt le saint homme, entendant bénir le nom
de Dieu, fit passer au mendiant un morceau de cha-
pon. Le malheureux infidèle conserve ce qui vient de
lui être donné, et le lendemain, tandis que le saint
prêchait, il le montre en disant : « Voici, quelle sorte
de viande mange ce frère que vous honorez comme
un saint : c'est ce qu'il m'a donné hier soir. » Mais
le morceau de chapon parut à tout le monde être du
poisson. Alors l'infidèle, traité d'insensé par toute
l'assemblée, ayant appris ce qu'il en était, resta con-
fus et demanda pardon. Le morceau reparut être d
la chair quand le prévaricateur fut rentré en Iuufi
même *. — Une fois que le saint était à table et qu'~
y avait conférence sur la pauvreté de la Bienheureux^
Vierge et de son Fils, aussitôt l'homme de Dieu quit
la table en poussant des sanglots de douleur et co
vert de larmes il mange sur la terre nue le morce
de pain qui lui reste. — Il voulait qu'on témoignai
une grande révérence pour les mains des prêtres à cf u
a été confié le pouvoir de fair<» le sacrement du corps
deN.-S. Aussi disait-il souvent : « Si je rencontrais un
saint venant du ciel et un pauvre prêtre, j'irais au plus
tôt embrasser les mains du prêtre, et je dirais au saint :
« Attendez-moi, saint Laurent, parce que les mains
« que voici touchent le verbe de vie, et elles possèdent
« quelque chose de surhumain. »
* Saint Autoiiin, til. XXIV, ch. u, g 2. — Wading.
SAINT FRANÇOIS 163
Sa vie fui illustrée par de nombreux miracles. En
effet, des pains qu'on lui présenta à bénir guérirent
beaucoup de malades: il changea de l'eau en \in. et
un malade qui en goûta récupéra aussitôt la santé :
il fit encore beaucoup d'autres miracles, tjuand il
approcha de sa fin. bien que réduit par une longue
maladie, il se fit mettre sur la terre nue et appela
auprès de lui tous les frères qui se trouvaient dans la
maison. Imposant alors les mains sur eux tous, il
les bénit, et, comme à la Cène du Seisrneur. il donna
à chacun une petite bouchée de pain. Il invitait, sui-
vant la coutume, toutes les créatures à louer Dieu :
la mort elle-même, qui est si terrible pour tous et si
odieuse, il l'invitait aussi : il l'accueillit avec joie, et
la priait de venir en son hôtellerie, en disant :
« Qu'elle soit la bienvenue, ma soeur la mort. »> Ouand
fut arrivée sa dernière heure, il s'endormit dans le
Seiçneur. Un frère vit son âme, sous la forme d'une
étoile semblable à la lune en grandeur et brillante
comme le soleil. Le supérieur des frères dans la terre
de Labour, appelé Augustin, qui était à l'extrémité.
*l qui avait déjà perdu depuis longtemps l'usaire de
la parole, s'écria subitement : « Attendez-moi. père,
attendez; je vais avec vous. » Comme les frères lui
demandaient ce qu'il voulait dire, il répondit : « Ne
vovez-vous pas notre père François qui va au ciel? »
Et, au même instant, il s'endormit en paix et suivit
le père. — Une dame qui avait été fort dévouée à
saint François vint à mourir. Les clercs et les prêtres
étaient autour de sa bière pour ses funérailles, quand
tout à coup cette femme se lève sur le lit funèbre, et
m. Il'
166 LA LÉGENDE DOREE
appelant un des prêtres qui étaient là, elle lui dit :
a Mon frère, je veux me confesser. J'étais morte et
j'étais destinée à rester dans une dure prison, parce
que je n'avais pas encore confessé un péché que je
vous découvrirai ; mais saint François ayant prié pour
moi, il m'a été accordé de revenir à mon corps, afin
qu'après avoir déclaré ce péché, je pusse en obtenir
le pardon. Et je ne vous l'aurai pas plus tôt dit, que
sous vos yeux je reposerai en paix. » Elle se confessa
donc, reçut l'absolution ; après quoi, elle s'endormit
dans le Seigneur. — Les frères de Vicéra demandè-
rent à un homme de leur prêter son chariot ; il répon-
dit, tout indigné : « J'aimerais mieux écorcher deux
d'entre vous et saint François en même temps, que
de vous prêter mon chariot. » Mais, rentré en lui-
même, il se reprocha sa conduite et se repentit de
son blasphème, par la peur de la colère de Dieu. Peu
après, son fils devint malade et fut réduit à l'extré-
mité. Quand il vit son fils mort, il se roulait par terre,
pleurait, et évoquait saint François, en disant :
« C'est moi qui ai péché, c'est moi que vous auriez
dû frapper. Rendez, ô saint, à celui qui vous supplie
dévotement, ce que vous avez ravi à celui qui a blas-
phémé indignement. » Bientôt, son fils ressuscita, et
fit cesser ses pleurs, en disant : « Quand je fus mort,
saint François m'a mené par un chemin long et
obscur, jusqu'à ce qu'il m'eut placé dans un verger
des plus beaux, et ensuite il m'a dit : « Retourne vers
« ton père; je ne veux pas te retenir davantage. » —
Un pauvre devait une certaine somme d'argent à un
riche, qu'il pria, pour l'amour de saint François, de
SAINT FRANÇOIS 167
proroger son terme. Ce riche lui répondit avec orgueil :
w Je t'enfermerai dans un endroit où ni saint François,
ni personne ne pourra t'aider. » Et aussitôt il fit
enfermer cet homme dans une prison obscure, après
l'avoir enchaîné. Peu après, saint François vint, brisa
la prison, rompit les chaînes de cet homme et le
ramena sain et sauf à la maison. — Un soldat, qui
se moquait des œuvres de saint François et de ses
miracles, jouait un jour aux dés, et, rempli de folie
et d'incrédulité, il dit aux assistants : « Si François
e$t saint, qu'il vienne un coup de dix-huit. » Et aus-
s'*ôt les trois dés apportèrent le nombre six, et jus-
91* 'à neuf fois de suite; à chaque coup, il amena sur
tes trois dés le nombre six. Mais ce soldat, ajoutant
toile sur folie, dit encore : « S'il est vrai que ce Fran-
cs Soit saint, que mon corps aujourd'hui tombe
P^cé d'un coup d'épéc ; mais, s'il n'est pas saint, que
Je *ï**en retire sain«et sauf. » Quand la partie fut finie,
** que sa prière aggravât son iniquité, il insulta
** neveu qui, saisissant une épée, la plongea dans
entrailles de son oncle et le tua incontinent*. —
** homme avait une jambe perdue, au point qu'il ne
Jj°**vait faire aucun mouvement. Il invoqua saint
. ^**çois, en disant : « Saint François, venez à mon
_c*^ ; souvenez-vous de mon dévouement et des ser-
^^s que je vous ai rendus, car je vous ai porté sur
^^> âne ; j'ai baisé vos saints pieds et vos mains, et
**^ï que je meurs dans les tourments les plus
**^ux. » Aussitôt le saint lui apparut avec un petit
Saint Bonavenlure.
168 LA LÉGENDE DORÉE
bâton qui avait la forme d'un thau ; il toucha l'en-
droit malade, et un abcès creva ; alors, il fut guéri,
mais la marque du thau resta toujours en cet endroit.
C'était avec ce caractère que saint François avait cou-
tume de signer ses lettres. — A Castro-Pomérélo,
dans les montagnes de la Pouille, une jeune fille
unique vint à mourir. Sa mère, qui avait de la dévo-
tion à saint François, était abîmée dans une tristesse
profonde. Or, le saint lui apparut : o Ne pleurez pas,
lui dit-il, car la lumière de votre lampe, que vous
pleurez comme éteinte, vous sera rendue à mon inter-
cession. » La mère reprit donc confiance et ne laissa
pas emporter le cadavre de sa fille, mais elle invoqua
le nom de saint François, et prenant sa fille toute
morte, elle la leva rendue à la vie. — Dans la ville
de Rome, un petit enfant, tombé d'une fenêtre d'un
palais, avait été tué sur le coup. On invoque saint
François, et l'enfant est aussitôt rendu à la vie.
Dans la ville de Sezza, une maison en s'écroulan
écrasa un jeune homme, et déjà son cadavre étai
posé sur un lit pour être enseveli. La mère invoqu
saint François, avec toute la dévotion dont elle poi
vait être capable, quand, vers minuit, l'enfant bàill
puis il se leva guéri et il s'épancha en paroles
louanges. — Frère Jacques de Riéti avait passé
fleuve dans une nacelle avec des frères, et déjà s
compagnons étaient descendus sur la rive ; il se d.
posait lui-même à sortir du bateau, quand, la barcj
venant à chavirer, il tomba au fond du fleuve. L
frères se mirent à invoquer saint François pour
délivrance du noyé qui, lui-même, implorait, s
SAINTE PÉLAGIE 169
son pouvoir et de tout cœur, le secours du bienheu-
reux. Alors ce noyé , marchant au fond de l'eau
comme sur la terre ferme, prit la nacelle submergée
d vint avec elle au rivage. Ses vêtements ne furent
même pas mouillés, et pas une goutte d'eau n'attei-
gnit sa tunique.
SAINTE PELAGIE*
Pélagie, la première des femmes de la ville d'An-
fioche, regorgeait de biens et de richesses. Douée d'une
beauté extraordinaire, fière et vaine dans sa manière
"être, elle salissait son esprit et son corps dans l'im-
P**dicité. Quand il lui arrivait de passer par la ville,
° était avec une ostentation telle qu'on ne voyait sur
^lle qu'or, argent et pierres précieuses ; partout où
^lle allait elle embaumait l'air de l'odeur de toutes
sortes de parfums. Elle était précédée et suivie d'une
fovile immense de jeunes filles et de jeunes garçons
aussi revêtus d'habits somptueux. Un saint père appelé
^fonnUSj évéque d'Héliopolis, aujourd'hui Damiette,
en Ja voyant, se mit à verser des larmes très amères
e °^ qu'elle avait plus de souci de plaire au inonde
^u *' n'en avait lui-même de plaire à Dieu. Se proster-
,ant alors sur le pavé, il frappait la terre avec son
j. ?a^e et l'arrosait de ses larmes, en disant : « Grand
**'~ ! pardonnez-moi, misérable pécheur que je suis,
'irce des Vies des Pères.
170 LA LÉGENDE DOREE
parce que celte femme de mauvaises mœurs a mis plus
de temps à parer son corps pour un seul jour que je
n'en ai mis dans toute ma vie pour me sauver. O Sei-
gneur, que les ornements d'une pécheresse ne soient
pas pour moi un sujet de confusion quand je paraîtrai
en présence de votre redoutable majesté. Elle est ornée
avec les soins les plus exquis pour la terre, et moi qui
me suis proposé de vous servir comme mou immortel
Seigneur, j'ai été assez négligent pour ne pas accom-
plir ma promesse. » Puis il dit à ceux qui se trouvaient
là avec lui : « En vérité je vous dis que Dieu la pro-
duira contre nous au jour du jugement, parce qu'elle
se farde avec soin pour plaire à des amants sur la terre,
tandis que nous négligeons de plaire au céleste
époux. » Pendant qu'il disait ces choses et d'autres à
peu près semblables, tout à coup il s'endormit, et il
vit en songe une colombe noire et puante à l'excès
voltiger autour de lui pendant qu'il disait la messe.
Quand il eut dit aux catéchumènes de se retirer, la
colombe disparut et revint après la messe. Alors l'évè-
que la plongea dans un vase rempli d'eau et elle en
sortit nette et blanche : elle s'envola ensuite si haut,
qu'il devint impossible de la voir. Enfin Tévèque s'é-
veilla. Or, une fois qu'il prêchait à l'église, Pélagie
riait présente. Elle fut si touchée de ses paroles qu'elle
lui écrivit une lettre en ces termes : « Au saint évèque,
disciple de J.-C, Pélagie, disciple du diable. Si vous
voulez donner une preuve que vous êtes bien le dis-
ciple de J.-C. qui, d'après ce que j'ai entendu, est des-
cendu du ciel pour les pécheurs, daignez me recevoir
toute pécheresse que je suis, mais repentante. » L'évè-
SAINTE PÉLAGIE 171
que lui répondit : « Je vous prie de ne pas mettre mon
humilité à l'épreuve, parce que je suis un homme pé-
cheur. Si vous désirez être sauvée, vous ne pourrez
pas me voir en particulier, mais vous me verrez avec
les autres évêques. » Lorsqu'elle fut arrivée auprès de
Connus placé avec ses collègues, elle se jeta à ses
pieds qu'elle tenait de ses mains, et elle dit en versant
des larmes très amères : « Je suis Pélagie, une mer
«'iniquités, agitée par des flots de péchés. Je suis un
a*>îme de perdition, je suis le gouffre et le piège des
***ies ; combien se sont laissé duper par moi ! mais j'ai
nrl^întenant tous ces crimes en horreur. » Alors l'évê-
*l**e l'interrogea : « Quel nom avez-vous, lui dit-il ? »
Elle répondit : « Dès ma naissance, je m'appelle Péla-
S*1^, mais à cause du luxe de mes vêtements, on m 'ap-
pelle Marguerite. » L'évêque, l'accueillant donc avec
"On té, lui enjoignit une pénitence salutaire; il l'ins-
^1*^iisit avec soin de la crainte de Dieu, et la régénéra
T>ai* le saint baptême. Or, le diable était là qui criait :
u ^y\\ quelle violence j'endure de ce vieux décrépit ! 0
v,«lcnce! ô vieillesse méchante! Maudit soit le jour
°^i tu es né pour être mon ennemi, et dans lequel tu
"^'as ravi ma plus chère espérance ! » Une nuit encore,
P^*idant que Pélagie dormait, le diable vint la réveil-
la** et lui dire : « Dame Marguerite, quel mal t'ai-je
Jamais fait? Ne t'ai-je pas ornée de toutes sortes de
richesses et de gloire? Je t'en prie, dis-moi, en quoi
Jfct'ai conlristée, à l'instant je réparerai le tort que je
t'ai fait. Seulement, je t'en conjure, ne m'abandonne
pas, afin que je ne devienne pas le sujet du mépris des
chrétiens. » Mais Pélagie se signa et souffla sur le
172 LA LÉGENDE DOREE
diable qui disparut aussitôt. Le troisième jour après
son baptême, elle disposa tout ce qui lui appartenait
et le donna aux pauvres. Peu de jours après, à l'insu
de tout le monde, Pélagie s'enfuit pendant la nuit et
vint au mont des Oliviers où, prenant l'habit d'ermite,
elle habita une petite cellule dans laquelle elle servit
Dieu en pratiquant une rigoureuse abstinence. Elle
jouissait d'une réputation extraordinaire, et on l'ap-
pelait frère Pelage. Dans la suite, un diacre de l'évê-
que dont nous avons parlé vint à Jérusalem pour
visiter les lieux saints. Or, l'évêque lui avait dit qu'a-
près avoir accompli ses dévotions, il s'informât d'un
moine nommé Pelage et qu'il l'allât voir, parce que
c'était un vrai serviteur de Dieu. Il le fit, mais bien
que Pélagie le reconnût aussitôt, il ne la reconnut ce-
pendant point à cause de sa maigreur extrême. Péla-
gie lui dit : « Avez-vous un évêque? » « Oui, seigneur,
répondit-il. » « Qu'il prie pour moi le Seigneur, re-
prit Pélagie, car c'est un véritable apôtre de J.-C. »
Le diacre s'en alla et revint à la cellule de Pelage trois
jours après. Mais comme après avoir frappé à la porte
personne ne lui avait ouvert, il enfonça la fenêtre, et
il vit que Pelage était mort. Il courut annoncer cela
à l'évêque qui vint avec le clergé et les moines pour
rendre les derniers devoirs à un si saint homme. Mais
quand on eut sorti le cadavre de la cellule, on s'aper-
çut que c'était une femme. Tous furent remplis d'ad-
miration, et rendirent grâces à Dieu ; ensuite ils en-
sevelirent le saint corps avec honneur. Or, elle trépassa
le 8e jour d'octobre, vers Tan du Seigneur 290.
SAINTE MARGUERITE 173
SAINTE MARGUERITE
Marguerite, nommée Pelage, vierge très belle, riche
et noble, fut l'objet des meilleurs soins et du plus
grsand intérêt de la part de ses parents qui s'appli-
quèrent à lui inculquer d'excellentes mœurs. Elle avait
t^nt d'estime pour la pudeur, qu'elle ne se laissait
regarder par personne. Cependant un jeune homme
^e famille noble la recherche en mariage, et du con-
sentement des parents, on fait tous les préparatifs des
**Oces avec la plus grande pompe et la plus grande
f°*nptuosité. Le jour étant arrivé les jeunes gens, les
J^iones personnes,et toute la noblesse réunis,célébraient
ayec joie la solennité des noces devant le lit déjà pré-
paré quand, par l'inspiration de Dieu, la jeune vierge,
°°i*sidérant que la perte de la virginité était achetée
ayec de si coupables réjouissances, se prosterna par
*e**re et pesa dans son cœur les embarras du mariage
^v©c une telle exactitude qu'elle parvint à mépriser
toutes les jouissances de cette vie comme si elles fus-
ant des ordures. En conséquence elle s'abstint cette
nU\t-là même d'avoir des relations avec son mari, et
k minuit, après s'être recommandée à Dieu, elle se
coupa les cheveux, et s'enfuit en cachette déguisée en
homme. Arrivée à un monastère éloigné, et s'appelant
frère Pelage, elle fut reçue par l'abbé et formée avec
soin. Frère Pelage se comporta si saintement et si dé-
votement qu'à la mort du proviseur d'une commu-
nauté de religieuses, de l'avis des anciens, et par l'or-
174 LA LÉGENDE DORÉE
dre de l'abbé, il fut mis, malgré lui, à la tête du cou-
vent de vierges. Or, tandis qu'il servait avec fidélité
et exactitude à ces saintes filles ce qui leur était néces-
saire pour la nourriture du corps comme pour celle de
l'âme, le diable jaloux s'étudia à apporter des obsta-
cles au bien qu'elle faisait heureusement, en suscitant
un crime. Il poussa donc à un adultère une vierge qui
restait à la porte, et quand les suites de son crime de-
venues patentes ne pouvaient plus se cacher, toutes les
vierges et les moines furent consternés de honte et de
douleur; sans jugement comme sans interrogatoire, Pe-
lage fut condamné parce qu'il était en rapports fréquents
avec les religieuses dont il était chargé. On le chasse
hors du cloître, et on le renferme dans le creux d'un ro-
cher ; on charge le plus sévère des moines de lui porter
du pain d'orge et de l'eau en très petite quantité. Après
quoi les moines se retirèrent et laissèrent Pelage seul.
Celui-ci supporta tout en patience et ne se laissa trou-
bler de rien, mais en rendant à Dieu de continuelles
actions de grâces, il prenait de la force et se remettait
constamment sous les yeux les exemples des saints.
Enfin quand il connut que sa mort approchait, il écri-
vit en ces termes à l'abbé et aux moines : « Issue d'un
sang noble, j'ai été appelée Marguerite dans le inonde,
et pour traverser la mer des tentations, je me suis
donné le nom de Pelage. Je suis vierge, et j'ai prouvé
par mes actions que je n'ai pas menti avec mauvaise
intention. Un crime m'a fait pratiquer la vertu ; j'ai
fait pénitence bien que je sois sans reproche ; une
chose nie reste à demander; c'est que les hommes qui
ignoraient que je suis une femme laissent aux sœurs
SAINTE THAÏS, PECHERESSE 175
le soin dé m'ensevelir, alors la vue de mon corps
livré à la mort sera la justification de ma vie, puisque
les femmes reconnaîtront pour vierge celle que des
calomniateurs ont jugée être une adultère. » Quand
les moines et les religieuses curent ouï la lecture de
cette lettre, tous coururent à la caverne. Les femmes
reconnurent que Pelage était une femme et on s'assura
qu'elle avait conservé sa virginité. Tous firent péni-
tence et elle fut enterrée avec honneur dans le monas-
tère des vierges.
SAINTE THAÏS, PÉCHERESSE
Thaïs, pécheresse, selon qu'il est rapporté dans les
Vies des Pères *, était d'une si grande beauté que plu-
sieurs ayant vendu pour elle tout ce qu'ils possédaient,
se virent réduits à la dernière pauvreté; ses amants,
jaloux les uns des autres, se livraient à des querelles
si fréquentes que la porte de cette fille était très sou-
vent arrosée de sang. Informé de cela, l'abbé Paplmuce
prit un habit séculier et une pièce de monnaie, et étant
allé trouver Thaïs en une ville d'Egypte où elle restait,
il lui donna cet argent pour prix du péché qu'il fei-
gnait avoir dessein de commettre. Thaïs reçut l'argent
et lui dit : « Entrons dans une chambre. » Quand il
y fut entré, elle l'invita à monter sur le lit qui était
couvert de riches étoffes, et Paplmuce lui dit : « S'il
* Liv.
176 LA LKGKNDE DORÉE
y a quelque chambre plus reculée, allons-y. » Elle le
conduisit dans plusieurs autres pièces, mais l'abbé ré-
pétait toujours qu'il craignait d'être vu. Alors Thaïs lu
dit: « Il y a une chambre où personne n'entre; mai
si vous craignez Dieu, il n'y a point de lieu quiso
caché à sa divinité. » Quand le vieillard eut entend
cela, il lui dit : « Vous savez donc qu'il y a un Dieu^
Et comme elle lui eut répondu qu'elle savait qu'il y-
un Dieu, et un royaume à venir, et même des tou
ments réservés aux pécheurs, il lui dit: « Sivousco
naissez ces choses, pourquoi, en causant la perte
tant d'âmes, vous êtes-vous mise en état d'être c«
damnée avec justice, lorsque vous aurez à rend
compte devant Dieu non seulement de vos crime
mais aussi des crimes des autres? » En entendant c*
mots, Thaïs se jeta aux pieds de l'abbé Paphnuce «
lui fit cette prière en versant des larmes : « Je saf 2
père, qu'il y a une pénitence, et j'ai confiance d'obten -
pardon par vos prières : je ne vous demande quetroi
heures de délai, et après cela j'irai où il vous plair"
exécuter tout ce que vous me commanderez. » L'abta
lui désigna alors un endroit où elle devait se rendre
puis elle rassembla tout ce qu'elle avait gagné par se
péchés, et après l'avoir fait porter au milieu de 1
ville, elle y mit le feu en présence de tout le peuple
en criant : « Venez tous, vous qui avez péché avec ino
venez voir comme je vais briller ce que vous m'ave
donné. » Or, il y en avait pour une valeur dequaranf
livres d'or*. Quand elle eut tout brûlé, elle se rend
• Le texlc de J. de Voraçinc porte 400 livres, mais les V
SAINTE THAÏS, PECHERESSE 177
à l'endroit que lui avait désigné l'abbé Paphnuce.
Celui-ci trouva un monastère de vierçes où il l'enferma
dans une petite cellule dont il scella la porte avec du
plomb. Il n'y laissa qu'une petite fenêtre par où on
loi devait passer un peu de nourriture, et il commanda
•tix autres religieuses que tous les jours on lui portât
on peu de pain et un tout petit peu d'eau. Le vieillard
allait se retirer, quand Thaïs lui dit : « Où voulez-
vous, père, que je répande Feau que la nature rejette? »
* Dans votre cellule, répondit-il, comme vous le mé-
ritez. » Comme elle demandait encore comment elle
devait adorer Dieu, il répondit : « Vous n'êtes pas
digne de prononcer le nom de Dieu, ni d'avoir sur les
lèvres le nom de la Trinité, pas plus que d'élever vos
mains au ciel, puisque vos lèvres sont pleines d'ini-
quilé, que vos mains sont souillées d'ordures ; mais
contentez-vous, étant assise, de regarder du côté de
l'Orient et de répéter souvent ces paroles : « Vous qui
m'avez formée, ayez pitié de moi. » Thaïs ayant passé
trois années recluse de cette manière, Paphnuce eut
^TOpassion d'elle, et alla trouver l'abbé Antoine pour
savoir si Dieu lui avait remis ses péchés. Quand il eut
e*posé l'affaire à saint Antoine, celui-ci convoqua ses
8c*ples et leur commanda de passer la nuit suivante
ar*s les veilles et la prière, chacun de son coté, avec
espoir que Dieu révélerait h quelqu'un d'eux le motif
P°Uï» lequel l'abbé Paphnuce était venu. Comme ils
Pr,^ient sans relâche, l'abbé Paul, le principal disciple
'Piste qui aura mis quadragintantm pour ffitattray en a ru m.
m. 12
f*ères n'en marquent que 40. Ces! sans doute une faute de
é
178 LA LEGENDE DOREE
d'Antoine, vit tout à coup dans le ciel un lit recouvert
d'étoffes précieuses que gardaient trois vierges dont
le visage était resplendissant de clarté. Ces trois vierges
étaient la crainte de la peine future qui avait retira
Thaïs du vice, la honte des fautes commises qui lui
avait valu le pardon, et Pamour de la justice qui Pavai!
portée aux choses du ciel. Et comme Paul disait qu'une
si grande grâce était pour Antoine, une voix divine
lui répondit: « Ce n'est point pour ton père Antoine,
mais pour la pécheresse Thaïs. » Paul ayant rapport»
le matin cette vision et Pabbé Paphnuce ayant conn
par là quelle était la volonté de Dieu, celui-ci seretica
avec joie. Etant arrivé au monastère, il brisa le sce^
de la porte de la cellule. Mais Thaïs priait qu'on
laissât encore recluse. Alors Pabbé lui dit : « Sorte
car Dieu vous a remis vos péchés. » Et elle répondS
« Je prends Dieu à témoin que, depuis mon entrée m.
j'ai fait de tous mes péchés comme un monceau c^g
j'ai mis devant mes yeux ; et de même que le sou~S
de ma respiration ne m'a point quittée, de même aL-«
la vue de mes péchés n'a point quitté mes yeux, nna
je pleurais constamment en les considérant. » L'a£>
Paphnuce lui dit : « Ce n'est pas en considération +
votre pénitence que Dieu vous a remis vos pécht5
mais parce que vous avez toujours eu la crainte da«
l'esprit. » Et quand il Peut retirée de là, elle véc^
encore quinze ans et reposa en paix.
L'abbé Ephrem voulut aussi convertir de la mên*
manière une airtre pécheresse. En effet, cette femm
ayant excité avec impudence saint Ephrem à pécher^
celui-ci lui dit : « Suis-moi. » Elle le suivit et quan*
SAINT DENYS 179
elle: fut arrivée à un endroit où il y avait une multi-
tude d'hommes, il lui dit: « Mets-toi là, afin que j'aie
commerce avec toi. » « Et comment puis-je faire cela,
reprit-elle, en présence de tant de monde? » Ephrem
lui dit alors : « Si tu rougis des hommes, ne dois-tu
pas rougir davantage de ton Créateur qui révèle ce qui
se passe dans les ténèbres les plus épaisses? » Et elle
se retira pleine de confusion.
SAINT DENYS *
L>eoys veut dire qui fuit avec force. Il peut venir de dyo,
eux> et nisus, élévation, élevé en deux choses, savoir quant
" eorps et quant à l'âme. Ou bien il vient de Dyana, Vénus,
esse de la beauté, et de syos, Dieu, beau devant Dieu. Selon
utres il viendrait de Dyonisia, qui est, d'après Isidore, une
*L rre précieuse de couleur noire servant contre l'ivresse. En
* saint Denys s'est empressé de fuir le monde avec une
*a*te abnégation ; il a été élevé à la contemplation des cho-
. 8piritueIIes, beau aux yeux de Dieu par l'éclat de ses ver-
* * ^ort contre l'ivresse du vice à l'égard des pécheurs. Avant
tf ^°riversion il eut plusieurs prénoms. On l'appela l'Aréopa-
d ^» du lieu de sa demeure ; Théosophe, qui veut dire instruit
p ^"^ les sciences divines. Jusqu'à ce jour les sages de la Grèce
p^ *^l*«llent pterugion tou ouranou, qui veut dire aile du ciel,
Sr^» ** avoir pris son vol vers le ciel sur l'aile de l'intelligence
Iç^ ^*tuelle. On l'appela encore Macarius,qui signifie heureux;
j^ *C|ue du nom de sa patrie. L'Ionique, dit Papios, est un dia-
*-^ grec, ou bien encore c'est un genre de colonnes. Ionique,
^ Sur saint Denys, consulter l'abbé Darboy dans son intro-
» ^lion aux œuvres de ce saint; — Honorius d'Autun, Specu-
*** ecclesiœ, etc.
180 LA LEGENDE DORÉE
d'après le même auteur, est une mesure d'un 'pied qui con-
tient deux brèves et deux longues. On voit par là que saint
Denys fut instruit dans la connaissance de Dieu en se livrant
à l'investigation des choses cachées ; il fut l'aile du ciel en
contemplant les choses célestes, et bienheureux par la posses-
sion des biens éternels. Par le reste, on voit qu'il fut un rhé-
teur merveilleux en éloquence, le soutien de l'Eglise par sa d
doctrine, bref par son humilité et long par sa charité envers^
les autres. Cependant saint Augustin dit au VIIIe Livre de
Cité de Dieu que l'Ionien est une école philosophique II di
tinçue deux écoles savoir l'Italique qui doit son nom à l'Italie
et l'Ionienne qui le doit à la Grèce. Or, parce que saint Den
était un philosophe éminent, il est appelé Ionien par anl
noniase *. Sa vie cl son martyre ont été écrits en grec p»
Méthode de Constantinople, et traduits en latin par
bibliothécaire du siège apostolique, d'après ce que dit Hîk»
mar, évéque de Reims. (Ep. xxm, à Charles, empereur.)
Denys l'aréopagile fut converti à la foi de J.-C. par
l'apôtre saint Paul. On l'appelle aréopagite du quar-
tier de la ville où il habitait. L'aréopage était le quar-
tier de Mars, parce qu'il y avait un temple dédié à ce
Dieu. Les Athéniens donnaient aux différentes par-
ties de la ville le nom du dieu qui était honoré; ainsi
celle-ci était appelée Aréopage parce que Ares est un
des noms de Mars : ainsi le quartier où Pan était
adoré se nommait Panopage, et ainsi des autres. Or,
l'Aréopage était le quartier le plus remarquable, puis-
que c'était celui de la noblesse et des écoles des arts
libéraux. C'était donc là que demeurait Denys très
grand philosophe, qui, à raison de sa science et de la
connaissance parfaite qu'il avait des noms divins, était
* Figure de rhétorique, qui substitue un uom commun à
un nom propre.
SAINT DENYS 181
surnommé Théosophe, ami de Dieu. Il y avait avec
*u* -Apollophane, philosophe qui partageait ses idées.
*-à se trouvaient aussi les Epicuriens qui faisaientcon-
Sls^er le bonheur de l'homme dans les seules voluptés
"** c:orps, et les stoïciens qui le plaçaient dans les
Vcx*t,usde l'esprit. Or, le jour de la passion de Notre-
^^^ÇÇneur, au moment que les ténèbres couvrirent la
^^^c entière, les philosophes d'Athènes ne purent
r°v*ver la raison de ce prodige dans les causes natu-
e*l^s. En effet cette éclipse ne fut pas naturelle, parce
^^^ la lune n'était pas alors dans la région du soleil,
^**dis qu'il n'y a d'éclipsé que quand il y a interposi-
*^ti de la lune et du soleil. Or, c'était le quinzième
l^ur de la lune, et par conséquent elle était tout à
fait éloignée du soleil ; en outre l'éclipsé ne prive pas
de lumière toutes les contrées du monde, et elle ne
peut durer trois heures. Or, cette éclipse priva de lu-
mière toutes les parties de la terre, ce qui est positif
par ce que dit saint Luc, et parce que c'était le Sei-
gneur de l'univers qui souffrait, enfin parce qu'elle fut
visible à Héliopolis en Egypte, à Rome, en Grèce et
dans l'Asie-Mineure. Elle eut lieu à Rome; Orose l'at-
teste quand il dit * : « Lorsque le Seigneur fut atta-
ché au gibet, il se fit dans l'univers un très grand
tremblement de terre ; les rochers se fendirent, et plu-
sieurs des quartiers des plus grandes villes s'écroulè-
rent par cette commotion extraordinaire. Le môme
jour, depuis la sixième heure, le soleil fut entière-
ment obscurci, une nuit noire couvrit subitement la
* L. VII, c. iv.
m. 12'
182 LA LÉGENDE DORÉE
terre, en sorte que l'on put voir les étoiles dans tout
le ciel en plein jour ou plutôt pendant cette affreuse
nuit. » Elle eut lieu en Egypte, et saint Denys en fait
mention dans une lettre à Apollophane : « Les astres
furent obscurcis par les ténèbres qui répandirent un
brouillard épais ; ensuite le disque solaire dégagé re-
parut. Nous avons pris la règle de Philippe d'Arridée,
et après avoir trouvé, comme du reste c'était chose
fort connue, que le soleil ne devait pas être éclipsé, je
vous dis : « Sanctuaire de science profonde, voici
« encore un mystère que vous ne connaissez pas. O
« vous qui êtes le miroir de science, Apollophane, qu'at-
« tribuez-vous à ces secrets? » A quoi vous m'avez ré-
pondu plutôt comme un dieu que comme un homme :
« Mon bon Denys, la perturbation est dans les choses
« divines.» Et quand saint Paul, aux lèvres duquel nous
étions suspendus, nous fit connaître le jour et Tannée
du fait que nous avions noté, ces signes, qui étaient
manifestes, nous en firent ressouvenir ; alors j'ai rendu
les armes à la vérité, et je me suis débarrassé des
liens de l'erreur. » Il fait encore mention de cet événe-
ment dans l'épftre à Polycarpe où il dit ce qui suit en
parlant de soi et d' Apollophane* : « Tous deux nous
étions à Héliopolis, quand, à mon grand étonnement,
nous vîmes la lune se placer en avant du soleil (ce
n'était point l'époque de la conjonction). Nous l'avons
vue de nouveau à la neuvième heure, elle s'éloigna du
soleil et vint surnaturellement se remettre de manière
Voyez saint Thomas, IIIe part., quest. xliv, arl. 2, où ce
passage île saint Denys est explique avec beaucoup de soin.
SAINT DENYS 183
qu'elle se trouvât diamétralement opposée à cet astre.
Nous avons vu l'éclipsé commencer à l'orient, attein-
dre jusqu'au bord occidental du disque du soleil, pour
revenir ensuite; nous avons vu la décroissance et la
réapparition de la lumière, non dans la même partie
du soleil, maisdans un sens diamétralement opposé. »
C'était l'époque où saint Denys avec Apollophane était
allé à Héliopolis en Egypte, dans le but d'étudier l'as-
trologie. Il en revint dans la suite. Cette éclipse eut
lieu aussi en Asie, comme l'atteste Eusèbe dans sa
chronique, où il assure avoir lu dans les écrits des
païens, qu'à cette époque, il se fil en Bithynie, pro-
vince de l' Asie-Mineure, un grand tremblement de
terre, et la plus grande éclipse de soleil qu'il y ail ja-
mais eu, et qu'à la sixième heure, le jour s'obscurcit
au point qu'on vit les étoiles du ciel ; et qu'à Nicée,
ville de la Bithvnie, le tremblement de terre renversa
tous les édifices. Enfin, d'après ce qu'on lit dans Y His-
toire scholaslique, les philosophes furent amenés à dire
que le Dieu de la Nature souffrait. On lit encore ail-
leurs qu'ils s'écrièrent : « Ou bien l'ordre de la nature
est bouleversé, ou les éléments nous trompent, ou le
Dieu de la nature souffre, et les éléments compatis-
sent à sa douleur. » On lit aussi en un autre endroit
que Denys s'écria : « Cette nuit, que nous admirons
comme une nouveauté, nous indique la venue de la
lumière véritable qui éclairera le monde entier. » Ce
fut alors que les Athéniens érigèrent à ce Dieu un au-
tel où fut placée celte inscription. « Au Dieu inconnu »,
car à chacun des autels, on mettait une inscription
indiquant à qui il était dédié. Quand on voulut lui
184 LA LÉGENDE DOREE
offrir des holocaustes et des victimes, les philosophes
dirent : « Il n'a pas besoin de nos biens, mais vous
fléchirez le genou devant son autel, et vous lui adres-
serez vos supplications, il ne réclame pas qu'on lui
offre des animaux, mais la dévotion de l'âme. » Or,
quand saint Paul fut venu à Athènes, les philosophes
épicuriens et les stoïciens discutaient avec lui. Quel-
ques-uns disaient : « Que veut dire ce discoureur ? »
Les autres : « Il S3mble qu'il prêche de nouveaux
dieux. » Alors ils le menèrent au quartier des philo-
sophes afin d'y examiner cette nouvelle doctrine, et on
lui dit : « Vous nous dites certaines choses dont nous
n'avons pas encore entendu parler ; nous voudrions
donc bien savoir quelles elles sont. » Or, les Athé-
niens passaient tout leur temps à dire et à entendre
dire quelque chose de nouveau. Mais quand saint
Paul eut vu, en passant, les autels des dieux, et en-
tre autres celui du Dieu inconnu, il dit à ces philoso-
phes : « Ce Dieu que vous adorez sans le connaître,
je viens vous l'annoncer comme le vrai Dieu qui a
créé le ciel et la lerre. » Ensuite il dit à saint Denvs
qu'il voyait être le plus instruit dans les choses divi-
nes : « Denys, quel est ce Dieu inconnu? » «C'est lui,
répondit Denys, le vrai Dieu, dont l'existence n'a pas
encore été démontrée comme celle des autres divini-
tés; il nous est inconnu et caché; c'est celui qui doit
venir dans le siècle futur et qui doit régner éternel-
lement. » Paul lui dit : « Est-il homme ou seulement
esprit ? » (( Il est Dieu et homme, répondit Denys,
mais il n'est inconnu que parce qu'il vit dans les
cieux. » Saint Paul reprit : « C'est lui que je prêche ;
SAINT DEM S \kTj
\\ est descendu des cieux. a pris une rhair. * —■•ufferl
la* mort et est ressuscité le troisième jour. - I*-n*.sdi»~
eu tait encore avec Paul quand vint à pa»»er devant
eux un aveugle ; aussitôt rAréopairit** dit a Paul : • Si
tu dis à cet aveugle au nom de ton IjjVu : - V.-.U . *-t
qu'il voie, aussitôt je croirai; mais ne te «*"r» pa» de
paroles magiques ; car tu pourrai* bien ru »aw..jr
qui eussent cette puissance. Je vais te pr^rir*- moi-
même les paroles dont tu te serviras. Tu lui dira*
donc en celte teneur : « Au nom d<* J.-fJ. n^ d'une
« vierge, crucifié, mort, qui est ressuscité et est monté
« au ciel, vois. » Alors pour écarter tout ^up^-on. saint
Paul dit à Denvs de proférer lui-même ce» parole*.
Et quand Denvs eut dit eu cette formule a l'aveui'l*- de
voir, aussitôt cet homme recouvra la \ue. lie »uîle
Denys avec sa femme Darnarie et loute »a fa/nill*- re-
çut le baptême et la foi. Il fut pendant trois an» ins-
truit par saint Paul et ordonné évéque d'Athen»-». où
il se livra à la prédication et convertit à la f«jifii J.-fJ.
la ville et une grande partie du pav».
On dit que saint Paul lui révéla <e qu'il a\^if \u
quand il fut ravi au troisième n'el: »ajnt Ij»rrn» lui-
même semble l'insinuerdan»plusieur» endroit» : Au»»i
en traitant des hiérarchies des An^i's, de leur» < lio-ur^.
de leur emploi et de leur ministère, il ^'exprime a ver
tant de sagesse et de clarté que vous rroiriez qu'il n'a
pas appris ces choses d'un autre, mais plutôt qu'il a
été ravi lui-même jusqu'au troisième ciel ei qu'il v a
vu tout ce qu'il en écrit. Il fut honoré du don de pro-
phétie, comme on peut s'en assurer par IVpîire qu'il
adressa à saint Jean l'évanirélNte relégué eu exil dans
i
i
i
1 *
1 t
186
LA LÉGENDE DORÉtl
l'fïe de Pathmos : il prédît à l'apôtre qu'il en s
quand il s'exprime ainsi : « Réjouissez-vous, !
fidèle et le plus tendre des amis, vous serez i
de la prison de Pathmos, et vous reviendrez en
vous y imiterez le Dieu bon, et vous ferez part
mérites à ceux qui viendront après vous. » Il
à la dormition* de la sainte Vierge Marie ; c
parait insinuer dans son livre des Noms
(cliap. m). Quand il apprit que saint Pierre e
Paul étaient emprisonnés à Rome par l'ordre de!
il mil un évèque à sa place et vint les visiter.
leur marlvre consommé, saint Clément, qui fut
de l'Eglise, le fil partir quelque temps après [.
France, en lui assoriatit Rustique et Eleulhère
envoyé à Paris où îl converti! beaucoup de per
à la foi, y éleva plusieurs églises et y plaça de;
de différents ordres.
Telle élaît la grâce céleste qui brillait en 1
souvent les prêtres des idoles soulevèrent
lui le peuple qui, plus d'une fois, accourait en
pour le perdre ; mais, dès qu'il l'avait vu,
dait sa férocité, et se jetait a ses pieds, o
encore la frayeur s'emparait de lui et il pre
fuite dès que le saint paraissait. Cependant le
jaloux, voyant que tous les joursson champ se
rissait et que l'Eglise triomphait par de no ml
conversions, excita Domitien à une cruauté telle
empereur porta un ordre de forcer à sacrifie)
• C'est le mot dont on s'est servi longtemps pour e
la mort Je la Sainte Vierge. Voyez la légende de l'Ass<
SAINT DENYS 187
Cadre mourir dans les supplices chaque chrétien qu'on
trouverait. Le préfet Fescennius envoyé de Rome à
P&riscontre les chrétiens, trouva saint Denys qui prê-
chaitau peuple ; aussitôt il le fit saisir, souffleter, cons-
puer, moquer et lier avec des courroies très rudes et
comparaître par devant lui avec saint Rustique et
saint Eleuthère. Or, comme les saints persistaient à
confesser Dieu devant le préfet, voici qu'arriva une
dame noble prétendant que son mari Lisbius avait
*té honteusement trompé par ces magiciens. On en-
voie chercher cet homme au plus vite et il est mis à
n&ort en confessant Dieu avec persévérance ; quant
aux saints ils sont flagellés par douze soldats : après
9uoi on les charge de lourdes chaînes et on les jette
en prison. Le lendemain saint Denys est étendu nu,
Sur un gril de fer, sous lequel brûlait un feu violent,
e( là il chantait ainsi les louanges du Seigneur :
* V"otre parole est éprouvée très parfaitement par le
eU > et votre serviteur l'aime uniquement. (Ps. cxviii.) »
** le retire pour le jeter en pâture à des bétes d'au-
^•"fct plus féroces qu'on les avait laissées plusieurs
°^> ts sans manger. Mais quand elles coururent pour
^ précipiter sur lui, il leur opposa le signe de la croix
les rendit très douces. On le jeta ensuite dans une
^Varnaise; mais, au lieu de lui nuire, le feu s'éteignit.
1r> l'en fit sortir et on le renferma en prison avec ses
*^*npagnons ainsi qu'un grand nombre de fidèles.
^ v*mme il y célébrait la messe, au moment de la com-
r** union du peuple, Notre-Seigneur J.-C. lui apparut
^Tlvironné d'une immense lumière ; puis il prit le pain
^t lui dit : « Prenez ceci, mon cher, parce que votre
188 LA LEGENDE DOREE
plus grande récompense est d'être avec moi. » Après
quoi ils furent amenés au juge qui les livra à de nou-
veaux supplices; on trancha à coups de hache, devant
l'idole de Mercure, la tête des trois confesseurs de la
Trinité. Aussitôt le corps de saint Denys se leva, et
sous la conduite d'un ange, et précédé par une lumière
céleste, il porta sa tête entre les bras, l'espace de deux
milles, depuis l'endroit qu'on appelle le Mont des
Martyrs jusqu'à celui que, par la providence de Dieu,
il choisit pour y reposer. Or, les Anges firent enten-
dre là des accords si mélodieux, que, parmi le grand
nombre de ceux qui entendirent et crurent en J.-C,
Laërtia, femme de Lisbius, dont il a été parlé plus
haut, cria qu'elle était chrétienne. Elle fut décapitée à
l'instant et mourut baptisée dans son sang. Son fils
Vibius, resta au service militaire à Rome sous trois
empereurs; ensuite il revint à Paris où il reçut le bap-
tême et fut admis au nombre des religieux. Comme
les infidèles craignaient que les chrétiens n'ensevelis-
sent les corps de saint Rustique et de saint Eleuthère,
ils les firent jeter dans la Seine.
Mais une dame noble invita les porteurs à un repas,
et, pendant qu'ils mangeaient, elle déroba furtivement
les corps des saints, et les fit ensevelir en secret dans
un champ qui lui appartenait. Plus tard, quand la
persécution eut cessé, elle les en retira, et les réunit
avec honneur au corps de saint Denys. Ils souffrirent
sous Domitien, Tan du Seigneur 96. Saint Denys était
âgé de 1)0 ans. — Vers Tan du Seigneur 815, du temps
du roi Louis, des ambassadeurs de Michel, empereur
de Constantinople apportèrent, entre autres présents,
SAINT DENYS 189
à Louis, fils de Charlemagne, les livres de saint Denys,
sur la hiérarchie, traduits du grec en latin : ils furent
reÇUs avec joie et dix-neuf malades furent guéris cette
nuit-là même dans l'église du saint*. — Comme saint
Rieul célébrait la messe à Arles, il ajouta après les
n°ms des apôtres ces mots : « Les martyrs saints De-
flysf Rustique et Eleuthère. » 11 fut bien étonné, d'a-
gir, sans y penser, prononcé leurs noms dans le Ca-
a°n, car il croyait que les serviteurs de Dieu vivaient
^**core : mais pendant qu'il en était dans l'admiration,
" vit trois colombes posées sur la croix de l'autel, et
Portant sur leur poitrine les noms des saints martyrs
^rits en lettres de sang. Quand il les eut regardées
**vec attention, il comprit que les saints avaient quitté
■fcur corps**. — VersTan du Seigneur 644, Dagobert,
^t des Francs (d'après une chronique ***) qui régna
"°ngtemps après Pépin, eut dès l'enfance une grande
v£nération pour saint Denys; et chaque fois qu'il avait
* Redouter la colère de Clotaire, son père, il s'enfuyait
* **«Êglise du saint. Il monta sur le trône et après sa
^^^rt, un saint homme eut une vision dans laquelle il
11 * fut montré que l'âme de Dagobert ayant été con-
d|-* ïte au jugement, beaucoup de saints lui reprochèrent
voir dépouillé leurs églises. Déjà les mauvais anges
Vc^ filaient la traîner en enfer, quand se présenta saint
^nys qui intervint en sa faveur, la délivra et lui
ï*«rgna le châtiment. Peut-être se fit-il que son âme
*Hilduin, Vie de saint Deny*y c. iv.
*• Un médaillon d'une ancienne verrière de l'église de Saint-
^*enys reproduit ce miracle.
** Hélinand, même année.
190 LA LÉGENDE DOREE
revint animer son corps, et qu'il fit pénitence*. — h
roiClovis découvrit, avec trop peu de respect, le corp
de saint Denys, lui cassa l'os du bras et s'en empara
mais bientôt après il fut pris de folie. — Hincmai
évéque de Reims, dit dans une lettre adressée à Chai
les, que ce Denys qui fut envoyé en France fut Deny
l'Aréopaçite, comme il a été rapporté ci-dessus. Jea
Scot assure la même chose dans une épître à Charles
il se pourrait bien que le calcul que Ton ferait d-
années ne le contredise en ce point, comme quelque
uns ont voulu en faire un sujet d'objection.
SAINT CALIXTE, PAPE
Calixte, pape, souffrit le martyre Tan du Sei
gïieur 222, sous l'empereur Alexandre. De son temp?
la partie la plus élevée de la ville de Rome fu
* Voici sur ce fait étrange une note de Ciaconius sur la vi<
du pape Donus, par Auastase le Bibliothécaire : « Souslepon
tifical du pape Donus, mourut Dagobcrt, 18* roi des Francs
Ou vit l'Ame de ce prince conduite par des démons dans l*tl
de Liparca, qui renferme un volcan. Comme son âme éta
condamnée à y subir des expiations, elle fut arrachée de
mains des esprits malins, par l'entremise de saint Denys, d
saint Martin et de saint Maurice, que Dagobert pendant sa vi
avait regardés comme ses patrons, et en l'honneur desquels
avait construit des églises. On a pour garants de cet
croyance les témoignages de Platina, Vie du pape Donus; <
Robert Gag u in, au livre 111 de la Vie de Dagobert, et de l'abl
Boni fa ce Simoneta. »
SAINT CALIXTE, PAPE l!M
détruite par un incendie, et la main gauche de
la statue d'or de Jupiter fut fondue. Tous les
prêtres vinrent alors demander à Alexandre qu'on
apaisât la colère des dieux par des sacrifices. Or.
pendant la cérémonie, tout à coup, par un ciel
calme, le matin du jour de Jupiter < jeudi i. quatre
prêtres des idoles furent écrasés par la foudre,
l'autel de Jupiter fut brillé et le soleil s'obscurcit, au
point que le peuple de Rome s'enfuit hors des murs
de la ville. Sous le prétexte de la purifier, le consul
Palmatius, informé que Calixte avec ses clercs était
caché au delà du Tibre, sollicita la destruction totale
des chrétiens, auxquels on attribuait ces malheurs.
Palmatius, avant pris le pou voir,s'y rendit en toute haie,
accompagné de soldats ; mais ceux-ci furent aussitôt
frappés d'aveuglement ; alors, le consul effrayé en
apporta de suite la nouvelle à Alexandre. L'empe-
reur ordonna donc que le jour dédié à Mercure (mer-
credi), tout le peuple se rassemblât pour sacrifier
à ce dieu, afin d'obtenir de lui une réponse au sujet
de ces accidents. Sur ces entrefaites, une viertre du
temple, nommée Julienne, fut saisie par le démon, et
s'écria : « Le Dieu de Calixte est le Dieu vivant et
véritable; il est indigné de notre corruption. » Quand
Palmatius eut entendu ces paroles, il alla, au delà du
Tibre, trouver à Ravenne saint Calixte et se fit bap-
tiser par lui, avec sa femme et sa famille. L'empereur,
à cette nouvelle, manda le consul et l'adressa au séna-
teur Simplicius, afin qu'il le tragmU par des avis insi-
nuants, car ce personnage était fort utile à l'Etat. Or.
comme Palmatius persévérait dans les jeûnes et dans
192 LA LÉGENDE DORÉE
la prière, un soldat vint lui promettre que, s'il gué-
rissait sa femme paralytique, il croirait aussitôt.
Palmatius ayant prié, la femme fut guérie et accourut
lui dire : « Baptisez-moi au nom du Christ, qui m'a
pris par la main et m'a fait lever. » Alors Calixte
vint la baptiser avec son mari, Simplicius et beau-
coup d'autres. Quand l'empereur l'apprit, il ordonna
de couper la tête de tous les baptisés ; pour Calixte, il
le fit rester cinq jours sans manger ni boire. Mais
lorsqu'il vit que le saint était loin de perdre ses forces,
il ordonna de le fouetter chaque jour; ensuite, il le
fit jeter du haut d'une fenêtre dans un puits, avec
une pierre attachée au cou. Le prêtre Astérius retira
le corps du saint pape hors du puits, et l'ensevelit
dans le cimetière de Calipodius.
SAINT LEONARD*
Léonard veut dire odeur du peuple, de Leos, peuple, et
navdus, nard, herbe odoriférante, parce que l'odeur d*une~
bonne renommée attirait le peuple à lui. Léonard peut enco
venir de Legens ardua, qui choisit les lieux escarpés, ou bien
il vient de Lion. Or, le lion possède quatre qualités : 1* La
force qui, selon Isidore, réside dans sa poitrine et dans sa tête.
De même, saint Léonard posséda la force dans son cœur, en
mettant un frein aux mauvaises pensées, et dans la tète, par
la contemplation infatigable des choses d'en haut. 2" Il po*.
sede la sagacité en deux circonstances, savoir en dormant les
yeux ouverts et en effaçant les traces de ses pieds quand il
* Bréviaire de Limoges.
SAINT LÉONARD 193
s'enfuit. De même, Léonard veilla par l'action du travail ; en
veillant, il dormit dans le repos de la contemplation, et il
détruisit en soi les traces de toute affection mondaine. 3* 11
Possède une grande puissance dans sa voix, au moyen de
laquelle il ressuscite au bout de trois jours son lionceau qui
vîent moi$-né, et son rugissement fait arrêter court toutes les
"êtes. De même, Léonard ressuscita une infinité de personnes
Portes dans le péché, et il fixa dans la pratique des bonnes
ouvres beaucoup de morts qui vivaient en bêles. 4° Il est
C|*aintifau fond du cœur, car, d'à près Isidore, il craint le bruit
^«s roues et le feu. De même, Léonard posséda la crainte qui
lui fit éviter le bruit des tracas du monde, c'est pour cela qu'il
8 enfuit au désert; il craignit le feu de la cupidité terrestre:
vo//à pourquoi il méprisa tous les trésors qu'on lui offrit.
Léonard vécut, dit-on, vers Fan 500. Ce fut saint
"e**ii, archevêque de Reims, qui le tint sur les fonts
s^^ésdu baptême et qui l'instruisit dans la science
"u ^alut. Ses parents avaient le premier rang dans le
Pa*^is du roi de France. Il obtint du monarque la fa-
vev* r insigne de renvoyer immédiatement absous tous
*c^ prisonniers qu'il visitait. Or, comme la renommée
d^ sa sainteté allait toujours croissant, le roi le fit
î^^ter longtemps auprès de lui, jusqu'à ce qu'il se pré-
S^titât une occasion favorable, de lui donner un évêché.
Léonard le refusa, car, préférant la solitude, il quitta
lotit et vint avec son frère Liphard à Orléans où ils se
livrèrent à la prédication. Après avoir passé quelque
temps dans un monastère, Liphard ayant voulu rester
solitaire sur les rives de la Loire, et Léonard, d'après
/'inspiration du Saint-Esprit, se disposant à prêcher
dans l'Aquitaine, ils se séparèrent après s'être em-
brassés mutuellement. Léonard prêcha donc en beau-
coup d'endroits, fit un grand nombre de miracles et
m. 43
194 IV LÉGENDE DORÉE
se fixa dans une forêt voisine de la ville de Limoges,
ou se trouvait un château royal bâti à cause de la
chasse. Or, il arriva qu'un jour le roi étant venu y
chasser, la reine, qui l'avait accompagné pour son
amusement, fut saisie par les douleurs de l'enfante-
ment et se trouva en péril. Pendant que le roi et sa
suite étaient en pleurs à raison du danger qui mena-
rail la reine, Léonard passa à travers la forêt et enten-
dit leurs gémissements. Emu de pitié, il alla au palais
où on l'introduisit auprès du roi qui l'avait appelé.
Celui-ci lui ayant demandé qui il était, Léonard lui
répondit qu'il avait été disciple de saint Rémi. Le roi
conçut alors bon espoir et pensant qu'il avait été élevé
par un bon maître, il le conduisit auprès de la reine
en le priant de lui obtenir par ses prières deux sujets
de joie, savoir : la délivrance de son épouse et la nais-
sance de l'enfant. Léonard fit donc une prière et ob-
tint à l'instant ce qu'il demandait. Or, comme le roi
lui offrait beaucoup d'or et d'argent, il s'empressa de
refuser et conseilla au prince de distribuer ces richesses
aux pauvres: « Pour moi, lui dit-il, je n'en ai aucun
besoin, je ne désire qu'une chose : c'est de vivre dans
quelque forêt, en méprisant les richesses de ce monde,
et en ne servant que J.-C. » Et comme le roi voulait
lui donner toute la forêt, Léonard lui dit : « Je ne
l'accepte pas tout entière, mais je vous prie seulement
de me concéder la portion dont je pourrai, la nuit,
faire le tour avec mon âne. » Ce à quoi le roi consentit
bien volontiers. On v éleva donc un monastère où
Léonard vécut longtemps dans la pratique d'une absti-
nence sévère, avec deux personnes qu'il s'adjoignit.
SAINT LÉONARD 193
Or, comme on ne pouvait se procurer de l'eau qu'à un
mille de distance, il fit percer un puits sec dans son
monastère et il le remplit d'eau par ses prières. Il
appela ce lieu Xobiliac parce qu'il lui avait été donné
par un noble roi. Il s'y rendit illustre par de si grands
miracles que tout prisonnier, invoquant son nom, était
délivré de ses chaînes et s'en allait libre, sans que
personne n'osât s'y opposer; il venait ensuite présenter
^ Léonard les chaînes ouïes entraves dont il avait été
chargé. Plusieurs de ces prisouniers restaient avec lui
et servaient le Seigneur. Sept familles de ses parents,
Nobles comme lui, vendirent tout ce qu'elles possé-
daient pour le joindre : il distribua à chacune une por-
*lon de la forêt et leur exemple attira beaucoup d'au-
res personnes.
Enfin, le saint homme Léonard, tout éclatant de
° livreuses vertus, trépassa au Seigneur le 8 des
^^s de novembre. Comme il s'opérait beaucoup de
â**acles au lieu où il reposait, il fut révélé aux
°**cs de faire construire une autre église ailleurs,
P^t»Cc qUe ce|je qU'i|s avaient là leur était trop petite
^«ùson de la multitude des pèlerins, puis d'y trans-
**«- r avec honneur le corps de saint Léonard. Quand
. ** clercs et le peuple eurent passé trois jours dans le
•* *-*r*e et la prière, ils virent tout le pays couvert de
^M.§5e, mais ils remarquèrent que le lieu où voulait
-^l^oser saint Léonard en était entièrement dépourvu.
_j ^ ïut donc là qu'il fut transporté. L'immense quantité
^ différentes chaînes de fer suspendues devant son
*"*nbeau témoigne combien de miracles le Seigneur
r^~^re par son intercession, surtout à l'égard de ceux
496 LA. LÉGENDE DOREE
qui sont incarcérés. — Le vicomte de Limoges, pour
effrayer les malfaiteurs, avait fait forger une chaîne
énorme qu'il avait commandé de fixer au pied de sa
tour. Quiconque avait cette chaîne au cou restait exposé
à toutes les intempéries de l'air, c'était donc endurer
mille morts à la fois. Or, il arriva qu'un serviteur de
saint Léonard fut attaché à cette chaîne, sans l'avoir
mérité. Il allait rendre le dernier soupir, quand il se
recommanda, le mieux qu'il put et de tout cœur, à
saint Léonard, en le priant, puisqu'il délivrait les au-
tres, de venir aussi au secours de son serviteur. A
l'instant saint Léonard lui apparut, revêtu d'un habit
blanc, et lui dit : « Ne crains point, car tune mourras
pas. Lève-toi et porte cette chaîne avec toi à mon
église. Suis-moi, je te précéderai. » Cet homme se leva,
prit la chaîne et suivit jusqu'à son église saint Léonard
qui marchait en avant. Au moment où il arrivait
visrà-vis la porte, le bienheureux prit congé de lui.
Le serviteur entra donc dans l'église et raconta à
tout le momie le service que saint Léonard lui avait
rendu, et il suspendit devant le tombeau cette chaîne
énorme.
Un habitant de Xobiliac, qui était fort fidèle à saint
Léonard, fut pris par un tyran, qui se dit en lui-
même : « Ce Léonard délivre tous ceux qui sont en-
chaînés et toute espèce de fer, quelle qu'en soit la force,
fond en sa présence comme la cire devant le feu. Si
donc je fais enchaîner cet homme, aussitôt Léonard
viendra le délivrer ; mais si je pouvais le garder, j'en
tirerais mille sous pour sa rançon. Je sais ce que j'ai
à faire. Je ferai creuser au fond de ma tour une fosse
SAINT LÉONARD 197
profonde et j'y plongerai cet homme après l'avoir
charçé d'entraves. Ensuite sur l'orifice de la fosse, je
ferai construire une geôle de bois où veilleront des
soldais en armes. Bien que Léonard brise le fer, ce-
pendant il n'est pas encore entré sous terre. » Ce
tyran exécuta tout ce qu'il s'était proposé : et comme
le prisonnier se recommandait à chaque instant à saint
Léonard, le bienheureux vint la nuit et retournant la
geôle où se trouvaient les soldats, il les y renferma
dessous comme des morts dans un sépulcre. Ensuite
étant entré dans la fosse, environné d'une grande lu-
mière, il prit son fidèle serviteur par la main et lui
dit: « Dors-tu, ou veilles-tu ? Voici Léonard que tu
désires voir. » Alors cet homme s'écria plein d'admi-
ration : « Seigneur, aidez-moi. » Aussitôt le saint
brisa les chaînes, prit le prisonnier dans ses bras et le
P°rtahors de la tour: ensuite, s'entretcnant avec lui,
comme un ami le fait avec son ami, il le conduisit
jusque Nobiliac et même jusqu'à sa maison.
^n pèlerin qui revenait d'une visite à saint Léonard,
fut pnS en Auvergne et renfermé dans une cave. Il
conjurait ses geôliers de le relâcher, par amour pour
saint Léonard, car jamais il ne les avait offensés en
rien. Ils répondirent que, s'il ne donnait une somme
importante pour sa rançon, il ne sortirait pas. « Eh
bien, dit le pèlerin, que l'affaire se vide entre vous et
saint Léonard auquel vous saurez que je me suis re-
commandé. »
Or, la nuit suivante, saint Léonard apparut au
maître du château et lui commanda de laisser partir
son pèlerin. Le matin à son réveil, cet homme n'es-
iii. vy
198 LA LÉGENDE DOREE
timant pas la vision qu'il avait eue plus qu'il n'eût
fait d'un songe, ne voulut pas lâcher son prisonnier.
La nuit suivante, saint Léonard lui apparut encore, en
lui réitérant les mêmes ordres ; mais il refusa de nou-
veau d'y obtempérer ; alors la troisième nuit, le saint
prit le pèlerin et le conduisit hors de la place. Un ius-
tant après, la tour s'écroula avec la moitié du château ;
plusieurs personnes furent écrasées et le seigneur, qui
n'eut que les deux jambes cassées, fut préservé afin
qu'il pût survivre à sa confusion. — Un soldat, pri-
sonnier en Bretagne, invoqua saint Léonard, qui ap-
parut au milieu de la maison, entra dans la prison, et
après avoir brisé les chaînes qu'il remit entre les mains
de cet homme, l'emmena en lui faisant traverser la
foule frappée à cette vue de stupeur et d'effroi.
Il y eut un autre Léonard de la même profession,
et saint également, dont le corps repose à Corbigny.
Il était à la tête d'un monastère où il pratiqua une
telle humilité qu'il semblait être le dernier des frères.
Mais presque tout le peuple accourant vers lui, des
envieux persuadèrent le roi Clotaire que, s'il n'y pre-
nait garde, le royaume de France souffrirait de grands
dommages, à cause de Léonard, qui, sous prétexte de
religion, rassemblait beaucoup de inonde autour de
soi. Le roi trop crédule ordonna de le bannir. Les
soldats qu'on envoya furent tellement touchés des pa-
roles du saint qu'ils promirent de se faire ses disci-
ples. Le roi se repentit enfin et priva les détracteurs
du saint de leurs honneurs et de leurs biens ; il conçut
une vive amitié pour Léonard qui obtint difficilement
du prince que ses calomniateurs fussent réintégrés dans
SAINT LUC* ÉVANGÉLISTE 199
leurs dignités. Il obtint aussi de Dieu que quiconque
étant incarcéré, invoquerait son nom, fût délivré aus-
sitôt. Un jour qu'il se livrait à la prière, un serpent
énorme se glissa depuis ses pieds jusqu'à sa poitrine.
Le saint n'en continua pas moins sa prière ; mais
quand il eut fini, il dit au serpent : « Je sais bien que
dès le commencement de la création, tu inquiètes les
hommes, autant qu'il est en ton pouvoir; si cependant
quelque puissance t'a été donnée sur moi, traite-moi
comme je l'ai mérité. » Quand il eut parlé ainsi, le
serpent, sortant précipitamment par son capuce, tomba
mort à ses pieds. Dans la suite, il réconcilia deux
évèques en discorde, et prédit qu'il mourrait le lende-
main, vers l'an du Seigneur 270.
SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE
Luc veut dire s'élevant ou montant, ou bien il vient de Lu.v,
lumière. En effet il s'éleva au-dessus de l'amour du monde, et
il * monté jusqu'à l'amour de Dieu. Il fut la lumière du monde
(juil éclaira tout entier: a Vous êtes la lumière du monde »,
dit J.-C. (Math., v), or, la lumière du monde est le soleil lui-
même. Cette lumière est située en haut (Eccl., xxvi) : « Le so-
leil se lève sur le monde au haut du trône de Dieu » ; elle est
agréable à voir (Eccl., xi) : « La lumière est douce, et l'œil se
plaît à voir le soleil, elle est rapide dans sa course » (III. Esdras,
c. iv, p. 34): La terre est grande, le ciel est élevé et la course
du soleil est rapide. » Elle est utile en ses effets : parce que,
d'après le Philosophe, l'homme engendre l'homme, et le so-
leil en fait autant. De même saint Luc eut cette élévation par
/a contemplation des choses célestes ; par sa douceur dans sa
200 LA LÉGENDE DOREE
manière de vivre, par sa rapidité dans sa fervente prédication
et par l'utilité de la doctrine qu'il a écrite.
Luc, Syrien de nation, originaire cTAntioche, méde-
cin de profession, fut, selon quelques auteurs, un des
soixante-douze disciples du Seigneur. Puisque saint
Jérôme dit, avec raison, qu'il fut disciple des apôtres
et non du Seigneur, et comme la Glose remarque (sur
l'Exode, xxv) qu'il ne s'attacha pas à suivre le Seigneur
dans sa prédication, mais qu'il ne vint à la foi qu'a-
près sa résurrection, il vaut mieux dire qu'il ne fu
pas un des soixante-douze disciples, malgré l'opinio
de certains auteurs. Sa vie fut si parfaite qu'il rer
plit exactement ses devoirs envers Dieu, envers,
prochain, envers soi-même, et conformément à s
ministère. En raison de ces quatre qualités, il «
peint sous quatre faces, celle de l'homme, du IL*:
du bœuf et de l'aigle. « Chacun des animaux, dit EL -
chiel (i), avait quatre faces et quatre ailes. » Et po
mieux comprendre cela, figurons-nous un animal qci
conque ayant une tète carrée, comme un carré de bot
sur chacun de ses colés figurons-nous une face, sur
devant celle d'un homme, à droite celle d'un lion,
gauche celle d'un veau, et par derrière la face d'u
aigle. Or, comme la face de l'aigle s'élevait au-dessu?
des autres en raison de la longueur de son cou, c'es
pour cela qu'on dit que l'aigle était par dessus. G ha
cun de ces animaux avait quatre ailes ; car comm
nous nous figurons chaque animal comme un carré (
que dans un carré il se trouve quatre angles, à chaqu
angle se trouvait une aile. Par ces quatre animau?
SAINT LUC, ÉVANftfcLISTE 20l
d'après quelques saints, on entend les quatre É%an-
çélistes dont chacun eut quatre faces dans ses écrits,
savoir: celles de l'humanité, de la passion, delà résur-
rection et de la divinité ; cependant on attribue plus
Spécialement à chacun d'eux la face d'un seul animal.
D'après saint Jérôme, saint Mathieu est représenté sous
la figure d'un homme, parce qu'il s'appesantit princi-
palement sur l'humanité du Sauveur; saint Luc sons
celle d'un veau, car il traite du sacerdoce du Christ ;
saint Marc, sous celle d'un lion, évidemment parce
lu il a décrit la résurrection. Les lionceaux, dit-on,
restent morts trois jours en venant au monde, mais
J's sont tirés de cet engourdissement le troisième jour,
P^r les rugissements du lion. En outre, saint Marc
c°nunencc son évangile par la prédication de saint
^^an-Baptiste. Saint Jean est représenté sous la figure
*■* Un aigle, parce qu'il s'élève plus haut que les autres,
*i*iand il traite de la divinité du Christ. Or, J.-C dont
*es évangélistes ont écrit la vie eut aussi les propriétés
**^ ces quatre animaux : il fut homme en tant que
!*£ d'une vierge, veau dans sa passion, lion dans sa
^snrrection, et aigle dans son ascension. Par ers
Quatre faces sous lesquelles est désigné saint Luc, aussi
bien que chacun des évangélistes, on a voulu montrer
tes quatre qualités qui le distinguent. En effet par
*^ face d'homme, on montre quelles furent ses qua-
"tës envers le prochain qu'il a dû instruire par la rai-
son, attirer par la douceur et encourager par la libé-
ralité ; car l'homme est une créature raisonnable,
douce et libérale. Par la face d'aigle on montre ses
dispositions par rapport à Dieu ; parce qu'en lui, l'œil
202 LA LÉGENDE DOREE
de l'intelligence regarde Dieu par la contemplation,
son affection s'aiguise par la méditation, comme le
bec de l'aigle par l'usage qu'il en fait, et il se dépouille
de sa vieillesse en prenant un nouvel état de vie. L'aigle
en effet a la vue perçante, en sorte qu'il regarde le soleil
sans que la réverbération des rayons de cet astre lui
fasse fermer les yeux ; et quand il est élevé au plus haut
des airs, il voit les petits poissons dans la mer. Son
bec est très recourbé pour qu'il ne soit pas gêné pour
saisir sa proie, qu'il écrase sur les pierres de manière
qu'elle peut lui servir de nourriture. Brûlé ensuite par
Fardeur du soleil, il se précipite avec grande impé-
tuosité dans une fontaine et se dépouille de sa vieil-
lesse. La chaleur du soleil dissipe les ténèbres qui
obscurcissent ses yeux et fait muer son plumage. —
Par la face du lion, on voit qu'il fut parfait en soi,
car il posséda la générosité dans sa conduite, la saga-
cité nécessaire pour échapper aux embûches des en-
nemis, et des habitudes de compassion envers les affli-
gés. Le lion en effet est un animal généreux, puisqu'il
est le roi des animaux : il a la sagacité, puisque dans
sa fuite, il détruit avec sa queue les vestiges de ses
pas afin que personne ne le trouve, il a l'habitude
des souffrances, car il souffre de la fièvre quarte. Par
la face de veau ou de bœuf, on voit qu'il remplit avec
exactitude les fonctions de son ministère, qui consista
à écrire son évangile. II procéda dans ce livre avec
circonspection, en commençant par la naissance du
Précurseur, celle du Christ et son enfance, et il décrit
ainsi avec enchaînement toutes les actions du Sauveur
jusqu'au dernier sacrifice. Son récit est fait avec dis-
SAINT LUC, ÉVANGELISTE 203
rnement, parce qu'écrivant après deux évangélistes,
il supplée ce qu'ils ont omis et il omet les faits sur
lesquels ils ont donné des renseignements suffisants.
Il s'appesantit sur ce qui regarde le temple et les sa-
crifices ; ce qui est évident dans toutes les parties qui
imposent son livre. Le bœuf est, en effet, un ani-
1 lent, aux pieds fendus, ce qui désigne le discer-
nent dans les sacrificateurs.
-Au reste, il est aisé de s'assurer d'une manière plus
exacte encore que saint Luc eut les quatre qualités
dont il vient d'être question, pour peu qu'on examine
soigneusement l'ensemble de sa vie. En effet, il eut
les qualités qui lui étaient nécessaires par rapport à
£*ïeu. Elles sont au nombre de trois, d'après saint Ber-
nard : l'affection, la pensée et l'intention. 1° L'affection
doit être sainte, les pensées pures, et l'intention droite.
*% dans saint Luc, l'affection fut sainte, puisqu'il fut
0rï*pli du Saint-Esprit. Saint Jérôme, dans son pro-
°ëTUe de l'évangile de saint Luc, dit de lui qu'il mou-
1-1 *■ en Béthanie, plein du Saint-Esprit. 2° Ses pensées
^^ut pures; car il fut vierge de corps et d'esprit, ce
,**** démontre évidemment la pureté de ses pensées.
I^^on intention fut droite, car, dans tous ses actes,
*^ «^cherchait l'honneur qui est dû à Dieu. Ces deux
^*^*iières vertus font dire dans le prologue sur les
°^€s des Apôtres : « Il se préserva de toute souillure
testant vierge » ; voici pour la pureté de ses pen-
^s : « il aima mieux servir le Seigneur », c'est-à-dire,
r**^ v»r l'honneur du Seigneur, ce qui a trait à la droi-
** *~« de ses intentions. Venons à ses qualités par rap-
rt au prochain : Nous remplissons nos devoirs à son
204 LA LÉGENDE DORÉE
égard quand nous accomplissons envers lui ce à qiv
le devoir nous oblige. Or, d'après Richard de Sair^t.
Victor, nous devons au prochain notre pouvoir, no%_re
savoir et notre vouloir, qui engagent à un quatriè^m<*
devoir, les bonnes œuvres. Nous lui devons ne* f,re
pouvoir en l'aidant, notre savoir en le conseille*, nt
notre vouloir en concevant en sa faveur de bons dé-
sirs, et nos actions en lui rendant de bons offices. Ot,
saint Luc eut ces quatre qualités. Il donna au prochain
ce qu'il put pour le soulager : ce qui est évident n*^r
sa conduite envers saint Paul auquel il resta constar""*"
ment attaché dans toutes les tribulations du Docte^c^T
des Gentils, qu'il ne quitta jamais, mais auquel il vi^^"'
en aide dans la prédication. « Luc est seul avec moi ^^-*>
dit saint Paul à Timothée (I, iv). Et quand il ditc^^*8
mots « avec moi » il veut dire que saint Luc l'aide, *e
défend, fournit à ses besoins. Quand il dit : « Luc e ^
seul », saint Paul montre qu'il lui est constamme^^*1
attaché. Saint Paul dit encore dans laII"Ep. aux C^ **'
rinthiens (vin), en parlant de saint Luc : « Il a é- té
choisi par les Eglises pour nous accompagner da — ■*$
nos voyages. » 11 donna au prochain son savoir, p^ «ar
les conseils, lorsqu'il écrivit, pour l'utilité du procham n>
ce qu'il avait appris de la doctrine des apôtres et <le
l'Evangile. Il se rend à lui-même ce témoignage, dsuis
son prologue, quand il dit : « J'ai cru, très excelle** t
Théophile, qu'après avoir été informé exactement d *
toutes ces choses depuis leur commencement, je de^ -
vais aussi vous en représenter par écrit toute la su/(^^»
afin que vous reconnaissiez la vérité de ce qui vous a
été annoncé. » 11 servit le prochain de ses conseil
&AXF2 i-I-L- £* *J»{it~*KTI JNlî
puisque saint Jérôme- rir ta. «mi uruit«ru~ . au* *î*
paroles sont de* remeà»* i#iinr *?^ tau?* amrui-»au^
Il fut plein de i»ùat* ocsarfL. munai/L ^uiiiiiiu: ain imp-
ies le salut étend Ciuirim.. rT * Lu* m-omi. * nu*
salue » — 2 "*c«u* saiu*. : •«■» t> rir* mi *i»uuftin»
le salut étemea-i1 >?* atruuitf ~uu*?u: ce u\*i& ••-r* i*:*^ .
chose évidente par œa* ox"i v^ir #:ii*2 jll rvr_rr*S*r-
gneur qu~D prestah jmiu ul ^"ar^L' l-tr i **.ttr i*
compagnon de ds-npàut* ou uLar à Lhhubl^- hl d_^
de quelques ma» : aâi&. î*- r*ç çt : ••***- stuu rr-ïr .*r *■.. £&i*»
ses Jfcrafct. bien qof «lUj; Aiiiic .«*■•- d.**- vut ••*■ f ir
un autre, dont il âîe m-mf- jt ii.ol. r>tiir Aiii:»::».^-
in L«r.
Troisièmement il p-fM-rà* j^r • r"iii» *r:Ljy> ;• «Lr >t
propre sanclifiGaîi<j«i. Tr,c*» ■» rr: Lr :;>.;• _«»rij: . "îi.'ii tii*-
à la sainteté, dit sa^irt JZfmhJ z : ic -vorj^vr ïtjn~ &
manière de vivre. 1* jus-ii:-* -tu* **> *••:/> r: ;k }**?'-*
du eœur: chacune de oe* qu*û-*wt> ** *li»i .^m^t *ruv. rt
en trois, toujours d~apre& «Lx: JfcnA?i. Crs: v.it*
sobrement que de rjrr*- *i**: r*in»i»t. p>»_ >****- ^:
humilité : les actes «tjdî d_rl^r~-> zitr m q<jc« * ^
existe en eux droiture- di*»rr^ui>i. *-: --ni: : ir-.-il-r?
dans l'intention qui doit eu*" i»i.:*^. :_-T<r:- .■- ?• .* »
a modération, et profil par :V-i-ic*;j.-r: : .. ;» a-ra
piété de cœur, si notre foi d->*** :V: * ..: Diru ?*>« ve-
rni oement puissant. Muveraixjemetit s^irr. rt >_«uve-
rainement bon : en sorte qu* n>as créons n »tre
faiblesse soutenue par sa pui-ssanre. notre ijTïoraiic^
rectifiée par sasasesse. et notre ioiqait^ détruite jm:
sa bonté. Or, saint Lu? possôla toutes ces qualités.
1* Il v eut sobriété dans sa manière de vivre, en trois
/
200 LA LÉGENDE DOREE
choses : a) en vivant dans la continence; car saL ^^,,
Jérôme dit de lui en son prologue sur saint Luc, qi^^ ~*~.y
ne se maria point, et qu'il n'eut pas d'enfants; b) ^^n
vivant avec politesse, comme on l'a vu tout à l'hec^ ^
en parlant de Cléoplias, supposé qu'il eût été l'ai* t^ ce
disciple : « Deux des disciples de Jésus allaient <^e
jour-là à Einmaûs. » Il fut poli, ce qui est indiqué p&ar
le mot « deux » ; c'étaient des disciples, donc c'étaie jnt
des personnes bien disciplinées et de bonne condu/l^^;
c) en vivant avec humilité, vertu insinuée en cela qu^ M
cite Cléophas son compagnon, mais sans se nomm*— T
lui-môme. D'après l'opinion de quelques auteurs, il r^c
se nomme pas par humilité. 2° 11 y eut justice en s^^-38
actes et chacun d'eux procéda d'une intention droitt^^»
vertu indiquée dans l'oraison de son office où il est dL- ^
que, « pour la gloire du nom du Seigneur, il a conU 1*
nuellement porté sur son corps la mortification de ~»a
Croix. » : il y eut discernement dans sa condui *^e
calme; aussi est-il représenté sous la face du bœufq «**
a la corne du pied fendue, c'est le signe de la ver
de discernement. Ses actes produisirent des frui
d'édification; car il était grandement chéri de tor
Ce qui le fait appeler très cher par saint Paul en s
epître aux Colossiens (iv) : « Luc, notre très cla
médecin, vous salue. » 3° Il eut des sentiments pieum -^>
car il eut la foi; et dans son évangile il proclama ^a
souveraine puissance de Dieu, comme sa souvera ï ^ *e
sagesse, et sa souveraine bonté. Les deux premkc* *s
attributs de Dieu sont énoncés clairement au chap. f^fcprT;
« Le peuple était tout étonné de la doctrine de J.-(^ •>
parce qu'il parlait avec autorité. » Le troisième e- ^
S.UXT LIC. ÊVAXr.F.LISTE 2U7
énoncé dans le eh. xviii : « Il n'v a que Dieu seul qui
soit bon. » 4a Enfin, il remplit exactement les fonc-
tions de son ministère qui était d'écrire l'Évangile.
Or. son évangile est appuvé sur la vérité, il est rempli
de choses utiles, il est orné de beaux passages, et con-
firmé par de nombreuses autorités. I. Il e<t appuvé
sur la vérité. Il v en a de trois sortes : la \éritéd*la
vie. de la justice et de la doctrine. Lu vérité de la vie
est l'équation qui s'établit entre la main et la langue:
la vérité de la justice est l'éq nation de la substance à
la cause; la vérité de la doctrine est l'équation qui
s'établit entre la chose perçue et l'intellect. Or, l'évan-
gile de saint Luc est appuvé sur ces trois sortes de
vérités qui y sont enseignées, car cet évangéliste
montre que J.-C. posséda ces trois sortes de vérités et
les enseigna aux autres: d'abord par le témoignage
de ses adversaires : « Maître, est-il dit dans lechap.xx,
nous savons que vous ne dites et n'enseignez rien que
de juste »» : voici la vérité de la doctrine, «< et que
vous n'avez point d'égard aux personnes » : voilà la
vérité de la justice, « mais que vous enseignez la voit»
de Dieu dans la vérité » : voilà la vérité de la vie. La
voie qui est bonne s'appelle la voie de Dieu. Saint Luc
montre dans son évançile que J.-C. a enseigné celle
triple vérité : 1° la vérité de la vie qui consiste dans
l'observation des commandements de Dieu. Au cha-
pitre x il est écrit : « Vous aimerez le Seigneur votre
Dieu, de tout votre cœur... Faites cela et vous vivrez. »
Au chapitre xxm, « un homme de qualité demanda
à J.-C. : -I Bon maître, que faire pour que j'obtienne
ce la vie c: ■ruelle? » Il lui est répondu : « Vous savez
208 LA LÉGENDE DOREE
les commandements : « Vous ne tuerez point, etc.. »
2° La vérité de la doctrine. Le Sauveur dit en s'adres-
sant à certaines personnes qui altéraient la vérité de
la doctrine : « Malheur à vous, pharisiens, qui payez la
dîme, c'est-à-dire qui enseignez qu'il faut payer la dfme
de la menthe, de la rue, et de toutes sortes d'herbes,
et qui négligez la justice et l'amour de Dieu, (xi) »
Il dit encore au même endroit : « Malheur à vous,
docteurs de la loi, qui vous êtes saisis de la clef de la
science, et qui n'y étant point entrés vous-mêmes,
l'avez encore fermée à ceux qui voulaient y entrer. »
3° La vérité de la justice est énoncée au chapitre xx:
w Rendez donc à César ce qui appartient à César et
A Dieu ce qui appartient à Dieu. » Au chapitre xix :
« Quant à mes ennemis, qui n'ont point voulu m'avoir
pour roi, qu'on les amène ici, et qu'on les tue en ma
présence. » Au chapitre xm, où il est question du
jugement, quand J.-C. doit dire aux réprouvés : « Re-
tirez-vous de moi, vous tous qui faites des œuvres
d'iniquité. »
II. Son évangile est d'une grande utilité. Aussi
fut-il médecin pour nous montrer qu'il nous prépara
une médecine très salutaire. Or, il y a trois sortes de
médecine : la curative, la préservative et l'améliora-
tive. Saint Luc montre dans son évangile que cette
triple médecine nous a été préparée par le céleste
médecin. La médecine curative guérit des maladies;
or, c'est la pénitence qui guérit toutes les maladies
spirituelles. C'est cette médecine que saint Luc dit
nous avoir été offerte par le céleste médecin, dans le
chapitre îv : « J'ai été envoyé par l'Esprit du Seigneur
SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE 209
pour guérir ceux qui ont le cœur brisé ; pour annon-
cer aux captifs qu'ils vont être délivrés, etc. Je ne
suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (v). »
La médecine qui améliore fortifie la santé, et c'est
l'observance des conseils qui rend l'homme meilleur
et plus parfait. C'est elle que le grand médecin nous
a préparée, quand il dit (ch. xvm) : « Tout ce que
vous avez, vendez-le et le donnez aux pauvres. »
<f Si quelqu'un prend votre manteau, laissez-lui pren-
dre aussi votre robe. » (ch. vi.) La médecine préser-
vative prévient la chute, et c'est la fuite des occasions
du péché et des mauvaises compagnies qui nous est
enseignée au chapitre xii : « Gardez-vous du levain des
pharisiens, qui est l'hypocrisie » ; par où il nous ap-
prend à fuir la compagnie des méchants. On peut dire
encore que l'Evangile de saint Luc est fort utile, en
ce sens que tous les principes de la sagesse y sont
renfermés. Voici comme en parle saint Ambroise :
« Saint Luc embrasse toutes les parties de la sagesse,
dans son évangile. Il y enseigne ce qui a rapport à la
nature, lorsqu'il attribue au Saint-Esprit l'Incarnation
de N.-S. » David avait aussi enseigné celte sagesse
naturelle, quand il dit: « Envoyez votre Esprit et ils
seront créés. » Ce que saint Luc fait encore, en par-
lant des ténèbres qui accompagnèrent la Passion de
J.-C.,des tremblements de terre et du soleil qui retira
ses rayons. Il enseigna la morale, puisqu'il donna une
règle de mœurs dans le récit des Béatitudes. Son
enseignement est conforme à la raison, quand il dit :
« Celui qui est fidèle dans les petites choses le sera
dans les grandes. » Sans cette triple science, la natu-
iii. H
210 IV LÉGENDE DORÉE
relie, la morale et la rationnelle, point de foi, point
mystère de la Trinité possible.» (Saint Ambroise.^
III. Son évangile est embelli par toutes sortes
grâces : son style, en effet, et son langage sont fleui
et fort clairs. Or, pour qu'un écrivain atteigne à
îjrâcc et à cet éclat, trois qualités sont nécessaire
d'après saint Augustin, plaire, éclairer et touche
Pour plaire, il faut un style orné ; pour éclairer,
le faut clair; pour toucher, il faut parler avec fe
Oualitésque saint Luc posséda dans ses écrits etdai
sa prédication. Les deux premières, d'après ce tém
gnage de la IIe aux Corinthiens : « Nous avo
envoyé avec lui un frère (La Glose entend par ce frè
saint Barnabe ou saint Luc) qui est devenu célèb
dans toutes les églises par son évangile. » Par c
mots « qui est devenu célèbre », saint Paul fait ente
dre que son style est orné. Par ceux-ci « dans tout-
les églises », on voit qu'il a parlé avec clarté. Qik.
ait parlé avec feu, cela est évident, parce qu'il
séda un cœur ardent, selon qu'il le dit lui-mêm
« Notre cœur n'était-il pas embrasé en nous, lorsq
nous parlait dans le chemin et qu'il nous expliqu
les Ecritures? »
IV. Son évangile a été confirmé par de nombreus
autorités : 1° par celle du Père, qui dit dans Jérémr ^
(xxxi) : « Le temps vient, dit le Seigneur, où je ferai
une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la
maison de Juda ; non selon l'alliance que je fis avec
leurs pères, mais voici l'alliance que je ferai avec la
maison d'Israël, après que ce temps-là sera venu, dit
le Seigneur : j'imprimerai ma loi dans leurs entrailles
SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE 21 I
et je récrirai dans leur cœur. » A la lettre, il parle ici
de la doctrine évangélique. 2° Il a été corroboré par
l'autorité du Fils, qui dit au chapitre xxi : « Le ciel
et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront
point. » 3° Son évangile fut inspiré par PEsprit-Saint,
d'après ces paroles de saint Jérôme dans son prologue
sur saint Luc : a Par le mouvement du Saint-Esprit,
A a écrit son évangile dans l'Achaïe. » 4° II fut figuré
d'avance par les anges; c'est à ce sujet qu'il est dit*
dans l'Apocalypse (xiv) : « Je vis l'ange de Dieu qui
voIait par le milieu du ciel, portant l'Evangile éter-
ft^l. » Or, cet Evangile est appelé éternel, parce qu'il
a une origine éternelle, c'est-à-dire J.-C. qui est
éternel, dans sa nature, dans sa fin et dans sa durée.
V. U a été annoncé par les prophètes. En effet, le
Prophète Ezéchiel a en vue l'évangile de saint Luc,
^,,5irid il dit qu'un des animaux avait une face de veau.
^e rtième prophète veut en parler encore (n), quand il
raconte avoir vu un livre écrit en dedans et en dehors,
e* *lans lequel on avait écrit des plaintes lugubres,
e?* cantiques et des malédictions. Ce qui a rapport à
^^"singile de saint Luc, qui est écrit en dedans par
esi mystères qu'il renferme, et en dehors, par le récit
"^torique. On y trouve encore les plaintes de la Pas-
81c>ti, le cantique de la Résurrection et les malédictions
<te la Damnation éternelle, dans le chapitre xi, où se
f^ncontrent beaucoup d'imprécations.
VI. Il a été expliqué et manifesté par la Sainte
Vierge, qui en conservait toutes les particularités dans
son cœur et les ruminait, est-il dit en saint Luc (n),
afin de pouvoir les faire connaître dans la suite aux
212 LA LÉGENDE DOREE
écrivains sacrés ; d'après ce que dit la Glose : « Tout
ce qu'elle savait des actions et des paroles du Seigneur,
elle le recueillit dans sa mémoire, afin qu'au moment
de prêcher et d'écrire les circonstances de l'Incarna-
tion, elle pût expliquer, d'une manière satisfaisante, à
qui le demanderait, tout ce qui s'était passé. C'est ce
qui fait que saint Bernard, expliquant pourquoi l'ange
annonça à la Sainte Vierge la grossesse d'Elisabeth,
dit : « Si la conception d'Elisabeth est découverte à
Marie, c'est afin que la venue du Sauveur et celle du
Précurseur étant connues, elle pût, en conservant
dans son esprit la suite et l'enchaînement des faits,
en révéler, dans la suite la vérité aux écrivains et au,w
prédicateurs, .puisque, dès le principe, elle fut pleine^
nient instruite miraculeusement de tous ces mv^
tères. » Aussi croit-on que les évangélistes lui deman-
daient bien des renseignements, sur lesquels elle 1^».
éclairait.
On a pensé de saint Luc en particulier qu'il eut
coursa elle comme à Parche du Testament, et qi
en apprit avec certitude bien des faits, surtout ce m_
qui la concernaient personnellement, comme l'Anne*
dation de l'ange, la naissance de J.-C. et autres se-i —
blables dont saint Luc est le seul qui fasse état.
VIL L'Evangile lui fut notifié par les apôtres. Puî -
que saint Luc ne fut pas témoin de toutes les actions «
des miracles de J.-C. il fut obligé d'écrire son évar-*-
gile selon les données et le rapport des apôtres q^"-1
avaient été présents : il le donne à entendre dansso^»*1
prologue quand il dit : « J'ai écrit sur le rapport qi
nous en ont fait ceux qui dès le commencement 01
SAINT Lit:, ÉVA.NtiÉLISTE 213
vu ces choses de leur» propres yeux et qui onf et*1 les
ministres de la parole. » Commeon a coutume de ren-
dre témoignage soit de ce que l'on a vu. ««oit de ce
que Ton a entendu, dit saint Augustin ; c'est pour r*ela
que le Seigneur a voulu avoir deux témoin* qui eus-
sent vu, savoir saint Mathieu et saint Jean. et deux
qui eussent entendu, savoir saint Marc et *aint Luc.
Mais parce que le témoignage de ce qu'on a vu e>t plus
sûr et plus certain que celui de ce qu'on a entendu,
c'est pour celte même raison, ajoute saint Augustin,
que les deux évangélistes qui ont vu sont l'un au roui-
mencement et l'autre à la (in, et les deux qui ont en-
tendu sont placés au milieu, afin que, tenant le milieu
comme les plus faibles, ils soient protégés *-{ d<;f»Tidus
par ceux qui se trouvent au commencement et à l;i fin
comme étant plus certains.
VIII. Il fut merveilleusement appromé par saint
Paul, qui, en preuve de ce qu'il disait, apportait le
témoignage de l'évangile de saint Luc. Ce qui fait
dire à saint Jérôme, dans son livre des Hommes illus-
tres, que plusieurs estiment que si saint Paul parle
ainsi dans ses épftres : « Selon mou évangile „, il
veut parler de l'ouvrage de saint Luc. Saint Paul
approuvait encore merveilleusement l'évangile de saint
Luc quand il écrit aux Corinthiens II, c \ui, que
« saint Luc est devenu célèbre dans toutes les éirlises
par son évangile. *> — On lit dans Y Histoire <l\\n-
tioche que les chrétiens qui habitaient cette ville s'é-
iant livrés à d'affligeants et nombreux désordres, fu-
rent assiégés par les Turcs, et en proie à une grande
misère et à la famine. Mais étant revenus (ont à fait
m. 1 r
214 LA LÉGENDE DOREE
au Seigneur par la pénitence, il apparut à quelqu'u^
qui veillait dans l'église de Sainte-Marie de Tri]
un personnage éclatant de lumière et revêtu d'hab^
blancs ; et quand l'homme qui veillait eut demanda
celui-ci qui il était, il lui fut répondu, qu'il était ss* j nt
Luc, venu d'Antioche, où le Seigneur avait convoq^^^
la milice céleste, avec les apôtres et les martyrs, aEn
de combattre pour ses serviteurs. Alors les chrétiei^MS,
pleins d'ardeur, taillèrent en pièces l'armée entière <f_ #*
Turcs.
SAINT GRISANT ET SAINTE DARIA *
Cri sa nt, fils d'un homme de la première nobless
nommé Solimius, avait été instruit dans la foi de J.-
et ne voulait pas céder à son père qui prétendait
ramener au culte des idoles. Alors Solimius le fit e
fermer dans une chambre où on lui donna pour coi
pagnie cinq jeunes filles chargées de le séduire
leurs caresses. II pria Dieu de ne pas le laisser vaï
cre par cette bète féroce qui s'appelle concupiscen«3e^^
et aussitôt les jeunes filles accablées de sommeil n
purent ni boire ni manger ; ce qu'elles faisaient dés»
qu'on les avait mises hors de l'appartement. Alors
Daria, vierge très prudente consacrée à Vesta, est
priée de s'introduire chez disant afin de le rendre
aux dieux et à son père. Quand elle fut entrée, Cri-
*
Bréviaire; — Leurs actes.
SAINT GRISANT ET SAINTE DARIA 215
t lui adressa des reproches à cause du luxe de ses
vôtcments; mais elle répondit que si elle était parée
ainsi, ce n'était pas pour le luxe en lui-même, mais
pour le gagner aux dieux et à son père. Grisant lui
adressa de nouveaux reproches de ce qu'elle honorait
comme des dieux ceux qu'on avouait avoir eu, le plus
souvent, pour auteurs de ses jours, des hommes dé-
bauches et des femmes impudiques. Daria répliqua
ïu€ les philosophes avaient donné des noms d'hom-
^^s aux éléments. Crisant lui dit : « Si celui-ci adore
/a terre comme une déesse, et que celui-là qui est
0,nmc des champs la laboure, il est prouvé qu'elle
"•^rine plus à l'homme des champs qu'à l'adorateur; il
Ct* sera de même de la mer et des autres éléments. »
*°i~s Crisant et Daria qu'il avait convertie, s'étant
r*l*i par le lien du Saint-Esprit, et feignant d'être réel-
^^Cînt mariés, convertissaient beaucoup de monde à
•"**CTï. entre autres, le tribun Claude, autrefois son tu-
***% avec sa femme, ses enfants et une infinité d'au-
^^ soldats. Crisant fut donc renfermé par l'ordre de
. *^*nérien dans un cachot des plus infects; mais cette
** ^Vîction se changea en une odeur des plus suaves.
^Mant à Daria, elle fut livrée à une maison de débau-
^*^; mais un lion, qui s'échappa de l'amphithéâtre,
v^nt se constituer le portier de cette maison. On en-
voya quelqu'un pour faire violence à la jeune vierge;
\ tna's 'e ^on 'e sa's^> et semble demander, par siijne
à la sainte, ce qu'il doit faire de son captif. Celle-ci
ùsf lui commande de ne pas le blesser, mais de le laisser
venir auprès d'elle. Alors cet homme est changé et
se met à courir par la ville en criant que Daria est
216 LA LÉGENDE DOUÉE
une déesse. On envoie aussitôt des chasseurs pour
prendre le lion, mais celui-ci les saisit, les porte aux
pieds de la vierge qui les convertit. Le préfet fait pla-
cer un grand brasier à la porte de la chambre afin
que Daria soit brûlée avec le lion. A la vue du feu le
lion eut peur, et se mit à rugir ; il reçut alors de la
vierge la permission de se retirer ou il voudrait, sans
faire de mal à personne. Le préfet ayant fait infliger
divers tourments à Grisant et à Daria, ils n'en éprou-
vèrent aucune douleur. Ces chastes époux furent alors
placés dans une fosse, où, écrasés sous les pierres
et la terre, ils reçurent la consécration du martyre,
en 290, du temps deCarus, évoque de Narbonne, ville
où leur fête est célébrée avec le plus de pompe.
LES ONZE MILLE VIERGES
Les onze mille vierges furent martyrisées ainsi qu'il
suit : Il v avait en Bretagne un roi fort chrétien nommé
Nothus, ou Maurus, dont la fille s'appelait L^rsule.
Elle se faisait distinguer par la douceur admirable de
ses mœurs, sa sagesse et sa beauté; de sorte que sa
renommée était répandue en tout lieu. Or, le roi d'An-
gleterre, prince fort puissant, qui avait subjugué à ses
lois une quantité de nations, en entendant parler de
cette jeune vierge, avouait qu'il serait le plus heureux
des hommes si elle épousait son fils unique. Le jeune
homme en témoignait aussi un ardent désir. On en-
voie donc une ambassade solennelle au père de la jeune
LES ONZE MILLE VIERGES 217
fille ; à des flatteries et à de grandes promesses on ajoute
des menaces, si les ambassadeurs reviennent sans une
réponse favorable. Le roi de Bretagne se trouva dans
une extrême anxiété. Il regardait comme une indi-
gnité de donner à un adorateur des idoles une per-
sonne qui s'était rangée sous la foi de J.-C; il savait
bien d'ailleurs qu'elle n'y consentirait jamais ; enfin,
il redoutait singulièrement la férocité du roi anglais.
Mais Ursule, inspirée de Dieu, conseilla à son père
d'accéder à la demande du prince à condition toute-
fois que le roi son père, de concert avec son futur
époux, lui donnerait dix vierges très distinguées pour
la consoler; qu'on lui confierait à elle et aux autres,
mille vierges ; qu'on équiperait des vaisseaux ; qu'on
lui accorderait un délai de trois ans pour faire le sa-
crifice de sa virginité, et que le jeune homme lui-même
se ferait baptiser et instruire dans la foi, dans le même
espace de trois ans. C'était prendre un sage parti en
effet, ou bien détourner le jeune homme de son <les-
sein car les conditions qu'elle mettait devaient sem-
bler difficiles à accepter, ou bien pour avoir le moyen
de pouvoir consacrer à Dieu toutes ces vierires avec
elle. Mais le jeune homme souscrivit de bon c<rur à
ces conditions, insista lui-même auprès de son père ;
et s'étant fait baptiser, il commanda de Initer l'exécu-
tion de tout ce que la jeune vierge avait exigé. Le père
d'Ursule régla que cette fille chérie eût aussi pour
cortège des hommes qui la protégeraient elle-même et
ses compagnes. De toutes parts donc les vierges s'em-
pressent, de toutes parts les hommes accourent à un
si gTand spectacle. Grand nombre d'évêques se joi-
218 LA LÉGENDE DORÉE
gnent à Ursule et à ses compagnes qu'ils veulent sui-
vre ; parmi eux se trouvait Pantulus, évoque de Bâle,
qui les conduisit jusqu'à Rome, et qui, à son retour,
reçut avec elles le martyre.
Sur l'avis officiel que lui en avait donné par lettres
le père de sainte Ursule, sainte Gérasime, reine de
Sicile (dont le mari, fort cruel, était devenu, grâce à
elle, un agneau pour ainsi dire, de loup qu'il était),
sœur de l'évéque Marcirisuset de Daria, mère de sainte
Ursule, suivit l'inspiration divine, laissa le royaume à
un de ses fils et mit à la voile pour la Bretagne avec
ses quatre filles, Babille, Julienne, Victoire et Aurée.
Hadrien, un de ses enfants encore tout petit, se mit
aussi de lui-même, en pèlerinage, par amour pour ses
sœurs. De l'avis de* sainte Gérasime se rassemblèrent
des vierges de différents royaumes : elle fut constam-
ment leur conductrice et souffrit enfin le martyre avec
elles. D'après ce dont il avait été convenu, la reine
s'étant procuré des trirèmes bien approvisionnées, dé-
voile aux vierges qui devaient l'accompagner le secret
de son dessein, et toutes jurent d'être fidèles ace nou-
veau genre de milice. Bientôt, en effet, elles préludent
aux exercices de la guerre ; tantôt elles courent ici,
tantôt là. Quelquefois elles font semblant de fuir; tout
ce qui se peut présenter à leur esprit pour s'exercer à
tous les genres de jeux, elles l'exécutent ; quelquefois
elles revenaient à midi, quelquefois à peine au soir. Il
y avait affluence de princes, de seigneurs pour jouir
d'un pareil spectacle et tous en étaient comblés d'ad-
miration et de joie. Enfin, quand Ursule eut converti
toutes les vierges à la foi, après un jour de traversée
LES ONZE MILLE VIERGES 219
et sous un vent favorable, elles abordèrent à un port
de la Gaule nommé Tyelle, et de là à Cologne, où un
ange apparut à Ursule et lui prédit qu'elles revien-
draient toutes ensemble en ce lieu où elles recevraient
la couronne du martyre. Sur l'avis de Fange, et se di-
rigeant vers Rome, elles abordèrent à Bâle, où, ayant
quitté leurs navires, elles vinrent à pied à Rome. A
leur arrivée, le pape Cyriaquefut tout joyeux ; il était
originaire lui-même de la Bretagne, et comptait parmi
elles beaucoup de parentes. II les reçut avec tout son
clergé en grande pompe. Cette nuit-là même, le pape
eut du ciel révélation qu'il devait recevoir la couronne
du martyre avec les vierges. Il ne parla de cela à qui
que ce fut, et conféra le baptême à beaucoup de ces
jeunes personnes qui n'avaient point encore reçu ce
sacrement. Voyant une circonstance si favorable, après
avoir gouverné l'église, le 19e après saint Pierre*,
pendant un an et onze semaines, il découvrit son
projet au public, et devant tout le monde, il résigna sa
dignité et son office. Les réclamations furent unanimes
surtout de la part des cardinaux qui pensaient que le
pape était dans le délire pour vouloir quitter les hon-
neurs du pontificat afin de suivre quelques petites
femmes folles; il ne tint cependant aucun compte de
leurs observations ; mais il ordonna pontife à sa place
un saint homme qui fut nommé Amétus. Et pour
avoir quitté le siège apostolique malgré le clergé,
celui-ci effaça son nom du catalogue des pontifes, et
* Ce fut saint Antère qui réçna un an et le 11>«; après saint
Pierre, 233-236.
220 LA LÉGENDE DOREE
cette sainte compagnie de vierges perdit dès ce mo-
ment tous les égards qu'on avait eus pour elles à la
cour de Rome. Il y avait alors à la tête des armées
romaines deux mauvais princes, Maxime et Africanus,
qui, en voyant cette multitude de vierges accompa-
gnées de beaucoup d'hommes et de femmes, craignirent
que, par elles, la religion des chrétiens ne prît trop
d'accroissements. Ils eurent donc soin de s'informer
exactement du chemin qu'elles devaient prendre, ei
envoyèrent des députés à Jules, leur parent, et
de la nation des Huns, afin que, marchant contre elle
avec une armée, il les massacrât à leur arrivée à G
logne, parce qu'elles étaient chrétiennes. Alors
bienheureux Gyriaque sortit de Home avec cette illust
multitude de vierges. Il fut suivi par Vincent, cardin
prêtre et par Jacques qui, de la Bretagne, sa patr-
venu à Antioche, y avait exercé la dignité archiépi
pale pendant sept ans. Il était à cette époque en vis m Me
auprès du pape, et déjà il avait quitté la ville, lorsq***. *ïj
entendit parler de l'arrivée des vierges ; il se hâta «=3e
revenir et il fut le compagnon de leur route et de iew-ir
martyre. Maurice, évèque de Lévicane, oncle de B^a-
bile et de Julienne, Foillau, évèque de Lucques, ^rt
Sulpicc, évèque de Ravenne, alors à Rome, se joi-
gnirent encore à ces vierges. Ethéré, époux de sainte
Ursule, qui était resté en Bretagne, avait été averti du f ..'■
Seigneur, par l'entremise d'un ange, d'exhorter sa
mère à se faire chrétienne. Car son père était mort un 1 \^x
an après avoir été converti à la foi, et Ethéré lui avait ^^
succédé dans le gouvernement du royaume. Quand les
vierges sacrées revinrent de Rome avec les évêques,
'H
LES ONZE MILLE VIERGES 221
^ont il a été parlé, Ethéré reçut du Seigneur l'avertis-
sement d'aller de suite à la rencontre de sa fiancée,
afin de recevoir avec elle, dans Cologne, la palme du
martyre. Il acquiesça aux avertissements de Dieu, fit
baptiser sa mère et, avec elle, une toute petite sœur
nommée Florentine déjà chrétienne ; accompagné del'é-
v&jue Clément, il alla au-devant des vierges pour s'as-
socier à leur martyre. Marculus, évêque de Grèce et sa
QJéceConstance,fille de Dorothée, roi deConstantinople,
Çui avait fait vœu de virginité après la mort de son
«ancé, un fils de roi, prévenus par une vision, vinrent
* Confie et se joignirent aussi à ces vierges pour avoir
P^rl à leur martyre. Toutes donc, et ces évèques ré-
parent à Cologne alors assiégée par les Huns. Quand
ces barbares les virent, ils se jetèrent sur elles en
P°Ussant des cris affreux et comme des loups qui se
Jettent sur des brebis, ils massacrèrent toute la multi-
*,fic. Quand, après le massacre des autres, on arriva
** tour de sainte Ursule, le chef, voyant sa merveil-
e**He beauté, resta stupéfait, et en la consolant de la
^°M de ses compagnes, il lui promit de s'unir à elle
ï*a** le mariage. Mais comme elle rejeta sa proposition
**l^n loin, cet homme, se voyant méprisé, prit une
"èche et en perça Ursule qui consomma ainsi son
Martyre.
Une des vierges, nommée Cordula, saisie de frayeur,
se cacha, cette nuit-là, dans le vaisseau ; mais le len-
demain, elle s'offrit de plein gré à la mort et reçut la
couronne du martyre. Or, comme on ne faisait pas sa
fête parce qu'elle n'avait pas souffert avec les autres,
elle apparut longtemps après à une recluse, en lui
222 LA LÉGENDE DOREE
ordonnant de célébrer sa fête le lendemain de celh
des vierges. Elles souffrirent Tan du Seigneur 238. Lf
supputation des époques, d'après l'opinion de quelques-
uns, ne permet pas de penser que ces choses se soient
passées alors. La Sicile, ni Constantinople n'étaient pas
des royaumes, et cependant on dit ici que les reines
de ces pays accompagnèrent ces vierges. II vaut mieux
croire que ce fut après Constantin, au moment où les
Huns et les Goths exerçaient leurs ravages, que ce mar*
tyre eut lieu, c'est-à-dire, du temps de Pempereu*
Marcien (selon qu'on le lit dans une chronique) qc
régna l'an du Seigneur 352. — Un abbé avait demancS
à l'abbesse de Cologne le corps d'une vierge, avec pr^
messe de le placer en son église dans une châsse d'a^
gent; mais l'ayant laissé, une année entière, sur ^
autel, dans une châsse de bois, une nuit, que l'at>l
de ce monastère chantait matines avec sa communauté
cette vierge descendit corporellement de dessus Faute
et après avoir fait une profonde révérence devant Tai_i
tel, elle passa, en présence de tous les moines effrayée
à travers le chœur et se retira. L'abbé courut alors
la châsse qu'il trouva vide. II vint en toute hâte
Cologne et exposa la chose en détail à l'abbesse. IK
allèrent à l'endroit où ils avaient pris le corps et T _
trouvèrent. L'abbé, après avoir fait ses excuses, A&
manda le môme corps ou au moins un autre, avec Ir*
promesses les plus certaines de faire confectionner a-
plus tôt une châsse précieuse ; mais il ne put l'obtenir
— Un religieux, qui avait une grande dévotion pouJ
ces saintes vierges, vil, un jour qu'il était graveme-^
malade, une vierge d'une grande beauté, lui app»»
SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APOTRES 223
raître et lui demander s'il la connaissait. Comme il
était surpris de cette vision, et avouait qu'il ne la con-
naissait aucunement, elle lui dit : « Je suis une des
vierges, à l'égard desquelles vous avez une touchante
dévotion; et afin de vous en récompenser, si par
amour et par honneur pour nous, vous récitez onze
mille fois l'oraison dominicale, vous éprouverez, à
l'heure de votre mort, les effets de notre protection
et de notre consolation. » Alors elle disparut, et le
religieux accomplit ce qu'on lui avait demandé le plus
tôt qu'il put; et aussitôt après il fit appeler l'abbé pour
recevoir l'exlrême-onction. Au milieu de la cérémonie,
ce religieux s'adressa tout à coup aux assistants en
leur criant de se retirer, pour faire place aux vierges
saintes qui arrivaient. L'abbé lui ayant demandé ce
que cela signifiait, le religieux lui raconta la promesse
qu'il avait faite à la vierge, alors tous se retirèrent,
et revenant un moment après, ils trouvèrent que le
religieux avait rendu son âme à Dieu.
SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APOTRES
Simon signifie obéissant ou triste. 11 eut deux surnoms,
car on l'appela Simon le Zélé, et Simon le Cananéen, de (lana,
bourg de la Galilée, où le Seigneur changea l'eau en vin. Kn
outre Zélé et Cananéen sont tout un, puisque («ana signifie
zèle. Or, saint Simon posséda l'obéissance en accomplissant
les préceptes; la tristesse en compatissant aux affligés ; le
zèle en travaillant constamment avec ardeur au salut des aines.
— Jude veut dire confessant ou glorieux : ou bien il vient de
224 LA LÉGENDE DOREE
donnant jubilation. En effet, il confessa la foi, il posséda L
gloire du royaume et la jubilation de la joie intérieure. 11 et:
beaucoup de surnoms : car il fut appelé Judas, frère de Ja
ques, comme frère de saint Jacques le Mineur; 2<> il fut a
pelé Thaddée, qui veut dire s'e m parant du prince, ou bi«
Thaddée vient de Thadea et Deus. Thadea signifie vèteme*
royal. Il fut le vêtement royal de Dieu par les vertus qui l'es
orné et par où il a pris le prince J.-C.; ou Thaddée vient
Quasi tam Deus, c'est-à-dire grand comme Dieu, par son adac
tion ; 3° dans V Histoire ecclésiastique, il est nommé Leben*, c
veut dire cœur, ou petit cœur, c'est-à-dire qui orne son cet-
ou bien Lebens, comme on dirait Lebes, bassin; cœur par-
magnanimité; petit cœur par sa pureté; bassin par sa pl^
tude de grâces, puisqu'il a mérité d'être comme une chaudic
un vase de vertus et de grâces. Leur passion et leur lége i
furent écrites en hébreu par Abdias, évêque de Babylone, <
avait reçu l'épiscopat des mains des apôtres eux-mènu
Throphée, disciple d'Abdias, les traduisit en grec, et Afn'c
nus en latin.
Simon de Cana et Jude Thaddée étaient les frère
de saint Jacques le mineur, et fils de Marie Cléoplu
qui fut mariée à Alphée. Jude fut envoyé à Abgarc
roi d'Edesse, par saint Thomas, après l'ascension d
Seigneur. On lit en effet dans Y Histoire ecclésiastique
que cet Abçare adressa une lettre ainsi conçue à N
S. J.-C. : a Abçare, roi, fils d'Euchassias, à Jésus,
bon Sauveur, qui a apparu dans le pays de Jérusalen
salut : J'ai entendu parler de vous et des guérisoi
que vous faites, sans employer ni médicaments,
herbes : d'un mot vous faites voir les aveugles, ma
cher droit les boiteux, les lépreux sont purifiés et 1
morts reviennent à la vie. Ayant entendu raconter
* Eusèhc, 1. 1, c. xiii.
SAINT SIMON ET SAINT JL'DE, APOTRES 223
vous toutes ces merveilles, je pense de deux choses
Tune, ou que vous êtes Dieu et que vous êtes descendu
du ciel afin d'opérer ces prodiges, ou que vous êtes
le fils de Dieu, si vous agissez ainsi. C'est pourquoi
je vous écris pour vous prier de prendre la peine de
venir me voir et me guérir d'une douleur qui me tour-
mente depuis longtemps. J'ai su encore que les Juifs
murmurent contre vous et veulent vous faire un mau-
vais parti, venez donc chez moi ; j'ai une Mlle petite, il
est vrai, mais convenable, qui peut suffire à deux per-
sonnes. » N.-S. J.-C. lui répondit en ces tonnes :
«c Vous êtes bienheureux d'avoir cru en moi, sans
m'avoir vu ; car il est écrit de moi que ceux qui ne
me voient pas, croiront, et que ceux qui me voient,
ne croiront point. Quant à ce que vous m'avez écrit
d'aller chez vous, il faut que s'accomplissent toutes les
choses pour lesquelles j'ai été envoyé, et ensuite ijue
je sois reçu de celui qui m'a envoyé. Après mon as-
cension, je vous enverrai un de mes disciples pour
vous guérir, et vous vivifier. » Alors Ahçare compre-
nant qu'il ne pouvait pas voir J.-C. en personne, en-
voya (c'est ainsi qu'on le trouve dans uni» histoire an-
tique, d'après le témoignage de Jean Damascène, 1. 1 Y i
un peintre à Jésus pour faire son portrait afin de voir
au moins dan* son image celui qu'il ne poux ait voir
en personne. Mais quand le peintre était auprès de
Jésus, il ne pouvait voir distinctement sa face, ni tenir
les yeux fixés sur lui, à cause de l'éclat extraordinaire
qui partait de sa tête, de sorte qu'il ne put le peindre
comme il en avait reçu l'ordre. Le Seigneur, voyant
cela, prit un vêlement qui servait de litige au pein-
ni. Ki
226 LA LÉGENDE DORÉE
tic, et le mettant sur sa figure, il y imprima ses traits
et Tenvoya au roi Abgare qui le désirait. Or, tel était
le portrait du Seigneur d'après cette histoire antique,
toujours selon le témoignage de Jean de Damas : 11
avait de beaux yeux, des sourcils épais, la figure lon-
gue et légèrement penchée, ce qui est un signe de ma-
turité.
Or, cette lettre de Notre-Scigneur J.-C. a, dit-on,
une telle vertu, que dans cette ville d'Edesse aucun
hérétique ni aucun païen n'y saurait vivre, et un tyran
quelconque n'oserait y faire mal à personne *. En effet,
s'il arrive qu'une nation vienne attaquer cette ville à
main armée, un enfant, debout au haut de la porte, lit
cette lettre et le même jour, les ennemis, soit qu'ils
aient peur, prennent la fuite, soit qu'ils veulent la
paix, entrent en composition avec les citoyens ; c'est
ce qu'on rapporte être autrefois arrivé : mais dans la
suite la ville fut prise et profanée par les Sarrasins;
elle avait perdu son privilège en raison des péchés in-
nombrables qui s'étaient commis publiquement dans
tout l'Orient. Ouand Notre- Seigneur fut monté au ciel
(ainsi le lit-on dansV Histoire ecclésiastique, 1. 1, c. xm),
l'apôtre saint Thomas envoya Thaddée, autrement dit
Jude, au roi Abgare, pour accomplir la promesse de
Dieu. Arrivé auprès d'Abgare, après qu'il lui eut dé-
claré être le disciple à lui promis par «lésus, le roi vit
dans le visage de Thaddée une splendeur admirable et
divine. A cette vue, stupéfait et effrayé, il adora le
Seigneur en disant : « Vraiment vous êtes le disciple
* Ordéric Vital, 1. II.
SAINT SIMON ET SAINT JL'DE, APOTRES 227
de Jésus, fils de Dieu, qui m'a écrit: « Je vous enverrai
« quelqu'un de mes disciples pour vous guérir et vous
« donner la vie. » Thaddée lui dit : « Si vous croyez au
Fils de Dieu, vous obtiendrez tout ce que votre cœur
désire. » Abgare répondit : « Je crois de vrai, et les
Juifs qui l'ont crucifié je les égorgerais volontiers, si
j'en avais le pouvoir et si l'autorité des Romains n'était
pour moi un obstacle insurmontable. » Or, comme
Abgare était lépreux, lit-on en quelques livres, Thad-
dée prit la lettre du Sauveur en frotta la face du roi
et aussitôt il recouvra la santé la plus parfaite. — Par
la suite, Jude prêcha dans la Mésopotamie et dans le
Pont, et Simon en Egypte. Ensuite, ils vinrent tous
les deux en Perse où ils rencontrèrent deux magiciens,
Laroës et Arphaxat, que saint Mathieu avait chassés
de l'Ethiopie. A celte époque, Baradach, général du
roi de Babylone, avant de partir pour combattre les
Indiens, ne pouvait obtenir aucune réponse de ses
dieux : mais en allant au temple d'une ville voisine, on
apprit que l'arrivée des apôtres était la cause pour la-
quelle les dieux ne pouvaient répondre. Alors le gé-
néral les fit chercher et quand il les eut trouvés, il
leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils étaient venus
faire. Les apôtres répondirent : « Si c'est notre nation
que vous voulez connaître, nous sommes hébreux ; si
c'est notre condition, nous déclarons être les serviteurs
du Christ; si vous voulez savoir le motif de notre ve-
nue, c'est pour vous sauver. » Le général leur répartit:
« Quand je serai revenu vainqueur, je vous entendrai. »
Les apôtres lui dirent : « Il y aurait pour vous bien
plus d'avantage à connaître celui qui peut ou vous faire
S
228 LA LÉGENDE DORÉE
remporter la victoire ou du moins disposer les rebelles
à la paix. » Le général leur répondit : « Je vois que
vous êtes plus puissants que nos dieux ; annoncez-
nous donc d'avance, je vous prie, l'issue de la guerre. »
Les apôtres lui dirent : « Afin que vous sachiez que
vos dieux sont des menteurs, nous leur ordonnons
de répondre à vos demandes et, en disant ce qu'ils
ignorent, nous allons vous prouver qu'ils ont menti
en tout point. » Alors les prêtres des idoles prédirent
une grande bataille dans laquelle beaucoup de monde
serait massacré de part et d'autre. Les apôtres se
mirent alors à rire, et le général leur dit : « Moi, je
suis saisi de crainte, et vous, vous riez? » Les apôtres
répondirent : « Ne craignez rien, car la paix est entrée
ici avec nous, et demain, à la troisième heure, les
ambassadeurs des Indiens viendront vous trouver,
faire leur soumission et implorer la paix. » .Alors les
prêtres se mirent à éclater de rire aussi, en disant au^
général : « Ces gens-là veulent vous inspirer de la sé^^
curité, afin que ne vous tenant pas sur vos gardes^^
vous soyez défait par nos ennemis. » Les apôtres r
prirent : « Nous ne vous avons pas dit : attendez
mois, mais un jour, et demain vous serez vainqueur
vous aurez la paix. » Alors le général les fit gant
tous les deux, afin de leur rendre hommage, s'ils a vai&»4
dit la vérité sur ce qui devait échoir, ou bien de les
punir pour leur mensonge criminel. Le lendemain
donc, ce que les apôtres avaient prédit, s'étant réalisé,
et le général ayant voulu faire brûler les prêtres, il tn
fut empêché par les apôtres qui avaient été envoyés non
pour tuer les vivants, mais pour ressusciter les morts.
SAINT SIXOX ET SAI5T Jl DE, APOTRES 22t>
Alors le général, plein d'admiration de ce qu'ils n'a-
vaient pas laissé tuer les prêtres des idoles et de ce
qu'ils ne voulaient accepter rien de leurs richesses, les
conduisit au roi : « Prince, lui dit-il. voici des dieux
cachés sous des figures d'hommes ! >» et aprf> lui a\oir
raconté, en présence des mairiciens. tout ce qui > Via il
passé, ceux-ci, excités par l'envie. dirent que cVtai^rt
des gens rusés et qu'ils méditaient de mauvais projets
contre l'Etat. Le général leur dit : » Si vous lY»sez.
luttez avec eux. » Les magiciens lui dirent : « Si tu
veux voir qu'ils ne pourront parler en notre présence,
qu'on amène ici les hommes les plus éloquents, et si.
devant nous, ils osent ouvrir la bouche, vous aurez la
preuve que nous ne sommes propre* à rien. » In
grand nombre d'avocats avant été amenés, à l'instant,
ils devinrent muets en présence des mages, au point
qu'ils ne pouvaient pas même manifester par des >i-
çnes qu'ils étaient incapables de parler. Et les mairi-
ciens dirent au roi : « Afin que tu saches que nous
sommes des dieux, nous allons leur permettre de par-
ler, mais ils ne pourront se promener; puis nous leur
rendrons la faculté de marcher, mais nous ferons
qu'ils ne voient pas, bien qu'ayant les yeux ouverts. »
Quand tout cela eut été exécuté, le trénéral mena les
avocats honteux et confus aux apôtres : mais les avo-
cats ayant vu que ceux-ci étaient vêtus grossièrement,
ils les méprisèrent intérieurement. Simon leur dit :
« Souvent il arrive que dans des écrins d'or et semés
de pierreries se trouvent renfermés des objets sans
valeur, et que dans les plus viles boîtes de bois soient
rangés des colliers de perles d'un grand prix. Or, qui
m. io
230 LA LÉGENDE DORÉE
désire devenir le propriétaire d'une chose, fait moins
d'attention au contenant qu'au contenu. Promettez-
nous donc d'abandonner le cul te des idoles et d'adorer
le Dieu invisible ; de notre côté, nous ferons le signe
de la croix sur vos fronts et vous pourrez confondre
les magiciens. » Après en avoir fait la promesse et
avoir été signés au front, les avocats retournèrent de
nouveau chez le roi, auprès duquel se trouvaient
encore les magiciens, qui n'eurent plus le moindre
empire sur eux ; et ils s'en moquèrent devant tout le
monde ; alors les magiciens irrités firent venir beau-
coup de serpents. Aussitôt le roi donna ordre de faire
venir les apôtres qui remplirent leurs manteaux des
serpents et les jetèrent sur les magiciens en disant :
« Au nom du Seigneur, vous ne mourrez point, mais
vous serez déchirés par les serpents et vous pousserez
des cris de douleur qui ressembleront à des mugisse-
ments. »
Et comme les serpents leur rongeaient les chairs,
et que ces malheureux hurlaient comme des loups, le
roi et les autres priaient les apôtres délaisser tueries
magiciens par les serpents. Les apôtres leur répondi-
rent : « Nous avons été envoyés pour ramener de
la mort à la vie, mais non pour précipiter de la vie
dans la mort. » Et, après avoir fait une prière, ils
ordonnèrent aux serpents de reprendre tout le poison
qu'ils avaient injecté, et ensuite de retourner dans leur
repaire. Or, les douleurs supportées par les magiciens,
au moment où les serpents reprirent leur poison, fu-
rent plus vives (pie celles qu'ils avaient ressenties
quand leurs chairs étaient dévorées. Les apôtres leur
y
SAINT SIMON ET SAINT JL'DE, APOTRES 231
dirent : « Pendant trois jours, vous ressentirez de la
douleur ; mais, le troisième jour, vous serez guéris,
afin que vous renonciez alors à votre malice. » Trois
jours s'étant écoulés, sans que les magiciens pussent
ni manger, ni boire, ni dormir, tant leurs souffrances
étaient grandes, les apôtres vinrent les trouver et leur
dirent : « Le Seigneur n'agrée pas qu'on le serve par
force ; levez-vous donc, soyez guéris, et allez avec la
faculté de faire librement ce que vous voulez. j> Ils
persistèrent dans leur malice, et s'enfuirent loin des
apôtres, contre lesquels ils ameutèrent Babvlone
presque tout entière. — Après quoi, la fille d'un gé-
néral conçut par fornication, et en mettant un fils au
monde, elle accusa un saint diacre de lui avoir fait
violence, en disant qu'elle avait conçu de son fait. Or,
comme les parents voulaient tuer le diacre, les apô-
tres arrivent et s'informent de l'époque de la naissance
de l'enfant. On leur répondit : « Aujourd'hui même,
à la première heure du jour. » Alors, les apôtres di-
rent : « Apportez l'enfant, et faites venir aussi le
diacre que vous accusez. » Quand cela fut fait, les
apôtres dirent à l'enfant : « Dis, enfant, au nom du
Seigneur, si ce diacre a eu pareille audace. » A cela,
l'enfant reprit : « Ce diacre est chaste et saint ; jamais
il n'a souillé sa chair. » Or, comme les parents <le la
jeune fille insistaient pour que les apôtres demandas-
sent quel avait été l'auteur du crime, ceux-ci répon-
dirent : a Notre devoir est de délivrer les innocents,
mais non de perdre les coupables. » — A la même
époque, deux tigres très féroces, renfermés chacun
dans une fosse, s'échappèrent et dévorèrent tous ceux
23^ LA LÉGENDE DORÉE
qu'ils rencontraient. Les apôtres vinrent à eux et, au
nom du Seigneur, ils les rendirent doux comme des
agneaux. Les apôtres voulurent s'en aller, mais, sur
la prière qu'on leur en fit, ils restèrent encore un an.
et trois mois ; dans cet intervalle, plus de soixante
mille hommes, sans compter les petits enfants, furent
baptisés avec le roi et les princes.
Les magiciens dont on vient de parlervinrent à une
ville nommée Suanir, où se trouvaient 70 prêtres dés
idoles qu'ils animèrent contre les apôtres, afin qu'à
leur arrivée en ce pays, on les forçât à sacrifier ou
qu'on les exterminât. Lors donc que les apôtres eurent
parcouru toute la province et qu'ils furent parvenus
jusqu'à cette ville, les prêtres et tout le peuple se sai-
sissent d'eux et les conduisent au temple du Soleil.
Les démons se mirent alors à crier, par l'organe des
énergumènes : « Qu'y a-t-il entre vous et nous, apô-
tres du Dieu vivant ? Voici qu'à votre entrée, nous
sommes brûlés par les flammes. » L'ange du Seigneur
apparut dans le même moment aux apôtres, et leur
dit : « Choisissez de deux choses l'une, ou bien que
ces gens meure ni à l'instant, ou bien que vous soyez
martyrs. » Les apôtres répondirent : « Il faut adorer
la miséricorde de Dieu, afin qu'elle les convertisse et
qu'elle nous conduise à la palme du martyre. » Après
avoir imposé silence, les apôtres dirent : « Pour vous
convaincre que ces idoles sont pleines de démons,
voyez, nous leur commandons de sortir et de briser
chacun sa statue. » Aussitôt, deux Ethiopiens, noirs
et nus, sortirent, au grand effroi de tout le inonde,
des statues et, après les avoir brisées, se retirèrent en
r
;
i
SAINT SIMON ET SAINT JL'DE, A1HJTRES 233
poussant des cris horribles. A cette vue, les piètres se
jetèrent sur les apdtres elles égorgèrent tout aussitôt.
Or, à Fi nstant même, quoique le ciel fût fort serein,
il se fit entendre des coups de tonnerre si violents,
que le temple se fendit en trois endroits, et que deux
magiciens, frappés par la foudre, furent réduits en
charbon. Le roi transporta les corps des apôtres dans
sa ville, et fit élever en leur honneur une église d'une
magnificence admirable. — Quant à saint Simon, on
trouve en plusieurs endroits qu'il fut attaché à une
croix, fait attesté par Isidore, dans son Livre sur lu
mort des Apôtres ; par Eusèbc, dans son Histoire
ecclésiastique; par Bède, dans son Commentaire sur
les actes des Apôtres, et par maître Jean Beletli, dans
sa Somme. Ils prétendent qu'après avoir prêché eu
Egypte, il revint à Jérusalem, et quand saint .Jacques
le Mineur fut mort, il fut choisi d'une voix unanime
par les apôtres, pour être évêque de cette ville; avant
son décès, on raconte qu'il ressuscita trente morts.
Aussi chante-t-on dans son office : « 11 rendit la vie à
trente personnes englouties dans les Ilots. » Après
avoir gouverné l'église de Jérusalem de longues an-
nées, et être parvenu à l'âge de 120 ans, du temps de
l'empereur Trajan, Atticus, qui exerçait les fonctions
de consul à Jérusalem, le fit prendre et accabler d'ou-
trages. En dernier lieu, il le fit attacher à une croix,
tout le monde et le juge admirant qu'un vieillard de
120 ans subît le supplice de la croix. Cependant quel-
ques-uns disent, et cela est exact, que ce ne fut pas
l'apôtre Simon qui souffrit le martyre de la croix et
fut évéque de Jérusalem, mais que ce fut un autre
234 LA LÉGENDE DORÉE
Simon, fils de Gléophé, frère de Joseph ; fait attesté
par Eusèbe, ëvêque de Césaréc, dans sa chronique.
Isidore et Bède le disent aussi en leurs chroniques ;
car Isidore et Eusèbe rétractèrent, dans la suite, ce
qu'ils avaient avancé d'abord; ceci se prouve par
l'autorité de Bède, qui se reproche dans ses rétracta-
tions d'avoir partagé ce sentiment. Usuard atteste la
même chose aussi dans son Martyrologe.
SAINT QUENTIN
Quentin, noble citoyen romain, vint à Amiens où
ayant fait beaucoup de miracles, il fut pris par l'ordre
de Maximien, préfet de la ville, et battu de verges,
jusqu'à rentier épuisement des bourreaux; aprèsquoi
il fut jeté en prison. iMais un ange l'ayant délivré, il
alla au milieu de la ville prêcher le peuple. Pris une
seconde fois, étiré du haut du chevalet jusqu'à ce que
ses veines eussent été rompues, rudement battu à
coups de nerfs de bœuf, il endura l'huile, la poix, la
graisse bouillante; comme il se moquait du président,
celui-ci irrité lui fit jeter dans la bouche de la chaux,
du vinaigre et de la moutarde. Mais il demeurait en-
core inébranlable; alors il fut conduit à Vermand, où
le président lui fit enfoncer deux broches qui allaient
de sa tète à ses cuisses, et dix clous entre ses onsrles
et sa chair ; enfin il le fit décapiter. Son corps jeté
dans un fleuve y resta caché 55 ans, et fut retrouvé
ainsi qu'il suit par une noble dame romaine. Comme
SAINT EUSTACIIE 235
elle se livrait assidûment à l'oraison, une nuit, elle
est avertie par un ange d'aller en toute h A te au camp
de Vermand à l'effet d'y chercher en tel endroit le
corps de saint Quentin et de l'ensevelir avec honneur.
Elle se rendit donc, avec une grande suite, à l'endroit
désigné, et y ayant fait sa prière, le corps de saint
Quentin entier et sain, et répandant une odeur suave,
surnagea aussitôt sur le fleuve. Elle l'ensevelit : et
pour la récompenser de ce bon office, elle recouvra
l'usage de la vue. Elle bâtit en cet endroit une église,
après quoi elle se retira dans ses domaines.
SAINT EUSTACHE*
Eustache s'appelait d'abord Placide. C'était le com-
mandant des soldats de l'empereur Trajan. Bien que
adonné au culte des idoles, il pratiquait avec grande
assiduité les œuvres de miséricorde. Il avait une
épouse idolâtre et miséricordieuse comme lui; il en
eut deux fils qu'il éleva selon son rang, avec une ma-
gnificence extraordinaire; comme il se faisait un de-
voir de s'adonner aux œuvres de miséricorde, il mérita
d'être dirigé dans la voie de la vérité. Un jour en effet
qu'il se livrait à la chasse, il rencontra un troupeau
de cerfs, au milieu desquels il en remarqua un plus
beau et plus grand que les autres, qui se détacha pour
* Tiré des actes anciens dans lesquels le Bréviaire romain
a pris la légende de l'office du saint.
236 IV LKGENDE DORÉE
gagner une foret plus vaste. Tandis que les autres
militaires courent après les cerfs, Placide poursuit
celui-ci de tous ses efforts et s'attache à le prendre.
Comme il le suivait avec acharnement, le cerf parvient
enfin à gravir la cime d'un rocher; Placide s'approche
et songe aux moyens de ne pas le manquer; Or, pen-
dant qu'il considère le cerf avec attention, il voit au
milieu de ses bois la figure de la SainteCroix plus res-
plendissante que les rayons du soleil, et l'image de
J.-C, qui lui adresse ces paroles par la bouche du cerf,
comme autrefois parla l'ànesse de Balaam : « Placide,
pourquoi me persécutes-tu? C'est par bonté pour toi ^
que je t'apparaissur cet animal. Je suis le Christ qu^^
tu honores sans le savoir : tes aumônes ont mont»
devant moi, et voilà pourquoi je suis venu; c'est po
te chasser moi-même par le moyen de ce cerf que
courais. » D'autres auteurs disent pourtant que ce f
l'image qui lui apparut entre les bois du cerf qui p
fera ces paroles. En entendant cela, Placide, gran
ment saisi, tomba de son cheval; revenu à lui ap,*-c*
une heure, il se releva et dit : « Faites-moi comprencl**
ce que vous me dites et alors je croirai en vous, a
J.-C. lui dit : « Placide, je suis le Christ qui ai crt?*1'
le ciel et la terre, qui ai fait jaillir la lumière et fa/
séparée des ténèbres; j'ai réglé le temps, les jours rt
les années ; j'ai formé l'homme du limon de la terre;
pour sauver le genre humain, je suis apparu ici-bas
avec un corps, et après avoir été crucifié et enseveli,
je suis ressuscité le troisième jour. » A ces mots, Pla-
cide tomba de nouveau sur terre et dit : « Je crois,
Seigneur, que c'est vous qui avez tout fait, et que vous
SAINT EUSTACIIE 237
ramenez ceux qui s'égarent. » Alors le Seigneur lui
dit : « Si tu crois, va, trouver l'évèque de la ville, et
fais-toi baptiser. » « Voulez-vous, répondit Placide,
que j'annonce ces vérités à ma femme et à mes fils,
afin qu'eux aussi croient en vous? » Le Seigneur lui
dit : a Informe-les, afin qu'ils soient purifiés comme
toi : mais reviens ici demain, je f apparaîtrai de nou-
veau pour te dévoiler plus amplement l'avenir. »
Quand il fut rentré à sa maison et qu'il eut rapporté
ces merveilles à son épouse, au lit, celle-ci s'écria eu
disant : « Mon Seigneur, et moi aussi, la nuit passée,
Je lai vu et il m'a dit : « Demain ton mari, tes fils et
toi, vous viendrez à moi : Je reconnais maintenant
<jue c'est J.-C. » Ils allèrent donc, au milieu de la nuit,
trouver l'évèque de Rome qui les baptisa en grande
J°u», et qui donna à Placide le nom d'Eustaclie, à sa
femme celui de Théospita et à ses fils ceux d'Agapct
ct de Théospite. Le matin arrivé, Eustaclie se rendit
k la chasse, comme la veille, et parvenu au même en-
droit, il fit aller de divers côtés ses soldats, sous pré-
texte de dépister le gibier, et restant à la place où il
avait eu la première vision, il en eut une seconde : alors
tombant le visage contre terre, il dit : « Je vous sup-
p/ie, Seigneur, de manifester à votre serviteur tvque
vous lui avez promis. » Tu es bienheureux, lui répondit
le Seigneur, d'avoir reçu le bain de ma grâce, parce
que lu as alors vaincu le diable. Tu viens de fouler aux
pieds celui qui t'avait déçu. Tu vas montrer maintenant
ta foi : car pour l'avoir abandonné, le diable va te livrer
de grands combats : il faut donc que tu supportes de
rudes épreuves afin de recevoir la couronne de la vie-
à
238 L\ LÉGENDE DOREE
toire. Il faut que lu souffres beaucoup afin que déchu
de vaines grandeurs du monde, tu sois humilié, pour
être élevé plus tard aux honneurs spirituels. Ne fai-
blis donc pas : ne reporte pas la vue sur ta gloire pas-
sée, car il faut que, par la voie des tentations, tu te
montres un autre Job. Cependant quand tu auras été
humilié, je viendrai à toi, et te rendrai ta gloire pre-
mière. Dis-moi donc, si tu veux accepter les tentations
à présent ou à la fin de ta vie? » Eustache répondit:
« Seigneur, s'il faut qu'il en soit ainsi, à l'instant com-
mandez que les tentations nous éprouvent, mais don-
nez-nous la vertu de patience. » Ne perds pas courage,
reprit le Seigneur ; ma grâce en effet gardera vos
âmes. » Alors le Seigneur monta au ciel, et Eustache
revint chez lui donner ces nouvelles à sa femme.
Quelques jours s'étant écoulés, la mort, sous la forme
d'une peste, se déchaînant sur tous ses serviteurs et
ses servantes, les moissonna tous : peu de temps après,
tous ses chevaux et tous ses troupeaux moururent su-
bi lement. Alors des scélérats, voyant ces ravages, se
ruèrent pendant la nuit sur sa maison, emportèrent
tout ce qu'ils trouvèrent, et pillèrent l'or, l'argent et
tous ses autres biens : lui-même, avec sa femme et ses
fils, rendit grâces à Dieu et s'enfuit tout nu : pour
échapper à la honte, ils allèrent en Egypte. Tout ce
qu'il possédait fut anéanti par la rapine des méchants..
L'empereur et le sénat entier regrettaient beaucoup la
perte d'un général aussi distingué, sur lequel on ne
pouvait obtenir aucun renseignement. Après avoir
fait quelque chemin, les fugitifs arrivèrent à la mer
où ayant trouvé un vaisseau, ils s'embarquèrent. Alors
^
SAINT EUSTACIIE 239
le maître du navire, voyant que la femme d'Eustache
était fort belle, conçut un grand désir de la posséder.
Après la traversée, il exigea d'Eustache le prix du
passage, et comme ils n'avaient pas d'argent, il or-
, donna que cette femme fût retenue pour payement,
dans la conviction de l'avoir à soi. Eustache, informé
de cela, refusa absolument d'y consentir, et comme il
persistait, le maître fit signe à ses matelots de le pré-
cipiter dans la mer, afin de pouvoir ainsi posséder sa
femme. Eustache, qui s'aperçut de cela, leur abandonna
sa femme tout désolé, et prenant ses deux enfants, il
s'en alla en versant des larmes : « Malheur à moi et à
vous, dit-il, car votre mère est livrée à un mari étran-
ger! » Parvenu sur les bords d'un fleuve, il n'osa le
passer avec ses deux fils à la fois, parce qu'il y avait
beaucoup d'eau; mais en en laissant un sur la rive,
il se mit en devoir de transporter l'autre; quand il eut
passé le fleuve à gué, il posa par terre l'enfant qu'il
avait porté, et se hâta de venir prendre l'autre. 11 était
au milieu du fleuve, lorsqu'un loup accourut tout à
coup, saisit l'enfant qu'il venait de mettre sur la rive,
ci s'enfuit dans la forêt. Eustache, qui n'espérait pas
le sauver, courut à l'autre : mais en y allant survint
un lion qui s'empara du petit enfant et s'en alla. Or,
comme il ne pouvait l'atteindre, puisqu'il n'était en-
core qu'au milieu du fleuve, il se mit à gémir et à s'ar-
racher les cheveux. Il se serait laissé noyer, si la di-
vine providence ne l'eût retenu. Des bergers, qui
virent le lion emporter un enfant vivant, le poursuivi-
rent avec leurs chiens, et Dieu permit que l'animal
lâchât sa proie sans lui avoir fait aucun mal. D'un au-
240 LA LÉGENDE DORÉE
tre côté, des laboureurs se mirent à crier après le lc*vii
et délivrèrent de sa gueule l'autre enfant aussi s^ur
et sauf. Or, bergers et laboureurs, tous étaient du
même village et ils nourrirent les enfants chez eux.
Eustache de son côté ignorait cela ; alors il s'en alla
bien triste. « Quel malheur pour moi ! disait-il «u
pleurant ; il y a peu de temps, j'étais beau comme t»n
arbre, couvert de fruits et de feuilles; aujourd'hui jc
•
suis tout dépouillé! Que je suis malheureux! j'éte*l$
entouré de soldats, et aujourd'hui je suis réduit à r^s<
1er seul, n'ayant pas même la consolation de possé(S <
mes enfants auprès de moi ! Je me souviens, Seigneu»'
que vous m'avez dit que je serais tenté comme Job
mais je vois que je suis traité plus durement encore
Dépouillé de tous ses biens, il avait au moins un fu-
mier sur lequel il pût s'asseoir; mais moi, il ne wi«
reste pas môme rien qui ressemble à cela. 11 eut d^*
amis qui compatissaient à sa position, pour moi, j *
n'ai eu que des botes féroces, qui m'ont enlevé m^
enfants : sa femme lui fut laissée, la mienne m'a éE~
ravie. Mettez fin, Seigneur, à mes tribulations; et pl^^
cez une garde à ma bouche dans la crainte que mor J
cœur se laisse aller à des paroles de malice, et que Jf*
mérite d'être rejeté de devant votre face. » Etouffa
par ses sanglots, il alla dans un hameau où s'était
mis à gage, il garda les champs des habitants, l'es-
pace de quinze ans ; quant à ses fils, ils furent élevés
dans un autre village, sans savoir qu'ils fussent frères.
Le Seigneur conserva aussi la femme d'Eustache, et
l'étranger ne la connut pas; au contraire il la renvoya
intacte, après quoi il mourut.
SAINT EUSTACHE 241
Or, l'empereur et le peuple romain étaient fort in-
quiétés par les ennemis. L'empereur, qui se rappela
Placide et les victoires que souvent ii avait rempor-
tées par lui sur les ennemis, s'attristait singulièrement
du changement survenu à la suite de sa disparition
inattendue ; il envoya donc des soldats dans les diffé-
rentes parties du monde, en promettant de grandes
richesses et des honneurs à ceux qui l'auraient trouvé.
Or, deux soldats, qui avaient servi sous Placide, arri-
vèrent au village où il demeurait. Placide qui, du
champ où il se trouvait, les aperçut venir, les recon-
nut aussitôt à leur démarche, et le souvenir de sa di-
£°ité lui revenant à la mémoire, il en fut troublé :
* Seigneur, dit-il, de même que, contre tout espoir, je
*iens de voir ceux qui ont vécu autrefois avec moi,
faites aussi qu'un jour je puisse voir ainsi ma femme;
^r, pour mes enfants, je sais qu'ils ont été dévorés
pr les bètes féroces. » Alors il entendit une voix lui
we : « Confiance, Eus tache, dans peu tu seras réta-
"h dans tes honneurs, et tu retrouveras ta femme. »
" s'avança vers les soldats qui ne le reconnurent
Point; mais après l'avoir salué, ils lui demandèrent
8 u connaissait un étranger nommé Placide, qui avait
une femme et deux enfants. Il avoua n'en rien sa-
voir ; cependant sur la prière qu'il leur en fit, ils vin-
rent au logis et Eustache les servit. En se rappelant
son ancienne position, il ne pouvait contenir ses lar-
mes : Il fut forcé de sortir pour se laver le visage et
revint les servir. Mais les soldats, qui le considéraient,
se disaient l'un à l'autre : « Quelle ressemblance frap-
pante entre cet homme et celui que nous cherchons ! »
m. 10
242 LA LÉGENDE DOREE
L'un d'eux dit : « Oui, il lui ressemble beaucoup; ex
minons donc; s'il porte à la tète la cicatrice d'un*
blessure qu'il a reçue à la guerre, c'est lui. » Ils exa
minèrent et ayant distingué cette marque, ils furen
convaincus dès l'instant que c'était celui-là même qu'il:
cherchaient. Ils se jetèrent à son cou pour l'embras-
ser, et s'informèrent de sa femme et de ses fils. Eu*
tache leur dit que ses fils étaient morts et sa femm«
captive. Or, les voisins vinrent tous voir ce qui se pas
sait, les soldats ne manquèrent pas de vanter son cou
rage et de publier la gloire qu'il s'était acquise : alor
ils lui mettent sous les yeux l'ordre de l'empereur, •
le revêtent d'habits précieux. Après quinze jours c
marche, ils arrivèrent auprès de l'empereur qui, à ceL
nouvelle, vint au-devant d'Eustache. Il ne l'eut p
plus tôt vu (ju'il se jeta à son cou pour l'embrasse
Eustache raconta alors tout ce qui lui était arriv*
aussitôt après, ou l'entraîna au ministère de la guex
et on le contraignit à reprendre ses anciennes foï
lions. Quand il eut compté ses soldats, et qu'il eut i
qu'ils étaient eu trop petit nombre relativement à -
multitude des ennemis, il fit lever des recrues dans/e
jeunes gens de toutes les villes et des bourgades. Oi
le pays où avaient été élevés ses enfants eut à fourni
deux jeunes soldats. Tous les habitants de Tendrai
désignèrent au commandant militaire les deux fil*
d'Eustache comme les plus aptes au service. Eusta
che, qui vit deux jeunes gens de bonne mine et d'ui
extérieur distingué, connut pour eux une singulier
affection, et leur donna les premières places à sa tî
ble. Il partit donc pour la guerre, enfonça les bâtai
SAINT Ei:STA«:ilE 213
Ions ennemis, et fit reposer son armée durant trois
jours, dans l'endroit où sa femme était une pauvre
hôtelière. Or, par une permission de Dieu, les deux
jeunes cens furent lo^és dans la maison de leur mère,
sans qu'ils sussent qui elle était, ranime ils se repo-
saient sur le midi, et qu'ils s'entretenaient ensemble*
ils vinrent à parler de leur enfance, de leur mère :
assise près de là, elle écoutait avec attention ce qu'ils
se racontaient l'un à l'autre. L'ahié disait au plus jeune :
« Moi, de ma jeunesse, je ne me rappelle rien autre
chose, sinon que mon pJre était général «Tannée, et
que ma mère avait une rare beauté: ils eurent deux
«'s, moi et un plus jeune encore, qui lui aussi était re-
marquablement beau. Ils nous prirent et partirent une
fluitde notre maison, puis ils s'embarquèrent, mais
J '§"iiore où ils allaient. Comme nous débarquions, je
ne «ais comme il se fit que notre mère resta sur le na-
v,I*o, et notre père s'en alla, nous portant tous les deux
el J>leurant. Arrivé sur le bord d'un fleuve, il le passa
av^c mon jeune frère et me laissa sur la rive : mais
comme il revenait pour me prendre, un loup survint
cl enleva mon frère; mon père était encore loin de
moi, quand un lion sorti de la foret me saisit et
m importe dans le bois, mais des bergers m'arra-
chèrent de la gueule du lion, et je fus élevé dans la
maison que tu connais ; je n'ai pu savoir depuis ce
qu'était devenu mon père ainsi que le petit enfant. »
A ce récit, le cadet se prit à pleurer et à dire :
h Par Dieu ! d'après ce que j'entends, je suis ton
frère, puisque ceux qui m'ont élevé me disaient
aussi : « Nous t'avons arraché à un loup. » Ils se je-
244 LA LÉGENDE DORÉE
tèrent dans les bras l'un de l'autre, et s'embrassèrent
en pleurant.
La mère qui entendait cela et qui reconnaissait dans
ce récit toutes les circonstances de ce qui lui était
arrivé, pensa longtemps à part soi que ce pourrait bien
être ses enfants. Le lendemain donc, elle alla trouver
le général d'armée et lui adressa la parole en ces
termes : « Je vous prie, seigneur, de me faire recon-
duire dans ma patrie ; car je suis du pays des Romains
et étrangère ici. » En parlant, elle vit sur lui les cica-
trices que portait son mari ; alors elle le reconnut et
sans pouvoir se contenir, elle se jeta à ses pieds en
disant : « Je vous en prie, seigneur, racontez-moi ce
que vous faisiez autrefois ; car je pense que vous êtes
Placide, général d'armée ; vous avez aussi un autre
nom qui est Eustache ; ce Placide, le Sauveur Ta
converti; il a subi telle et telle épreuve; c'est moi qui
suis sa femme, j'ai été enlevée sur mer; j'ai été pré-
servée de toute souillure ; c'est moi qui ai eu deux
fils, A^apet et Théopiste. » En entendant ce récit,
Eustache la considère attentivement et reconnaît en
elle son épouse : alors versant des larmes de joie, il
l'embrassa en glorifiant Dieu le consolateur des affli-
gés. Son épouse lui dit alors : « Seigneur, où sont nos
enfants? » « Us ont été pris par des bêles farouches,
répondit-il. » Il lui raconta donc comment il les avait
perdus. Sa femme lui dit : « Rendons grâces à Dieu,
car je pense que comme il nous a donné le bonheur
de nous retrouver, il nous accordera encore celui de
reconnaître nos enfants. » «Je vous ai dit, reprit Eus-
tache, qu'ils ont été pris par des bêtes farouches. »
K
SAINT EUSTAC1IE 24o
Elle répondit : « Hier, comme j'étais assise dans le
jardin, j'ai entendu deux jeunes gens raconter l'his-
toire de leur enfance de telle et telle façon, et je crois
que ce sont nos enfants ; interrogez-les donc, et ils
vous la diront eux-mêmes. » Alors Eustacheles manda
et après avoir appris ce qui se rapportait à leur en-
fance, il reconnut que c'étaient ses fils. Lui et sa femme
les embrassent en versant un torrent de larmes et les
tinrent longtemps sur leur cœur. L'armée entière
était au comble de la joie de ce que ces enfants étaient
retrouvés et de ce que les barbares avaient été vaincus.
A .son retour, Eustache trouva Trajan mort, et ayant
pour successeur Adrien, homme plus scélérat encore.
En raison de la victoire qu'Eustachc avait remportée,
comme aussi à l'occasion de la rencontre que ce général
avait faite de sa femme et de ses fils, l'empereur les
reçut avec magnificence et fit préparer un grand festin.
Le lendemain, il alla au temple des idoles afin d'ofFrir
un sacrifice pour la victoire remportée sur les barbares.
Or, l'empereur voyant qu'Eustache ne voulait pas sa-
crifier ni pour la victoire qu'il avait remportée, ni à
l'occasion de la découverte de sa famille, l'exhortait
cependant à le faire. Mais Eustache lui dit : « Le Dieu
que j'adore, c'est J.-C, et je n'offre de sacrifices qu'à
lui seul. » Alors l'empereur, en colère, ordonna de les
exposer dans le cirque avec sa femme et ses enfants,
et fit lâcher contre eux un lion féroce. Le lion accou-
rut, et baissant la tête comme s'il eut adoré ces saints
personnages il s'éloigna d'eux humblement. L'empe-
reur ordonna aussitôt de faire rougir au feu un tau-
reau d'airain, et commanda de les y jeter tout vifs,
m. Ifi"
246 LA LÉGENDE DOREE
Les saints se mirent donc en prières et se recomman-
dant à Dieu, ils entrèrent dans le taureau où ils ren-
dirent leur âme au Seigneur. Trois jours après, on les
en tira en présence de l'empereur; et on les retrouva
intacts au point que pas même leurs cheveux, ni au-
cune partie de leurs membres n'avait été atteinte par
l'action du feu. Les chrétiens prirent leurs corps et
les ensevelirent en un endroit fort célèbre où ils cons-
truisirent un oratoire. Ils pâtirent sous Adrien qui
commença à régner vers Tan du Seigneur 120, aux
calendes de novembre, ou, d'après quelques auteurs,
le douze des calendes d'octobre (20 septembre).
TOUS LES SAINTS
L'institution de la fête de tous les saints paraît se
rattacher à quatre motifs : 1° la dédicace d'un temple ;
2° la fête des saints omis dans le cours de l'année ;
3° l'expiation de nos négligences ; 4° une plus grande
facilité d'obtenir ce que nous demandons dans nos
prières.
I. Cette fête fut instituée pour la dédicace d'un
temple. Les Romains, après s'être rendus maîtres de
l'univers, construisirent un temple magnifique au mi-
lieu duquel ils placèrent leur idole, et autour de sa
statue, celles des divinités de chaque province tournées
de face vers l'idole des Romains. S'il arrivait qu'une
province se révoltât, aussitôt, dit-on, par l'artifice du
diable, la statue de l'idole de cette province tournait
TOUS LES SAINTS 247
e dos à l'idole de Rome, comme pour faire entendre
u'elle cessait de reconnaître son haut domaine. Alors
s Romains levaient en toute hâte une armée nom-
~e use contre le pays ré vol té elle faisaient rentrer sous
lois. Mais ce ne fut pas assez pour les Romains
roir dans leur ville les simulacres des faux dieux
■ toutes les provinces ; ils firent plus ; ce fut de cons-
Jire un temple consacré à chacun des dieux qui les
^icnt rendus, en quelque sorte, les vainqueurs et
; maîtres de toutes ces provinces. Cependant comme
-* Les les idoles ne pouvaient avoir chacune un temple
**s Rome, les Romains, pour faire parade de leur
* ^, érigèrent, en l'honneur de tous les dieux, un
pie plus merveilleux et plus élevé que les autres
^ ils nommèrent Panthéon, mot qui signifie tous les
e**/.z et forméde Pan, toutet Theos, Dieu. Les pontifes
^^ idoles avaient en effet inventé, pour induire le
^Xjplc en erreur,* que Cybèle, nommée par eux la
^^re de tous les dieux, leur avait ordonné d'élever un
temple magnifique à ses enfants, si on voulait vaincre
Unîtes les nations. On jeta les fondements du temple
sur un plan sphérique, pour mieux démontrer par là
l'éternité des dieux. Mais comme la largeur de la voûte
était telle qu'il ne paraissait pas possible qu'elle se
soutînt, quand l'édifice fut un peu élevé au-dessus du
sol, on en remplit tout l'intérieur avec de la terre, dans
laquelle on jeta, dit-on, de la monnaie : et Ton continua
d'en faire autant jusqu'à l'entier achèvement de ce
temple merveilleux. On permit alors à quiconque vou-
drait enlever la terre de garder pour soi tout l'argent
qui y serait trouvé ; la foule accourut et vida de suite
248 LA LÉGENDE DOREE
l'édifice. Enfin, les Romains fabriquèrent un globe
d'airain doré, en forme de pomme de pin, qu'ils pla-
cèrent au sommet. On rapporte encore que sur ce
globe étaient sculptées de main de maître toutes les
provinces, dt* telle sorte que celui qui venait à Rome
pouvait savoir de quel côté du monde était son pays.
Mais dans la suite des temps ce globe vint à tomber;
de là, l'ouverture qui est restée au sommet. Du temps
donc de l'empereur Phocas, quand Rome avait depuis
longtemps déjà reçu la foi du Seigneur, Boniface, le
quatrième pape après saint Grégoire le Grand, vers
l'an du Seigneur 605, obtint de cet empereur ce temple
qu'il purgea de ses idoles immondes et qu'il consacra
le 3 des Ides de mai (13 mai), en l'honneur de la bien-
heureuse vierge Marie et de tous les martyrs. Il lui
donna le nom de Sainte-Marie-aux-Martyrs (et il est
connu aujourd'hui du peuple sous celui de Sainte-Marie-
de-la-Ro tonde) ; car à cette époque, on ne célébrait
pas encore dans l'Eglise de fêtes pour les confesseurs.
Or, comme à cette consécration se rendait une multi-
tude de inonde infinie et que le manque de vivres ne
permettait pas de la célébrer, un pape, du nom de
Grégoire IV, établit de la transférer aux calendes
(1er) de novembre, alors que la moisson et les ven-
danges sont terminées ; il décida qu'on célébrerait en
ce jour, clans l'univers entier, une fête solennelle en
l'honneur de tous les saints. Ce fut ainsi qu'un temple
bâti pour toutes les idoles fut dédié à tous les saints,
et (jue l'on adresse de pieuses louanges à la multitude
des saints eu un lieu où l'on adorait une multitude
d'idoles.
TOUS LES SAINTS 249
II. La fête de tous les saints a été instituée pour
honorer ceux dont on ne célèbre pas la fête, et dont
on ne fait pas même la mémoire. Nous ne pouvons
pas, en effet, fêter tous les saints, tant à cause de leur
grand nombre qu'à cause de l'impossibilité où nous
réduisent notre faiblesse et notre infirmité, comme
aussi à cause de l'insuffisance du temps, qui serait
trop court. Car, ainsi que le dit saint Jérôme dans
l'épitre qui se trouve à la tète de son calendrier, il
n'est pas de jour, excepté celui des calendes (ipr) de
janvier, auquel on ne puisse assigner cinq mille mar-
tyrs, voilà pourquoi l'Eglise a sagement disposé que,
ne pouvant célébrer la fête de tous les saints chacun
en particulier, nous les honorions tous ensemble d'une
manière générale. Mais, pourquoi célébrons-nous sur
la terre les fêtes des saints? Maître Guillaume d'Au-
xerrc en assigne six raisons, dans sa Somme des
offices. La première, c'est l'honneur de la divine ma-
jesté ; car en honorant les saints, c'est Dieu que nous
honorons et que nous proclamons admirable en leur
personne, puisque celui qui fait honneur aux saints
honore spécialement celui qui les a sanctifiés. La
seconde, c'est pour obtenir aide à notre misère ; par
nous-mêmes, nous ne pouvons obtenir le salut ;
aussi avons-nous besoin des suffrages des saints, qu'il
est juste que nous honorions si nous voulons mériter
leur secours. On lit au III* livre des Rois, c. i, que
Bersabée (nom signifiant puits d'abondance), c'est-
à-dire l'Eglise triomphante, obtint, par ses prières, le
royaume pour son fils, c'est-à-dire pour l'Eglise mili-
tante. La troisième augmente notre sécurité et notre
250 LA LÉGENDE DOREE
espérance, par la considération de la gloire des saints,
qui nous est rappelée dans la fête que nous célébrons ;
car si des hommes mortels, semblables à nous, ont
pu être élevés à un pareil degré de gloire, il est cer-
tain que nous pourrons ce qu'ils ont pu, puisque le
bras du Seigneur n'est pas raccourci. La quatrième,
c'est comme exemple offert à notre imitation. Quand
revient la fête des saints, nous sommes portés à les
imiter, à mépriser, comme eux, les choses de la terre,
et à soupirer après les biens du ciel. La cinquième,
c'est pour les payer de retour; car les saints font une
fête dans le ciel par rapport à nous, puisqu'il y a
joie chez les anges de Dieu et chez les âmes des
saints, pour un pécheur qui fait pénitence. Donc, il
est juste que nous les payions de retour, et que, fai-
sant de nous une fête dans les cieux, nous célébrions
aussi sur la terre une fête pour eux. La sixième, c'est
pour nous acquérir de l'honneur ; en honorant les
saints, nous travaillons à notre avantage, nous nous
procurons de l'honneur, parce que leur fête c'est notre
gloire ; en honorant nos frères, nous nous honorons
nous-mêmes. La charité fait que tous les biens soient
communs ; or, nos biens sont célestes, terrestres et
éternels.
Outre ces raisons, saint Jean Damascène, au li-
vre IV, chap. vin, eu apporte d'autres. Il se demande
pourquoi on doit honorer les saints, ainsi que leurs
corps ou reliques. Il en donne des raisons dont plu-
sieurs se tirent de leur dignité, d'autres de l'excellence
de leurs corps. Il dit donc que leur dignité a quatre
degrés : ils sont les amis de Dieu, les fils de Dieu,
TOUS LES SAINTS 251
les héritiers de Dieu et nos guides. Ses autorités, il
les puise, quant au premier degré, dans saint Jean
(xv) : « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs,
mais bien mes amis. » Quant au second degré, dans
saint Jean (i) : « Il a donné à ceux qui l'ont reçu le
pouvoir d'être faits enfants de Dieu. » Quant au troi-
sième degré, dans la troisième épftre aux Romains
(vin) : « S'ils sont enfants, donc ils sont héritiers. »
Par rapport au quatrième degré, voici ce qu'il dit :
« Que de peines ne vous donneriez-vous pas, pour
trouver un guide qui vous présenterait à un roi mortel
et qui parlerait en votre faveur? Eh bien ! les guides
de tout le genre humain, nos intercesseurs auprès de
Dieu, ne les honorera-t-on pas? Oui, comme on doit
honorer ceux qui élèvent un temple à Dieu, et dont
on vénère la mémoire. » D'autres raisons sont prises
àe l'excellence de leurs corps ; saint Jean Damascène
en assigne quatre et saint Augustin en ajoute une
cinquième. Les corps des saints, en effet, ont été les
celliers de Dieu, le temple de J.-C, le vase du parfum
céleste, les fontaines divines et les membres du Saint-
Esprit. Ils ont été : i° les celliers de Dieu, et Dieu
les a ornés comme des cénacles ; 2° le temple de
J--C. Dieu a habité en eux par l'intelligence; J.-C. le
dit aux apôtres : « Ne savez-vous pas que vos corps
sont les temples de l'Esprit-Saint, qui habite en
vous? » Or, Dieu est esprit : et pourquoi donc ne pas
. honorer des temples, des tabernacles que Dieu anime ?
Saint Jean Chrysostome dit à ce sujet : « L'homme
se complaît à élever des palais, et Dieu à habiter dans
saints. » « Seigneur, dit le Psalmiste, j'ai beaucoup
252 LA LÉGENDE DOREE
aimé la beauté de votre maison.» Quelle beauté? Ce
n'est pas celle qu'on. obtient avec une variété de mar-
bres précieux, mais celle qui vient de l'abondance de
toutes les grâces. La première flatte' la chair, la se-
conde vivifie l'âme. Celle-là ne dure qu'un temps,
trompe les yeux ; celle-ci élève pour toujours l'intel-
ligence jusqu'au ciel. » 3° Ce sont les vases pleins
d'un parfum spirituel : « Des reliques des saints, con-
tinue saint Jean Damascène, découle un parfum qui
répand la meilleure odeur ; et que personne ne vienne
me contredire : car, si d'un rocher, d'une pierre dure,
il a jailli de l'eau dans le désert; si, de la mâchoire
de son âne, Samson brûlant de soif obtint de l'eau, à
combien plus forte raison, des reliques des martyrs,
doit-on croire qu'il découlera un parfum tout odorifé-
rant, en faveur de ceux qui ont soif de la vertu divine
de Dieu dans les saints, qui ont soif de cet honneur
qui a sa source en Dieu ? » 4° Ce sont des fon-
taines divines : ils vivent au sein de la vérité et jouis-
sent de la présence de Dieu. J.-C., notre maître, nous
a donné, dans les reliques des saints, des sources de
salut qui répandent des bienfaits de toute nature ; ils
sont l'organe de FEsprit-Saint.
C'est la raison qu'allègue saint Augustin * : « Il
ne faut pas, dit-il, abandonner avec dédain les corps
des saints qui, pendant leur vie, ont été l'organe
et l'instrument du Saint-Esprit pour toute bonne
œuvre. » Ce qui fait dire à l'apôtre : « Est-ce que
vous voulez éprouver J.-C. qui parle par ma bou-
* Cil A de Dieu, 1. I, c. xm.
TOUS LES SAINTS 253
che? » Il est dit encore de saint Etienne, que ses enne-
mis ne pouvaient résister à la sagesse et à l'esprit qui
parlait en lui. Saint Ambroise s'exprime ainsi dans
son Hexaëmeron : « Voici ce qu'il y a de plus pré-
cieux, c'est que l'homme soit l'organe de la voix de
Dieu, et qu'il exprime les oracles divins avec des
lèvres humaines. »
III. La fête de la Toussaint a été instituée pour ex-
pier nos négligences. En effet bien que' nous ne fas-
sions la fête que d'un petit nombre de saints, cepen-
dant il s'y mêle beaucoup de négligence, et notre
ignorance comme notre négligence nous y font oublier
une multitude de choses. Si donc nous avons négligé
quoi que ce soit dans les autres solennités des saints,
nous pouvons le suppléer dans cette fête générale, et
nous purifier des fautes qui pourraient nous être im-
putées. Cette raison est touchée dans le sermon qui se
récite en ce jour dans l'office de l'Église *. Il y est
dit : « Il a été décrété qu'en ce jour on ferait mémoire
de tous les Saints, afin que si la fragilité humaine a
quelque chose à regretter dans la manière dont elle a
solenuisé les Saints, soit par ignorance et par négli-
gence, soit par les embarras des affaires, elle puisse
l'expier en cette circonstance. » Il faut remarquer qu'il
y a quatre classes différentes de saints du Nouveau
Testament, que nous honorons dans le courant de
l'année et que nous réunissons aujourd'hui tous en-
semble, afin de suppléer à ce que nous avons fait avec
négligence : ce sont les apôtres, les martyrs, les con-
* 11 est du vénérable Bèdc, sermon xvm.
254 LA LÉGENDE DOREE
fesseurs et les vierges. D'après Raban, ils sont indi-
qués par les quatre parties du monde : par l'orient, les
apôtres; par le midi, les martyrs; par l'aquilon, les
confesseurs et par l'occident, les vierges. Les premiers
sont les apôtres dont la dignité et l'excellence sont cer-
taines, car ils l'emportent en quatre manières sur tous
les autres saints : 1° par la prééminence de leur dignité :
ils sont en effet les sages princes de l'Eglise militante,
les puissantsassesseurs du juge éternel, les doux pas-
teurs du troupeau du Seigneur. « C'était convenance,
dit saint Bernard, que le genre humain eût à sa t(He
des pasteurs et des docteurs pareils, qui joignissent à
la douceur la puissance et la sagesse. Ils doivent pos-
séder la douceur, pour m'accueillir avec bonté et
miséricorde; la puissance pour me proléger efficace-
ment ; la sagesse pour me conduire à la vie par la
voie qui aboutit à la cité d'en haut. » 2° Par la préé-
minence du pouvoir. Saint Augustin en parle comme
il suit : <( Dieu a donné aux apôtres pouvoir sur la
nature, afin de la guérir; sur les démons, pour les
renverser; sur les éléments pour les changer; sur les
Aines, pour les délier de leur péché ; sur la mort, pour
la mépriser; ce pouvoir est au-dessus de celui des
anges, pour consacrer le corps du Seigneur. 3* Par la
prérogative de la sainteté. Aussi était-ce pour ce qu'ils
excellaient en sainteté et qu'ils étaient remplis de
grâces que reluisaient en eux comme dans un miroir
la vie et la conduite de J.-C, qu'ils reproduisaient en
eux, comme on connaît le soleil à ses ardeurs, une
rose à son parfum, et le feu à sa chaleur. Ce qui fait
dire à saint Jean Chrysostome, dans son Commentaire
TOl'S LES SAINTS 235
sur saint Mathieu : « J.-C. envoie les autres, comme
le soleil répand ses rayons, comme la rose rôdeur de
son parfum, comme le feu ses étincelles, afin que
comme le soleil brille dans ses rayons, comme la rose
se devine à son parfum, comme le feu se découvre par
ses étincelles, de même la puissance de J.-C. se ma-
nifeste par leurs vertus. » 4° Par leur utilité réelle.
Voici ce que dit saint Augustin à ce propos : « Ils
sont des plus vifs, des plus inhabiles, ils sont en très
petit nombre, et cependant quelle noblesse, quelle
science, quelle force dans leurs discours ! Les génies
les plus extraordinaires, les bataillons les plus épais,
les intelligences les plus merveilleuses des auteurs, des
orateurs et des docteurs sont soumises par eux au
Christ. » — La seconde classe de saints se compose
des martyrs dont la dignité et l'excellence sont évi-
dentes par la multiplicité, Futilité et la constance de
leurs tourments. Ils furent nombreux, parce que outre
le martyre de sang, il y en a encore trois autres où
le sang n'est pas répandu : savoir la modération dans
l'abondance, comme David Ta possédée ; la largesse
dans la pauvreté, comme chez Tobie et chez la veuve
de l'Evangile; la chasteté dans la jeunesse, ainsi (pie
Joseph la pratiqua en Egypte. D'après saint Grégoire
il y a trois sortes de martyres où le sang n'est pas
versé ; savoir : la patience dans l'adversité : « Nous
pouvons, dit ce père, être martyrs sans subir le fer,
si nous conservons au fond du cœur une vraie pa-
tience. » La compassion pour les affligés : « Celai qui
témoigne de la douleur pour les misères d'autrui,
celui-là porte la croix dans son esprit. » L'amour des
256 LA LÉGENDE DOREE
ennemis : « Supporter les mépris, dit-il encore, aimer
qui vous hait, c'est le martyre au fond de la pensée.
Les tourments furent utiles d'abord aux martyrs
eux-mêmes, qui par là obtinrent la rémission de leurs
péchés, une augmentation de mérites, et la possession
de la gloire éternelle. Ils se l'acquirent au prix de
leur sang, et c'est pour cela que l'on dit de ce sang
qu'il est précieux, c'est-à-dire, plein de prix. C'est à
ce sujet que parle ainsi saint Augustin dans la Cité de
Dieu : « Quoi de plus précieux que la mort pour la-
quelle les péchés sont remis et les mérites accrus ! »
Dans ses Commentaires sur saint Jean : « Le sang de
J.-C. est précieux, et même sans prix ; cependant il
a rendu précieux aussi le sang de ses fidèles, pour
lesquels il a donné son sang comme rançon. » En effet
s'il n'avait pas rendu précieux le sang de ses servi-
teurs, on ne dirait pas : « La mort des saints est pré-
cieuse aux yeux du Seigneur. » « Le martyre, dit saint
Cyprien, c'est la fin des péchés, le terme du danger,
le guide du salut, le maître de la patience, la maison
de vie. » « Trois choses, dit saint Bernard, rendent
précieuse la mort des saints : cessation de travail, joie
de la situation nouvelle, assurance par rapport à l'é-
ternité. » Ils nous sont d'une double utilité : i° ce sont
nos modèles dans la lutte. « Chrétiens, dit saint Chry-
sostome, tu es un soldat rempli de mollesse, si tu
penses vaincre sans combat, triompher sans lutte :
exerces hardiment tes forces, combats rudement,
prends bien tes mesures; considère les conventions,
fais attention à ta condition ; apprends les règlements
de cette milice ; les conventions, c'est ce que tu as
TOUS LES SAINTS 257
promis, la condition, c'est celle dans laquelle lu t'es
engagé ; cette milice, c'est celle où tu t'es enrôlé. Tous
onl combattu sous ces conventions ; tous ont vaincu
dans cette condition, ont triomphé dans cette milice. »
2° Ils nous ont été donnés comme des patrons pour
nous secourir et par leurs mérites et par leurs prières.
« 0 bonté immense de Dieu, dit saint Augustin, qui veut
que les mérites des martyrs soient ce qui nous aide ! 11
les éprouve pour nous instruire ; il les tourmente pour
nous gagner ; il veut que leurs supplices soient notre
profit. » « Si les apôtres et les martyrs, dit saint Jérôme,
revêtus encore de leur corps, peuvent prier pour les au-
tres, quand ceux-ci doivent encore être inquiets par rap-
port à eux-mêmes, km plus forte raison peuvent-ils le
faire, après avoir remporté des couronnes, des victoires,
des triomphes ! Moïse seul obtient le pardon de six cent
mille hommes, et Etienne demande pardon pour Paul et
pour beaucoup d'autres, et l'obtient; auront-ils moins
de pouvoir lorsqu'ils seront avec le Christ? L'apôtre
Paul dit que Dieu lui accorda la vie de deux cent
soixante-seize âmes dans un navire : fcrmera-t-il la
bouche quand il sera avec J.-C. ? » 3° Ils souffrirent
avec constance ; saint Augustin dit à ce sujet : « LMme
du martyre c'est une épée resplendissante de charité,
aiguisée par la vérité, agitée par la force du Dieu des
batailles : elle a fait les guerres, elle a terrassé ses
nombreux contradicteurs, elle a frappé ses ennemis,
elle a écrasé ses adversaires. » Saint Chrysostome
ajoute : « Ceux qui étaient torturés sont restés plus
forts que leurs bourreaux ; et des membres écorchés
ont vaincu les écorcheurs. »
ni. I"
258 LA L KG EN DE DOREE
La troisième classe de saints renferme les confes-
seurs, dont la dignité et l'excellence sont évidentes en
ce qu'ils ont confessé Dieu en trois manières : de cœur,
de bouche, et d'action. La confession du cœur ne suffit
pas sans celle de la bouche, comme le prouve par
quatre raisons saint Chrysostome, Sur saint Mathieu:
1° « La racine de la confession; c'est la foi du cœur,
et la confession c'est le fruit de la foi ; or, comme il est
de toute nécessité que tant que la racine est vivante en
terre, elle produise des branches et des feuilles, car si
elle n'en produit pas, soyez sur que sa racine est des-
séchée sous terre; de même, tant que la foi du cœur
reste entière, toujours, elle enfante la confession
dans la bouche : que si la confession de la bouche est
flétrie, tenez pour certain que la foi du cœur est des-.
séchée depuis longtemps déjà. » 2° « Si c'est un avan-
tage pour vous de croire du fond du cœur, et de ne
pas confesser votre foi devant les hommes, donc un
infidèle hypocrite trouvera avantageux de confesser
J.-C, quand bien même il ne croirait pas en lui du
fond du cœur : Maintenant s'il ne gagne rien à con-
fesser sans avoir la foi, vous non plus, vous ne gagne-
rez rien à croire, si vous ne confessez pas. » 3° « Si
vous croyez avoir fait assez pour J.-C. que de le con-
naître, sans le confesser devant les hommes, ce sera
donc assez pour vous que J.-C. vous connaisse, mais
ne vous confesse pas devant son Père. Or, si connaître
Dieu n'est pas chose suffisante pour vous; votre foi
ne lui suffira pas davantage. » 4° « Si la foi du cœur
eût suffi, Dieu n'aurait créé que votre cœur seulement;
mais il a encore créé votre bouche afin que vous le
TOUS LES SAINTS 259
confessiez de cœur et de bouche. » 3" Ils ont confessé
Dieu par leurs œuvres. Saint Jérôme dans son com-
mentaire sur ce passade de Pépître à Tite : « Ils font
profession de connaître Dieu », montre comment on
petit confesser ou nier Dieu par ses œuvres, « J.-C,
dit-il, est sagesse, justice, vérité, sainteté, et courage.
On renie la sagesse par la folie, la justice par l'iniquité,
la vérité par le mensonge, la sainteté par les turpi-
tudes, le courage par faiblesse d'esprit, et chaque fois
que nous nous laissons vaincre par les vices et par les
péchés, tout autant de fois, renions-nous Dieu ; tandis
qu'au contraire, toutes les fois que nous faisons le
bien, nous confessons Dieu. » La quatrième classe des
saints est celle des vierges, dont la dignité et l'excel-
lence est évidente : 1° parce qu'elles sont les épouses
du roi éternel. « Imaginez, si .vous le pouvez, dit saint
Ambroise, une beauté plus grande que la beauté de
celle qui est aimée par le Roi, qui est prisée par le
Juge, qui est dédiée au Seigneur, qui est consacrée à
Dieu? Toujours épouse et jamais mariée! » 2° Parce
qu'elles sont comparées aux Anges. « La virginité, dit
ailleurs saint Ambroise, surpasse la nature humaine,
puisqu'elle fait des hommes les compagnons des anges.
Cependant chez les vierges, la victoire l'emporte en-
core sur celle des anges : car ceux-ci vivent sans la
chair, tandis que les vierges triomphent dans la chair.
3° Parce qu'elles sont plus illustres que tout le reste
des fidèles : « La virginité, dit saint Cyprien, est la
fleur de l'église, la beauté et l'ornement de la grâce
spirituelle, l'heureuse disposition à la louange et i\
l'honneur, qne œuvre intègre et sans corruption,
200 LA LÉGENDE DOREE
l'image de Dieu, la plus illustre portion du troupeau
de J.-C. » 1° Parce qu'elles sont préférées aux per-
sonnes mariées. Or, cette excellence que possède la
virginité par rapport à l'union conjugale, est claire et
certaine si on les compare. Le mariage féconde le
corps, la virginité féconde Pesprit. Saint Augustin dit
qu'il y a plus de générosité à imiter par avance avec
la chair la vie des anges que d'augmenter dans la
chair le nombre des mortels. Or, la fécondité est plus
grande, comme aussi plus pleine de bonheur, à agran-
dir son esprit qu'à concevoir dans son sein; le mariage
procrée des enfants de douleurs, et la virginité des
enfants de joie et d'allégresse. « La continence, dit
saint Augustin, est loin d'être stérile, mais c'est une
mère féconde d'enfants de joie qu'elle enfante de vous,
Seigneur. » Le mariage- remplit la terre d'enfants, la
virginité en remplit le ciel. Saint Jérôme a dit : « Le
mariage remplit la terre, la virginité remplit le para-
dis. Le mariage traîne après soi grand nombre d'in-
quiétudes, la virginité engendre le calme. Gilbert
disait : que la virginité est l'absence des chagrins, la
paix de la chair, la rançon du vice et la reine des ver-
tus. Le mariage, c'est le bien, la virginité, c'est le
mieux. « Il y a autant de différence entre le mariage
et la virginité, dit saint Jérôme à Pammachius, qu'il
y en a entre ne pas pécher et bien faire; ou pour
adoucir l'expression, qu'il y en a entre le bien et le
mieux. Le premier est comparé aux épines, la seconde
aux roses. » Saint Jérôme dit à Eustochium : « Je
loue le mariage parce qu'il enfante des vierges. Je
cueille la rose au milieu des épines, je tire l'or de la
TOUS LES SAINTS 26 i
terre, et la perle du coquillage. » 5° Parce qu'elles
possèdent de nombreux privilèges. Les vierges en effet
auront une couronne enrichie d'or; elles seules chan-
teront le cantique; elles seront revêtues comme le
Christ ; elles marcheront toujours à la suite de
l'Agneau.
IV. Enfin, la fête de tous les saints a été instituée
pour obtenir plus facilement ce que nous demandons
dans nos prières : comme nous les honorons, en ce
jour, tous à la fois, eux aussi prient tous ensemble
pour nous, afin que nous obtenions plus facilement
mifciiiccide de Dieu. S'il est en effet impossiblede ne
pas exaucer les prières d'une multitude, il sera plus
impossible encore que les prières réunies de tous les
saints ne soient pas exaucées. Cette raison est indiquée
par l'oraison de l'office de ce jour dans laquelle nous
disons: « Nous vous supplions, Seigneur, d'augmen-
ter, avec le nombre de nos intercesseurs, l'abondance
de votre miséricorde après laquelle nous soupirons *. »
Les saints intercèdent pour nous par mérite et par
affection : par mérite, quand leurs mérites nous secon-
dent : par affection, lorsqu'ils désirent l'accomplisse-
ment de nos souhaits : ce dont ils s'abstiennent toute-
fois à moins qu'ils ne reconnaissent la nécessité
d'accomplir la volonté de Dieu. Que tous les saints
s'unissent en ce jour pour intercéder unanimement
en notre faveur, nous en avons la preuve dans une vi-
sion qu'on raconte avoir eu lieu Tannée qui suivit
* C'est l'oraison Veneranda, qui reste reléguée dans les Sa-
cramentaires.
m. 17*
262 LA LÉGENDE DOREE
l'institution de cette solennité. A pareil jour, le coûtre
de l'église de Saint-Pierre avait eu la dévotion de faire
une station à chaque autel, et après avoir imploré les
suffrages de tous les saints, il était enfin revenu à l'au-
tel de saint Pierre, où s'étant reposé un instant, il fut
ravi hors de lui. Il vit alors le Roi des roisassis sur un
trône élevé, et autour de lui tous les anges. La Vierge
des vierges ornée d'un diadème éclatant arriva aussi-
tôt suivie d'une multitude de vierges et de continentes:
A l'instant le roi se leva pour l'accueillir, et l'invita à
s'asseoir sur un siège qu'il fit placer auprès du sien.
Après cela vint un personnage, revêtu d'un habit d<
poil de chameau, suivi par une multitude de vieillard*-
vénérables. Ensuite s'en présenta un autre orné
vêtements pontificaux escorté par un chœur de pL
sieurs autres revêtus de la même manière : En
s'avança une multitude innombrable de soldats, ap
lesquels se présenta une foule infinie de nations
verses. Tous étant parvenus jusque devant le trône
Roi, ils fléchirent les genoux et l'adorèrent. Alors n
qui était orné d'habits pontificaux commença les
tines que tous les autres continuèrent. Or, l'ange
ducleur du coûtre lui expliqua la vision : « La vi<
qui se trouvait au premier rang, c'était la mèr«
Dieu; celui qui était vêtu de poil de chameau cW^"
saint Jean-Baptiste avec les patriarches et les
phètes; celui qui était revêtu d'ornements pontifie^ -
était saint Pierre avec les autres apôtres, les sol
étaient les martyrs, et le reste de la foule, se coi
sait des confesseurs. Tous étaient venus en prés
du roi pour rendre grâces de l'honneur à eux w^r ~"ndu
LA COMMÉMORATION DES AMES 263
n ce jour par les mortels et pour prier en faveur de
'univers entier. » Ensuite il le conduisit dans un
Litre endroit où il lui montra des personnes des deux
kxes, les unes sur des tapis d'or, d'autres à table,
Ans les délices : d'autres enfins nus, pauvres et men-
ïanl des secours. Il lui dit alors que ce lieu était le
urçatoire, que les âmes qui vivaient dans l'abon-
ance étaient celles dont les âmes les aidaient beau-
3up de leurs suffrages, que les indigentes étaient
^lles dont on n'avait aucun souci. Il lui ordonna de
apporter toutes ces particularités au souverain Pon-
tfe, afin qu'après la fête de tous les saints il établît
» jour des âmes, de manière que l'on adressât des
upplications générales en faveur de ceux qui ne pou-
aient en avoir de particulières.
LA COMMÉMORATION DES AMES
La commémoration de tous les fidèles défunts a
été instituée en ce jour par l'Eglise, afin de secourir
par des bonnes œuvres générales ceux qui n'ont pas
le bonheur d'être soulagés par des prières particu-
lières, ainsi qu'il a été démontré par la révélation pré-
cédente. Saint Pierre Damien rapporte encore que
saint Odilon, abbé de Cluny, ayant découvert qu'au-
près d'un volcan de Sicile, on entendait souvent les
cris et les hurlements des démons se plaignant que
les âmes des défunts fussent arrachées de leurs mains
par les aumônes et les prières, ordonna, dans ses mo-
264 LA LÉGENDE DOREE
nastères, de faire, après la fête de tous les saints, I
commémoration des morts. Ce qui, dans la suite, fi
approuvé par toute l'Eglise*. A ce sujet, on pe
faire deux considérations générales : 1° sur roux
doivent être purifiés, 2° sur les suffrages que 1*
adresse pour eux. Dans la, première considération,
peut examiner : i° qui sont ceux qui sont purifi ^ --^s
2° par qui ils le sont, 3° où ils le sont. Ceux qui s»« mi
purifiés se divisent en trois catégories. Les prenrkif=»rq
sont ceux qui décèdent sans avoir accompli la sat_ . «-
faction qui leur a été enjointe. S'ils avaient eu au fo ^nd
du cœur une contrition suffisante pour effacer lei^^^
péchés, ils seraient librement passés à la vie, qua^"",('
bien même ils n'auraient accompli aucune satisfactio ^>
puisque la contrition est la plus grande satisfactic^ n
pour le péché et qu'elle l'efface entièrement. « Die*'*
dit saint Jérôme, ne regarde pas tant à l'espace ciU'
temps qu'à la mesure de la douleur, ni tant à l'absti-
nence de la nourriture qu'à la mortification des vices.»
Mais ceux qui ne sont pas assez contrits, et qui meu-
rent avant l'achèvement de leur pénitence, sont punis
très sévèrement dans le feu du purgatoire, à moins
toutefois que des personnes auxquelles ils sont cbers
ne se chargent de leur satisfaction. Or, pour que cette
commutation ait de la valeur, quatre conditions sont
requises. La première, l'autorité de celui qui com-
mue, et cette autorité est celle du prêtre ; la deuxième,
le besoin qu'éprouve celui en faveur duquel s'opère
la commutation, car il doit se trouver dans une posi-
* loltald, Via rie saint O/iihn, I. II, c. xiii.
V
LA COMMÉMORATION DES AMES 265
lion, telle qu'il ne puisse satisfaire pour soi-même,
'^a.is qu'il ait besoin d'être aidé ; la troisième, la clia-
ri*^ de celui pour lequel se fait la commutation, cha-
r*t*^ qui lui est nécessaire pour rendre sa satisfaction
^«-^-itoire et complète; la quatrième, la proportion à
e*^*klir par rapport à la peine, en sorte qu'une plus
l>€i * ïte soit commuée en une plus grande ; car, on satis-
ait plus à Dieu par la peine personnelle que par celle
^^îtrui. Or, il y a trois genres de peines : 1° la per-
Se* *>nelle et volontaire, c'est celle par laquelle on satis-
^* 1 le mieux ; 2° la personnelle qui n'est pas volon-
^ î re, elle est subie dans le purgatoire ; 3° la volontaire,
lr*^is sans être personnelle, telle qu'elle existe dans la
^^mmutation que l'on traite ici ; elle satisfait moins
*\Vie la première, par cela même qu'elle n'est point
personnelle, et elle satisfait plus que la seconde, parce
Qu'elle est volontaire. Cependant, si celui pour lequel
on se charge de satisfaire vient à décéder, il n'en
souffre pas moins dans le purgatoire, quoiqu'il soit
délivré plus tôt par la peine qu'il endure lui-même,
et par celle que les autres paient pour lui, parce* que
le Seigneur compte pour somme principale sa peine
et celle des autres. D'où il suit que s'il doit, dans le
purgatoire, souffrir deux mois, il pourra, au moyen
du secours qu'il reçoit, être délivré en un seul. Cepen-
dant, jamais il n'en sort que la dette ne soit payée.
Que si elle est acquittée, cette dette compte pour celui
qui la paie et retourne à son profit ; et s'il n'en a pas
besoin, elle revient au trésor de l'Eglise, ou bien elle
vaut pour ceux qui sont dans le purgatoire. Les
seconds, qui vont dans le purgatoire, sont ceux qui
266 LA LÉGENDE DORÉE
ont vraiment accompli la pénitence qui leur a été en-
jointe ; cependant, elle n'a pas été suffisante par
l'ignorance ou la négligence du prêtre. Alors ceux qui
descendent dans le purgatoire, à moins qu'ils ne sup-
pléent par la grandeur de leur contrition, y complé-
teront en entier ce qu'ils auront fait en moins dans
cette vie. Dieu, en effet, qui sait la proportion et la
mesure entre les péchés et les peines, ajoute quel-
que peine suffisante, afin qu'aucun péché ne reste
impuni. D'ailleurs, la pénitence imposée est ou bie
trop forte, ou bien égale, ou bien trop faible ; si ell
est trop forte, elle procure une augmentation d
gloire dans ce qu'elle a d'excessif; si elle est égale
elle suffit alors pour la rémission de toute la coulpe
si elle est trop faible, ce qui reste est suppléé pa:
la puissance de la justice divine. Ecoutez ici ce qu*
pense saint Augustin de ceux qui font pénitence à K
dernière extrémité : « Celui qui vient d'être baptis*
sort de ce monde tranquille sur son sort ; le fidèle q
vit bien sort de ce monde tranquille sur son sort
celui qui fait pénitence et qui est réconcilié, quand
est en santé, sort tranquille d'ici-bas ; celui qui fai*
pénitence à la dernière extrémité et qui s'est récon-
cilié, s'il sort d'ici-bas tranquille, moi, je ne le suis
pas : donc, prenez le certain et laissez l'incertain. »
Si saint Augustin parle ainsi, c'est que ces personnes
ont coutume de faire pénitence, plutôt par nécessité
(pie par bonne volonté, plutôt par crainte du châti-
ment que par amour de la gloire. Les troisièmes, qui
descendent dans le purgatoire, sont ceux qui portent
avec eux du bois, du foin et de la paille, c'est-à-dire
LA COMMEMORATION DES AMES 267
ceux qui ont une affection charnelle pour leurs ri-
chesses, moins grande cependant que celles qu'ils ont
Pour Dieu. Les affections charnelles qu'ils ont pour
I^urs maisons', leurs femmes, leurs possessions, bien
^u^ils ne préfèrent rien à Dieu, sont indiquées par ces
ïs choses : selon qu'ils auront aimé, ou bien ils
ont brûlés plus de temps comme bois, ou moins
^^ temps comme foin, ou très peu comme paille.
e feu, comme dit saint Augustin, bien qu'il ne soit
a éternel, est pourtant merveilleusement fort ; il
^ passe toute peine qui ait jamais été endurée ici-bas
*~ personne ; aucune souffrance n'a existé pareille
wis la chair, tout extraordinaires qu'aient été les
f)plices des martyrs. »
II. Par qui sont-ils purifiés? Cette purgation et cette
nition s'opérera par les mauvais anges et non par
bons; car les bons anges ne tourmentent pas les
**ons; mais les bons anges tourmentent les mauvais,
*^s mauvais les bons, et les mauvais ceux qui leur
ressemblent. C'est cependant chose pieuse de croire
que les bons anges visitent et consolent fréquemment
leurs frères et concitoyens, et les exhortent à souffrir
avec patience. Ils ont encore un autre sujet de conso-
lation en ce qu'ils attendent avec certitude la gloire
future : car ils la possèdent certainement, toutefois
dans un moindre degré que ceux qui sont dans la
patrie, mais dans un plus grand que ceux qui sont eu
chemin pour l'autre vie. La certitude de ceux qui
sont dans la patrie est sans attente et exempte de
crainte, parce qu'ils n'attendent pas la vie future,
puisqu'ils la possèdent réellement, et qu'ils ne crai-
208 LA LÉGENDE DORÉE .
gîtent pas de la perdre plus tard, tandis que c'est le
contraire dans ceux qui sont en chemin pour l'autre
vie. Mais la certitude de ceux qui sont en purgatoire
tient le milieu. Elle est accompagnée d'attente puis-
qu'ils attendent la vie future elle-même : mais elle est
exempte de crainte, car ayant leur libre arbitre affermi,
ils savent que désormais ils ne peuvent plus pécher.
Ils ont encore un autre sujet de consolation, c'est de
croire que Ton peut prier pour eux. Cependant il serait
peut-être plus conforme à la vérité de croire que cette
punition ne s'exerce pas par le ministère des mauvais
anges, mais que c'est un ordre de la justice divine et
par une conséquence de sa volonté.
III. Où sont-ils purgés? C'est dans un lieu situé à
côté de l'enfer, qui se nomme Purgatoire ; c'est là que
le placent plusieurs savants, bien qu'il semble à d'au-
tres qu'il soit situé dans l'air et dans la zone torride*
Cependant il entre dans l'économie du plan divin que
divers lieux soient assignés à différentes âmes, et cela
pour plusieurs raisons, soit pour la légèreté de leur
punition, soit à cause de leur délivrance prochaine,
soit pour notre instruction, ou bien pour une faute
commise dans ce lieu, ou enfin à cause des prières de
quelque saint : 1° Pour la légèreté de leur peine, ainsi
il a été révélé à quelques personnes, au témoignage
de saint Grégoire, qu'il y a des âmes punies dans
l'obscurité. 2° Pour leur délivrance prochaine, afin
qu'elles puissent révéler leur indigence aux autres et
en impétrer les suffrages pour sortir de peine plus vile.
On lit en effet que des pêcheurs de Saint-Théobald
prirent en automne un énorme bloc déglace dans leur
J
LA COMMÉMORATION DES AMES 269
, et ils en furent pourtant beaucoup plus satisfaits
si c'eût été un poisson, parce que l'évêque avait
aux pieds, et ils lui procurèrent un grand soûla-
ient en appliquant cette glace sur ses membres
fixants. Or, une fois l'évêque entendit sortir de la
« la voix d'un homme qui ayant été adjuré de lui
qui il était, répondit : « Je suis une âme, tour-
itée dans cette glacière pour mes péchés, et je
irais être délivrée si vous disiez trente messes pen-
t trente jours sans interruption. » L'évêque avait
la moitié de ces messes et se préparait à en célébrer
autre, quand il arriva que, le diable y poussant,
sédition s'éleva parmi la presque totalité des fia-
nts de la ville. Alors l'évêque, ayant été appelé
r apaiser la discorde, quitta les ornements sacrés,
e dit pas la messe ce jour-là. Il recommença donc
léjà il avait dit les deux tiers des messes, quand
grande armée, semblait-il, assiégea la ville, et il
forcé de ne pas dire la messe. Il recommença
ic encore une troisième fois, et il avait dit toutes
messes excepté la dernière qu'il allait célébrer,
md la maison de l'évêque et sa villa parurent tout
flammes. Comme ses serviteurs lui disaient de
ser passer ce jour sans dire la messe, il répondit :
uand toute la villa devrait brûler, je la célébre-
. » Lorsqu'elle fut achevée, aussitôt la glace se
lit et l'incendie qu'on croyait voir disparut comme
antôme sans avoir causé aucun dommage. 3° Pour
•e instruction : car c'est afin que nous sachions
me grande peine est infligée après cette vie aux
leurs; comme on dit qu'il arriva à Paris, d'après
270 LA LEGENDE DOREE
ces paroles du Chantre de Paris* : Maître Silo ** pria
avec instance un de ses écoliers, qu'il soignait dans
sa maladie, de revenir le trouver après sa mort, pour
lui rapporter en quelle situation il se trouverait. Quel-
ques jours après, il lui apparut avec une chappe de
parchemin, sur l'extérieur de laquelle étaient écrits
partout une foule de sophismes, et dont l'intérieur
était tout doublé de flammes. Le maître lui demanda
qui il était. « Je suis bien, dit-il, celui qui vous ai pro-
mis de revenir vous trouver. » Interrogé sur l'état
flans lequel il se trouvait, il répondit : « Celte chappe
me pèse et m'écrase plus que si j'avais sur moi une
tour ; et elle m'a été donnée à porter à cause de la
gloire que je retirais à faire des sophismes. Pour ce
qui est de la flamme de feu dont elle est doublée, ce
sont les pelleteries délicates et mouchetées que je por-
tais : cette flamme me torture et me brille. » Or, comme
le maître jugeait cette peine facile à endurer, le défunt
lui dit détendre la main pour apprécier à quel point ce
châtiment était supportable. Quand il eut présenté sa
main, le revenant laissa tomber une goutte de sa
sueur qui perça la main de Silo comme une flèche.
en sorte que celui-ci en ressentit une douleur prodi-
gieuse, et il lui dit : « Voici comme je suis partout. »
Le maître, effrayé de la sévérité de ce châtiment, ré-
solut de quitter le monde et d'entrer en religion. L«»
lendemain matin quand ses écoliers furent rassemblés,
il composa ces vers :
* Pierre le Chantre.
** Ou Siiçer de Brahant.
LA COMMÉMORATION* DES AMES 271
Linquo coax ranis, ira corvis, vu nuque vanis,
Ad logicam pergo qu;e mortis non timet ergo *.
Et quittant le siècle, il se réfugia dans un cloître.
4° Pour avoir commis une faute dans un endroit,
comme le dit saint Augustin, et ainsi que le prouve
un exemple rapporté par saint Grégoire**. Un prêtre,
qui fréquentait les bains, y rencontrait un inconnu
toujours disposé à le servir. Un jour, pour le bénir et
le payer de son labeur, le prêtre lui ayant offert un
pain bénit, cet homme répondit en gémissant : « Pour-
quoi me donnez-vous cela, mon père ? Ce pain est
sanctifié, or, je ne puis le manger; car autrefois j'ai été
le «naître de ce lieu, mais pour mes péchés, j'y ai été
envoyé après ma mort: cependant je vous prie d'offrir
au Dieu tout puissant ce pain pour mes péchés : vous
saurez que vous aurez été exaucé quand vous ne me
trouverez plus en revenant ici. » Alors le prêtre offrit
pour lui tous les jours pendant une semaine l'hostie
salutaire, après quoi, il ne le rencontra plus désor-
mais. 5° A cause de la prière de quelque saint ; ainsi
lil-on de saint Patrice qui demanda pour quelques
personnes un purgatoire en un certain lieu sous terre :
vous en trouverez l'histoire après la fête de saint
Benoit.
La seconde considération a rapport aux suffrages
* Je laisse coasser les grenouilles, croasser les corbeaux,
les gens frivoles s'occuper des frivolités.
Je cherche une logique qui ne craigue point la mort pour
conclusion.
Dialogue*, 1. IV, c. xl.
*♦
272 LA LÉGENDE DORÉE
que Ton peut adresser pour eux. A ce propos, trois
considérations se présentent : 1° Les suffrages en eux-
mêmes. 2° Ceux pour qui ils se font. 3° Ceux par qui
ils se font. I. Il y a quatre espèces de suffrages qui
sont très avantageux aux morts, savoir : la prière des
fidèles et celle de leurs amis, l'aumône, l'immolation
de Thostie salutaire, et le jeûne. i° Que la prière de
leurs amis leur serve, cela est évident par l'exemple
de Paschase rapporté dans saint Grégoire*. Il raconte
qu'un homme d'une sainteté et d'une vertu éminente
existait quand deux souverains pontifes furent élus à
la fois. Cependant dans la suite, l'Église ayant reconnu
l'un d'eux pour légitime, Paschase, entraîné dans l'er-
reur, préféra toujours l'autre, et persista dans son
sentiment jusqu'à la mort. Quand il fut trépassé, un
démoniaque ayant touché la dalmatique posée sur son
cercueil, fut guéri. Or, longtemps après, Germain, évo-
que de Capoue, étant allé au bain pour sa santé, y
trouva le diacre Paschase debout et prêt à le servir.
A sa vue, il eut grande peur, et il lui demanda ce que
faisait là un homme si important que lui. Paschase lui
avoua qu'il n'avait été envoyé en ce lieu de peine pour
aucun autre motif que celui d'avoir abondé en son
sens plus que de raison dans l'affaire susdite; puis il
ajouta : « Je vous en prie, adressez pour moi des
prières au Seigneur, et vous saurez que vous avez été
exaucé, quand vous ne me trouverez plus lorsque vous
reviendrez ici. » Germain pria donc pour lui et étant
revenu peu de jours après, il ne trouva plus Paschase
en ce lieu.
* Dialogues, 1. IV, c. xxxvi.
LA COMMÉMORATION DES AMES 273
Pierre de Cluny dit qu'un prêtre, qui célébrait tous
les jours la messe pour les morts, fut accusé auprès
de son évêqueet suspendu de son office. Or, un jour
de grande solennité, comme l'évêque passait par le
cimetière pour aller à matines, les morts se levèrent
devant lui et dirent : « Cet évêque ne nous donne pas
une messe ; de plus, il nous a enlevé notre prêtre ;
mais certainement, s'il ne s'amende, il mourra. » Alors
l'évêque donna l'absolution au prêtre, et, dans la suite,
il célébra la messe de bon cœur pour les morts. Les
prières des vivants sont très agréables aux défunts,
comme on peut s'en assurer par ce que rapporte le
Chantre de Paris*. Un homme récitait toujours le
psaume De profundis pour les morts, chaque fois qu'il
passait par un cimetière. Un jour que, poursuivi par
des ennemis, il s'y était réfugié, aussitôt les morts se
levèrent, chacun avec l'instrument de sa profession à
la main, et ils le défendirent vigoureusement, forçant
ses ennemis effrayés à prendre la fuite. — La seconde
espèce de suffrages qui est utile aux défunts, c'est
l'aumône: cela est évident parce qu'on lit dans le livre
des Macchabées, que le vaillant Judas, ayant recueilli
douze mille dragmes d'argent, les envoya à Jérusalem
dans le but de les offrir pour les péchés des morts ; car
il avait de bons et religieux sentiments touchant la
résurrection. Un exemple rapporté par saint Grégoire,
au IV0 livre de ses Dialogues (c. xxxvi), confirme
l'avantage de l'aumône en faveur des défunts. Un
soldat vint à mourir, mais bientôt après il revint à la
• Pierre Cantor, moine de Citeaux, f J297.
m. 18
f
â74 LA LEGENDE DOREE
vie et raconta ce qui lui (Hait arrivé. Il disait donc
qu'il y avait un pont sous lequel coulait un fleuve noir,
bourbeux et fétide. Quand le pont était passé, se trou-
vaient des prairies agréables, ornées d'herbes aux
fleurs odoriférantes, au milieu desquelles paraissaient
réunis des hommes velus de blanc que rassasiait cette
suavité merveilleuse et variée des fleurs. Mais sur ce
pont était une épreuve, c'est-à-dire que si un homme
injuste voulait le passer, il tombait dans ce fleuve noir
et puant, tandis que les justes d'un pas assuré arri-
vaient à ces prairies charmantes. Il raconta y avoir vu
un homme appelé Pierre, lié, couché sur le dos à une
grande masse de fer. Et le soldat lui ayant demandé <■
pourquoi il était là, on lui répondit : « S'il souffre^
ainsi, c'est que quand on lui commandait Texécutioir^
d'un coupable, c'était plus à la cruauté et au désir dm J
faire des blessures qu'à l'obéissance qu'il cédait. » Ildif .
sait encore y avoir vu un pèlerin qui, arrivé sur l^H
pont, le passa avec une autorité pareille à la pureté'
sa vie sur la terre. Un autre, nommé Etienne, qi
avait voulu passer, fit un faux pas et fut jeté hors Atz
pont, le corps restant à moitié suspendu. Alors des
hommes affreusement noirs, sortis du fleuve, le sai-
sirent d'en bas par les jambes, tandis que d'autres
personnages vêtus de blanc et resplendissants de beauté
le tinrent d'en haut par les bras. Or, pendant cette
lutte, le soldat qui eu était témoin revenait à son corps
et ne put savoir quel fut le résultat de cet examen et
qui fut le vainqueur. Ce qui nous donne à comprendre
que dans Etienne les péchés de la chair combattaient
avec ses aumônes. Car le fait d'être tiré d'en bas par
LA COMMÉMORATION DES AMES 27")
/es cuisses et celui d'être tiré «l'en haut par les bras,
"ici i que qu'il avait aimé faire des aumônes et qu'il ifaT
v&* i t pas su résister entièrement aux mauvais penchants
fie la terre. La troisième espèce de suffrages, qui est
J'ijiimolation de l'hostie salutaire, est très avantageuse
aux défunts; ce qui est prouvé par beaucoup d'exem-
ples. Saint Grégoire rapporte au IV* livre de ses l)ia-
l<+*Ji£e$ (c. lv), qu'un de ses moines, appelé Juste, étant
i la dernière extrémité, iudi<pia qu'il avait trois pièces.
d*or cachées, et mourut en gémissant de cette action;
fcSLÏràt Grégoire commanda alors aux frères de l'ense-
vcîlirdans le fumier avec ses trois pièces d'or en di-
Wauit : « Que ton argent périsse avec loi. » Cependant
ssùnt Grégoire ordonna à \\\\ des frères d'immoler
cViaque jour la sainte Hostie pour lui pendant trente
jours. Quand il eut exécuté ce que lui avait intimé
saint Grégoire, celui qui était mort apparut le tren-
tième jour à un frère qui lui demanda : « Comment
es-tu? » Et il répondit : « Jusqu'à présent, j'ai été mal,
mais maintenant je suis bien, car j'ai reçu aujourd'hui
la communion.
On s'assura encore que l'immolation de la sainte
hostie était fort utile non seulement aux morts, niais
encore aux vivants. Quelques hommes en effet étaient
dans le creux d'un rocher occupés à extraire de l'ar-
gent, quand tout à coup le rocher croule et écrase tous
ceux qui se trouvaient là, à l'exception d'un seul qui
échappa à la mort protégé par un retrait, mais sans
pouvoir en sortir. Sa femme, le pensant mort, faisait
dire tous les jours la messe pour lui et offrait chaque
fois un pain, un vase de vin avec une chandelle. Le
276 LA LÉGENDE DORÉE
diable, jaloux, lui apparut trois jours de suite sous
une forme humaine et lui demanda où elle allait : la
femme lui ayant exposé le motif de sa démarche, le
diable lui disait : « Ne te fais pas de mal inutilement,
car déjà la messe est dite » ; de sorte que ces trois
jours-là elle manqua à la messe et ne la fit même pas
dire. Or, un certain temps après, quelqu'un, en fouillant
dans ce même rocher pour trouver de l'argent, enten-
dit, au-dessous de soi, une voix qui disait : « Frappez
doucement, car une grosse pierre va me tomber sur la
tête. » Or, comme l'ouvrier avait peur, il appela beau-
coup de monde pour entendre cette voix ; ensuite il
se mit à creuser et il entendit les mêmes paroles. Alors
tous s'approchèrent plus près et dirent: « Qui es-tu? »
On répondit : a Allez doucement, car une grosse
pierre semble tomber sur moi. » On creusa donc par
le côté et on parvint jusqu'à cet homme qu'on retira
bien portant et sain et sauf; on lui demandait com-
ment il avait pu vivre si longtemps, il dit que chaque
jour on lui avait donné un pain, un pot de vin et une
chandelle allumée, excepté seulement pendant trois
jours. Quand sa femme apprit cela, elle fut toute trans-
portée, et elle connut que son mari avait été sustenté
par son oblation et que le diable l'avait trompée pour
que, ces trois jours-là, elle ne fît pas dire de messes.
Cet événement s'est passé, au témoignage de Pierre de
Cluny, dans une villa nommée Ferrières, au diocèse
de Grenoble *. Saint Grégoire rapporte encore qu'un
* Le fait rapporté par la légende est bien le même* quant
au fond, que raconte Pierre le vénérable. La femme du mal-
heureux faisait dire une messe chaque semaine à l'intention
LA COMMÉMORATION DES AMES 277
naulonnier fit naufrage, et qu'un prêtre ayant immolé
pour lui la sainte Hostie, il sortit enfin de la mer sain
et sauf. On lui demandait comment il avait échappé
au péril ; il dit qu'étant au milieu de la mer, déjà
épuisé et presque défaillant, quelqu'un s'approcha de
lui et lui offrit un pain. Quand il l'eut mangé, il re-
couvra aussitôt toutes ses forces et fut recueilli sur un
navire qui passait par là. Or, il reçut le pain à l'heure
même où le prêtre disait la messe pour lui. — La qua-
trième espèce de suffrages qui est le jeûne, est avan-
tageuse aux défunts, sur le témoignage de saint Gré-
goire, lequel traite de ce suffrage en même temps que
des trois autres, en disant : « Les âmes des défunts
sont délivrées de quatre manières, ou bien par les
offrandes des prêtres, ou par les prières des saints, ou
par les aumônes de leurs amis, ou par les jeunes de
leurs parents. La pénitence que fout pour elles ceux
qui ont été leurs amis a beaucoup de valeur. » Le
docteur Solennel * raconte qu'une femme, qui avait
perdu son mari, se désespérait d'être pauvre, quand
le diable lui apparut et lui dit qu'il l'enrichirait si elle
consentait à faire ce qu'il voudrait. Elle le promit;
alors il lui enjoignit : i° de faire tomber dans la forni-
cation les ecclésiastiques qu'elle logerait chez elle ;
2° d'accueillir les pauvres dans le jour et de les chasser
de son mari, mais elle y manqua une fuis par négligence. Ce
ne fut qu'au bout d'un an qu'eut lieu la délivrance. (Pierre le
vénérable, De miraculi*, 1. II, c. n.) Le cardinal Bossa parle du
même prodige et le lit dans saint Pierre Damien, Opp. XXIII,
il serait arrivé auprès du lac de Cùine apud Clnvennam montent.
* Henri de Gand, j en 1275.
m. IS'
278 LA LÉGENDE DOREE
la nuit sans leur laisser rien ; 3° d'empêcher de prier — "
dans l'église par son babil ; 4° de ne jamais se confesser"
de cela. Arrivée à l'article de la mort, et invitée par -
son fils à se confesser, elle lui révéla le fait, en lui di —
sant qu'elle ne pouvait pas se confesser et que sa con- -
fession ne lui vaudrait rien. Mais son fils insistante
avec larmes et promettant de faire pénitence pour —
elle, elle se laissa toucher et envoya son fils chercher-^
un prêtre. Avant que celui-ci n'arrivât, les démons s^^
ruèrent sur elle, la saisirent de crainte et d'horreur —
au point qu'elle en mourut. Son fils confessa pou ^
elle le péché de sa mère et fit pénitence pendant seprr^
ans ; après lesquels il vit sa mère qui le remerciait d^r:
sa délivrance. Les indulgences de l'Eglise font Q,,c ~
du bien aux défunts. Un légat du siège apostoliqi
pria un soldat distingué de combattre au service
l'Eglise dans l'Albigeois, en lui accordant une indu
gence pour son père qui était mort; il y resta u
quarantaine de jours, après quoi son père lui appai—*
tout éclatant de lumière et le remerciant de sa dél-
vrance.
II. Il reste à examiner quatre points encore, par"
rapport à ceux en faveur desquels s'adressent les suf-
frages. 1° Quels sont eux auxquels il sont profita-
bles; 2° pourquoi ils doivent leur profiter; 3° s'ils
profitent également à tous; 4' comment ils peuvent
savoir qu'on adresse des suffrages pour eux. 1° « Tous
ceux qui sortent de cette vie, dit saint Augustin, sont
ou très bons ou très méchants, ou médiocrement
bons. Les suffrages adressés eu faveur de ceux qui
sont très bons sont des actions de grâces; ceux en
LA COMMEMORATION DES AMES 279
faveur des méchants sont des consolations quelcon-
ques; pour les médiocrement bons, ce sont des expia-
tions. » On appelle très bons, ceux qui s'envolent
immédiatement au ciel sans passer par le feu de l'en-
fer ni du purgatoire. Il y en a de trois sortes : les bap-
tisés, les martyrs et les hommes parfaits, qui ont
amassé dans la perfection, de l'or, de l'argent et des
pierres précieuses, c'est-à-dire qui ont l'amour de
Dieu, l'amour du prochain, et des bonnes œuvres, au
point de ne penser pas à plaire au monde, mais seu-
lement à Dieu. Ils peuvent commettre des péchés vé-
niels, mais la ferveur de la charité consume en eux
le péché, comme une goutte d'eau est totalement absor-
bée dans un foyer incandescent ; en sorte qu'ils n'ont
en eux rien qui mérite d'être expié par le feu. Celui
donc qui prierait pour quelqu'une de ces trois catégo-
ries de personnes, ou qui ferait d'autres bonnes œu-
vres à leur intention, leur ferait injure, « parce que,
dit saint Augustin, c'est faire injure à un martyr que
de prier pour un martyr. » Cependant si quelqu'un
priait pour un très bon, dans le doute que son âme
fût au ciel, ses oraisons seraient des actions de grâces
et tourneraient au profit de celui qui prie, selon les
paroles de l'Ecriture sainte (Ps. xxxiv) : « Ma prière
retourne en mon sein. » Car à ces trois sortes de per-
sonnes le ciel est ouvert immédiatement après leur
mort, et ils ne passent pas par le feu du purgatoire.
Ce qui est indiqué par ces trois personnes pour les-
quelles le ciel s'ouvrit. 1° Pour J.-C. après son bap-
tême : « Jésus étant baptisé et priant, le ciel fut ou-
vert. » (Saint Luc, m.) Ce qui montre que le ciel s'ou-
280 LA LÉGENDE DORÉE
vre à tous les baptisés, soit petits enfants, soit adultes,
en sorte qu'aussitôt après, s'ils venaient à décéder, Us
s'y envoleraient; car le baptême, en vertu de la passion
de J.-C purifie de tout péché soit originel, soit mor-
tel, soit véniel. 2° Le ciel s'ouvrit pour saint Etienne
qu'on lapidait : « Je vois, dit-il (Actes, vu) les cieux
ouverts. » Ce qui montre que le ciel s'ouvre à tous les
martyrs, en sorte qu'ils y volent quand ils expirent, et
s'il leur restait encore quelque faute à expier par le feu,
tout est rasé par la faulx du martyre. 3° Il a été ouvert
à saint Jean qui était d'une haute perfection. « J'ai vu,
dit-il, (Apocal., iv) et la porte du ciel était ouverte. »
Ce qui signifie que pour les hommes parfaits qui ont
accompli totalement leur pénitence, et qui n'ont pas
commis de péchés véniels, ou qui, s'ils en ont commis,
les ont consumés de suite par la ferveur de la charité,
le ciel môme est incontinent ouvert, et ils y entrent
de suite pour y régner éternellement. — Ceux qui sont
très mauvais sont précipités dans le gouffre de l'en-
fer, on ne devrait jamais faire aucun suffrage, pour
eux si on était certain de leur damnation, d'après cette
parole de saint Augustin : « Si je savais que mon père
est dans l'enfer, je ne prierais pas plus pour lui que
pour le diable. » Que si on adressait quelque espèce
de sufFraçes en faveur de certains damnés, sur le sort
duquel on ne serait pas certain, cela ne leur servirait
à rien, ni pour les délivrer de leurs tourments, ni
pour adoucir ou diminuer leurs peines, ni pour sus-
pendre pour un temps ou même pour une heure, leur
damnation, ni pour leur donner une plus grande force
afin de supporter plus aisément leurs tourments ; car,
LA COMMÉMORATION DES AMES 281
en aucun cas, dans l'enfer, il n'y a de rédemption. On
appelle médiocrement bons ceux qui portent avec eux
des matières à brûler, comme du bois, du foin, de la
paille; ou qui, surpris par la mort, n'ont pu faire une
pénitence imposée et suffisante. Ils ne sont pas assez
bons pour n'avoir pas besoin de suffrages, ni assez
mauvais pour que ces suffrages ne puissent leur être
profitables. Or, les suffrages qu'on adresse pour eux
leur servent d'expiation. C'est donc à ceux-là seule-
ment que ces suffrages peuvent être utiles. Dans la
manière de faire ces suffrages, l'Eglise a coutume d'ob-
server trois sortes de jours principalement : le sep-
tième, le trentième et l'anniversaire, et la raison en
est assignée dans le livre de l'Office mitral * (ch. l).
On a égard au septième jour afin que les âmes parvien-
nent au sabbat éternel du repos, ou bien afin que
soient remis tous les péchés commis dans la vie qui
se divise en sept jours ; ou bien pour remettre les pé-
chés commis avec le corps qui se compose de quatre
humeurs, et avec l'Ame qui a trois qualités. On ob-
serve le trentième qui se compose de trois dizaines
pour les purifier des fautes commises contre la foi à la
Sainte Trinité, ou par la transgression du Décalogue.
On observe l'anniversaire afin que des années de ca-
lamité, ils parviennent aux années de l'éternité. De
même que nous célébrons l'anniversaire des saints
pour leur honneur et notre utilité, de même nous cé-
lébrons l'anniversaire des défunts pour leur utilité et
notre dévotion. 2° On demande pourquoi les suffrages
* Sicardi.
282 LA LÉGENDE DORÉE
doivent leur servir. On répond qu'ils le doivent en trois
manières: 1° en faveur de l'unité; car ils font un corps
avec l'Eglise militante, et pour cela ses biens doivent
leur être communs; 2° en faveur de leur dignité, puis-
que, pendant leur vie, ils ont mérité d'en profiter ; d'ail-
leurs il est digne que ceux qui ont aidé les autres soient
aidés à leur tour; 3° parce qu'ils en ont besoin : ils sont
en effet dans une position à ne pouvoir pas se soulager.
3° On demande si ces suffrages profitent également à
tous. On répond que si ces suffrages se font spéciale-
ment en faveur d'une personne, ils profitent plus aux
personnes pour qui on les fait qu'aux autres; s'ils se
font en commun, ils profitent davange à ceux qui, dans
cette vie, ont plus .mérité qu'ils leur profitent, selon
qu'ils se trouvent dans une égale ou une plus grande
nécessité. 4° Comment peuvent-ils savoir que ces suf-
frages se font pour eux. Ils le peuvent savoir en trois
manières, d'après saint Augustin : 1° par une révéla-
tion de Dieu qui les en instruit; 2° par une manifes-
tation des bons anges, car eux qui ici-bas sont tou-
jours avec nous et qui considèrent chacune de nos ,
actions, peuvent en un instant descendre, en quelque-
sorte, auprès de ces patients et le leur annoncer aussi-
tôt ; 3° par la connaissance que leur en donnent les
âmes qui en sortent, puisqu'elles peuvent leur annon-
cer cela comme d'autres choses encore ; 4° ils peuvent
le savoir enfin par ce qu'ils éprouvent eux-mêmes et
par révélation, car en se sentant soulagés dans leurs
tourments, ils connaissent qu'on prie pour eux.
III. De ceux par qui se font les suffrages. Si ces suf-
frages doivent être profitables, il faut qu'ils soient faits
LA COMMÉMORATION DES AMES 283
par ceux qui sont dans la charité ; car s'ils étaient faits
par des méchants ils ne serviraient à rien. On lit en
effet qu'un soldat, au lit avec sa femme, admirait, en
voyant la lune qui jetait une grande lumière par des
crevasses, comment il se faisait que l'homme doué de
la raison n'obéissait pas à son créateur, tandis que
toutes les créatures inintelligentes obéissaient. Puis se
mettant à déchirer la mémoire d'un soldat mort avec
lequel il avait vécu en bonne union, tout à coup ce
mort entra dans la chambre et lui dit : « Mon ami, ne
te permets aucun mauvais soupçon contre personne, et
pardonne-moi, si je t'ai offensé en quoi que ce soit. »
Interrogé sur sa position, il dit : « Je souffre différents
tourments, principalement pour avoir violé tel cime-
tière dans lequel après avoir blessé quelqu'un, je lui
a* pris son manteau, que je porte sur moi et qui m'é-
c**ase plus que ne ferait une montagne. » Ensuite il le
Ct>»ijura de faire prier pour lui. Or, comme son com-
pagnon lui demandait s'il voulait qu'il fît faire ces
P'-ïéres par tel ou tel piètre, le revenant ne répondit
^^n, mais il secoua la tète comme pour dire non. Il
u* demanda donc s'il voulait que tel ermite priât pour
lu*- « Plût à Dieu, répondit-il, que cet homme priât
P°*ir moi ! » Et quand il eut reçu la promesse que sa
c*e«ïiande serait exaucée, il ajouta : « Et moi je te dis
*V*e d'aujourd'hui à deux ans, tu mourras aussi. »
^*Ors il disparut. Le soldat amenda sa vie et mourut
<***islè Seigneur.Quand j'ai dit que les suffrages offerts
Parles méchants ne sont pas profitables, ceci ne doit
point s'entendre des œuvres sacramentelles, telles que
la sainte messe qui ne peut perdre de sa valeur bien
j
284 LA LÉGENDE DOREE
qu'offerte par un ministre mauvais ; ou bien si le dé-
funt lui-même ou quelqu'un de ses amis eût laissé
de bonnes œuvres à faire à des méchants ; ce dont ils
doivent s'acquitter au plus tôt de crainte qu'il ne leur
advienne ce qui est arrivé à quelqu'un. Dans les guerres
de Charlcmagne, raconte Turpin,un soldat, qui devait
se battre contre les Maures, pria un parent de vendre
son cheval et d'en donner le prix aux pauvres, s'il
mourait dans la bataille. 11 mourut et le parent, qui
trouva le cheval fort à sa convenance, le garda pour
lui. Mais peu de temps après, le défunt lui apparut
comme un soleil brillant, et lui dit : « Bon cousin,
pendant huit jours tu m'as fait endurer des peines
dans le purgatoire, parce que tu n'as pas donné aux
pauvres, comme je te l'ai dit, le prix de mon cheval ;
mais tu ne l'auras pas fait impunément: car aujour-
d'hui les diables tourmenteront ton âme dans l'enfer :
quant à moi qui suis purifié, je vais au royaume de
Dieu. » Et voici que tout à coup on entend dans l'air
un cri semblable à celui des lions, des ours et des
loups et le parent fut enlevé par les diables*.
LES QUATRE COURONNÉS**
Les quatre couronnés furent Sévère, Séverin, Car-
pophore et Victorin qui, par l'ordre de Dioctétien,
* Héli nanti, Chronique ■, an 807.
** Bréviaire.
SAINT THÉODORE 285
furent fouettés à coups d'escourgées de plomb jusqu'à
ce qu'ils en moururent. D'abord leurs noms furent in-
connus, mais longtemps après Dieu les révéla. On dé-
cida donc que leur mémoire serait honorée sous les
noms de cinq autres martyrs, Claude, Castorius, Sym-
phorien, Nicostrate et Simplicien, qui souffrirent deux
ans après eux. Or, ces derniers martyrs étaient d'ha-
biles sculpteurs qui ayant refusé à Dioclétien de sculpter
une idole, et de sacrifier aux dieux, furent mis vivants,
par ordre de cet empereur, dans des caisses de plomb
et précipités dans la mer vers Fan du Seigneur 287.
Le pape Melchiade ordonna d'honorer sous les noms
de ces cinq martyrs les quatre précédents qu'il fit ap-
peler les quatre couronnés, avant que l'on découvrît
leurs noms ; et l'usage en a toujours prévalu, même
quand on eut su comment ils se nommaient réellement.
SAINT THÉODORE*
Théodore souffrit le martyre dans la ville des Mar-
marites, sous Dioclétien et Maximien. Quand le pré-
sident lui dit de sacrifier et que son premier grade lui
serait rendu, Théodore répondit : a Je suis le soldat
de mon Dieu et de son fils J.-C. » « Ton Dieu a donc
un fils, lui demanda le président? » « Oui, dit Théo-
dore. » Le président reprit : « Pourrions-nous le con-
naître? » Théodore répondit : « Oui, vous pouvez le
* Bréviaire.
286 LA LÉGENDE DORÉE
connaître et arrivera lui. » On remit à un lemps plus
éloigné de faire sacrifier saint Théodore, qui profit^
de ce délai pour entrer de nuit dans le temple de la
mère des dieux, et l'incendier. Quelqu'un qui l'avait
vu l'accusa ; alors il fut condamné à rester enfermé
dans une prison jusqu'à ce qu'il mourut de faim. Le
Seigneur lui apparut et lui dit : « Confiance, mon ser-
viteur Théodore, parce que je suis avec toi. » Alors
une foule d'hommes vêtus d'aubes blanches entra dans
la prison, quoique la porte en fût restée fermée, et se
mit à psalmodier avec lui. Les gardes, à cette vue,
s'enfuirent épouvantés. On le tira plus tard de là et^j
on l'invita à sacrifier. « Quand bien même, dit Théo —
dore, vous me brûleriez les chairs, et que vous m'use.^
riez dans les supplices, tant qu'il me restera un souffl^f
de vie, je ne renierai pas mon Dieu. » Alors par I'ok- .
dre du président, on le suspend à un poteau, et a ^
racle ses côtes avec des ongles de fer d'une manié .»
tellement cruelle, que ses côtes mêmes étaient anis « .
à nu. Le président lui dit : « Veux-tu, Théodore, ètr*^
avec nous ou avec ton Christ ? » Théodore répondit:
« J'ai été, je suis et je serai avec mon Christ. » Alors
il fut condamné à être brûlé et il rendit l'âme dans le
feu. Cependant son corps resta entier. Ceci se passa
vers l'an du Seigneur 287. Tous les assistants furent
remplis de l'odeur la plus suave, et on entendit une
voix qui disait : « Viens, mon bien-aimé, entre dans
la joie de ton Seigneur. » Il y en eut aussi beaucoup
qui virent le ciel ouvert.
SAINT MARTIN, EVEQl'E
287
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE
Martin, c'est comme si on disait qui tient Mars, c'est-à-dire
la guerre contre les vices et les péchés; ou bien encore l'un
des martyrs, car il fut martyr au moins de volonté et par la
mortification de sa chair. Martin peut encore s'interpréter
excitant, provoquant, dominant. En effet, par le mérite de sa
sainteté, il excita le diable à l'envie, il provoqua Dieu à la
miséricorde, et il dompta sa chair par des macérations conti-
nuelles. La chair doit être dominée par la raison ou l'aine, dit
saint Denys dans l'épltre à Démophile, comme un maître do-
mine un serviteur, et un vieillard un jeune débauché. Sévère
surnommé Sulpicc, disciple de saint Martin, a écrit sa vie et
cet auteur est compte au nombre des hommes illustres par
Gennade.
Martin, originaire de Sabarie, ville <Ie Panmmie,
mais élevé à Pavie en Italie, servit en qualité de mili-
taire avec son père, tribun des soldats, sous les césars
Constantin et Julien. Ce n'était pas cependant de son
propre mouvement, car, tout jeune encore, poussé
par l'inspiration de Dieu, à l'Age de douze ans, malgré
ses parents, il alla à l'église et demanda qu'on le
fît catéchumène; et dès lors il se serait retiré dans un
ermitage, si la faiblesse de sa constitution m» s'y fut
opposée.
Mais les empereurs ayant porté un décret par le-
quel tous les fils des vétérans étaient obligés à ser-
vir à la place de leurs pères, Martin, Agé de quinze
ans, fut forcé d'entrer au service, se contentant d'un
serviteur seulement qu'il servirait du reste lui-même le
plus souvent, cl dont il ôtail et nettoyait la chaussure.
288 LA LÉGENDE DORÉE
Un jour d'hiver, passant à la porte d'Amiens, il
rencontra un homme nu qui n'avait reçu l'aumône
de personne. Martin comprit que ce pauvre lui avait
été réservé : il prit son épée, et partagea en deux le
manteau qu'il avait sur lui, en donna une moitié au
pauvre, et se recouvrit de l'autre moitié qui lui res-
tait. La nuit suivante, il vit J.-C., revêtu de la partie
du manteau dont il avait couvert le pauvre, et l'enten-
dit dire aux anges qui l'entouraient : « Martin, qui
n'est encore que catéchumène, m'a couvert de ce vê-
tement. » Le saint homme ne s'en glorifia point, mais
connaissant parla combien Dieu est bon il se fit bap-
tiser, à l'âge de dix-huit ans, et cédant aux instances
de son tribun, qui lui promettait de renoncer au monde
à l'expiration de son tribunat, il servit encore deux ans.
Pendant ce temps, les barbares firent irruption
dans la Gaule, et Julien César qui devait lui livrer
bataille, donna de l'argent aux soldats; mais Martin,
dont l'intention était de ne plus rester au service, ne
voulut pas recevoir cette gratification, et dit à César :
« Je suis soldat de J.-C. ; il ne m'est pas permis de
me battre. » Julien indigné répondit que ce n'était pas
par religion, mais par peur de la bataille dont on était
menacé, qu'il renonçait au service militaire. Martin
répliqua avec intrépidité : « Si c'est à la lâcheté et
non à la foi que l'on attribue ma démarche, demain
je me placerai, sans armes, au-devant des rangs, et
au nom de J.-C, avec le signe de la croix pour me
protéger, et sans bouclier, ni casque, je pénétrerai
sans crainte dans les bataillons ennemis. » On le fit
garder, pour l'exposer sans armes, comme il l'avait
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE 281)
dit, au-devant des barbares. Mais le jour suivant, les
enneiqis envoyèrent une ambassade pour se rendre
eux et tout ce qu'ils possédaient. Il n'y a pas de doute
que ce ne fut aux mérites du saint personnage que
cette victoire ait été remportée sans effusion de sang.
11 quitta donc le service pour se retirer auprès de
saint Hilaire, évêque de Poitiers qui l'ordonna acolyte.
Le Seigneur l'avertit dans un songe d'aller visiter
ses parents qui étaient encore païens. En partant,
il prédit qu'il aurait à endurer beaucoup d'adver-
sités : en effet, au milieu des Alpes, il tomba entre
les mains des voleurs, et l'un d'eux avait levé sa hache
pour lui frapper la tête, quand un autre retint son
bras : cependant on lui lia les mains derrière le dos,
et il fut livré à la garde d'un voleur. Celui-ci lui de-
manda s'il avait éprouvé quelque crainte; Martin lui
répondit que jamais il n'avait été si exempt d'inquié-
tudes, parce qu'il savait que la miséricorde de Dieu
se manifeste principalement dans le danger. Alors il
commença à prêcher le larron qu'il convertit à la foi
de J.-C. Cet homme remit Martin sur son chemin, et
termina dans la suite sa vie avec édification.
Quand Martin eut passé Milan, le diable se présenta
devant lui sous une forme humaine et lui demanda
où il allait. Le saint répondit qu'il allait où le Seigneur
l'appelait; alors le diable lui dit : « Partout où tu iras,
tu rencontreras le diable pour te contrarier. » Martin
lui répliqua : « Le Seigneur est mon soutien, et je ne
craindrai point ce que l'homme pourra me faire », et
à l'instant le diable s'évanouit. Il convertit sa mère,
mais son père persévéra dans l'erreur. Comme l'héré-
iii. ii>
290 LA LÉGENDE DOREE
sie arienne était répandue par toute la terre, et que le
saint était presque seul à la combattre, il fut fouetté
publiquement et chassé d'une ville; il revint alors à
Milan où il se construisit un monastère. Mais en
ayant été chassé par les Ariens, il alla à l'île de Gal-
linaria, accompagné d'un seul prêtre : là, entre autres
herbes, il mangea de l'ellébore qui est un poison, et
il se sentait mourir, quand, par la force de sa prière, .
il fit disparaître tout danger et toute douleur. » Lors-
qu'il apprit que saint Hilaire revenait de l'exil, il
partit au-devant de lui, et fonda un monastère auprès
de Poitiers.
Au retour d'un voyage hors de son monastère, il y
trouva un catéchumène mort sans baptême. Il le
porta dans sa cellule, et se prosternant sur son ca-
davre, il le rappela à la vie par sa prière. Cet homme
avait coutume de dire, qu'après son jugement, il fut
envoyé dans des endroits obscurs, quand deux anges
suggérèrent au souverain juge que c'était pour lui que
Martin priait. On leur ordonna donc de ramener cet
homme vivant à Martin. Il rendit en outre à la vie un
autre homme qui avait mis fin à ses jours en se pen-
dant.
Le peuple de Tours se trouvait alors sans évèque
et demanda qu'on promût Martin à l'épiscopal, malgré
les vives résistances du saint homme. Or, quelques-uns
des évoques, qui se trouvaient là rassemblés, y met-
taient opposition parce que Martin était d'un extérieur
difforme et laid de visage. Le principal d'entre eux
était un nommé Défenseur : or, comme le lecteur s%
trouvait absent pour le moment, quelqu'un prit le.
SAINT MARTIN, ÉVÊglJE 291
sautier et lut le premier psaume qui se présenta ;
^^est celui dans lequel se trouve ce verset : « E.v ore
T -*ifantium et lactentium, Deus, perfecisti laudem, ut
estruas inimicmn et defensorem *. 0 Dieu, vous
"vez tiré la louante la plus parfaite de la bouche des
etits enfants, et de ceux qui sont à la mamelle pour
étruire l'ennemi et son défenseur » (Ps. vin) **. En
sorte que Défenseur resta confus en présence de tout
I e monde.
Quand Martin fut ordonné évèque, comme il ne
pouvait supporter le bruit que faisait le peuple, il
établit un monastère à deux milles environ de
Tours, et il y vécut avec quatre-vingts disciples dans
une grande abstinence ; personne en effet n'y buvait
de vin, à moins d'y être forcé par le besoin : être
habillé trop délicatement y passait pour un crime.
Plusieurs villes venaient choisir là leurs évoques, l.'n
homme était honoré comme martyr, et Martin n'avait
pu trouver aucun renseignement sur sa vie et ses mé-
rites; un jour donc que le saint était debout en prières
sur son tombeau, il supplia le Seigneur de lui faire
connaître qui était cet homme et quel mérite il pouvait
avoir. Et s'étant tourné à gauche, il vit debout un
fantôme tout noir qui ayant été adjuré par Martin,
répondit, qu'il avait été larron et qu'il avait subi le
supplice pour son crime. Aussitôt donc, Martin fit dé-
truire l'autel.
On lit encore dans le Dialogue de Sévère et de Gallus,
• C'est le texte tel qu'il se trouve dans l'ancienne version
des psaumes en usage alors dans les Gaules, ps. vin.
** Ce défenseur était l'évèque d'Angers.
293 LA LÉGENDE DORÉE
disciples de saint Martin, livre où se trouvent rappor-
tés une multitude de faits que Sévère avait laissés
de côté *, que, un jour, . Martin fut^ obligé d'aller
trouver l'empereur Valentinien; mais celui-ci sa-
chant que Martin venait solliciter une faveur qu'il
ne voulait pas accorder, lui fit fermer les portes du
palais. Martin, ayant supporté un premier et un second
affront, s enveloppa d'uncilice, se couvrit de cendres
pendant une semaine et se mortifia par l'abstinence dû
boire et du manger. Après quoi, averti par un ange,
il alla au palais, et sans que personne l'en empêchât,
il parvint jusqu'à l'empereur. Quand celui-ci le vit
venir, il se mit en colère de ce qu'on l'avait laiss&
passer, et ne voulut pas se lever devant lui, jusqu'à
moment où le feu se mit au fauteuil impérial et brûl
l'empereur lui-même dans la partie du corps sur la
quelle il était assis. Alors il fut forcé de se lever de
vant Martin, en avouant qu'il avait ressenti une for
divine ; il l'embrassa tendrement, lui accorda tou
avant même qu'il le demandât, et lui offrit de no
breux présents que saint Martin n'accepta point. Dans
le même Dialogue (c. v),on voit comment il ressuscil
le troisième mort. Un jeune homme venait de mourir
et sa mère conjurait avec larmes saint Martin de le
ressusciter. Alors le saint, au milieu d'un champ où
se trouvait une multitude innombrable de gentils, se
mit à genoux, et sous les yeux de tout ce monde,
l'enfant ressuscita. C'est pourquoi tous ces gentils
* Ce Dialogue est l'œuvre de Sulpice Sévère qui y prend le
nom de Gallus.
•A"
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE 293
furent convertis à la foi. Les choses insensibles, les
végétaux, les créatures privées de raison obéissaient
à ce saint homme : 1° Les choses insensibles, comme
i'eau et le feu. Il avait mis le feu à un temple, et la
flamme poussée par le vent se portait sur une maison
voisine. Martin monta sur le toit de la maison et se
mit au-devant des flammes qui s'avançaient : tout à
coup elles rebroussèrent contre la violence «lu vent, de
sorte qu'il paraissait exister un conflit entre les élé-
ments qui luttaient l'un contre l'autre, In navire était
en péril, lit-on dans le même Dialogue 'le. xvn»; un
marchand qui n'était pas encore chrétien, s'écria :
« Dieu de Martin, sauvez-nous! » et aussitôt il se Ht
un grand calme. 2° Les végétaux lui obéissaient aussi
de même. Dans un bourg, il avait fait abattre un temple
fort ancien, et il voulait couper un pin consacré au
diable, malgré les paysans et les gentils, quand l'un
d'eux dit: « Si tu as confiance en ton Dieu, nous cou-
perons cet arbre, et toi tu le recevras, et si ton Dieu
est avec loi, ainsi que tu le dis, tu échapperas au
péril. » Martin consentit ; l'arbre était coupé et tom-
bait déjà sur le saint qu'on avait lié de ce côté, quand
il fit le signe de la croix vers l'arbre qui se renversa
«le l'autre coté et faillit écraser les paysans qui s'étaient
mis à l'abri. A la vue de ce miracle, ils se convertirent
a la foi*. 3° Les créatures privées de raison, comme
les animaux, lui obéirent aussi plusieurs fois, ainsi
qu'on le voit dans le Dialogue cité plus haut (c. x).
Avant vu des chiens qui poursuivaient un levreau, il
** Sulpice Sévère, Vie fie saint Martin, c. x.
III. !<)'
294 LA LÉGENDE DOREE
leur commanda de cesser de le poursuivre : et aussitôt
les chiens s'arrêtèrent et restèrent droits comme s'ils
eussent été attachés par leurs pattes. Un serpent pas-
sait un fleuve à la nage et Martin lui dit : « Au nom
du Seigneur, je t'ordonne de retourner. » Aussitôt et
à la parole du saint, le serpent se retourna et passa
sur l'autre rive. Alors Martin dit en gémissant : « Les
serpents m'écoutent et les hommes ne m'écoutent pas. »
Un chien encore aboyait contre un disciple de saint
Martin : et se tournant vers lui, le disciple lui dit :
« Au nom de Martin, je t'ordonne de te taire. » Et le
chien se tut aussitôt, comme si on lui eût coupé la
langue *.
Le bienheureux Martin posséda une grande humi-
lité; car un lépreux qui faisait horreur, s'élant ren-
contré sur son chemin à Paris, il l'embrassa, le bénit,
et cet homme fut guéri de suite. Quand il était dans le
sanctuaire, jamais il ne se servit de la chaire, car per-
sonne ne le vit jamais s'asseoir dans l'église : il se
mettait sur un petit siège rustique, qu'on appelle tré-
pied. Il jouissait d'une grande considération ; car on
disait qu'il était l'égal des apôtres, et cela pour la grâce
du Saint-Esprit qui descendit en forme de feu sur lui
afin de lui donner de la vigueur, comme cela eut lieu
pour les apôtres. Ceux-ci le visitaient fréquemment
comme s'il eut été leur éjfal. On lit en effet, dans le
livre** cité plus haut, qu'une fois saint Martin
étant dans sa cellule, Sévère et Gallus, ses disciples,
* Dialogue, III, c. iv.
** //;/>/., II, c. xiv.
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE 295
qui attendaient à la porte, furent frappés tout à coup
d'une merveilleuse frayeur, en entendant plusieurs
personnes en conversation dans la cellule. Ayant
questionné plus tard à ce sujet saint Martin : « Je
vous le dirai, répondit-il, mais vous, ne le dites à per-
sonne, je vous prie. Ce sont sainte Agnès, sainte
Thècle et la sainte Vierge Marie qui sont venues vers
moi. » Et il avoua que ce n'était pas ce jour-là seule-
ment, ni la seule fois qu'il eût reçu leur visite. Il ra-
conta que les apôtres saint Pierre et saint Paul lui
apparaissaient souvent. — Il pratiquait une haute jus-
tice ; car ayant été invité par l'empereur Maxime et
ayant reçu le premier la coupe, tout le monde atten-
dait qu'après avoir bu, il la passerait à l'empereur,
mais il la donna à son prêtre, ne jugeant personne
plus digne de boire après lui, et pensant commettre
une chose indigne que de préférer à ce prêtre ou bien
l'empereur, ou bien ceux qui venaient après ce der-
nier. Il était doué d'une grande patience. Tout évêque
qu'il fût, souvent les clercs lui manquaient impuné-
ment; il ne les privait cependant pas de sa bienveil-
lance. Personne ne le vit jamais en colère, jamais
triste, jamais riant. Il n'avait jamais à la bouche que
le nom de J.-C. ; jamais dans le cœur que la pitié, la
paix, la miséricorde. On lit encore, dans ce Dialogue,
qu'un jour Martin, revêtu d'un habit à lonçs poils
et couvert d'un manteau noir qui pendait deçà et de
là, s'avançait monté sur un petit âne : des chevaux
venant du côté opposé s'en étant effrayés, les soldats
qui les conduisaient tombèrent à terre immédiate-
ment; puis saisissant Martin, ils le frappèrent rude-
296 LA LÉGENDE DOREE
ment. Or, le saint resta comme un muet, présentant
le dos à ceux qui le maltraitaient : ceux-ci étaient
d'autant plus furieux que le saint semblait les mé-
priser en ne paraissant pas ressentir les coups qu'ils
lui portaient : mais à l'instant, leurs chevaux restèrent
attachés par terre ; on avait beau les frapper à coups
redoublés, ils ne pouvaient pas plus remuer que des
pierres, jusqu'au moment où les soldats revenus vers
saint Martin confessèrent le péché qu'ils avaient com-
mis contre lui, sans le connaître; il leur donna aussi-
tôt la permission de partir: alors leurs chevaux s'éloi-
gnèrent d'un pas rapide. Il fut très assidu à la prière;
car, ainsi qu'on le dit dans sa légende, jamais il m
passa une heure, un moment sans se livrer ou à la
prière ou à la lecture. Pendant la lecture ou le travail,
jamais il ne détournait son esprit de la prière. Et
comme c'est la coutume des forgerons, de frapper de
temps en temps sur l'enclume pendant qu'ils battent
le fer, pour alléger leur labeur, de même saint Martin,
au milieu de chacune de ses actions, priait toujours.
Il exerçait sur lui-même de grandes austérités. Sévère
rapporte, en effet, dans sa lettre à Eusèbe, que Martin
étant venu dans un village de son diocèse, ses clercs
lui avaient préparé un lit avec beaucoup de paille.
Ouand le saint se fut couché, il eut horreur de celle
délicatesse inaccoutumée, lui qui se reposait d'ordi-
naire sur la terre nue, couvert seulement d'un cilice.
Alors ému de l'injure qu'il croyait avoir reçue, il se
leva, jeta de côté toute la paille et se coucha sur la
terre nue. Or, vers minuit, cette paille prend feu ; saint
Martin éveillé cherche à sortir, sans pouvoir le faire;
SAINT MARTIN, ÉVÉ^I.'E 207
le feu le saisit et déjà ses vêtements brûlent. Mais il a
recours, comme d'habitude, à la prière; il fait le siirue
de la croix et reste au milieu du feu qui ne le louche
pas ; les flammes lui semblaient alors une rosée, quand
tout à l'heure il venait d'en ressentir la vivacité. Aus-
sitôt les moines éveillés accourent et tirent dr> flamme^
Martin sain et sauf, tandis qu ils le croyaient consumé.
Il témoignait une grande compassion [khit 1rs pé-
cheurs, car il recevait dans son sein tous mix qui
voulaient se repentir. Le diable lui reprochait en effet
de recevoir à la pénitence ceux qui étaient tombés uni-
fois ; alors Martin lui dit : « Si toi-même, rnisérahle.
tu cessais de tourmenter les hommes et si tu te repen-
tais de tes actions, j'ai assez de confiance dans le S»»i-
i»"neur pour pouvoir te promettre la miséricorde de
J.-C. » Il avait une grande pitié à l'égard des pauwcs.
On lit dans le même Dialogue i II, c. i^ que saint Mar-
tin, un jour de fête, allant à l'église, fut suivi par un
pauvre qui était nu. Le saint ordonna à sou archidiacre
de revêtir cet indigent; mais celui-là avant tardé à le
faire, Martin entra dans la sacristie*, donna sa tu-
nique au pauvre en lui commandant de sortir aussitôt.
Or, comme l'archidiacre l'avertissait qu'il était lcmp>
de commencer les saints mystères, saint Martin répon-
dit qu'il n'y pouvait aller avant que le pauvre n'eilt
reçu un habit. C'était de lui-même qu'il parlait. L'ar-
chidiacre qui ne comprenait pas, parce qu'il voyait
saint Martin revêtu de sa chape de dessus, sans se
* Sccrelarium, c'était un lieu attenant à l'église où les clercs
se réunissaient pour vaquer à la prière et à la lecture.
298 LA LÉGENDE DOr£b
♦
douter qu'il eût été nu sur lui, répond qu'il n'y a pas
de pauvre. Alors le saint dit : « Qu'on m'apporte un
habit, et il n'y aura pas de pauvre à vêtir, » L'archi-
diacre fut forcé d'aller au marché et prenant pour cinq
pièces d'argent une tunique sale et courte, qu'on ap-
pelle pénule, comme on dirait presque nulle, il la jeta
en colère aux pieds de Martin, qui se relira è l'écart
pour la mettre : or, les manches de la pénule n'allaient
que jusqu'au coude et elle descendait seulement à ses
genoux. Néanmoins, Martin s'avança ainsi revêtu
pour célébrer |a messe. Mais pendant le saint sacrifice,
un globe de feu apparut sur sa tète, et beaucoup de
personnes l'y remarquèrent. C'est pour cela qu'on dit
qu'il était l'égal des apôtres. A ce miracle, Maître Jean
Beleth ajoute (c. cuan) que le saint levant les mains
vers Dieu à la préface de la messe, comme c'est la cou-
tume, les manches de toile venant A retomber sur elles-
mêmes, parce que ses bras n'étaient ni gros, ni gras
et que la tunique dont il vient d'être parlé, n'allait que
jusqu'aux coudes, ses bras restèrent nus. Alors des
bracelets miraculeux, couverts d'or et de pierreries,
sont apportés par des anges pour couvrir ses bras
avec décence. En apercevant un jour une religieuse :
« Celle-ci, dit-il, a accompli le commandement évan-
gélique : elle possédait deux tuniques, et elle en a
donné une à qui n'en avait point. Et vous, ajouta-t-il,
vous devez faire de même. » 11 eut une grande puis-
sance pour chasser les démons du corps des hommes.
On lit dans le même Dialogue (II, c. ix) qu'une vache,
açitée par le démon, exerçait partout sa fureur, tuait
beaucoup de monde et accourait, pleine de rage,
SAINT MARTIN, EVKQUE 299
ans un chemin, contre Martin et ses compagnons:
: sfiinl leva la main en lui commandant de s'arrêter.
«lie bête resta immobile et Martin vit un démon assis
u.r son dos, et lui insultant : « Ya-t-en, méchant, lui
Lit— il; sors de cet animal inoffensif, et cesse de lagi-
ter- » Le démon s'en alla aussitôt, et la vache vint se
prosterner aux pieds du saint qui lui commanda de
retourner tranquillement à son troupeau. Il avait une
grande adresse pour connaître les démons qui deve-
naient pour lui si faciles à distinguer qu'il les voyait
sous quelque forme qu'ils prissent. En effet les démons
se présentaient à lui sous la figure de Jupiter, le plus
souvent de Mercure, quelquefois de Vénus et de Mi-
nerve; à l'instant il lesgourmandait par leur nom : Il
gardait Mercure comme acharné à nuire; il disait
9ue Jupiter était un brutal et un hébété. Une fois le
démon lui apparut encore sous la forme d'un roi, orné
dc *a pourpre, avec un diadème, et des chaussures
do>i»4&es ; la bouche sereine et le visage gai. Tous les
«e^3c se lurent pendant longtemps. « Reconnais, Mar-
"**> dit enfin le démon, celui que tu adores. Je suis
*c Christ qui vais descendre sur la terre; maisaupara-
va*M j'aivoulu me manifester à toi... » Et comme Mar-
tlT* étonné gardait encore le silence, le démon ajouta:
« ^lartin, pourquoi hésites-tu de croire, puisque tu
rt*^ vois ? Je suis Jésus-Christ. » Alors Martin, éclairé
parle Saint-Esprit, répondit : « Notre-Seigneur J.-C.
fia jamais prédit qu'il viendrait revêtu de pourpre et
reint d'un diadème éclatant. Je croirai que c'est le
Christ, quand je le verrai avec l'extérieur et la figure
sous lesquels il a souffert, quand il portera les stig-
300 LA LÉGENDE DORÉE
mates de la croix. » A ces paroles» le démon disparut,
en laissant dans la cellule du saint une odeur infecte *.
Martin connut longtemps d'avance l'époque de sa
mort, qu'il révéla aussi à ses frères. Sur ces entre-
faites, il visita la paroisse** de Candé pour apaiser
des. querelles (Sulp. Sév., Ep. à Bassula). Dans sa
route, il vit, sur la rivière, des plongeons qui épiaient
les poissons et qui en prenaient quelques-uns : « C'est,
dit-il, la figure des démons: ils cherchent à surprendre
ceux qui ne sont point sur leur garde ; ils les prennent
sans qu'ils s'en aperçoivent ; ils dévorent ceux qu'il?
ont saisis, et plus ils en dévorent .moins ils sont Tas-
sa si es. » Alors il commanda à ces oiseaux de quitter
ces eaux profondes et d'aller dans des pays déserts.
Etant resté quelque temps dans cette paroisse, ses
forces commencèrent à baisser, et il annonça à ses
disciples que sa fin était prochaine. Alors tous se mi-
rent à pleurer : « Père, lui dirent-ils, pourquoi nous
quitter, et à qui confiez-vous des gens désolés? Les
loups ravisseurs se jetteront sur votre troupeau. »
Martin, ému par leurs prières et par leurs larmes, se
mit à prier ainsi en pleurant lui-même : « Seigneur, si
je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse
point le travail; que votre volonté soit faite. » Il ba-
lançait sur ce qu'il avait à préférer; car il ne voulait
pas les quitter comme aussi il ne voulait pas être sé-
paré plus longtemps de J.-C. La fièvre l'ayant tour-
* Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, c. xxv.
** Le texte copié sur Sulpice Sévère porte diœcesin ; on appe-
lait ainsi les paroisses éloignées de l'église cathédrale.
SAINT MARTIN, ÉVÊQUE 301
^enté pendant quelque temps, ses disciples le priaient
de leur laisser mettre un peu de paille sur le lit où il
Aaft couché sur la cendre et sous le silice : « Il n'est
fias convenable, mes enfants, leur dit-il, qu'un chré-
Iten meure autrement que sous un silice et sur la cendre :
Sije vous laisse un autre exemple, je suis un pécheur. »
■ °** jours les yeux et les mains élevés au ciel, il ne sait
** donner de relâche à son esprit infatigable dans la
re; or, comme il était toujours étendu sur le dos
* <^ue ses prêtres le suppliaient de se soulager en
^^■iigeant de position : « Laissez, dit-il, mes frères,
*l^sez-moi regarder le ciel plutôt que la terre, afin
l'esprit se dirige vers le Seigneur. » Et en disant
mots, il vit le diable auprès de lui : « Que fais-tu,
L^*> dit-il, bète cruelle? tu ne trouveras en moi rien
**^ mauvais : c'est le sein d'Abraham qui me recevra. »
*^** disant ces mots, sous Ariade et Honorais, qui
Commencèrent à régner vers l'an du Seigneur 395, et
de sa vie la quatre-vingt-unième, il rendit son esprit à
Dieu. Le visage du saint devint resplendissant; car il
était déjà dans la gloire. Un chœur d'anges se fit
entendre, dans l'endroit même, de beaucoup de per-
sonnes. A son trépas les Poitevins comme les Touran-
geaux se rassemblèrent, et il s'éleva entre eux une
grande contestation. Les Poitevins disaient : « C'est
un moine de notre pays ; nous réclamons ce qui nous
a été confié. » Les Tourangeaux répliquaient : « Il
vous a été enlevé, c'est Dieu qui nous Ta donné. » Mais
au milieu de la nuit, les Poitevins s'endormirent tous
sans exception; alors les Tourangeaux faisant passer
le corps du saint par une fenêtre, le transportèrent
302 LA LÉGENDE DOREE
dans une barque, sur la Loire, jusqu'à la ville de Tours,
avec une grande joie. Saint Séverin, évèque de Colo-
gne, faisait par un dimanche, selon sa coutume, le
tour des lieux saints, quand, à l'heure de la mort du
saint homme, il entendit les Anges qui chantaient
dans le ciel, et il appela l'archidiacre pour lui deman-
der s'il entendait quelque chose. Sur sa réponse qu'il
n'entendait rien, l'archevêque l'engagea à prêter une
sérieuse attention ; il se mit donc à allonger le cou, à
tendre les oreilles et à se tenir sur l'extrémité de ses
pieds en se soutenant sur son bâton : Et tandis que
l'archevêque priait pour lui, il dit qu'il entendait
quelques voix dans le ciel, et l'archevêque lui dit :
a C'est mon seigneur Martin qui est sorti de ce monde
et en ce moment les anges le portent dans le ciel. Les
diables se sont présentés aussi, et voulaient le retenir,
mais ne trouvant rien en lui qui leur appartînt, ils se
sont retirés confus. » Alors l'archidiacre prit note du
jour et de l'heure et il apprit qu'à cet instant saint
Martin mourait. Le moine Sévère, qui a écrit sa vie,
s'étant endormi légèrement après matines, comme il
le raconte lui-même dans une épître, vit lui apparaître
saint Martin revêtu d'habits blancs, le visage en feu,
les yeux étincelants, les cheveux comme de la pourpre
et tenant à la main droite le livre que Sévère avait
écrit sur sa vie : et comme il le voyait monter au ciel,
après l'avoir béni, et qu'il souhaitait y monter avec
lui, il s'éveilla. Alors, des messagers vinrent lui ap-
prendre que saint Martin était mort cette nuit-là.
Le même jour encore, saint Ambroise, évèque de
Milan, en célébrant la messe, s'endormit sur l'autel
SAINT MARTIN, ÉVKQUE 303
cuire la prophétie et l'épitre : personne n'osait le ré-
veiller, et le sous-diacre ne voulait pas lire Tépîlre, sans
en avoir reçu Tordre; après deux ou trois heures écou-
lées on éveilla Ambroise en disant : « L'heure est
passée, et le peuple se lasse fort d'attendre ; que notre
Seiçneur ordonne au clerc de lire l'épître. » Saint Am-
broise leur répondit : « Ne vous troublez point : car
mon frère Martin est passé à Dieu ; j'ai assisté à ses
funérailles, et je lui ai rendu les derniers devoirs ;
mais vous m'avez empêché, en me réveillant, d'ache-
ver le dernier répons. Alors on prit note à l'instant de
ce jour, et on apprit que saint Martin était trépassé
en ce moment*. Maître Jean Belelh dit que les rois
«le France ont coutume de porter sa chape dans les
combats; de là le nom de chapelains donné aux gar-
diens de cette chape. Soixante-quatre ans après sa
mort, le bienheureux Perpet ayant agrandi l'église de
saint-Martin, voulut y faire la translation de son corps,
et après trois jours passés dans le jeûne et l'absti-
nence, on ne put jamais remuer le sépulcre. On allait
renoncer à ce projet, quand apparut un vieillard ma-
gnifique qui dit : « Que tardez-vous ? vous ne voyez
pas saint Martin prêt à vous aider, si vous approchez
les mains? » Alors ce vieillard souleva de ses mains le
tombeau avec les assistants qui l'enlevèrent avec la
* Baronius attaqua l'authenticité de cette vision en se ba-
sant sur ce que, d'après lui, saint Ambroise était mort lors du
décès de saint Martin; mais saint Martin étant mort le ï) uov.
395, pouvait apparaître à saint Ambroise qui ne mourut qu'en
•tt)7. Baronius allait contre la tradition appuyée sur la liturgie,
sur des historiens dignes de foi. Honorius d'Aulun.
304 LA LÉGENDE DOREE
plus grande facilité, et le placèrent à l'endroit où il est
honoré maintenant. Or, après cela on ne rencontra ce
vieillard en aucun lieu. On célèbre la fête de cette
translation le 4 juillet. Saint Odon, abbé de Cluny,
rapporte * qu'alors toutes les cloches étaient en branle
dans toutes les églises, sans que personne n'y touchât,
et toutes les lampes s'allumèrent par miracle. Il rap-
porte encore qu'il y avait deux camarades dont l'un
était aveugle et l'autre paralytique. L'aveugle portait
le paralytique et celui-ci indiquait le chemin à l'autre,
et en mendiant de cette façon, ils amassaient beaucoup
d'argent. Quand ils apprirent qu'une multitude d'in-
firmes étaient guéris auprès du corps de saint Martin,
qu'on conduisait à l'église en procession ; ils se pri-
rent à craindre que le saint corps ne fût amené vis-
à-vis de la maison où ils demeuraient et que peut-être
ils fussent guéris aussi ; car ils ne voulaient pas recou-
vrer la santé pour ne rien perdre de leurs bénéfices.
Alors ils se sauvaient, d'une rue à l'autre, où ils pen-
saient que le corps ne serait pas conduit. Or, au mi-
lieu de leur course, ils se rencontrèrent tout à coup, à
rimproviste avec le corps ; et parce que Dieu accorde
beaucoup de faveurs à ceux qui n'en veulent pas rece-
voir, tous les deux furent guéris à l'instant malgré
eux, quoiqu'ils s'en affligeassent grandement. Saint
Ambroise s'exprime ainsi au sujet de saint Martin :
« Saint Martin abattit les temples de Terreur païenne,
il leva les étendards de la piété, il ressuscita les morts,
il chassa les démons cruels du corps des possédés ; il
* iJe Translatione IL Martini a Burgundiay c. x.
SAINT BHICL 30
«•
rendit le bienfait de la santé à des malades attaqués
de nombreuses infirmités. Il fut jugé tellement parfait
qu'il mérita de couvrir J.-C. dans la personne d'un
pauvre, et qu'il revêtit le Seigneur du inonde d'un
habit que pauvre il avait reçu lui-même. O l'heureuse
largesse qui couvrit la divinité ! O glorieux partage de
chlamide qui couvrit un soldat et son roi tout à la
fois! O présent inestimable qui mérita de revêtir la
divinité. Il était digne, Seigneur, que vous lui accor-
dassiez la récompense octroyée à vos confesseurs; il
était digne que les barbares ariens fussent vaincus
par lui. L'amour du martyre ne lui a pas fait redouter
les tourments d'un persécuteur. Que doit-il recevoir
pour s'être offert tout entier, celui qui pour une part
de manteau a mérité de revêtir Dieu et de le voir? A
ceux qui avaient l'espoir, il accorda la santé, aux uns
par ses prières, aux autres par son regard. »
saint bkk:e*
Brice, diacre de saint Martin, était jaloux de lui et
souvent il l'accablait d'outrages. Un pauvre en effet
étant venu demander Martin, Brice lui dit : « Si tu
cherches ce radoteur, lève la tète, c'est celui qui re-
garde le ciel comme un insensé. » Le pauvre ayant
reçu ce qu'il demandait de saint Martin, le saint homme
* Toute celle légende es! prise de saint (îrésçoirc de Tours,
passim.
m. iO
306 LA LÉGENDE DOREE
appela Brice et lui dit : « Je te semble donc un rado-
teur, Brice ? » Or, comme il avait honte d'avoir ainsi
parlé et qu'il le niait, Martin lui dit : <* Est-ce que mes
oreilles n'étaient pas près de ta bouche quand tu disais
cela tout haut? Je te dis en vérité que j'ai obtenu du
Seigneur de l'avoir pour successeur dans Fépiscopat;
mais sache que tu éprouveras alors bien des adver-
sités. » En entendant cela, Brice se moquait en disant :
« N'ai-je pas dit vrai, que c'était un radoteur? » Après
la mort de Martin, Brice fut élu évêque, et depuis es
moment il se livra à la prière, et quoique encore or-
gueilleux, il était toutefois chaste de corps. Or, la tren-
tième année de son épiscopat, une femme qui portait
l'habit d'une religieuse, et qui lavait ses vêtements,
conçut et mit au monde un fils. Alors tout lé peuple
se rassembla avec des pierres, à la porte de Brice, en
disant : « Par égard pour saint Martin, nous avons
caché ta luxure; mais nous ne pouvons plus désor-
mais baiser des mains polluées. » Brice nia vigoureu-
sement le crime qu'on lui imputait. « Amenez-moi
l'enfant», dit-il. Quand on lui eut amené cet enfant qui
n'avait que trente jours, Brice lui dit : « Je t'adjure,
par le fils de Dieu, de déclarer, en présence de tout
le monde, si c'est moi qui t'ai engendré. » L'enfant
répondit : « Ce n'est pas toi qui es mon père. » Le
peuple pressa alors I'évêque de lui demander le nom
de son père, et il répondit : « Ceci n'est pas mon af-
faire; j'ai fait ce qui m'intéressait. » Alors le peuple
attribua tout cela à la magie en disant : « Tu n'exer-
ceras plus désormais sur nous le pouvoir sous le nom
mensonger de pasteur. » Alors Brice, pour se justi-
SAIXT BRI CE 307
fier, porta, sous les yeux de tous, «les charbons ar-
dents jusqu'au tombeau «le saint Martin, et quand il
les eut jetés, il ne parut pas «pie son vilement en ertt
été atteint, et il dil : « De même que ce vêtement, qui
est le mien, est rest<; intact, «le même mon corps est
pur de tout contact avec une femme. » Le peuple, qui
n'était point encore convaincu, accabla saint Brice
d'outrages et d'injures, et lui enleva sa dignité, afin
que la parole de saint Martin s'accomplît. Brice vint
alors en pleurant auprès «lu Pape, y resta sept ans, et
effaça par sa pénitence toutes ses fautes envers saint
Martin.
Le peuple mit Justinicn à sa place, et l'envoya
à Rome pour soutenir contre Brice ses droits à l'épis-
copat. Mais il mourut en route, dans la ville de Ver-
ce il : alors tout le peuple établit Arménius à sa place.
Sept ans après, Brice revint par l'autorité du pape,
et reçut l'hospitalité à six milles de la ville. Or, cette
nuit-là même, Arininius rendit l'Ame. Brice, qui l'ajH
prit par révélation, dit à ses cens de se lever pour
aller en toute hsUc avec lui inhumer l'évêquede Tours.
Or, comme Brice entrait dans la ville par une porte,
par l'autre on portait en terre, le corps d'Arminius.
Quand il eut été enseveli, Brice prit son sièçe qu'il
gouverna sept ans avec une conduite diurne d'éloge. Il
s'endormit en paix la 48e année de son épiscopat.
308 LA LÉGENDE DOREE
SAINTE ELISABETH*
Elisabeth veut dire : Mon Dieu a connu, ou la septième de
mon Dieu, ou le rassasiement de mon Dieu. Elisabeth
veut dire : i° Mon Dieu a connu, pa-rce que Dieu l'a con-
nue ; c'est-à-dire, il Ta observée à son souhait, il Ta
approuvée ou connue, c'esNà-dire, qu'il versa en elle le
principe de sa connaissance. 2° Elisabeth veut dire : la
septième de mon Dieu ; en effet, elle a possédé la septième
de Dieu, ou bien parce qu'elle s'est exercée aux sept œuvres
de miséricorde, ou bien parce que maintenant elle est dans
le septième Age de ceux qui reposent, jusqu'à ce qu'elle arrive
•à l'octave des ressuscites; ou bien encore à cause des sept
éclats dans lesquels elle s'est trouvée. Elle se trouva en effet
1° dans l'état virginal, 2° dans l'état conjugal, 3° dans l'état
de veuvage, -4* dans l'état d'action, 5° dans l'état de contem-
plation. 6° dans l'état religieux, et 7° à présent dans l'état de
gloire. Et ces sept différentes sortes d'états sont manifestement
contenues dans sa légende, afin qu'on puisse dire d'elle ce
qu'on a dit dans Daniel de Nabuchodonosor : « Sept temps se
passeront sur elle. » 3<> Elisabeth veut dire : rassasiement de
mon Dieu : car Dieu l'eut bientôt rassasiée et remplie de la
splendeur de la vérité, de la douceur de la suavité, et de la vi-
gueur de la Trinité. Ce qui fait dire à saint Augustin en par-
lant de la cité céleste, dans sa Cité de Dieu : u L'éternité de
Dieu est sa force; la vérité de Dieu, sa lumière et la bonté de
Dieu, sa joie.
Elisabeth, illustre fille du roi de Hongrie, noble de
race, mais plus noble encore par la foi et la religion,
ennoblit sa famille déjà célèbre par ses exemples; elle
* Tous les faits rapportés dans cette légende se trouvent ra-
contés dans la Vie de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert.
On sait que cet illustre auteur a puisé aux sources contem-
poraines.
SAINTE ELISABETH 309
l'illustra par ses miracles, et elle la décora de lagrâc
delà sainteté. L'auteur de la nature l'éleva, en quel-
que sorte, au-dessus de la nature. Toute jeune encore,
et nourrie dans les délices de la royauté, ou bien elle
méprisait tous les jeux de l'enfance, ou bien elle les
tournait à l'honneur de Dieu, afin qu'on vît clairement
quelle simplicité exista en elle dès sa plus tendre en-
fance, et quelle douce dévotion distingua son premier
âge. Dès ce moment en effet, elle commença à s'ac-
coutumer à la pratique des bonnes œuvres, à mépriser
les jeux dans lesquels se mêlait la vanité, à fuir la
prospérité mondaine, et à se fortifier dans le respect
pour Dieu. Elle n'avait encore que cinq ans, qu'elle
restait dans l'église, occupée à prier avec tant d'ardeur
que ses compagnes ou ses servantes pouvaient à peine
la faire sortir. Ses servantes ou les enfants de son âge
remarquaient que, dans ses jeux, elle semblait pour-
suivre quelqu'une d'elles vers la chapelle pour avoir
occasion d'y pouvoir entrer : elle se mettait alors à
genoux, ou bien elle se prosternait entièrement sur le
pavé. Quoiqu'elle ne sût pas ses lettres, cependant
elle ouvrait souvent devant elle à l'église un psautier
dans lequel elle faisait semblant de lire, afin que pa-
raissant occupée, personne ne vînt la distraire. Quel-
quefois encore, sous prétexte de se jouer, elle se cou-
chait par terre comme pour se mesurer avec les petites
filles; et c'était afin de pouvoir témoigner son respect
à Dieu. Au jeu de bagues et autres, elle mettait toute
son espérance en Dieu. Etant encore toute petite,
quand elle gagnait, ou qu'elle se trouvait posséder
quelque chose d'une autre façon, elle en donnait la
m. 20'
310 LA. LÉGENDE DORÉE
dîme à de pauvres petites filles, en les exhortant à ré-
citer souvent l'oraison dominicale, comme aussi la sa-
lutation angélique. Elle croissait en âge comme elle
croissait en dévotion, car elle choisit la sainte Vierge,
Mère de Dieu, pour sa patronne et son avocate, et le
bienheureux Jean l'évangéliste comme gardien de sa
chasteté. En effet on mettait sur l'autel des billets sur
chacun desquels était écrit le nom d'un des apôtres,
et chaque jeune fille tirait au sort un billet; or, Elisa-
beth prit trois fois de suite, après avoir fait une prière,
le billet sur lequel était écrit le nom de saint Jean *,
comme elle le souhaitait. Et elle avait tant de dévo-
tion et d'amour pour lui que jamais elle ne refusait
ce qu'on lui demandait en son nom. Pour ne point
se laisser trop flatter par les avantages mondains,
chaque jour elle se retranchait quelque chose des
biens qu'elle gagnait. Quand elle avait été heureuse
au jeu, elle l'interrompait en disant : « Je ne veux
plus gagner, mais j'abandonne le reste pour Dieu, »
Appelée à danser avec ses autres compagnes, dès
qu'elle avait fait un tour, elle disait : « C'est assez
d'un tour; j'abandonne les autres pour Dieu » et elle
tempérait ainsi la vanité chez les jeunes personnes.
Elle eut constamment horreur de se servir d'un cos-
tume peu décent ; et en cela elle avait à cœur de pra-
tiquer une grande honnêteté. Il est certain qu'elle
s'assigna aussi un certain nombre d'oraisons à réci-
* Le texte porte saint Pierre, mais c'est évidemment une
altération de copiste : d'autant que l'auteur d'après lequel ce
fait est cité porte le nom de saint Jean.
SAINTE ELISABETH 3 I 1
ter, et lorsqu'elle avait été empêchée par quelque
occupation de s'en acquitter et que ses suivantes Po-
Migeaient à se mettre au lit, elle veillait pour les réci-
ter avec son époux céleste. Cette noble jeune fille pas-
sait les jours solennels dans une si grande dévotion
qu elle ne souffrait, ^'importe sous quel prétexte, qu'on
lui cousit ses manches avant que la messe solennelle
n'eût été achevée. Elle s'interdit Pusage des gants, les
jours de dimanche, jusqu'à midi, voulant en cela res-
pecter ce saint jour et satisfaire à sa dévotion. Pour
cela elle avait coutume de s'obliger par vœu à d'au-
tres pratiques semblables, afin que personne ne pût
la détourner de sa résolution, par des avis opposés.
Elle entendait l'office divin avec un si grand respect,
qu'au moment où on lisait l'évangile, et à celui de la
consécration, elle déliait ses manches, si par hasard
elles étaient cousues, elle quittait ses colliers, et elle
déposait les autres ornements qu'elle portait sur la
tête. Quand elle eut atteint dans la pratique de la vertu
et dans l'innocence virginale Page de puberté, elle fut
contrainte de se marier, pour obéir aux ordres pres-
sants de soi| père> afin de recevoir le fruit trentenaire
pour avoir observé avec la foi en la Trinité, les pré-
ceptes du Décalogue. Elle consentit bien malgré elle à
subir les obligations imposées à une épouse, non pour
céder à la convoitise de la chair, mais pour tenir compte
de l'ordre de son père et pour mettre au inonde des
enfants qu'elle élèverait dans le service de Dieu : car,
bien qu'assujettie aux lois du lit conjugal, elle ne fut
cependant sujette à aucune volupté coupable. On en
a la preuve dans le vœu qu'elle fit, entre les mains de
312 ' LA LÉGENDE DORÉE
Maître Conrad, de vivre dans une continence perpé-
tuelle, si elle venait à survivre à son époux.
Elle fut donc mariée au landgrave de Thiiringe,
ainsi que l'exigeait son origine royale : et Dieu l'avait
ainsi voulu, afin par là de porter beaucoup de per-
sonnes à l'amour de Dieu, et d'instruire ceux qui vi-
vaient dans l'ignorance. Quoiqu'elle eût changé de
position, cependant il n'y eut rien de changé dans ses
affections. On verra par la suite de ce récit combien
grande fut sa dévotion, les humiliations qu'elle s'im-
posa pour Dieu, quelles austérités, quelles abstinences
elle pratiqua, comme aussi ses largesses et sa miséri-
corde envers les pauvres. Sa ferveur dans l'oraison
était telle qu'elle, devançait ses suivantes pour se ren-
dre à l'église au plus vite,, et c'était en quelque sorte
par des prières adressées à l'insu de tous, qu'elle obte-
nait toute sorte de grâces de Dieu. Souvent, pendant
la nuit, elle se levait pour faire oraison ; quand son
mari la priait de se ménager et de donner un peu de
repos à son corps. Elle s'était arrangée avec une de
seschambrières qui lui était plus attachée que les autres,
pour qu'elle la réveillât en lui touchant le pied, si, ac-
cablée par le sommeil, elle venait à ne pas se lever.
Or, une fois qu'elle voulut toucher le pied de sa dame,
elle poussa le pied du duc, son mari, qui se réveilla en
sursaut, mais qui, s'étant aperçu de ce qui se passait,
souffrit cela avec patience et eut assez de prudence
pour le dissimuler. Et afin de rendre un sacrifice
agréable à Dieu par ses prières, souvent elle l'arrosait
de larmes abondantes; larmes qu'elle répandait avec
joie, et sans que son visage en fût changé de manière
SAINTE ELISABETH 313
laidir; toujours elle pleurait avec douleur, elle
jouissait de cette douleur, et cependant la joie ne
ït d'embellir son extérieur. Elle s'abaissa jusqu'à
L^ t.tîl degré d'humilité,- que, pour l'amour de Dieu,
. ^ ne se contentait pas d'en exercer les actes les plus
NV*^ et les plus abjects, mais qu'elle s'en acquittait
^^c un dévouement extrême. Elle posa sur son sein
^^ malade d'une figure dégoûtante et dont la tête
^xVialait une puanteur affreuse, et après lui avoir coupé
^s cheveux malpropres, elle lui lava la tête, tandis que
ses servantes riaient. Aux Rogations, toujours elle
suivait la procession nu-pieds et vêtue de laine ; et aux
sermons des prédicateurs, elle prenait humblement
place parmi les plus pauvres femmes, comme si elle
eût été pauvre. Lors de la purification après ses cou-
ches, elle ne s'ornait jamais comme les autres femmes
de pierres précieuses, ni ne se couvrait de vêtements
brodés d'or, mais à l'exemple de la Vierge-mère, elle
prenait son nouveau-né entre ses bras, et l'offrait hum-
blement à l'autel avec un agneau et un cierge, pour
apprendre par là à mépriser les pompes du monde,
et pour se conformer à la Vierge sans tache. En reve-
nant ensuite chez elle, elle donnait à quelque pauvre
femme les vêtements avec lesquels elle s'était rendue
à l'église. Pour faire ressortir davantage son humilité,
il faut dire que cette sainte, entièrement libre et d'une
haute dignité, se soumit tellement à l'obéissance de
maître Conrad pauvre et mendiant, mais distingué en
science et en religion, que, sauf le droit du mariage,
et du consentement de son mari, elle accomplissait
avec grande joie et révérence tout ce qu'il lui comman-
314 LA LÉGENDE DORÉE
dait,afin d'avoir ainsi le mérite de l'obéissance et d'imi-
ter l'exemple de notre Sauveur qui s'est rendu obéissant
jusqu'à la mort. Un jour, il la fit appeler pour qu'elle
l'entendît prêcher : mais la marquise de Misnie étant
survenue, elle se trouva empêchée. Conrad irrité ne
voulut pas pardonner une pareille désobéissance, et
l'ayant fait dépouiller jusqu'à la chemise, il la fit fouet-
ter durement avec quelques-unes de ses suivantes
coupables comme elle.
Elle s'imposait une si grande abstinence et des aus-
térités telles qu'elle macérait son corps par les veilles,
la discipline et le jeûne. Souvent elle quittait le lit de
son mari, pour passer la nuit sans dormir, afin qu'elle
put se livrer à l'oraison, et prier en secret le Père cé-
leste. Lorsqu'elle était vaincue par le sommeil, elle
dormait étendue sur des tapis : mais quand son mari
s'absentait, elle passait toute la nuit en prière avec
l'époux céleste. Souvent elle se faisait rudement
fouetter dans son lit par les mains de ses servantes,
pour imiter le Sauveur flagellé et pour réprimer la
convoitise de la chair. Telle était sa tempérance dans
le boire et dans le manger, qu'à la table de son mari,
parmi les différents plats qu'on servait, elle se conten-
tait quelquefois de pain sec. En effet maître Conrad
lui défendit de toucher à ceux des mets de son mari
sur l'origine desquels elle ne pouvait se former une
conscience si\re. Elle pratiqua cela avec tant de scru-
pule, que, quand les autres se nourrissaient de mets
délicats, elle ne faisait usage, avec ses suivantes, que
d'aliments fort grossiers. Souvent cependant elle se
mettait à table, et elle touchait aux aliments en les
\
SAINTE ELISABETH 31
0
découpant, pour paraître en manger, afin de ne pas
être taxée de superstition, et sa politesse enchantait
tous les convives. Une fois, étant accablée par la fa-
tigue d'une longue course, on avait servi à son mari
et à elle différents mets qu'il était difficile de croire
avoir été acquis par un légitime travail, elle s'en abs-
tint tout à fait, et mangea tranquillement avec ses
suivantes du pain noir et dur trempé dans l'eau chaude.
Ce fut à cause de cela que son mari lui assigna
quelques revenus légitimes dont elle vivait avec ses
suivantes qui étaient, sur ce point, en tout accord
avec elle. Souvent elle refusa les mets de la cour pour
demander des vivres à quelques braves gens. Or, son
mari supportait tout cela en patience; il assurait que
volontiers il en agirait ainsi lui-même, s'il ne craignait
d'apporter le désordre dans sa maison. Au faite de la
gloire, elle avait une grande affection pour l'état de
pauvreté afin de rendre hommage à J.-C. pauvre, et
de ne laisser découvrir en elle au monde rien qui lui
appartînt. Aussi arrivait-il quelquefois, que se trou-
vant seule avec ses suivantes, elle se couvrait de vête-
ments grossiers et mettait sur la tête un voile de
rebut : « Voici, disait-elle alors, comme je marcherai,
lorsque j'aurai atteint à l'état de pauvreté. » Bien
qu'elle se fût imposée à elle-même de grandes priva-
tions, cependant elle était si généreuse envers les pau-
vres, qu'elle ne souffrait pas que personne restât
dans la gêne; elle subvenait au contraire à tous avec
la plus grande libéralité, au point qu'on l'acclamait
généralement la mère des pauvres. Elle s'appliquait
avec des soins extrêmes à pratiquer les sept œuvres
316 LA LÉGENDE DOREE
de miséricorde, afin de pouvoir obtenir à toujours le
royaume éternel, et de posséder la bénédiction du
Père céleste avec les bénis de la droite. D'abord elle
vêtait ceux qui étaient nus en habillant les pèlerins et
les pauvres, en donnant le linge nécessaire pour ense-
velir les morts et pour baptiser les petits enfants.
Souvent elle était elle-même la marraine des nouveau-
nés, cousait leurs vêtements de ses propres mains,
afin qu'avant contracté avec eux les obligations de la
maternité, elle fût tenue de subvenir à leurs besoins
plus largement.
Or, il arriva qu'elle donna à une pauvre femme un
vêtement assez bon; cdle-ci en voyant un cadeau si
magnifique, fut étouffée par la joie, en sorte qu'elle
tomba par terre et qu'on la crut morte. A cette vue,
Elisabeth regretta d'avoir tant donné, dans la crainte
qu'elle ne fût cause de la mort de cette femme : mais
cependant elb pria pour la mendiante qui se releva
guérie. Souvent encore, elle filait de ses propres mains
de la laine avec ses suivantes, et elle en faisait confec-
tionner des habits, afin par là de recevoir le fruit
plein de gloire de ses bons travaux, d'offrir l'exemple
de la véritable humilité et de donner à Dieu l'aumône
de ses travaux manuels. Elle nourrissait ceux qui ont
faim, en fournissant des aliments aux pauvres, de
telle sorte que, le landgrave son mari étant allé à la
cour de l'empereur Frédéric, pour lors à Crémone,
elle fit ramasser toutes les provisions qu'elle avait
dans ses granges pour donner le nécessaire aux pau-
vres, qui, tous les jours, accouraient de toutes parts,
parce qu'on était menacé de cherté de vivres et d'une
SAINTE ELISABETH 317
grande famine. Souvent encore, quand l'argent lui
manquait, elle vendait ses ornements pour subvenir
aux nécessités des indigents : et même elle avait l'ha-
bitude de soustraire bien des choses à ses suivantes
et à soi-même et de les réserver pour les pauvres...
Elle donnait à boire à ceux qui avaient soif... Or, une
fois qu'elle avait distribué de la cervoise aux pauvres,
après en avoir donné à chacun une quantité suffisante,
il se trouva que la boisson n'avait pas diminué dans
le vase, et qu'il s'en trouvait la même quantité qu'au-
paravant. Elle donnait l'hospitalité aux pèlerins et aux
pauvres. Elle fit construire au pied de son chilteau,
qui était situé fort haut, une maison très spacieuse,
où elle soignait une grande multitude de malades :
elle les visitait chaque jour, sans être arrêtée par la
difficulté de monter et de descendre. Elle leur fournis-
sait tout ce qui leur était nécessaire, et par ses exhor-
tations, elle les portait à la patience : quoiqu'elle eût
toujours supporté avec peine le mauvais air, cepen-
dant au milieu du château de l'été, pour l'amour de
Dieu, elle ne craignait pas l'infection des malades,
mais elle leur administrait des médicaments, les es-
suyait avec ses cheveux, les maniait elle-même, tandis
que ses suivantes étaient accablées. Dans cette même
maison encore, elle faisait nourrir, avec le plus grand
soin, les petits enfants des pauvres femmes : elle se
montrait si douce et si humble envers eux, que tous la
nommaient leur mère, et quand elle entrait dans cette
maison, tous ces petits êtres la suivaient comme des
enfants font à leur mère, et se plaçaient avec grande
affection par groupes devant elle. Quelquefois elle
318 LA LÉGENDE DORÉE
faisait acheter de petits vases en poterie, des anneai
de verre et d'autres jouets pour que les enfants s'am
sasscnt. Une fois elle montait à cheval au château
portait, dans un pan de son manteau, ces objet
qui tombèrent du haut d'un rocher fort élevé, sur d
pierres; il n'y eut pas même une fêlure. Elle visiU
les infirmes : et sa compassion pour les misérabl
dominait tellement son cœur qu'elle allait à leur i
cherche, dans leur logis, pour les visiter avec intén
entrant dans leurs chaumières avec familiarité et c
vouement, n'étant rebutée ni par la difficulté des cl
mins, ni par les fatigues de la route : elle leur donn^
ce dont ils avaient besoin et leur adressait des paroi*
de consolation. C'est pourquoi elle reçut sa récoir
pense par cinq considérations; savoir : pour le mérit
de ses visites, pour la fatigue du chemin, pour la sii
cérité de sa compassion, pour ses paroles de consok
tion, et pour la largesse de ses offrandes. Souvent el
assistait aux sépultures des pauvres et y courait, av<
grande dévotion, après les avoir ensevelis dans
toile qu'elle avait elle- même tissée : une fois elle cou]
en morceaux son grand voile de lin pour enveloppi
le corps d'un pauvre. Elle s'occupait elle-même <
leurs funérailles et elle restait aux obsèques avec piét
Au milieu de tout cela, il faut donner des éloges à
dévotion de son mari, qui bien qu'embarrassé d'u
multitude d'affaires, était fort dévoué au service
Dieu; et comme il ne pouvait personnellement s'occ
per de pareilles choses, il avait accordé à son époi
la liberté de faire tout ce qui contribuait à l'honnc
de Dieu et pouvait procurer le salut de son âme.
SAINTE ELISABETH 319
-Alors la bienheureuse Elisabeth, désirant que son
*r*ari employât la puissance de ses armes à la défense
<Je la foi, l'engagea, par ses exhortations salutaires, à
^ller visiter la Terre-Sainte. Comme il y était, ce land-
grave, prince fidèle, dévot et remarquable par l'inté-
grité <le sa foi et par son dévouement sincère, rendit
S0** âme à Dieu et alla recevoir le fruit glorieux de
s<*« «ouvres. Elisabeth embrassa donc ainsi avec amour
'étsit. du veuvage, pour ne pas perdre le fruit attaché
a*** continence des veuves, mais pour recevoir ainsi le
soixissuite-dixième fruit qu'elle avait mérité par la pra-
liqvi^ jes dix commandements et des sept œuvres de
mis^ï%i(^orde. Or, quand la mort de son mari eut élé
cC***t^ue dans toute la Thurinsre,- Elisabeth fut chassée
(1^ s^vji patrie avec ignominie et violence par quelques
v^^ssnux je son mari, comme prodigue et dissipatrice,
* *r* que par là sa patience reçût un plus brillant éclat,
e^ «{u'elle pût réaliser le désir qu'elle avait conçu de-
vais longtemps de vivre dans la pauvreté. Quand arriva
*^ nuit, elle se retira, en rendant de grandes grâces à
*^ieu, en la maison d'un cabaretier ; elle y resta dans
un endroit où Ton avait mis des pourceaux. Le matin,
elle alla chez des Frères Mineurs, qu'elle pria de re-
mercier Dieu pour ce qu'elle endurait et de chanter le
Te Deum laudamus. Le lendemain, elle fut forcée
d'aller, avec ses quatre petits enfants, chez un de ses
ennemis, où on lui assigna un espace fort étroit.
Comme elle était maltraitée par son hôte et son hôtesse,
elle dit adieu aux murailles : « Je remercierais volon-
tiers les hommes, disait-elle, si je les trouvais bienfai-
sants. » Elle fut donc forcée de regagner l'endroit où
320 LA LÉGENDE DOREE
•
elle s'était arrêtée en premier lieu et elle envoya ses
petits enfants en différents pays pour qu'on les nour-
rît. Or, une fois qu'elle passait dans un sentier étroit
et rempli d'une boue profonde, au milieu duquel on
avait placé quelques pierres, une vieille femme, à la-
quelle elle avait fait jadis beaucoup de bien, et qui
passait sur ces pierres, refusa de céder le pas à la
sainte qui tomba dans ce bourbier profond : elle se
releva et essuya ses vêtements avec joie et en riant.
Dans la suite, sa tante maternelle, qui était abbesse,
ayant compassion de son extrême pauvreté, la mena
chez l'évèque de liamberg, son oncle, qui la reçut hon-
nêtement et la garda avec précaution dans l'idée de la
faire convoler à de secondes noces. Quand ses sui-
vantes, qui avaient fait avec elle vœu de continence,
apprirent cela, elles s'en affligèrent à en pleurer, et
en informèrent avec gémissement la bienheureuse Eli-
sabeth. Elle leur rendit le courage en disant : « J'ai
confiance que le Seigneur, pour l'amour duquel j'ai
fait vœu de continence perpétuelle, m'affermira dans
ma résolution, s'opposera à toute violence et déjouera
les projets des hommes. Et si, par hasard, mon oncle
voulait me marier, je m'y opposerai de cœur comme
de bouche. Que s'il ne me restait aucun moyen d'échap-
per, je me couperai le nez afin de devenir un objet
d'horreur à tous les hommes. » Ayant donc été con-
duite, malgré elle, de par l'ordre de l'évoque, à un
château, pour y demeurer jusqu'à son mariage, après
avoir recommandé sa chasteté, avec larmes, au Sei-
gneur, voici que par la providence divine, les ossements
de son mari sont rapportés d'outre-mer. Elle eut ordre
SAINTE ELISABETH 321
de l'évêquc de revenir pour aller en toute dévotion à
la rencontre de ces précieux restes ; ils furent reçus
en une belle procession par I'évêquc et par elle avec
grand respect et beaucoup de larmes. Alors elle se
tourna vers le Seigneur en disant : « Je vous rends
gTâces, Seigneur, de ce que vous avez daigné consoler
une misérable telle que moi, dans la réception des
ossements de mon époux qui vous était cher. Vous
savez, Seigneur, combien j'ai chéri cet époux qui vous
aimait tant; cependant, par amour pour vous, j'ai été
privée de sa présence : je l'ai laissé partir pour se-
courir votre Terre-Sainte : vous savez combien j'aurais
désiré vivre avec lui dans une condition telle que je
fusse réduite à mendier en sa compagnie, comme une
pauvresse à travers le monde entier; cependant, vous
en êtes témoin, je ne le rachèterais pas, contre votre
volonté, au prix d'un seul cheveu de ma tête, et je ne
le rappellerais pas à cette vie mortelle ; eh bien ! je le
recommande, ainsi que moi, à votre grâce. »
Mais pour ne perdre pas le centième fruit accordé à
ceux qui, gardant la perfection évangélique, sont trans-
férés de la gauche de la misère à la droite de la gloire,
elle revêtit l'habit religieux, qui consistait en vête-
ments gris, pauvres et grossiers, gardant une chasteté
perpétuelle après la mort de son mari, pratiquant l'o-
béissance parfaite et embrassant la pauvreté volontaire.
Elle voulait encore aller mendier de porte en porte ;
mais maître Conrad ne le permit pas. Ses habits
étaient si sales qu'elle portait un manteau gris rallongé
avec une pièce d'une autre couleur. Les manches de
sa robe qui étaient déchirées furent rapiécées avec des
m. 21
322 LA LÉGENDE DOREE
morceaux de différentes couleurs. Le roi de Hongrie,
son père, apprenant que sa fille était réduite à 'un pa-
reil dénûment, lui députa un comte pour la faire re-
venir à la maison paternelle. Quand il la vit habillée
de la sorte, assise avec humilité et filant, il s'écria
rempli de confusion et d'admiration : « Jamais fille de
roi ne fut vue habillée d'une façon aussi vile, ni occu-
pée à filer n'importe quelle laine. » Après avoir insisté
fortement pour qu'elle revînt, elle n'y acquiesça abso-
lument point ; aimant mieux vivre dans l'indigence
avec les pauvres que d'habiter dans l'opulence avec les
riches. Afin que son esprit s'attachât tout entier à
Dieu et qu'elle ne fût jamais dérangée dans sa dévo-
tion, elle pria le Seigneur de lui inculquer le mépris
de toutes les choses temporelles, d'arracher de son
cœur l'amour de ses enfants et de lui accorder le iné-
pris, les affronts et la constance. Quand elle eutachevé
sa demande, elle entendit le Seigneur lui dire : « Ta
prière est exaucée. » Et elle dit à ses suivantes: « Le
Seigneur a exaucé ma demande, et je regarde tout ce
qui est de la terre comme fumier : je ne m'inquiète
pas de mes enfants plus que de tout autre prochain;
je compte pour rien les mépris et les opprobres ; et il
me semble que je n'aime plus autre chose que Dieu. »
Maître Conrad, de son côté, lui faisait subir des con-
trariétés et des duretés; ceux qu'elle paraissait affec-
tionner davantage, il les séparait d'elle, au point qu'il
éloigna deux fidèles suivantes qu'elle aimait de pré-
dilection, nourries avec elle depuis son enfance : mais
ce ne fut pas sans qu'il fût versé beaucoup de larmes
<!e part et d'autre. Or, ce saint homme en agissait
\
SAINTE ELISABETH 323
ainsi pour briser sa volonté, pour élever son «affection
entièrement à Dieu, et dans la crainte que quelqu'une
de ses suivantes ne lui fît revenir à la mémoire sa
gloire passée. Mais en tout cela, on la trouvait
prompte à obéir, constante à endurer, afin que, par la
patience, elle fut maîtresse de son âme, et que par
l'obéissance, elle fût digne de remporter la victoire.
Elle disait encore : « Si pour Dieu je crains tant un
homme mortel, combien dois-jc craindre le Juge cé-
leste. Aussi ai-je voulu faire vœu d'obéissance à maî-
tre Conrad, pauvre et mendiant, et non pas à quelque
évêque riche, pour éloigner de moi toute occasion de
consolation temporelle. » Une fois, elle avait été priée
instamment de venir dans un cloître de certaines reli-
gieuses; elle le fit sans avoir obtenu la permission de
son maître; alors celui-ci la fit fouetter si rudement
que trois semaines après on voyait encore la trace des
coups. Elle disait alors à ses suivantes pour les con-
soler et se consoler elle-même : « Lors des inonda-
tions d'un fleuve, le gazon s'abat, et quand l'eau dé-
croît, il se relève; de même aussi quand il nous arrive
quelque affliction, nous devons nous soumettre par
esprit d'humilité; quand elle cesse, nous devons nous
élever à Dieu par une joie spirituelle. » Elle s'abais-
sait à un degré d'humilité tel qu'elle ne souffrit jamais
que ses suivantes l'appelassent madame; elle voulait,
quand elles lui parlaient, qu'elles se servissent du
nombre singulier, comme nous avons coutume, par
exemple, de parler à un inférieur. Elle lavait les
écuelles, ainsi que les autres ustensiles de cuisine, et
afin que ses suivantes ne l'en empêchassent pas, elle
324 LA LÉGENDE DORÉE
les envoyait alors ailleurs. Elle disait aussi : « Si j'a-
vais trouvé un genre de vie {dus méprisé, je l'aurais
choisi de préférence. »
En outre, afin de posséder avec Marie la meilleure
part, elle vaquait assidûment à la contemplation. Dans
cet exercice, elle eut pour grâces spéciales de répan-
dre des larmes, de jouir souvent de visions célestes
et d'enflammer les autres à l'amour de Dieu. Il lin
arrivait quelquefois dé paraître plus joyeuse que d'or-
dinaire ; alors elle répandait des larmes de douce dé-
votion, qui semblaient couler de ses yeux comme dé
la source la plus limpide, en sorte qu'on la voyait pleu-
rante et gaie tout à la fois, et ces larmes ne laissèrent
jamais de trace de laideur, ni des rides sur son visage.
Elle disait de ceux qui se gâtent le visage avec leurs
larmes : « On dirait qu'ils ont peur du Seigneur;
qu'ils donnent donc à Dieu avec joie et gaité ce qu'ils
possèdent. » Dans ses oraisons et au milieu de se»
contemplations, elle avait souvent des visions célestes.
Un jour du saint temps de carême qu'elle était à l'é-
glise, elle resta les yeux fixés vers Fautel, comme si
elle y eût admiré Dieu présent; et pendant un long
espace de temps, elle fut consolée et récréée par une
révélation divine. Revenue ensuite à la maison, elle fut
obligée, en raison de sa faiblesse, de s'appuyer sur le
giron d'une suivante, et pendant qu'elle tenait les yeux
fixés vers le ciel, en regardant par la fehêtre,son visage
fut inondé d'une joie si vive qu'elle fut prise d'un rire
extraordinaire. Quand elle eut été remplie de joie de
tout ce qu'elle vit d'agréable, tout à coup elle versa un
torrent de larmes. Mais ayant de nouveau ouvert les
SAINTE ELISABETH 325
veux, elle reprit son air de gaité, puis fermant les
veuA", elle versa encore d'abondantes larmes, et jus-
qu'à, l'heure des Complies, elle ressentit des consola-
l'ons divines de la même nature. Elle resta longtemps
dar*«s un profond silence, ne prononçant pas un seul
fflot ; enfin ces paroles lui échappèrent tout à coup :
((C>t_ii, Seigneur, vous voulez être avec moi et moi je
veu_>t être avec vous, et n'être jamais séparée de vous. »
'"■s tard ses suivantes lui demandèrent de leur dire,
pou y l'honneur de Dieu et pour leur édification, ce
flu *^lle avait vu : elle se laissa vaincre par leur impor-
tai*! té : « J'ai vu, leur dit-elle, le ciel ouvert, et Jésus
*1UI » se penchant vers moi avec une extrême honte, me
roo r* trait le visage le plus ouvert. J'étais donc inondée
~u*>e joie ineffable de le voir; quand il se retirait,
J^*" estais accablée d'une grande tristesse : alors il eut
Pll*<* de moi, et me réjouit encore une fois de la vue
"e son visage et me dit : « Si tu veux être à moi, je
a r*^ux bien être avec toi. » Et je lui ai répondu ce que
vo*x 53 m'avez entendu dire. » On la pria encore de ra-
eor* ier ja vision qu'elle avait eue vis-à-vis de l'autel ;
m^Vs elle répondit : « Ce que j'y ai vu, il n'est pas ex-
Client de le raconter : j'y ai ressenti cependant beau-
coup de joie, et j'ai considéré les merveilles de Dieu. ;>
Souvent aussi pendant son oraison, sa face resplen-
dissait d'une manière merveilleuse et de ses veux jail-
lissaient des rayons semblables à ceux du soleil. Sou-
vent encore son oraison était si fervente que même
elle enflammait les autres personnes. Elle appela
chez elle un jeune homme habillé d'une façon mon-
daine et lui dit : « Vous paraissez vivre avec trop peu
m. 21-
326 LA LÉGENDE DOREE
de retenue au lieu de servir votre Créateur. Voudriez-
vous que je priasse Dieu pour vous? » « Je le veux
bien, répondit-il, et je le souhaite fort. » Quand elle
se fut mise en oraison, après avoir demandé au jeune
homme de se mettre de son côté à prier pour soi, il
s'écria à haute voix : » « Cessez, madame, cessez dès
ce moment de prier. » Mais comme elle priait avec
plus d'insistance encore, le jeune homme cria plus
haut : « Cessez, madame, parce que je me meurs, je
suis brûlé. » En effet il était brûlé d'une telle chaleur,
qu'il était tout fumant de sueur, et qu'il agitait son
corps et ses bras comme un insensé, au point qu'on
accourut pour le tenir, qu'on trouva ses habits trem-
pés de sueur et qu'on ne pouvait supporter sa chaleur;
il continua de crier : « Je suis tout en feu, je suis
consumé. » Or, quand la bienheureuse Elisabeth eut
achevé sa prière, le jeune homme cessa d'avoir chaud.
En revenant à lui, il fut éclairé de la grâce divine e
entra dans l'ordre des Frères Mineurs. Cette chaleu
manifesta la ferveur ardente de sa prière, ardeur s
forte qu'elle enflamma même un homme froid. Mai
ce jeune homme, accoutumé à vivre selon la chair, e
qui n'avait aucun goût pour la vie spirituelle, ne pou
vait comprendre de pareilles choses.
Parvenue au comble de la perfection, elle ne quitta
pas les soins laborieux de Marthe pour la contempla-
tion de Marie, ainsi qu'il a été montré ci-dessus dans
les sept œuvres de miséricorde. En effet, quand elle
eut pris l'habit religieux, elle pratiqua néanmoins les
œuvres d'une piété active. Elle avait reçu pour sa dot
deux mille marcs; elle en distribua une partie aux
h
SAINTE ELISABETH 327
pauvres, et avec le reste, elle fit construire un grand
hôpital A Marbourg. C'est pour cela que tout le monde
la regardait comme dissipatrice, comme prodigue, et
qu'on l'appelait folle ; mais parce qu'elle savait ac-
cepter avec joie toutes les injures, on lui reprochait
«avoir chassé bien vite de son cœur le souvenir de
^'i mari, puisqu'elle était ainsi transportée de joie.
«rUand elle eut fait construire l'hôpital, elle se dévoua
au service des pauvres comme une humble servante;
e**e était remplie de sollicitude à leur égard, elle les
/,lettait dans le bain, les portait dans leur lit, les cou-
f^U : elle se félicitait auprès de ses suivantes, eu
*sant : « Quel bonheur nous avons de baigner et de
0vi vrir ainsi le Seigneur. » Elle porta son humble dé-
nuement à l'égard des pauvres à un degré tel que,
^Tis une nuit, elle porta sept fois, dans ses bras, aux
^**X secrets, un enfant borgne et couvert de gale, et
*i** elle lava sans répugnance ses linges salis. Elle la-
* ^*t souvent une femme couverte d'une affreuse lèpre,
*^ ïïiellait dans son lit, essuyant ses plaies qu'elle cn-
^eloppait, lui donnait des médicaments, lui coupait
*^s ongles, et se mettait à genoux pour délier les cor-
^°**s de ses souliers. Elle engageait les infirmes à se
confesser et à communier ; et elle obtint cela d'une
vieille femme qui refusait obstinément ; mais ce fut
ap**ès l'avoir corrigée en la frappant. Quand elle n'était
pas occupée à soigner les pauvres, elle filait de la laine
C\**on lui envoyait d'un monastère, et elle partageait
efltre les pauvres le prix qu'elle en retirait. Après une
grande disette, elle avait à distribuer aux indigents
cinq cents marcs qu'elle avait reçus de sa dot; tous
328 LA LÉGENDE DOREE
avaient été placés en ordre, et Elisabeth, les reins
ceints d'un linge, passait de rang en rang pour les
servir : il avait été décidé que si quelqu'un changeait
de place, au préjudice des autres pauvres, pour rece-
voir deux fois, il aurait les cheveux coupés. Or, voilà
qu'une jeune fille nommée Radegonde, remarquable
par l'extrême beauté de sa chevelure, vint à passer par
là, non pour recevoir l'aumône, mais pour visiter une
de ses sœurs malade. On l'amena à la bienheureuse
Elisabeth, comme ayant violé la loi : elle la condamna
à avoir les cheveux coupés de suite, malgré ses pleurs
et sa grande résistance. Or, comme quelqu'un des as-
sistants avançait qu'elle était innocente, la bienheu-
reuse dit : « Au moins dans la suite elle ne pourra
aller à la danse avec tant de prétention dans les che-
veux, ni en tirer vanité. » Alors la bienheureuse Elisa-
beth demanda à la jeune fille si elle n'avait jamais
conçu le projet de mener une vie sainte; elle répondiL
que depuis longtemps déjà elle serait entrée en reli-
gion, si elle n'eût tant mis de délectation en ses che-
veux. « Alors, dit Elisabeth, je suis plus heureuse de
ce qu'on te les a coupés que je ne le serais si mon fils
était élu empereur des Romains. » Dès l'instant la
jeune personne prit l'habit religieux, resta dans l'hô-
pital avec la bienheureuse Elisabeth, et mena une vie
édifiante. Une pauvre femme mit au monde une fille
que la bienheureuse Elisabeth tint sur les fonts sacrés
et auquel elle donna son nom; ensuite elle lui fournît
tout ce qui lui était nécessaire, de telle sorte que,
prenant les manches de la pelisse d'une de ses sui-
vantes, elle les donna à la mère pour envelopper
SAINTE ELISABETH 321)
cet. Cc3 petite enfant ; elle ajouta encore ses propres sou-
',e:*~^- Trois semaines après, cette femme abandonna
sa j^> c*tite fille, et s'enfuit en cachette avec son mari.
C?1* ^^ »~*d on apprit cela à sainte Elisabeth, elle se mit en
f>r* ^^*~es; alors le mari et la femme ne purent marcher
<l^^""«* nlage et furent forcés de revenir lui demander
f>* ^^Icn. Elle leur reprocha, comme il était jusle, leur
i11"5^ *~^*titude, leur remit la petite fille à nourrir et pour-
vu *~ â tout ce dont ils avaient besoin.
-^ uand approcha le lemps où le Seigneur disposa
<> ^X* peler sa bien-aimée de la prison du inonde, pour
X&* *V*.ïre participer au royaume des anges parce qu'elle
* ^if, méprisé le royaume des mortels, J.-C. lui appa-
^^^ r « Viens, ma bien-aimée, lui dit-il, viens aux
^^rnacles éternels que je t'ai préparés. » Or, penT
^fcTit qu'elle était tourmentée par la fièvre, elle s'était
CQUchée et avait la figure tournée vers la muraille de
<^^ \ s°n lit ; alors, les assistants entendirent une exquise
mélodie. Une des suivantes s'étant informée auprès
d'elle de ce que c'était, la sainte lui répondit : « Un
petit oiseau est venu se poser entre moi et la paroi, et
il a chanté d'une manière si suave qu'il m'a bien fallu
chanter aussi. » Dans sa maladie, elle conserva tou-
jours sa gaieté, et jamais elle ne cessa de prier. La
veille de sa mort, elle leur dit : « Que feriez-vous, si
le diable arrivait auprès de vous?» Un instant après,
elle s'écria à haute voix, comme si elle chassait le
diable, en répétant par trois fois : « Fuis. » Ensuite,
elle dit : a Voici minuit qui approche ; c'est l'heure à
laquelle J.-C. a voulu naître et où il fut couché dans
la crèche. » Quand approcha l'heure de son trépas,
330 LA LÉGENDE DOREE
elle dit : « Le moment arrive où le Dieu tout puis-
sant appelle ses amis aux noces célestes. » Peu après,
arrivée à ses derniers instants, elle s'endormit en
paix, Pan du Seigneur 1231. Quoique son corps véné-
rable fût resté quatre jours sans sépulture, il ne s'en
exhalait aucune puanteur; bien au contraire, il s'en
exhalait un délicieux parfum dont on était embaumé.
Alors, on vit sur le faîte de l'église grande quantité
de petits oiseaux réunis, que personne n'avait jamais
vus auparavant ; ils chantaient avec des modulations
si suaves, et formaient des modes si variés que l'on
en était dans l'admiration. Ils semblaient célébrer à
leur façon les funérailles d'Elisabeth. Or, il y eut là
grande clameur des pauvres, grande dévotion des peu-
ples ; les uns prenaient de ses cheveux, les autres
coupaient des morceaux de ses vêtements, qu'ils con-
servaient commodes reliques extraordinaires. On plaça
son corps dans un monument qu'on trouva plus tard
regorger d'huile. 1° Il est évident que, à son trépas,
la bienheureuse Elisabeth était parvenue à une grande
sainteté; le chant du petit oiseau .et l'expulsion du
diable le prouvent. Or, cet oiseau qui se plaça entre
elle et la paroi, et qui chanta si doucement qu'il la
porta elle-même à chanter, nous croyons que c'était
son ange gardien lui annonçant la joie éternelle. Quel-
quefois, il arrive aux réprouvés d'avoir, avant leur
trépas, révélation de leur damnation éternelle, pour
leur plus grande confusion ; de même, pour leur plus
grande consolation, les élus reçoivent l'assurance
qu'ils seront sauvés. Ce chant qu'elle fit entendre fut
le témoignage de l'immense joie qu'elle conçut pour
SAINTE ELISABETH 331
11 **o semblable révélation; et l'immensité de cette joie
f"1-* *- Celle qu'elle ne put être contenue totalement dans
'e cœur, mais qu'elle se manifesta par la suavité de
1^ "Voix. En outre, si par hasard il a quelque droit, le
d*^ JL>le s'approche aussi des saints au moment de leur
f^^^x-t; mais, n'ayant aucun droit sur la bienheureuse
£-*is^beth, il s'enfuit honteusement congédié. Par là,
^^ peut donc comprendre quelle sainteté posséda
^^H^ dont le diable s'enfuit épouvanté, et à laquelle.
1X11 ange annonça la joie éternelle. 2° Il est évident
Hu ^lle possédait une grande pureté et une giande
XT***ocence, comme le prouve l'exhalation de l'odeur.
**rce que son corps brilla dans sa vie de toute inno-
t*w ceiice et chasteté, il exhala dans la mort une odeur
exquise. 3° Il est évident par le concert des oiseaux,
qu'elle possédait un grand mérite et une grande di-
gnité ; en effet, ceux qu'on vit sur le faîte de l'église,
tout joyeux et chantant, nous croyons que c'étaient
des anges envoyés de Dieu, pour porter son âme au
ciel et pour honorer son corps par de célestes jubila-
tions. Quand les réprouvés meurent, une multitude de
démons se rassemblent pour les tourmenter et les
effrayer, et afin d'emporter leurs âmes au tartare, de
même au décès des élus affluent une multitude d'anges,
qui les fortifient et convoient leurs âmes aux célestes
royaumes. 4° Il est évident qu'elle posséda une
grande miséricorde et pitié, par l'huile qui émana de
son corps, parce que durant sa vie elle produisit des
oeuvres abondantes de miséricorde. 0 quelle affluence
de piété dans les entrailles de celle dont le corps fut
trouvé inondé d'huile, quand il gisait en poussière !
332 LA LÉGENDE DORKE
5° Il est évident qu'elle a beaucoup de pouvoir et de
mérite auprès de Dieu, par le nombre prodigieux de
miracles dont Dieu la glorifia après sa mort. Nous en
rapportons quelques-uns ci-après, et nous en omet-
tons un grand nombre pour ne pas être trop long.
Au pays de Saxe, dans un monastère du diocèse
de Hildesheim, un moine de Tordre deCiteaux, nommé
Henri, était accablé d'une grande infirmité : il faisait
. compassion, et troublait tout le monde par ses cla-
meurs. Une nuit, il lui apparut une dame vénérable,
revêtue d'habits blancs, qui lui donna avis que s'il dé*
sirait recouvrer la santé, il se vouât à la bienheureuse
Elisabeth. La nuit suivante il eut une apparition sem-
blable et reçut les mêmes avis. Or, ce moine, en l'ab-
sence de l'abbé et du prieur, fit le vœu avec la per-
mission d'un supérieur. La troisième nuit, cette dame
lui apparut, fit sur lui le signe de la croix, et aussitôt
il fut guéri. Quand l'abbé et le prieur furent de retour
et qu'ils apprirent ces faits, ils furent étonnés de le
savoir guéri; mais ils doutaient beaucoup s'il devail
accomplir son vœu, puisqu'il n'est pas permis à un
moine de faire quelque vœu que ce soit, ni de s'obli-
ger de cette manière. Le prieur ajouta que souvent les
moines étaient trompés par l'apparition du démon qui
les portait sous prétexte de bien faire, à ces choses
illicites, et qu'il fallait en conséquence conseiller à ce
moine de raffermir par la confession son esprit
ébranlé : or, la nuit suivante, la même personne appa-
rut au moine et lui dit : « Tu seras toujours infirme,
jusqu'à ce que tu accomplisses ce que tu as fait vœu
d'exécuter. » Et à l'instant la même infirmité se saisit
SAINTE ELISABETH 333
de lui, et il commença à être tourmenté des mêmes
souffrances. Quand l'abbé eut appris cela, il lui donna
l'autorisation et lui fit remettre de la cire pour en faire
ut*c image. Bientôt il fut guéri, et il s'appliqua à
a<^«^omplir le vœu qu'il avait fait. Dans la suite, il ne
ressentit plus l'infirmité dont il était accablé. — Une
j^^arie fille, nommée Bénigne, du diocèse de Mayence,
ayant demandé de la boisson à une servante, celle-ci
l1* ■ présenta à boire, en disant : « Prends et bois le
dï»fc>le. » Alors il sembla à la jeune fille qu'un tison
er^flammé lui descendait par le gosier, elle criait qu'elle
a^v~»ït mal au cou. Aussitôt son ventre enfla comme
UI^c outre et on aurait dit que quelque chose courait
<lar*K son ventre d'un côté et d'autre. Elle poussait
^^ gémissements pitoyables, proférait des paroles in-
sensées, et on la croyait obsédée par le démon. Elle
rest^ deux ans en cet état. On la conduisit donc au
tombeau de sainte Elisabeth, et on y fit un vœu pour
e > pendant qu'elle était placée sur la tombe, elle
Pa*~**t comme inanimée; mais quand on lui eut offert,
**u *nême endroit, un peu de pain à manger et de l'eau
^^ite à boire, tout à coup, au saisissement et à l'ad-
[^■^^tion de tous les assistants, elle se leva çruérie. —
T T .
** homme du diocèse d'Utrecht, nommé Gédéric, avait
J;erclu l'usage d'une main : elle était paralysée ; deux
0|s il avait visité le tombeau de la bienheureuse Eli-
' ^**eth sans avoir été guéri : il v vint une troisième
*^, avec beaucoup de dévotion, en compagnie de sa
^^me. Pendant la route, il rencontra un vieillard d'un
Hpect vénérable qu'il salua et auquel il demanda d'où
tenait. Celui-ci répondit qu'il venait de Marbourg
334 LA LÉGENDE DOREE
où reposait le corps de sainte Elisabeth et qu'il s'y
opérait une infinité de miracles. Alors Gédéric lui
exposa son infirmité ; le vieillard leva la main et le bé-
nit en disant : « Va, et sois stir que tu recevras la
santé, pourvu que tu mettes ta main malade au che-
vet du sépulcre, dans un trou creusé sous la pierre ;
plus profond tu l'enfonceras, plus vite tu seras guéri.
Alors pense en toi-même à saint Nicolas, parce
qu'il est comme le compagnon et l'associé de sainte .
Elisabeth avec laquelle il coopère dans ses miracles. »
Il ajouta qu'il se trouvait des insensés qui se retiraient
immédiatement après avoir jeté leur offrande, tandis
qu'il est agréable aux saints qu'on apporte une cer-
taine persévérance quand on implore leurs suffrages.
A l'instant le vieillard disparut, et ils ne purent plus-
le voir. Après quoi ils continuèrent leur chemin, rem-
plis d'admiration, et avec la confiance d'obtenir la
santé. A peine donc Gédéric eut-il mis la main, d'a-
près l'avis du vieillard, sous la pierre du monument,
qu'il la retira aussitôt entièrement guérie. — Un
homme du diocèse de Cologne, nommé Hcrmann, était
retenu en prison par le juçc. 11 s'en remit entièrement
à Dieu, et invoqua, avec toute la dévotion possible
sainte Elisabeth et maître Conrad à son aide. La nuit
suivante, ils lui apparurent tous les deux ensemble,
environnés d'une grande lumière, et lui donnèrent
toute sorte de consolations. Enfin une sentence le
condamna à être pendu, et il fut exécuté à un gibet
éloigné d'un mille teutonique. Cependant le juge
accorda aux parents de le détacher et de l'ensevelir
dans un tombeau. On prépara la fosse, et quand ïf
: SAINTE ELISABETH 33?)
eut été détaché, son père et son oncle se mirent à in-
voquer, pour le mort, le patronage de la bienheureuse
Elisabeth, et à l'admiration et à la stupéfaction de tous,
celui qui était mort se leva vivant. — Un écolier du
diocèse de Mayence, nommé Witard, en péchant un
jour sans précaution, se laissa choir dans le fleuve ;
son corps ne fut retiré de l'eau que longtemps après :
on le trouva sans sentiment, sans mouvement et raide ;
comme on ne rencontrait en lui aucun signe de vie,
tout le monde le crut mort. Alors on implore les mé-
rites de la bienheureuse Elisabeth, et au vu et à l'admi-
ration générale, la santé et la vie lui sont rendues. —
Un enfant de trois ans et demi, du diocèse de Mayence,
nommé Ugolin, ayant rendu l'esprit, sa mère le porta
roidi et sans vie, pendant l'espace de quatre milles
teutoniques, pour invoquer sainte Elisabeth en toute
dévotion, et elle recouvra son enfant, vivant et en
bonne santé. — Un enfant de quatre ans était, tombé
dans un puits : quelqu'un venu pour puiser de l'eau
remarqua qu'il y avait au fond un enfant noyé. 11 eut
de la peine aie retirer et le trouva mort. Les preuves
de sa mort étaient la longue durée du temps qu'il était
resté dans l'eau, la rigidité du corps, sa bouche et ses
yeux horriblement ouverts, la peau noire, le gonfle-
ment du ventre, et une entière absence de mouvement
et de sentiment. Pour le ressusciter, on fit un vœu à
sainte Elisabeth, et aussitôt il fut rendu à la vie. —
Une jeune fille s'était noyée dans un fleuve: quand
ou l'en retira, elle fut rendue à la vie par les mérites
de la bienheureuse Elisabeth. — Un homme nommé
Frédéric, du diocèse de Mayence, très habile nageur,
r
336 LA LÉGENDE DOREE
en se baignant un jour, se moquait d'un pauvre qui
avait recouvré la vue par le moyen de sainte Elisabeth;
il lui jetait de l'eau à la figure par dérision : alors le
pauvre agacé dit : « Que cette sainte dame, qui m'a
donné guérison, me venge de toi ; de telle façon que
tu ne sortes pas de là sinon mort et noyé. » Frédéric,
faisant peu de cas de l'imprécation du pauvre, se lança
dans l'eau avec délectation ; mais les forces venant à
lui manquer, il ne put s'aider, et il alla au fond comme
une pierre. Après l'avoir cherché pendant longtemps,
on le tira de l'eau mort, et comme on le pleurait beau-
coup, quelques-uns de ses parents se mirent à faire
un vœu pour lui à la bienheureuse Elisabeth et à im-
plorer son suffrage avec grande dévotion. Aussitôt
l'esprit lui revint et il se leva vivant et sain. — Un
nommé Jean, du diocèse de Mayence, avait été pris en
compagnie d'un voleur et condamné à être pendu avec
lui : il conjura un chacun de prier la bienheureuse Eli-
sabeth de l'aider selon qu'il le méritait. Quand il fui
pendu, il entendit au-dessus de lui une voix qui lui
disait: « Courage, aie confiance en sainte Elisabeth,
et tu seras délivré. » A l'instant, l'autre restant sus-
pendu, la corde cassa et Jean tomba fort lourdement
de toute la hauteur du gibet sans se faire aucun mal,
bien que sa chemise, qui était neuve, eût été déchirée.
Il se mit à dire tout égaudi : « Sainte Elisabeth, vous
m'avez délivré, et vous m'avez fait tomber sur une
place qui n'était pas dure. » Quelques personnes di-
rent alors qu'il fallait le pendre une seconde fois,
mais le juge dit : « Dieu l'a délivré, je ne permettrai
pas qu'on le pende de nouveau. » — Unconvers d'un
SAINTE ELISABETH 337
monastère du diocèse de Mayence, nommé Volmar,
homme fort pieux, mortifiait sa chair au point qu'il
passa environ vingt ans avec une cuirasse sur le
corps, et couchant sur des pierres et des morceaux de
bois; comme il était au moulin, la meule lui saisit la
main qu'elle écrasa, de sorte que la chair resta arra-
chée d'un côté et d'autre, que ses os et ses nerfs fu-
rent broyés ; on eut dit que la main avait été piléedans
un mortier: ses douleurs étaient si aiguës qu'il de-
mandait qu'on la lui coupât. Or, comme il invoquait
fréquemment la bienheureuse Elisabeth à son secours,
parce qu'elle avait eu de l'affection pour lui quand elle
vivait, elle lui apparut une nuit et lui dit : « Veux-tu
être guéri? » Le convers lui répondit : « Volontiers. »
Alors elle lui prit la main, lui guérit les nerfs, remit
ses os en leur entier, rétablit la chair sur chaque face,
et lui rendit la santé. Le matin, il se trouva parfaite-
ment guéri, et montra à tout ^e couvent stupéfait sa
main en bon état.
Un enfant de cinq ans, nommé Discret, du diocèse
de Mayence, qui était venu au monde aveugle, recou-
vra la vue par les mérites de la bienheureuse Elisa-
beth. Sans qu'il eût de cils, une pellicule qui n'était
pas fendue lui couvrait les yeux entièrement, et rien
n'indiquait que l'organe de la vue eût existé chez lui.
Sa mère le conduisit donc au tombeau de la bienheu-
reuse Elisabeth, et lui frotta les yeux avec la terre du
sépulcre, en invoquant sur lui les mérites de la
sainte ; et voici que la peau se déchire par le milieu,
et qu'on aperçoit de petits yeux troubles et sanguino-
lents. Ce fut ainsi que cet enfant dut aux mérites et
m. 22
338 LA LÉGENDE DOREE
aux suffrages de sainte Elisabeth de jouir du bonheur
de la vue. — Une jeune fille du même diocèse, nom-
mée Béatrice, après avoir été en proie à quantité
d'infirmités graves, devint bossue par devant et par
derrière, et tellement courbée qu'elle ne pouvait se
redresser en aucun sens ; elle était obligée de mettre
les mains sur les genoux pour pouvoir soutenir son
corps. Sa mère la porta dans une hotte au tombeau
de sainte Elisabeth, où elles restèrent dix jours sans
que sa fille éprouvât aucun soulagement. La mère,
irritée, murmura contre la bienheureuse Elisabeth, en
disant : « Tu accordes tout aux autres, et moi qui
suis misérable, tu ne m'exauces pas ? En m'en retour-
nant, j'empêcherai tous ceux queje pourrai de te visiter.»
Or, comme elle s'en allait en colère, et que déjà elle avait
fait un mille et demi, sa fille crucifiée de douleurs
se mit à pleurer ; enfin, elle s'endormit et vit une très
belle dame au visage resplendissant, qui lui dit, en la
frottant au dos et à la poitrine : « Lève-toi et mar-
che. » En s'éveillant, cette fille se trouvant guérie
entièrement de sa difformité et de sa curvature,
raconta sa vision à sa mère; ce fut alors grande joie
et liesse. Elles revinrent donc au tombeau de sainte
Elisabeth, pour rendre grâces à Dieu et à elle ; après
quoi, elles y laissèrent la hotte dans laquelle la fille
avait été apportée. — Une femme, appelée Gertrude,
du même diocèse, était paralysée depuis longues an-
nées des deux jambes, et avait le corps tout courbé.
Elle fut avertie en songe d'aller implorer les mérites
de saint Nicolas. Elle se fit donc porter à l'église de
ce saint, et elle recouvra l'usage d'une jambe. Enfin,
SAINTE ELISABETH 339
conduite au tombeau de la bienheureuse Elisabeth,
elle fut posée sur le tombeau où, après avoir éprouvé
de cuisantes douleurs et être devenue comme insensée,
elle se releva saine et sauve. — Une femme, appelée
Scintrude, du même diocèse, était restée un an tout
à fait aveugle ; elle se faisait conduire avec le secours
des autres ; amenée pour prier sainte Elisabeth de
tout son cœur, elle recouvra la vue. — lTn homme, du
nom de Henri, du diocèse de Mayence, était entière-
ment privé de la vue ; il vint visiter le sépulcre de
sainte Elisabeth, et recouvra l'usage de ses yeux.
Dans la suite, ce même homme fut affligé d'un flux
de sang si violent, que sa famille le crut près de mou-
rir ; ayant pris de la terre du sépulcre de sainte Elisa-
beth, il la mêla avec de l'eau qu'il but, et recouvra
pleine santé. — Une jeune fille, appelée Mechtilde,
du diocèse de Trêves, avait perdu l'usage de la vue
et de l'ouïe, comme aussi la parole et le marcher ; son
père et sa mère la vouèrent à sainte Elisabeth, et ils
la reçurent guérie, en célébrant lesjouanges de Dieu
et de la sainte. — Une femme, nommée Hélibinge, du
diocèse de Trêves, était aveugle depuis un an ; elle
avait invoqué les mérites de la bienheureuse Elisabeth,
quand elle se fit conduire à son tombeau ; elle y recou-
vra l'usage d'un œil. Revenue chez elle, elle ressentit
de fortes douleurs dans l'autre. Elle eut encore recours
à l'intercession de notre sainte, qui lui apparut.
« Va, lui dit-elle, à l'autel, et fais-toi ventiler les
yeux avec le corporal, et tu seras guérie. » Elle fit ce
qui lui avait été commandé, et fut guérie. — Un
homme, dommé Théodorîc, du diocèse de Mayence,
340 LA. LÉGENDE DORÉE
était infirme de» genoux et des jambes, au point de
ne pouvoir marcher sans être soutenu par quelqu'un.
II fit vœu d'aller visiter le tombeau de sainte Elisabeth,
et d'y faire ses offrandes. Or, quoique son pays en
f&t éloigné seulement de dix milles, ce fut à peine
qu'il put y arriver en huit jours. Après y être resté
quatre semaines sans éprouver aucun soulageaient, il
revenait chez lui, quand, une fois étant couché quel-
que part à côté d'un autre infirme, il vit en songe
quelqu'un venir à lui et l'arrosant entièrement avec
de l'eau. Il se réveilla en colère contre son compa-
gnon : « Pourquoi, lui dit-il, m'as-tu couvert d'eau ? »
«Je ne t'ai pas couvert d'eau, repartit l'autre, mais
je crois que ce sera là une cause de santé pour toi. »
Théôdoric se leva donc et, se trouvant entièrement
guéri, il mit ses béquilles sur l'épaule et revint au
tombeau de sainte Elisabeth ; et, après l'avoir remer-
ciée, il revint plein de joie chez lui.
SAINTE CÉCILE *
Cécile vient de lys du ciel, chemin des aveugles, laborieuse
pour le ciel (lia). Il peut encore signifier manquant de cécité ; il
viendrait encore de cœlo, et leos, ciel et peuple. Elle fut un lys
céleste par la pudeur de virginité; ou bien elle est appelée lys
parce qu'elle posséda la blancheur de pureté, la verdeur de
conscience et l'odeur de bonne réputation. Elle fut la voie des
aveugles, par les exemples qu'elle offrit; le ciel, par sa con-
* Légende compilée d'après ses actes regardés comme
authentiques, el qui ont servi au Bréviaire,
SAINTE CÉCILE 341
templation assidue, et lia, laborieuse par ses bonnes œuvres
continuelles. Cécile veut encore dire ciel, parce que, selon
Isidore, les philosophes ont dit que le ciel est tournant, rond
et brûlant. De même, Cécile fut tournante par assiduité au
travail, ronde par persévérance, brûlante par charité ardente.
Elle manqua de cécité par l'éclat de sa sagesse ; elle fut le ciel
du peuple, parce que dans elle comme dans un ciel spirituel,
le peuple regarde le soleil, la lune et les étoiles, c'est-à-dire
regarde pour les imiter et la perspicacité de sa sagesse, et la
magnanimité de sa foi, et la variété de ses vertus.
Cécile, vierge très illustre, issue d'une famille noble
parmi les Romains, el nourrie dès le berceau dans la
foi chrétienne, portait constamment l'évangile du
Christ caché sur sa poitrine. Ses entretiens avec Dieu
et sa prière ne cessaient ni le jour ni la nuit, et elle
sollicitait le Seigneur de lui conserver sa virginité.
Elle avait été fiancée à un jeune homme appelé Valé-
rien, et au moment où ses noces devaient être célé-
brées, elle portait, sur sa chair, un cilice que recou-
vraient des vêtements brodés d'or; et pendant que le
chœur des musiciens chantait, Cécile chantait aussi
dans son cœur h celui qui était son unique soutien,
en disant : « Que mon cœur, Seigneur, et que mon
corps demeurent toujours purs, afin que je n'éprouve
point de confusion. » Elle passa, dans la prière et le
jeûne, deux ou trois jours, en recommandant au Sei-
gneur ses appréhensions. Enfin, arriva la nuit où elle
se retira avec son époux dans le secret de l'apparte-
ment nuptial. Elle adresse alors ces paroles à Valé-
rien : « O jeune et tendre ami, j'ai un secret à te
confier, si tu veux à l'instant me jurer que tu le
garderas très rigoureusement. » Valérien jure qu'au-
iii. 22'
342 LA LÉGENDE DOREE
cune contrainte ne le forcera à le dévoiler, qu'aucun
motif ne le lui fera trahir. Alors Cécile lui dit : « J'ai
pour amant un ange de Dieu qui veille sur mon corps
avec une extrême sollicitude. S'il s'aperçoit le moins
du monde que tu me touches, étant poussé par un
amour qui me souille, aussitôt il te frappera, et tu
perdras la fleur de la charmante jeunesse ; mais s'il
voit que tu m'aimes d'un amour sincère, il t'aimera
comme il m'aime, et il te montrera sa gloire. » Alors
Valérien, maîtrisé par la grâce de Dieu, répondit :
« Si tu veux que je te croie, fais-moi voir cet ange,
et si je m'assure que c'est vraiment un ange de Dieu,
je ferai ce à quoi tu m'exhortes ; mais si tu aimes un
autre homme, je vous frapperai l'un et l'autre de
mon glaive. » Cécile lui dit : « Si tu veux croire au
vrai Dieu, et que tu promettes de te faire baptiser, tu
pourras le voir. Alors, va ; sors de la ville par la
voie qu'on appelle Appienne, jusqu'à la troisième
colonne milliaire, et tu diras aux pauvres que tu
trouveras là : « Cécile m'envoie vers vous, afin que
vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain ; j'ai un
message secret à lui transmettre. » Quand tu seras
devant lui, rapporte toutes mes paroles, et après qu'il
t'aura purifié, tu reviendras, et tu verras l'ange lui-
même. » Alors Valérien se mil en chemin, et, d'après
les renseignements qu'il avait reçus, il trouva le saint
évèque Urbain caché au milieu des tombeaux des
martyrs. 11 lui raconta tout ce que Cécile lui avait
dit. Urbain, étendant alors les mains vers le ciel,
s'écrie, les yeux pleins de larmes : « Seigneur J.-C,
rauteur des chastes résolutions, recevez les fruits des
SAINTE CÉCILE 343
onces que vous avez jetées dans le sein de Cécile;
neur J.-C, le bon pasteur, Cécile, votre servante,
*ous a servi comme une éloquente abeille; car cet
^poux, qu'elle a reçu comme un lion féroce, elle vous
* a dressé comme on fait de l'agneau le plus doux. »
*k "V'oici que tout à coup apparut un vieillard couvert
dft vêtements blancs comme la neige, et tenant à la
maïix un livre écrit en lettres d'or. En le voyant,
^alt*i-ien, saisi de terreur, tombe comme mort. Relevé
pa** le vieillard, il lit ces mots : « Un Dieu, une foi,
un h>aptême ; un seul Dieu, père de toutes choses, qui
fca^ au-dessus de nous tous, et au-dessus de tout et
c"U nous tous. » Quand Valérien eut achevé de lire, le
v\eî\]ard lui dit : « Crois-tu qu'il en soit ainsi, ou
doutes-tu encore? » Valérien s'écria : « Sous le ciel,
aucune vérité n'est plus croyable. » Aussitôt, le vieil-
lard disparut, et Valérien reçut le baptême des mains
d'Urbain. En rentrant, il trouva, dans la chambre,
Cécile qui s'entretenait avec l'ange. Or, cet ange tenait
à la main deux couronnes tressées avec des roses et
des lys; il en donna une à Cécile et l'autre à Valé-
rien, en disant : « Gardez ces couronnes d'un cœur
sans tache et d'un corps pur; car c'est du paradis de
Dieu que je vous les ai apportées. Jamais elles ne
se faneront, ni ne perdront leur parfum ; elles ne
seront visibles qu'à ceux qui aimeront la chasteté.
Quant à toi, Valérien, pour avoir suivi un conseil profi-
table, demande ce que tu voudras, et tu l'obtiendras. »
Valérien lui répondit : « Rien ne m'est plus doux
en cette vie que l'affection de mon unique frère. Je
demande donc qu'il connaisse la vérité avec moi. »
r
344 LA LÉGENDE DOREE
L'ange lui dit : a Ta demande plaît au Seigneur, et
tous deux vous arriverez auprès de lui avec la palme
du martyre. »
Après quoi, entra Tiburce, frère de Valérien, qui,
ayant senti une odeur de roses extraordinaire : « Je
m'étonne, dit-il, que, dans cette saison, on respire
cette odeur de roses et de lys. Quand je tiendrais ces
fleurs dans mes mains, elles ne répandraient pas un
parfum d'une plus grande suavité. Je vous avoue que
je suis tellement ranimé que je crois être tout à fait
changé. » Valérien lui dit : « Nous avons des couronnes
que tes yeux ne peuvent voir ; elles réunissent l'éclat
de la pourpre à la blancheur de la neige: et de même
qu'à ma demande tu en as ressenti l'odeur, de même
aussi, si tu crois, tu pourras les voir. » Tiburce ré-
pondit : « Est-ce que je rêve en t'écoutant, Valérien,
ou dis-tu vrai? » Valérien lui dit : « Jusqu'ici, nous
n'avons vécu qu'en songe, au lieu que maintenant,
nous sommes dans la vérité. » Tiburce reprit: « D'où
sais-tu cela? » Valérien répondit: «L'ange du Sei-
gneur m'a instruit, et tu pourras le voir toi-même
quand tu seras purifié et que tuauras renoncé à toutes
les idoles. » Ce miracle des couronnes de roses est
attesté par saint Ambroise qui dit dans la Préface :
« Sainte Cécile fut tellement remplie du don céleste
qu'elle reçut la palme du martyre : elle maudit le
monde et les joies du mariage. A elle revient l'hon-
neur de la confession glorieuse de Valérien, son époux,
et de Tiburce que vous avez couronnés, Seigneur, de
fleurs odoriférantes par la main d'un ange. Une vierge
conduisit ces hommes à la gloire. Le monde connut
SAINTE CECILE 345
combien a de valeur le sacrifice de la chasteté. »
Alors Cécile prouva à Tiburce avec tant d'évidence
que toutes les idoles sont insensibles et muettes, que
celui-ci répondit : « Qui ne croit pas ces choses est
une brute. » Cécile embrassant alors la poitrine de son
beau-frère, dit : « C'est aujourd'hui que je te recon-
nais pour mon frère. De même que l'amour de Dieu
a fait de ton frère mon époux, de même le mépris que
tu professes pour les idoles fait de toi mon frère. Va
donc avec ton frère recevoir la purification ; tu verras
alors les visages angéliques. » Tiburce dit à son frère :
« Je te conjure, frère, de me dire à qui tu vas me con-
duire. » «C'est à l'évêque Urbain, répondit Valérien. »
« N'est-ce pas, dit Tiburce, cet Urbain qui a été con-
damné si souvent et qui demeure encore dans des sou-
terrains? S'il est découvert, il sera livré aux flammes,
et nous serons enveloppés dans les mêmes supplices
que lui. Ainsi pour avoir cherché une divinité qui se
cache dans les cieux, nous rencontrerons sur la terre
des châtiments qui nous consumeront. » Cécile lui dit :
« Si cette vie était la seule, ce serait avec raison que
nous craindrions de la perdre : mais il y en a une
autre qui n'est jamais perdue, et que le Fils de Dieu
nous a fait connaître. Toutes les choses qui ont été
faites, c'est le Fils engendré du Père qui les a pro-
duites. Tout ce qui est créé, c'est l'Esprit qui procède
du Père qui l'a animé. Or, c'est ce Fils de Dieu qui, en
venant dans le monde, nous a démontré par ses pa-
roles et par ses miracles qu'il y a une autre vie. »
Tiburce Fui répondit : « Tu viens de dire, bien certaine-
ment, qu'il y a un seul Dieu, et comment dis-tu main-
346 LA LÉGENDE DORÉE
tenant qu'il y en a trois? » Cécile- répliqua : « De
même que dans la sagesse d'un homme il se trouve
trois facultés : le génie, la mémoire et l'intelligence, de
même dans Tunique essence de la divinité, il peut se
trouver trois personnes. » Alors elle lui parla de la
venue du Fils de Dieu, de sa passion dont elle lui
exposa les convenances : « Si le Fils de Dieu fut chargé
de chaînes, c'était pour affranchir le genre humain
des liens du péché. Celui qui est béni fut maudit, afin
que l'homme maudit fût béni. Il souffrit d'être moqué
afin que l'homme fût délivré de l'illusion du démon ;
il reçut sur sa tête une couronne d'épines pour nous
soustraire à h* peine capitale ; il accepta le fiel amer
pour guérir dans l'homme le goût primitivement sain ;
il fut dépouillé pour couvrir la nudité de nos premiers
parents ; il fut suspendu sur le bois pour enlever la
prévarication du bois. » Alors Tiburce dit à son frère :
« Prends pitié de moi ; conduis-moi à l'homme de Dieu
afin que j'en reçoive la purification. » Valérien con-
duisit donc Tiburce qui fut purifié; dès ce moment, il
voyait souvent les anges, et tout ce qu'il demandait, il
l'obtenait aussitôt.
Valérien et Tiburce distribuaient d'abondantes au-
mônes : ils donnaient la sépulture aux corps des saints
que le préfet Almachius faisait tuer. Almachius les fit
mander devant lui et les interrogea sur les motifs qui
les portait à ensevelir ceux qui étaient condamnés
comme criminels. « Plût au ciel, répondit Tiburce, que
nous fussions les serviteurs de ceux que tu appelles
clés condamnés ! Ils ont méprisé ce qui paraît être
quelque chose et n'est rien : ils ont trouvé ce qui paraît
SAINTE CÉCILE 347
ne pas être, mais qui existe réellement. » Le préfet
lui demanda : « Quelle est donc cette chose? » « Ce qui
paraît exister et n'existe pas, répondit Tiburce, c'est
tout ce qui est dans ce monde, qui conduit l'homme
à ce qui n'existe pas : quant à ce qui ne parait pas
exister et qui existe, c'est la vie des justes et le châti-
ment des coupables. » Le préfet reprit : « Je crois que
tu ne parles pas avec ton esprit. » Alors il ordonne
de faire avancer Valérien, et lui dit: « Comme la tête
de ton frère n'est pas saine, toi, au moins, tu sauras
me donner une réponse sensée. Il est certain que vous
êtes dans une grande erreur, puisque vous dédaignez
les plaisirs et que vous n'avez d'attrait que pour tout
ce qui est opposé aux délices. » Valérien dit alors
qu'il avait vu, au temps de l'hiver, des hommes oisifs
et railleurs se moquer des ouvriers occupés à la cul-
ture des champs : mais au temps de Tété, quand fut
arrivé le moment de récolter les fruits glorieux de leurs
travaux, ceux qui étaient regardés comme des insensés
furent dans la joie, tandis que commencèrent à pleurer
ceux qui paraissaient les plus habiles. « C'est ainsi
que nous, poursuivit Valérien, nous supportons main-
tenant l'ignominie et le labeur; mais plus tard, nous
recevrons la gloire et la récompense éternelle. Quant
à vous, vous jouissez maintenant d'une joie qui ne
dure pas, mais plus tard aussi, vous ne trouverez
qu'un deuil éternel. » Le préfet lui dit : « Ainsi nous,
et nos invincibles princes, nous aurons en partage un
deuil éternel, tandis que vous qui êtes les personnes
les plus viles, vous posséderez une joie qui n'aura pas
de fin ? » Valérien répondit : « Vous n'êtes que de
348 LA LÉGENDE DOREE
pauvres hommes et non des princes, nés à notre époque,
qui mourrez bientôt et qui rendrez à Dieu un compte
plus rigoureux que tous. » Alors le préfet dit : « Pour-
quoi perdre le temps en des discours oiseux ? Offrez
des libations aux dieux, et allez-vous-en sans qu'on
vous ait fait subir aucune peine. » Les saints répli-
quèrent : « Tous les jours nous offrons un sacrifice au
vrai Dieu. » « Quel est son nom ? demanda le préfet »
« Tu ne pourras jamais le découvrir, quand bien même
tu aurais des ailes pour voler, répondit Valérien. »
<( Ainsi, reprit le préfet, Jupiter, ce n'est pas le nom
d'un dieu? » Valérien répondit : « C'est le nom d'un
homicide et d'un corrupteur. » Almachius lui dit :
« Donc, tout l'univers est dans l'erreur, et il n'y a que
ton frère et toi qui connaissiez le vrai Dieu? » Valé-
rien répondit : « Nous ne sommes pas les seuls, car il
est devenu impossible de compter le nombre de ceux
qui ont embrassé cette doctrine sainte. » Alors les
saints furent livrés à la garde de Maxime. Celui-ci leur
dit : « 0 noble et brillante fleur de la jeunesse ro-
maine ! o frères unis par un amour si tendre! Com-
ment courez- vous à la mort ainsi qu'à un festin? »
Valérien lui dit que s'il promettait de croire, il ver-
rait lui-même leur gloire après leur mort : « Que je
sois consumé par la foudre, dit Maxime, si je ne con-
fesse pas ce Dieu unique que vous adorez ; quand ce
que vous dites arrivera ! » Alors Maxime, toute sa fa-
mille et tous les bourreaux crurent et reçurent le
baptême dT'rbain qui vint les trouver en secret.
Quand doue l'aurore annonça la fin de la nuit, Cécile
s'écria eu disant : « Allons, soldats du Christ, reje-
\
SAINTE CÉCILE 349
tez les œuvres des ténèbres, et revêtez-vous des
armes de la lumière. » Les saints sont alors conduits
au quatrième mille hors de la ville, à la statue de Ju-
piter; et comme ils ne voulaient pas sacrifier, ils sont
décapités l'un et l'autre. Maxime affirma avec serment,
qu'au moment de leur martyre, il avait vu des anges
resplendissants, et leurs âmes comme des vierges qui
sortent de la chambre nuptiale. Les anges les por-
taient au ciel dans leur giron. Quand Almachius ap-
prit que Maxime s'était fait chrétien, il le fit assommer
avec des fouets armés de balles de plomb, jusqu'à ce
qu'il eiU rendu l'esprit. Cécile ensevelit son corps à
côté de Valérien et de Tiburce. Cependant Almachius
fit rechercher les biens de ces deux derniers ; et or-
donna que Cécile comparût devant lui comme la
femme de Valérien, et sacrifiât aux idoles, sinon qu'il
serait lancé contre elle une sentence de mort. Comme
les appariteurs la poussaient à obéir et qu'ils pleuraient
beaucoup de ce qu'une jeune femme si belle et si noble
se livrât de plein gré à la mort, elle leur dit : « 0
bons jeunes gens, ceci n'est point perdre sa jeunesse,
mais la changer; c'est donner de la boue pour rece-
voir de l'or; échanger une vile habitation et en prendre
une précieuse : donner un petit coin pour recevoir
une place brillamment ornée. Si quelqu'un voulait
donner de l'or pour du cuivre, n'y courriez-vous pas
en toute hâte? Or, Dieu rend cent pour un qu'on lui
a donné. Croyez-vous ce que je viens de vous dire? »
« Nous croyons, répondirent-ils, que le Christ qui
possède une telle servante, est le vrai Dieu. » On ap-
pela l'évêque Urbain et plus de quatre cents personnes
1.KCESDK DOREE
Furent baplisée-i. Alors Almachïus se fit amener sainle
Cécile. « Quelle est ta condition? » lui dil-il. Cécile :
« .le suis libre et noble. » — Almachius : « C'est au su-
jet de la religion que je t'interroge. » — Cécile : n Ton
interrogation n'était pas exacte, puisqu'elle exigeait
deux réponses. » — Almachius : « Don te vient tant
de présomption en me répondant? •> — Cécile : •< D'une
conscience pure et d'une conviction sincère, h — Al-
niaetiius ; « Ignores-tu quel est mon pouvoir ?» —
Céeile : « Ta puissance est semblable à une outre rem -
plie de vent, qu'une aiguille la perce, tout ce qu'elle
avait de roîdeur a disparu, et toute celte roideur
qu'elle paraissait avoir, s'affaisse. » — Almachius:
« Tu as commencé par des injures et tu poursuis sur
le même ton, n — Cécile : « On ne dit pas d'injure à
moins qu'on n'allègue des paroles fausses. Démontre
que j'ai dit une injure, alors j'aurai avancé une faus-
seté : ou bien, avoue que tu te trompes, en nie calom-
niant; nous connaissons la sainteté du nom de Dîeu,
et nous ne pouvons pas le renier. Mieux vaut mourir
pour être heureux que de vivre pour être mîsérahles. «
— Almachïus : « Pourquoi parles-tu avec tant d'or-
gueil : » — Cécile : « Il n'y a pas d'orgueil, il y a ler-
meté. » — Almachïus : « Malheureuse, ignores-tu que
le pouvoir de vie et de mort m'a été confié? » — Cé-
cile : « Je prouve, et c'est un fait authentique, que tu
viens de mentir : Tu peux ôter la vie aux vivants;
mais lu ne saurais la donner aux morts. Tu es un
ministre de mort, mais non un ministre de vie. » — A1-
machius : « Laisse là ton audace, et sacrifie aux
dieux. » — Cécile : « Je ne sais où tu as perdu l'usage
SAINTE CÉCILE 351
de tes yeux : car les dieux dont tu parles, nous ne
voyons en eux que des pierres. Palpe-les plutôt, et au
toucher apprends ce que tu ne peux voir avec ta vue. »
Alors Almachius la fit reconduire chez elle, et il
ordonna qu'elle serait brûlée pendant une nuit et un
jour dans un bain de vapeur bouillante. Elle y resta
comme dans un endroit frais, sans même éprouver la
moindre sueur. Quand Almachius le sut, il ordonna
qu'elle eût la tête tranchée dans le bain. Le bourreau
la frappa par trois fois au cou, sans pouvoir lui cou-
per Ja tête. Et parce qu'une loi défendait de frapper
quatre fois la victime, le bourreau ensanglanté laissa
Cécile à demi morte.
Durant les trois jours qu'elle survécut, elle donna
tout ce qu'elle possédait aux pauvres, et recom-
manda à révoque Urbain tous ceux qu'elle avait
convertis : « J'ai demandé, lui dit-elle, ce délai de
trois jours afin de recommander ceux-ci à votre
béatitude, et pour que vous consacriez celte maison
qui m'appartient afin d'en faire une église. » Or, saint
Urbain ensevelit son corps avec ceux des évêques, et
consacra sa maison qui devint une église, comme elle
l'avait demandé.
Elle souffrit vers l'an du Seigneur 223, du temps
de ï'empereur Alexandre. On lit cependant ailleurs
qu'elle souffrit du temps de Marc-Aurèle, qui régna
vers l'an du Seigneur 220.
352 LA LÉGENDE DORÉE
SAINT CLEMENT *
Clément veut dire glorieux esprit, venant de cleos, gloire,
et mens, esprit. En effet son esprit fut pur de toute tache, orné
de toute vertu, et décoré maintenant de toute félicité. Félicité
qui consiste, d'après saint Augustin, en son livre De la Tri-
nité, en ce que notre être n'y sera pas sujet à la mort, notre
science à Terreur, et notre amour à contradiction. Ou bien
Clément vient de clémence, parce qu'il fut clément et très
miséricordieux. Ou bien encore Clément, ainsi qu'il est dit au
Glossaire, signifie doux, juste, mûr et pieux. Il fut juste dans
ses actions, doux dans ses paroles, mûr dans sa conduite,
pieux dans ses intentions. 11 a intercalé lui-même sa vie dans
son itinéraire, principalement jusqu'à l'endroit où il montre
comme il a succédé à- saint Pierre dans son pontificat. Le reste
est recueilli de ses gestes, qui se trouvent partout.
Clément, évoque, était d'une noble famille de Rome.
Son père s'appelait Faustinien et sa mère Macidiane;
il eut deux frères, Faustin et Fauste. Comme Maci-
diane était douée d'une merveilleuse beauté, le frère
* Dans la première préface du Sacramentaire attribué a. saint
Léon le Grand, on trouve indiqués un certain nombre de faits
de la légende de saint Clément : on y voit qu'il quitta sa famille
et sa patrie; qu'il parcourut la terre et la mer afin de trouver
la vérité auprès des apôtres. Alors que saint Pierre aurait été
son maître, il recouvra ses parents dans un pays étranger. Il
v est déclaré le successeur de saint Pierre, et enfin martvr.
C'est le fond de toute la légende. Une seconde préface du
même office dit qu'il alla à la recherche de ses parents, qu'il
les trouva ; qu'il s'attacha aux apôtres. Tout cela est pris de
V Itinéraire de saint Clément, livre sur lequel les érudits se
sont fort partagés et que presque tous font remonter a la tin
du u* siècle ou du moins au m*.
SAINT CLÉMENT 353
de son mari s'éprit vivement pour elle d'un amour
criminel. Or, comme il la tourmentait tous les jours et
qu'elle ne voulait consentir en rien en ses desseins,
que d'ailleurs elle n'osait pas révéler ses poursuites à
son mari, dans la crainte de susciter des inimitiés
entre les deux frères, elle pensa un certain temps
à quitter sa patrie, pour laisser calmer cet amour
illicite, qu'enflammait sa présence. Afin d'en obtenir
la permission de son mari, elle feignit, avec une
grande adresse, d'avoir eu un songe qu'elle lui raconta
ainsi : « Un homme m'apparut et me commanda de
quitter la ville au plus tôt avec mes deux jumeaux,
Faustinien et Fauste, et de rester absente jusqu'à ce
qu'il me donnât l'ordre de revenir. Que si je ne le fai-
sais pas, je mourrais en même temps que mes deux
fils. » En entendant ces paroles, Faustinien fut épou-
vanté; il envoya donc sa femme et les deux enfants à
Athènes avec de nombreux serviteurs. Quant au plus
petit qui se nommait Clément, âgé seulement de cinq
ans, le père le garda auprès de soi comme un sujet de
consolation. Or, comme la mère naviguait avec ses en-
fants, une nuit que le vaisseau fit naufrage elle fut
jetée par les flots sur un rocher où elle se sauva sans
eux. Dans la conviction qu'ils avaient péri, elle res-
sentit une si grande douleur qu'elle se serait préci-
pitée au fond de la mer, si elle n'eût espéré recueillir
leurs cadavres. Mais, quand elle vit qu'elle ne pouvait
les retrouver ni vivants ni morts, elle se mit à pousser
des clameurs et des hurlements extraordinaires, se
déchirant les mains avec les dents; elle ne voulait
accepter aucune consolation de qui que ce fût. Il y
m. 23
354 LA LÉGENDE DORÉE
avait là beaucoup de femmes qui lui racontaient leurs
propres infortunes, mais sans qu'elle reçût aucun sou-
lagement. Alors se présenta une femme qui dit avoir
perdu dans la mer son mari qui était un jeune mate-
lot ; elle ajouta que, par amour pour lui, elle avait
refusé de se remarier. Macidiane, ayant ressenti quel-
que consolation auprès de cette femme, resta chez
elle en se procurant sa nourriture de chaque jour du
travail de ses mains. Quelque temps après, ses mains
qu'elle avait déchirées par ses morsures répétées, de-
vinrent insensibles et paralysées, au point qu'elle ne
pouvait plus s'en servir pour aucun travail. La femme
qui l'avait reçue tomba percluse, et ne put quitter le
lit. Alors Macidiane fut forcée à mendier, et elle se
nourrissait avec sou hôtesse de ce qu'elle avait pu
trouver. Un an après que Macidiane avait quitté sa
patrie avec ses enfants, son mari envoya des messa-
gers à Athènes pour les rechercher et savoir ce qu'ils
faisaient. Mais ceux qui avaient été envoyés ne re-
vinrent pas. Enfin il en envoya d'autres qui lui rap-
portèrent n'avoir trouvé d'eux aucune trace. Alors
Faustinien laissa son fils Clément à des tuteurs, et
s'embarqua lui-même pour aller chercher sa femme
et ses fils ; mais il ne revint pas à son tour. Pendant
vin»l ans, saint Clément resta abandonné et dans l'im-
possibilité d'avoir aucun renseignement sur son père,
sa mère et ses frères. 11 s'adonna à l'étude des lettres,
et devint un çrand philosophe. Il s'appliquait tout
spécialement à savoir comment il pourrait acquérir
la preuve de l'immortalité de rame. Pour cela il fré-
quentait les écoles des philosophes, et quand il en
SAINT CLÉMENT 35
•*
avait rencontré une où il avait découvert une preuve
qu'il était immortel, il se trouvait dans le bonheur ;
mais si on venait à conclure qu'il était mortel, il se
retirait plein de tristesse.
Enfin saint Barnabe vint à Rome et prêcha la foi
de J.-C. ; mais les philosophes se moquaient de lui
comme d'un fou et d'un insensé. L'un d'eux (quelques-
uns pensent que c'était le philosophe Clément qui se
moquait de l'apôtre tout d'abord comme les autres, et
qui méprisait sa prédication) posa cette question à
saint Barnabe par dérision : « Le moucheron est un
tout petit animal ; comment se fait-il qu'il ait six pattes
et encore des ailes, tandis que l'éléphant, qui est si
gros, n'a pas d'ailes et seulement quatre pattes? »
a Insensé, lui répondit Barnabe, je pourrais bien faci-
lement répondre à votre question, si vous paraissiez
rechercher à connaître la vérité : mais ce serait chose
absurde de vous parler des créatures, puisque leur
créateur vous est inconnu. Que si vous ne connaissez
pas le créateur, il est juste que vous vous trompiez au
sujet des créatures. » Cette parole se grava au fond
du cœur du philosophe Clément qui, ayant été instruit
par Barnabe, reçut la foi en J.-C, et s'en alla quelque
temps après dans la Judée trouver saint Pierre. Cet
apôtre lui expliqua la foi chrétienne et lui démontra
avec évidence l'immortalité de l'âme. En ce temps-là,
Simon le magicien avait deux disciples, Aquila et
Nicolas, qui, reconnaissant ses impostures, l'abandon-
nèrent pour se réfugier auprès de saint Pierre dont ils
devinrent les disciples. Saint Pierre ayant interrogé
Clément sur sa famille, celui-ci lui raconta tout au
356 LA LÉGENDE DORÉE
long ce qu'il savait de sa mère et de ses frères, ensuite
de son père ; il ajouta qu'il croyait que sa mère avait
péri dans les flots avec ses frères, et que son père était
mort de chagrin, ou bien aussi dans un naufrage.
Quand saint Pierre entendit cela, il ne put retenir ses
larmes. Une fois, saint Pierre vint avec ses disciples,
à Antandros, et de là à une île éloignée de six milles,
où restait Macidiane, la mère de Clément, et où se
trouvaient des colonnes de verre d'une merveilleuse
grandeur. Pierre étant à les admirer avec les autres,
vit Macidiane qui mendiait, et lui. fit des reproches de
ce qu'elle ne préférait pas travailler de ses mains» Elle
répondit : « Je parais bien avoir des mains, seigneur,
mais elles ont été tellement affaiblies par les morsures
qu'elles sont devenues tout à fait insensibles, et plût
au ciel que je me fusse précipitée dans la mer pour
ne plus vivre davantage. » « Que dites- vous là? reprit
saint Pierre ; ne savez vous pas que les âmes de ceux
qui se suicident sont gravement punies? » « Plût à
Dieu qu'il me soit prouvé que les âmes vivent après
la mort : car je me tuerais bien volontiers afin que je
puisse voir mes chers enfants, ne serait-ce qu'une
heure ! » Alors saint Pierre lui ayant demandé la cause
d'une si profonde tristesse, et Macidiane lui ayant ra-
conté de point en point ce qui s'était passé, l'apôtre
lui dit : « Il y a chez nous, un jeune homme nommé
Clément qui prétend que ce que vous racontez est
arrivé à sa mère et à ses frères. » En entendant cela,
elle fut frappée d'une stupeur étrange et tomba éva-
nouie. Revenue à elle-même, elle dit avec larmes :
« C'est moi qui suis la mère du jeune homme. » Et
SAINT CLÉMENT 357
se jetant aux pieds de saint Pierre, elle le pria de dai-
gner lui faire voir au plus tôt son fils. Pierre lui dit :
<( Quand vous verrez ce jeune homme, dissimulez un
Peu, jusqu'à que ce nous soyons sortis de l'île avec
*e vaisseau. » Après qu'elle eut promis de le faire,
Pierre lui prit la main et la conduisit au vaisseau où
etail Clément. Quand Clément vit saint Pierre condui-
sant une femme par la main, il se mit à rire. Aussitôt
^e la femme fut près de Clément, elle ne put se con-
tenir, se jeta à son cou et se mit à l'embrasser une
infinité de fois. Clément, qui la prenait pour une folle,
la repoussait avec une grande indignation, et il ifen
ressentit pas une moins grande contre saint Pierre.
Celui-ci lui dit : « Que fais-tu, Clément, mon fils? ne
repousse pas ta mère. » A ces mots, Clément tout en
larmes tomba dans les bras de sa mère qui était pâmée
et commença à la reconnaître. Pierre se fit amener la
paralytique qui avait donné l'hospitalité à Macidiane
et la guérit aussitôt. Ensuite la mère s'informa de son
mari auprès de Clément qui lui répondit : « Il est
parti pour vous chercher et il n'est plus revenu. » En
l'en tendant elle poussa un soupir : car l'extrême joie
d'avoir retrouvé son fils la consolait des autres dou-
leurs.
Sur ces entrefaites, arrivèrent Nicétas et Aquila qui,
en voyant une femme avec saint Pierre, demandèrent
qui elle était. Clément leur dit : « C'est ma mère que
le Seigneur m'a rendue, par l'entremise démon maître
Pierre. » Après quoi saint Pierre leur raconta tout ce
qui était arrivé. Quand Nicétas et Aquila eurent en-
tendu ce récit, il se levèrent subitement, saisis de sur-
m. — *
358 LA LÉGENDE DOREE
prise, et commencèrent à dire : « Seigneur Dieu créa-
teur, est-ce vrai ce que nous avons ouï, ou bien est-ce
un songe? » Pierre leur dit : « Mes enfants, nous ne
sommes pas insensés, mais tous ces détails sont vrais. »
Alors Nicétas et Aquila s'embrassant : « C'est nous
qui sommes Faustin et Faustc que notre mère croit
avoir été engloutis dans la mer. » lis coururent se jeter
dans les bras de leur mère et ne cessaient de l'em-
brasser. « Que signifie ceci, reprit Macidiane ? » Pierre
répliqua : « Ce sont tes fils Faustin et Fauste que tu
croyais avoir péri dans la mer. » En entendant ces
paroles, Macidiane, devenue comme insensée, tomba
en pâmoison ; et quand elle fut revenue à elle-même :
« Je vous en conjure, dit-elle, mes très chers enfants,
racontez-moi comment vous avez échappé. » « Après
que le vaisseau eut été brisé, répondirent-ils, nous
nous étions mis sur une table, quand des pirates, qui
nous rencontrèrent, nous firent monter sur leur vais-
seau, et après nous avoir fait changer de nom, ils nous
vendirent à une honnête veuve appelée Justine, qui
nous traita comme ses enfants et nous fit instruire
dans les arts libéraux ; enfin nous avons étudié la phi-
losophie, et nous nous sommes attachés à Simon, un
magicien qui avait été élevé avec nous : mais quand
nous avons découvert ses fourberies, nous l'avons
quitté tout à fait pour devenir les disciples de Pierre
par l'entremise de Zachée. » Le lendemain saint Pierre
prit les trois frères et descendit dans un lieu retiré
pour prier. Un vieillard vénérable, mais d'un extérieur
qui indiquait la pauvreté, les harangua en ces termes :
<( J'ai compassion de vous, mes frères, parce que sous
SAINT CLÉMENT 339
'apparence de la piété, je vois que vous vous trompez
lourdement car il n'existe point de Dieu, il ne doit
Jonc exister aucun culte : ce n'est pas la providence
c'est le hasard et la destinée dès le moment de la nais-
sance qui font tout dans le monde; ainsi que je m'en
suis convaincu moi-même, car je suis bien plus ins-
truit que les autres dans la science des mathématiques :
Xe vous y trompez point, que vous priiez ou non, ce
que votre horoscope contient, vous arrivera. » En
regardant ce vieillard, Clément se sentait intérieure-
ment touché, et il lui semblait qu'il l'avait vu quelque
part ailleurs. Or, comme d'après l'ordre de saint Pierre,
Clément, Aquila et Nicétas avaient longtemps discuté
avec ce vieillard, et lui avaient démontré par des rai-
sons évidentes l'existence de la providence, il leur était
arrivé de l'appeler, par déférence, du nom de père,
quand Aquila dit : « Qu'est-il besoin que nous l'appe-
lions père, puisque sur la terre nous n'avons pas le
droit de donner ce nom à personne ? » Puis regardant
le vieillard : « Ne prenez pas comme une injure, père,
le reproche que j'ai adressé à mon frère de vous
avoir appelé père ; car nous avons l'ordre de ne don-
ner ce nom à personne. » Comme Aquila parlait ainsi
tous ceux qui étaient présents se mirent à rire, le
vieillard et saint Pierre ayant demandé pourquoi on
riait : « C'est, lui dit Clément, que tu fais ce que tu
reproches aux autres, en appelant le vieillard père. »
Mais Aquila disait que non : « Au reste je ne sais, dit-
il, si je l'ai appelé père. » Enfin quand on eut assez
discuté sur la providence, le vieillard prit la parole :
« Je croirais bien qu'il existe une providence, mais
360 LA LÉGENDE DOREE
ma propre conscience m'empêche d'adhérer à celte
croyance. En effet j'ai connu mon horoscope et celui
de ma femme, et je sais que ce qu'il pronostiquait à
chacun de nous est arrivé. Écoutez le thème de ma
femme et vous trouverez ce qui devait lui arriver et
qui lui est arrivé en effet. Elle eut Mars avec Vénus au
centre, la lune était au couchant dans le rayon de
Mars et le voisinage de Saturne. Pronostic qui indique
l'adultère, l'amour de ses esclaves, les voyages loin-
tains, la mort dans l'eau ; or, c'est ce qui est arrivé
réellement : car elle aima son esclave, et redoutant le
péril et le mépris, elle s'enfuit avec lui et périt en mer.
En effet, d'après ce que mon frère m'a rapporté, elle
s'éprit d'abord de lui-même, mais comme il ne voulut
point l'écouter, elle reporta son amour criminel sur
un esclave ; il ne faut pourtant pas lui en faire un
crime, parce que son horoscope l'a poussée à agir
ainsi ; ensuite il me raconta qu'elle avait simulé un
songe, les circonstances de son départ pour Athènes,
avec ses enfants, enfin sa mort dans la mer. »
Les enfants voulaient se jeter à son cou et lui ex-
pliquer ce qu'il en était, mais saint Pierre les en em-
pêcha. « Restez tranquilles, leur dit-il, jusqu'à ce qu'il
me plaise. » Puis il dit au vieillard : « Si aujourd'hui
je te montrais ta femme, ayant toujours gardé la chas-
teté, de plus tes trois fils, croiras-tu que la destinée
n'est rien ? » « Il t'est aussi impossible, répondit le vieil-
lard, de montrer ce que tu m'as promis, qu'il est im-
possible que rien n'arrive contre les lois du Destin. »
« Eh bien ! lui dit saint Pierre, voici ton fils Clément,
et voilà tes deux jumeaux Faust in et Fauste. » A ces
SAINT CLÉMENT 361
mots le vieillard tomba pâmé et sans mouvement. Alors
ses fils se précipitèrent pour l'embrasser ; tout en crai-
gnant qu'il ne pût reprendre ses esprits. Enfin revenu
à lui, il écouta les détails de tout ce qui était arrivé.
Tout à coup sa femme arriva en criant avec larmes :
« Où est mon époux et mon maître? » Et comme elle
criait cela ainsi que l'aurait fait une insensée, le vieil-
lard accourut et l'embrassa avec larmes en la pressant
dans ses bras. Or, ils étaient encore ensemble quand
arriva une personne annonçant qti'Apion et Ambion,
deux amis intimes de Faustinien, étaient logés avec
Simon le magicien. Faustinien, très joyeux de leur
arrivée, alla leur faire visite; à l'instant un courrier
vient annoncer que le ministre de César était à An-
tioche pour rechercher tous les magiciens et les punir
de mort. Alors Simon, en haine des deux enfants qui
l'avaient abandonné, fit prendre les traits de son visage
à celui de Faustinien en sorte que tout le monde croyait
voir Simon le magicien et non pas Faustinien. (le qu'il
fit pour que ce dernier fût appréhendé à sa place par
les ministres de César et fût mis à mort. Ouaul à Simon
il quitta le pays. Faustinien étant revenu vers saint
Pierre et vers ses enfants, ceux-ci furent épouvantés
de voir les traits de Simon, et d'entendre la voix de
leur père. Saint Pierre seul voyait le visage naturel
du vieillard. Ses enfants et sa femme le fuyaient et le
maudissaient, tandis qu'il leur disait : « Pourquoi
maudire votre père et le fuir? » Ils lui répondirent
qu'ils le fuyaient parce qu'il apparaissait avec le visage
de Simon le magicien. Et en effet Simon avait confec-
tionné une espèce d'onguent dont il avait frotté la figure
302 LA. LÉGENDE DORÉE
de Fauslinien et par la vertu de son art magique, il
lui avait fait prendre ses traits. Alors Faustinien se
désolait: « Quel est donc, disait-il, mon malheur ! le
môme jour que je suis reconnu par ma femme et mes
enfants, ne pourrais-je me réjouir avec eux? » Son
épouse, les cheveux épars, et ses enfants pleuraient
beaucoup.
Or, Simon le magicien , durant son séjour à Àntioche,
avait beaucoup décrié saint Pierre, en publiant que
c'était un magicien pernicieux et un homicide : enfin
il avait tant excité le peuple contre le saint apôtre que
beaucoup tenaient à le trouver, afin de déchirer sa
chair avec les dents. Alors saint Pierre dit à Fausti-
nien : « Puisqu'on te prend pour Simon le magicien,
vas à Antioche, et là, devant tout le peuple, disculpe-
moi, et rétracte tout ce qu'a dit Simon de son propre
chef, a mon sujet : après quoi j'irai à Antioche, et je
ferai disparaître ce visage qui n'est pas le tien, et de-
vant tout le peuple, je te rendrai les traits qui t'appar-
tiennent. Il est toutefois absolument incroyable que
saint Pierre eut commandé de mentir, puisque Dieu
n'a pas besoin de nos mensonges. Aussi Y Itinéraire de
saint Clément, ou Ton trouve écrits ces détails, est-il
un livre apocryphe, et on ne doit pas y ajouter con-
fiance dans des récits pareils, quoi qu'en disent certai-
nes gens. On peut l'excuser néanmoins, car si l'on pèse
bien les paroles de saint Pierre, on voit qu'il n'a pas
dit à Faustinien de s'annoncer comme étant Simon le
magicien, mais de se montrer au peuple soiis les traits
imprimés en sa figure et de recommander saint Pierre
au nom de Simon, en même temps qu'il démentirait
SAINT CLÉMENT 363
toutes les méchancetés que Simon lui-même avait ré-
pandues. Alors Faustinien dit qu'il était Simon, non
pas quant à la réalité, mais quant à l'apparence. Ainsi
les paroles de Faustinien rapportées plus haut : « Moi,
Simon, etc. » doivent s'entendre ainsi, quand à l'ap-
parence je parais être Simon. Ce fut Simon... c'est-à-
dire, qu'on le prit pour Simon. Faustinien, père de
Clément, alla donc à Antioehe, et dit au peuple con-
voqué : « Moi, Simon, je vous annonce et vous con-
fesse que je vous ai trompés en tout point au sujet de
Pierre : non seulement ce n'est pas un séducteur ni un
magicien, mais il a été envoyé pour le salut du monde.
En sorte que s'il m'arrivait encore de parler contre
lui, chassez-moi comme un séducteur et un malfaisant;
aujourd hui je fais pénitence, et reconnais avoir mal
parlé. Je vous avertis donc de le croire, dans la crainte
que vous et tous vos concitoyens ne périssiez ensem-
ble. » Après avoir exécuté tous les ordres de saint
Pierre, en faveur duquel il avait excité la bienveillance
du peuple, l'apôtre vint le trouver, et après une prière
il fit disparaître à l'instant de sa figure le masque du
visage de Simon. Or, le peuple d'Antiochc ayant reçu
saint Pierre avec bonté et avec de grands honneurs,
Téleva sur la chaire épiscopale. Quand Simon en fut
instruit, il alla à Antioehe, convoqua le peuple et dit :
« Je m'étonne que vous ayant donné des avis salu-
taires, et vous ayant prémuni contre Pierre, non seu-
lement vous ayez reçu ce séducteur, mais encore que
vous l'ayez élevé sur le siège épiscopal. » Alors tous
lui dirent avec colère : « Tu n'es pour nous qu'un
monstre; il y a trois jours tu nous disais que tu te
304 LA LEGENDE DOREE
repentais, et aujourd'hui tu voudrais nous entraîner
avec toi dans le précipice ! » Ils se jetèrent donc sur
lui et le chassèrent aussitôt avec ignominie. Voilà tout
ce que raconte de soi Clément, dans son livre, où il
rapporte cette histoire.
Plus tard, saint Pierre étant venu à Rome et voyant
qu'il était menacé d'être mis à mort, ordonna Clément
pour être évoque après lui. Quand donc le prince des
apôtres fut mort, Clément, en homme prévoyant et
craignant que plus tard chaque pape ne voulût, ap-
puyé sur cet exemple, se choisir un successeur et
posséder le sanctuaire comme un héritage, céda le
siège pontifical d'abord à Lin, ensuite à Clet. Quel-
ques-uns avancent que ni Lin, ni Clet ne furent sou-
verains pontifes, mais seulement les coadjuteurs de
l'apôtre saint Pierre; de là vient qu'ils n'ont pas l'hon-
neur de figurer dans le catalogue des papes. Après
eux fut élu Clément qui fut forcé de présider l'Eglise.
Telle était la douceur de ses mœurs qu'il était aimé
des Juifs et des Gentils comme de tous les chrétiens.
Il avait par écrit le nom des pauvres de toutes les pro-
vinces et ceux qu'il avait purifiés dans les eaux saintes
du baptême, il ne souffrait pas qu'ils fussent réduits
à vivre de la mendicité publique. Après avoir donné
le voile sacré à la vierge Domitille, nièce de l'empe-
reur Uomitien, et avoir converti à la foi Théodora, la
femme de Sisinnius, l'ami de l'empereur, cette dernière
avant promis de vivre dans la chasteté, Sisinnius se fit
conduire à l'église où il entra en cachette à la suite
de sa femme, dans l'intention de savoir pour quel
motif elle fréquentait ainsi l'église. Saint Clément fit
SAINT CLÉMENT 3()5
alors une prière à laquelle le peuple répondit, et à
l'instant Sisinnius devint aveugle et sourd. Aussitôt il
dit à ses esclaves : « Prenez-moi vite et me mettez
dehors. » Or, ses esclaves le faisaient tourner autour
de l'église, sans en pouvoir trouver la porte. Théodora,
qui les voyait ainsi égarés, commença par éviter leur
rencontre dans la pensée que son mari la pourrait
reconnaître. Mais enfin elle leur demanda ce que cela
signifiait : « C'est, dirent-ils, que notre maître, en
voulant voir et entendre ce qui lui est défendu, est
devenu aveugle et sourd. » Elle se mit alors en prières
pour que son mari pût sortir, et quand elle eut fini
de prier, elle dit aux esclaves : « Allez maintenant et
conduisez votre maître à la maison. » Quand ils furent
partis, Théodora fit savoir à saint Clément ce qui était
arrivé. Alors le saint, à la demande de Théodora, vint
trouver Sisinnius, qui avait les yeux ouverts, sans
pouvoir rien distinguer, et qui n'entendait rien, Clé-
ment pria pour lui, et Sisinnius recouvra l'ouïe et la
vue; mais en voyant Clément à côté de sa femme, il
devient furieux et soupçonne qu'il est le jouet de la
magie; il commande à ses esclaves de mettre la main
sur Clément en disant : « C'était pour avoir commerce
avec ma femme qu'il m'a rendu aveugle par ses sor-
tilèges. » Alors il ordonna à ses sicaires de lier Clé-
ment et après l'avoir lié de le traîner. Mais ces esclaves
se mirent à lier des colonnes qui étaient couchées par
terre et même les pierres, pensant et Sisinnius aussi,
qu'ils garrottaient et traînaient saint Clément avec ses
clercs. Clément dit à Sisinnius : « Pour avoir appelé
dieux ce qui n'est que des pierres, tu as mérité de
366 LA L&iWfDE DORfc
traîner des pierres. » Mais Sisinnios qui le pensait
réellement garrotté, lui dit : « Je te ferai tuer. » Alors
Clément se retira et pria Théodore de ne pas discon-
tinuer ses prières jusqu'à ce que le Seigneur eût visité
son mari. Or, pendant que Théodore était en prières,
l'apôtre saint Pierre lui apparut et lui dit : « Par toi*
ton mari sera sauvé, afin que s'accomplisse ce qu'a
dit mon frère Paul : « Le mari infidèle sera sauvé par
« sa femme fidèle. »En disant ces mots, il disparut. A
l'instant, Sisinnius fit venir .sa femme auprès de lui et
la conjura de prier pour lui et de (aire venir saint
Clément. Celui-ci vint, l'instruisit dans la foi et le
baptisa avec trois cent treize personnes de sa maison.
Par l'entremise de Sisinnius, beaucoup de nobles et
d'amis de l'empereur Nerva crurent au Seigneur. Alors
celui qui était chargé des récompenses sacrées dis*
tribua de l'argent à beaucoup de personnes et excita
contre saint Clément une très violente sédition.
Mamertin, préfet de la ville, qui voyait avec peine
une sédition semblable, se fit amener Clément. Comme
il le tançait et qu'il essayait de lui faire partager ses
sentiments, Clément lui dit : « Je désirerais bien te
faire entendre raison. En effet, des chiens en grand
nombre auraient beau aboyer après nous et nous dé-
chirer par leurs morsures, jamais ils ne nous pourront
enlever cette prérogative d'être des hommes doués de
la raison, tandis qu'ils ne sont, eux, que des chiens
privés de raison. Or, la sédition qui a été excitée par
des insensés ne repose sur aucun prétexte certain ni
vrai. » Mamertin en référa par écrit à l'empereur Tra-
jan qui lui fit répondre que Clément devait sacrifier,
SAINT CLÉMENT 367
ou bien qu'il fallait l'envoyer en exil au delà du Pont-
Euxin, en un désert proche de la ville de Chersonèsc.
Ce fut alors que le préfet dit en pleurant à saint Clé-
ment : « Que ton Dieu que tu honores si dignement,
te soit en aide ! » Ensuite il lui fournit un navire et
tout ce qui lui était nécessaire. Or, un grand nombre
de clercs et de laïques suivirent le saint en exil.
Arrivé dans l'île, il y trouva plus de deux mille chré-
tiens condamnés depuis longtemps à scier le marbre.
Quand ils virent saint Clément, ils poussèrent des gé-
missements mêlés de larmes. Il leur dit pour les con-
soler : « Ce n'est pas à mes mérites que je dois d'avoir
été envoyé vers vous par le Seigneur, pour partager
votre couronne. » Et quand ils lui curent raconté
qu'ils étaient obligés de porter de l'eau sur leurs
épaules d'un endroit éloigné de six milles, il leur dit :
a Prions tous Xotre-Seigneur J.-C. d'ouvrir en ce lieu
une fontaine et des veines d'eau. Que celui qui a or-
donné de frapper, dans le désert de Sinaï, le rocher
d'où ont jailli des torrents, daigne nous accorder une
source abondante, afin que nous puissions le remercier
de ses bienfaits. » Il fit donc une prière et ayant re-
gardé çà et là autour de lui, il vit un agneau debout
qui levait le pied droit comme pour indiquer un lieu
à l'évoque. Il comprit alors que c'était Notre-Seigneur
J.-C. qui se faisait voir seulement à lui ; il alla à cet
endroit et dit : « Au nom du Père, et du Fils, et du
Saint-Esprit, frappez ici. » Mais comme aucun ne tou-
chait à l'endroit où se tenait l'agneau, il prit lui-même
un petit sarcloir et frappa un léger coup sous le pied
de l'agneau, et à l'instant jaillit une très grande fon-
3W8 LA LKGESDE DORÉE
laine qui devint un fleuve *. Alors tous furent rempl
d« JOÙ cl sainl Clément dit : « Un Neuve itnpéluei
réjouit la cité de Dieu (Ps. xiv). » A Mlle nouvcll
uni- multitude de personnes accourut, cl plus de cii
cents refurenl le baptême des mains du saint : I
li'iujilcs des idoles furent détruits dans toute la pr
vînee et dans l'espace d'un an, quatre-vinçl-cinq ét;lis
furent conslmile-*. Trois ans après, l'empereur Traji
(qui commença à régner l'an du Seigneur 1(M>), inforn
de cela, y envoya un général. Celui-ci, voyant que loi
KDuH'rnienl ht morl de plein ^ré.laissa là la iiiullitui
et fil précipiter dans la Hier saint Clément seul, apr
l'avoir lié par le eou ù une ancre, a Maintenant, «lit—
ils ne pourront pas l'adorer comme un Dieu. » Tou
la multitude se tenait sur le rivage; alors Corneille
IMiclius, disciples du saint, commandèrent à tous |i
chréUesi de h mettre en prières, afin que k Beignet
leur montrai le corps de son martyr. Aussitôt la m
se retira de trois milles ; tous alors entrèrent à pii
sec et trouvèrent un édifice de marbre ayant la foro
d'un temple que Dieu avait disposé, où était, sous uj
voûte, le corps de saint Clément et l'ancre à côté •
lui. Mais il fut révélé à ses disciples de ne point en r
tirer son corps, et chaque année, au temps de st
martyre, pendant sept jours, la mer se retire à ui
distance de trois milles et offre un chemin à sec poi
ceux qui se rendent au tombeau.
Or, dans une de ces solennités, une femme y vi
avec son tout petit enfant, et, la fête étant terminé
SAINT CLÉMENT 309
l'enfant s'endormit, quand le bruit des eaux qui reve-
naient se fit entendre tout à coup. La mère, effrayée,
oublie son enfant et s'enfuit sur le rivage avec la foule
qui se trouvait là, Mais aussitôt, le souvenir de son
fils se présente à son esprit ; elle pleure en poussant
des gémissements étranges ; ses cris lamentables mon-
taient jusqu'au ciel ; elle courait sur le rivage, en
jetant des clameurs et des plaintes, pour voir si, par
hasard, les flots ne rejetaient pas le corps de son fils ;
mais, ayant perdu tout espoir, elle revint chez elle,
où elle passa toute cette année dans le deuil et les
larmes. L'année suivante, quand la mer se fut retirée,
elle devança tous les pèlerins pour accourir en toute
hâte au tombeau de saint Clément, dans l'espérance
d'y trouver quelque reste de son fils. S'étant donc
mise en prière devant le tombeau, en se levant, elle
vit son enfant qui dormait à l'endroit où elle l'avait
laissé. Dans la pensée qu'il était mort, elle s'approcha
de plus près, comme pour ramasser un cadavre ; mais
s'étant aperçue qu'il n'était qu'endormi, elle réveilla
avec précipitation, et, aux yeux de tout le peuple,
elle le leva sain et sauf dans ses bras, puis elle lui de-
manda où il avait été pendant cette année-là. L'en-
fant répondit qu'il ne savait pas si une année entière
s'était écoulée, mais qu'il pensait avoir dormi très
tranquillement l'espace d'une nuit. — Saint Amhrnise
dit dans sa préface : « La rage du persécuteur, excitée
par le diable, à accabler saint Clément dans les sup-
plices, ne lui infligea pas les tortures, mais lui procura
le triomphe. Le martyr est jeté dans les flots, pour
être noyé, et c'est de là qu'il reçoit sa récompense,
m. 21
370 LA LÉGENDE DOItis
comme saint Pierre, son maître* gagne le ciel. Tous
les deux, au milieu de la mer, reçoivent les encoura-
gements de J.-C., qui appelle saint Clément du fond
des eaux, pour le Cadre jouir des honneurs du mar-
tyre, et qui soutient saint Pierre sur les flots, pour
qu'il ne fût pas englouti, afin de l'élever jusqu'au
royaume des cieux. » — -Léon, évêque d'Ostie*, rap-
porte que du temps de Michel, empereur de la nou-
velle Rome, un prêtre qui, i cause de la sagacité de
son esprit dès son jeune âge, avait reçu le nom de
Philosophe, vint à Chersonèse, et s'informa auprès
des habitants de ce pays de ce qui est rapporté dans
l'histoire de saint Clément. Ils lui répondirent qu'ils
l'ignoraient, car ils étaient plutôt étrangers qu'indi-
gènes. En effet, depuis longtemps le miracle de la
mer qui se retirait n'avait plus lieu, par la faute des
habitants ; et, à l'époque où il s'opérait, les barbares
vinrent faire une incursion ; alors; le temple Ait dé-
truit, et la châsse fut engloutie avec le corps dans les
flots de la mer, en punition des crimes des habitants.
Philosophe, étonné de cela, vint en une petite ville
nommée Géorgie, avec Pévêque, le clergé et le peuple,
et se dirigea vers une île où Ton pensait que se trou-
vait le corps du martyr, afin d'en rechercher les pré-
cieux restes. On se mit à fouiller, en chantant des
hymnes et des prières, et Dieu permit qu'on trouvât
le corps de saint Clément et l'ancre avec laquelle il
avait été jeté à la mer ; on les porta à Chersonèse.
Dans la suite, Philosophe vint à Rome avec le corps
* Baronius rapporte ce passage en entier dans ses Annales,
an. 807.
J
SAINT CHRYSOGONE 371
de saint Clément, qui opéra une quantité de miracles,
et qui fut placé avec honneur dans l'église portant
aujourd'hui le nom du saint. On lit, cependant, dans
une autre chronique, que la mer, ayant laissé le lieu
à sec, le corps de saint Clément fut porté à Rome par
le bienheureux Cyrille, évêque des Moraves.
SAINT CHRYSOGONE *
Chrysogone fut renfermé, par Tordre de Dioclétien,
dans une prison où sainte Anastasic pourvoyait à sa
nourriture. Mais le mari de cette sainte l'ayant fait
surveiller d'une manière très rigoureuse, elle écrivit la
lettre suivante à saint Chrysogone, qui l'avait ins-
truite : « Au saint confesseur Chrysogone, Anastasie.
Je subis le joug d'un mari sacrilège ; mais, par la
miséricorde de Dieu, j'ai toujours évité d'avoir com-
merce avec lui, en prétextant une infirmité, et, le jour
comme la nuit, je m'attache à suivre les traces de
N.-S. J.-C. Mon patrimoine, au moyen duquel il jouit
d'une belle considération, il le dissipe d'une manière
indigne, avec d'infâmes idolâtres, tandis qu'il me
tient sous une garde très étroite, comme il ferait à
une magicienne et à une sacrilège ; aussi, je ne doute
pas que bientôt je doive perdre cette vie temporelle.
Il ne me reste plus qu'à succomber sous les coups de
la mort. Elle serait glorieuse pour moi, bien que mou
• Bréviaire.
372 LA LÉGENDE DORÉE •
esprit fût très tourmenté de voir dissipées, par c
infâmes, mes richesses que j'avais consacrées à DU
Salut, homme de Dieu, et souvenez-vous de moi,
Chrysogone lui adressa cette réponse : « Prenez gar
de vous troubler, si l'on vous fait éprouver des adve
versités dans l'exercice de la piété à laquelle voe
consacrez votre vie. On ne vous trompe pas, mais a
vous éprouve. Bientôt, J.-C. vous accordera des joui
comme vous les désirez, et après les ténèbres de 1
nuit, il vous semblera voir la douce lumière de Diei
et aux glaces de l'hiver succéderont des instan
dorés et sereins. Salut dans le Seigneur, et priez poi
moi. » Enfin, la bienheureuse Anastasie étant de pi
en plus resserrée dans sa prison, car c'était à pei
si on lui donnait un quart de pain, crut qu'elle ail;
mourir ; elle écrivit alors une seconde lettre à sa:
Chrysogone, en ces termes : « Au confesseur du Chi
Chrysogone, Anastasie. La fin de mon corps est i
rivée. Daigne recevoir mon âme au moment où e
en sortira, celui pour l'amour duquel je supporte ci
maux dont je vous donne connaissance moi-mênn
au terme de ma vie. » Saint Chrysogone lui récrivit
« Il ne reste plus qu'une chose : c'est que les ténèbre
précèdent la lumière ; car, ce n'est qu'après la malad
que revient la santé, et la vie est promise après
mort. Une seule et même fin met un terme aux a<
versités de et* inonde et à ses prospérités, afin quel
malheureux ne se laissent pas dominer par le désc
poir, ni les heureux par l'orgueil. Les nacelles <
notre corps voguent sur la même mer, et nos âm
s'acquittent des fonctions du matelot, sous les ordr
SAINTE CATHERINE 373
du pilote qui gouverne seul notre corps. Quelques-
uns possèdent des vaisseaux d'une solidité extrême,
(/ni bravent sans périls les flots irrités; d'autres, sur
quelques planches à peine assemblées, arrivent tran-
quillement au port, après s'être vus près du trépas.
Pour vous, ô servante du Christ, embrassez de tout
votre esprit le trophée de la croix, et préparez- vous à
J œuvre de Dieu. » Or, Dioclétien, qui se trouvait alors
dans le pays d'Aquilée, fait tuer les autres chrétiens,
puis amener devant lui saint Chrysogone. Alors, il lui
dit : « Accepte le pouvoir de préfet et la dignité con-
sulaire qui appartient à ta famille, et sacrifie aux
dieux. » Mais Chrysogone lui répondit : « C'est le
Dieu qui est dans le ciel que j'adore seul ; quant à
tes dignités, je les méprise comme de la houe. » Dio-
clétien le condamna à avoir la tête tranchée, dans un
endroit désert. Ce qui eut lieu vers Tan du Sei-
gneur 287. Saint Zélus, prêtre, "ensevelit son corps
avec sa tête.
SAINTE CATHERINE
Catherine vient de catha% qui signifie universel, et de ruina,
ruine, comme si on disait ruine universelle : en effet, dans
elle, l'édifice du diable fut entièrement ruiné : savoir: l'orgueil,
par l'humilité qu'elle posséda ; la concupiscence de la chair.
parla virginité qu'elle conserva; et la cupidité mondaine,
par le mépris qu'elle eut pour toutes les vanités du monde.
Ou bien Catherine, vient de chaînette (catena) : car par ses
bonnes œuvres, elle se fit comme une chaîne au moyen de la-
iii. 24"
374 LA LÉGENDE DOREE
quelle elle monta au ciel. Et cette chaîne ou échelle est for-
mée de quatre degrés qui sont : l'innocence d'action, la pureté
du cœur, le mépris de la vanité, et le langage de la vérité ;
degrés que le prophète a disposés par ordre quand il dit
(Ps. xxi n) : « (Jui est-ce qui montera sur la montagne du Sei-
gneur?... Ce sera, répond-il, celui dont les mains sont inno-
centes, et qui a le cœur pur, qui n'a point pris son âme en
vain, et qui n'a pas fait de faux serments contre son pro-
chain. » Ces quatre degrés ont existé dans sainte Catherine,
ainsi qu'on le voit dans sa légende.
Catherine, fille du roi Costus, fut instruite dans l'é-
tude de tous les arts libéraux. L'empereur Maxence
avait convoqué à Alexandrie les riches aussi bien que
les pauvres, afin de les faire tous immoler aux idoles,
et pour punir les chrétiens qui ne le voudraient pas.
Alors, Catherine, âgée de 18 ans, était restée seule
dans un palais plein de richesses et d'esclaves ; elle
entendit les mugissements des divers animaux et les
accords des chanteurs; elle envoya donc aussitôt un
messager s'informer de ce qui se passait. Quand elle
l'eut appris, elle s'adjoignit quelques personnes, et se
munissant du signe de la croix, elle quitta le palais et
s'approcha. Alors elle vit beaucoup de chrétiens qui,
poussés par la crainte, se laissaient entraîner à offrir
des sacrifices. Blessée au cœur d'une profonde dou-
leur, elle s'avança courageusement vers l'empereur et
lui parla ainsi : « La dignité dont tu es revêtu, aussi
bien que la raison exigeraient de moi de te faire la
cour, si lu connaissais le créateur du ciel, et si tu re-
nonçais au culte des dieux. » Alors debout devant la
porte du temple, elle discuta avec l'empereur, à l'aide
des conclusions syllogistiques, sur une infinité de su-
SAINTE CATHERINE 375
jets qu'elle considéra au point de vue allégorique,
métaphorique, dialectique et mystique. Revenant en-
suite à un langage ordinaire, elle ajouta : « Je me
suis attachée à t'exposer ces vérités comme à un sa-
vant : or, maintenant pour quel motif as-tu inutilement
rassemblé cette multitude afin qu'elle adorât de vaines
idoles? Tu admires ce temple élevé par la main des
ouvriers; tu admires des ornements précieux que le
vent envolera comme de la poussière. Admire plutôt
le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment,
admire les ornements du ciel, comme le soleil, la lune
et les étoiles : admire leur obéissance, depuis le com-
mencement du monde jusqu'à la fin des temps ; la
nuit et le jour, ils courent à l'occident pour revenir à
l'orient, sans se fatiguer jamais : puis quand tu auras
remarqué ces merveilles, cherche et apprends quel est
leur maître ; lorsque, par un don de sa grâce, tu l'au-
ras compris et que tu n'auras trouvé personne sem-
blable à lui, adore-le, glorifie-le : car il est le Dieu
des dieux et le Seigneur des seigneurs. » Quand elle
lui eut exposé avec sagesse beaucoup de considérations
touchant l'incarnation du Fils, l'empereur stupéfait ne
sut que lui répondre. Enfin revenu à lui : « Laisse, ô
femme, dit-il, laisse-nous terminer le sacrifice, et en-
suite nous te répondrons. » Il commanda alors de la
mener au palais et de la garder avec soin; il était
plein d'admiration pour sa sagesse et sa beauté. En
effet elle était parfaitement bien faite, et son incroya-
ble beauté la rendait aimable et agréable à tous ceux
qui la voyaient. Le César vint au palais et dit à Cathe-
rine : « Nous avons pu apprécier ton éloquence et ad-
376 LA LÉGENDE DOREE
mirer ta prudence, mais occupés à sacrifier aux dieux,
nous n'avons pu comprendre exactement tout ce que
ta as dit : or, avant de commencer, nous te deman-
dons ton origine. » À cela Catherine répondit : « Il est
écrit : « Ne te loues pas ni ne te déprécies toi-même a,
ce que font les sots que tourmente la vaine gloire.
Cependant j'avoue mon origine, non par jactance,
mais par amour pour l'humilité! Je • suis Catherine,
fille unique du roi Costus. Bien que née dans la pour-
pre et instruite assez à fond dans les arts libéraux,
j'ai méprisé tout pour me réfugier auprès du Seigneur
J.-C. Quant aux dieux que tu adores, ils ne peuvent
être d'aucun secours ni à toi, ni i d'autres. Oh I qu'ils
sont malheureux les adorateurs de pareilles idoles
qui, au moment où ' on les invoque, n'assistent pas
dans les nécessités, ne secourent pas dans Ja tribula-
tion et ne défendent pas dans le péril I a Le roi : « S'il
en est ainsi que tu le dis, tout le monde est dans l'er-
reur, et toi seule dis la vérité : cependant toute affir-
mation doit être confirmée par deux ou trois témoins.
Quand tu serais un ange, quand tu serais une puis-
sance céleste, personne ne devrait encore te croire ;
combien moindre encore doit être la confiance en toi,
car tu n'es qu'une femme fragile ! » Catherine : « Je
t'en conjure, César, ne te laisse pas dominer par ta
fureur ; l'âme du sage ne doit pas être le jouet d'un
funeste trouble, car le poète a dit : « Si l'esprit te çou-
« verne, tu seras roi, si c'est le corps, tu seras esclave. »
L'empereur : «Je m'aperçois que tu te disposes à nous
enlacer dans les filets d'une ruse empoisonnée, en ap-
puyant tes paroles sur l'autorité des philosophes. »
SAINTE CATHERINE 377
Alors l'empereur, voyant qu'il ne pouvait lutter con-
tre la sagesse de Catherine, donna des ordres secrets
pour adresser des lettres de convocation à tous les
grammairiens et les rhéteurs afin qu'ils se rendissent
de suite au prétoire d'Alexandrie, leur promettant
d'immenses présents, s'ils réussissaient à rempor-
ter par leurs raisonnements sur cette vierge discou-
reuse.
On amena donc, de différentes provinces, cinquante
orateurs qui surpassaient tous les mortels dans tous
les genres de science mondaine. Ils demandèrent à
l'empereur, pourquoi ils avaient été convoqués de si
loin; le césar leur répondit : « Il y a parmi nous une
jeune fille incomparable par son bon sens et sa pru-
dence; elle réfute tous les sages, et affirme que tous
les dieux sont des démons. Si vous triomphez d'elle,
vous retournerez chez vous comblés d'honneurs. »
Alors l'un d'eux plein d'indignation répondit avec
colère : « Oh! la grande détermination d'un empereur
qui, pour une discussion sans valeur avec une jeune
fille, a convoqué les savants des pays les plus éloignés
du monde, quand l'un de nos moindres écoliers pou-
vait la confondre de la façon la plus leste ! » L'empe-
reur dit : « Je pouvais la contraindre par la force à
sacrifier, ou bien l'étouffer dans les supplices ; mais j'ai
pensé qu'il valait mieux qu'elle restât tout à fait confon-
due par vos arguments. » Us lui dirent alors : « Qu'on
amène devant nous la jeune filleet que, convaincue dé
sa témérité, elle avoue n'avoir jusqu'ici jamais vu des
savants. » Mais la vierge ayant appris la lutte à la-
quelle elle était réservée, se recommanda toute à Dieu ;
378 LA LÉGENDE DOREE
et voici qu'un ange du Seigneur se présenta devant
elle et l'avertit de se tenir ferme, ajoutant que non
seulement elle ne pourra être vaincue par ses adver-
saires, mais qu'elle les convertira et qu'elle leur
frayera le chemin du martyre. Ayant donc été amenée
devant les orateurs, elle dit à l'empereur : « Est-il
juste que tu opposes une jeune fille à cinquante ora-
teurs auxquels tu promets des gratifications pour la
victoire, tandis que tu me forces à combattre sans
m'offrir l'espoir d'une récompense? Cependant, pour
moi, cette récompense seraN.-S. J.-C. qui est l'espoir
et la couronne de ceux qui combattent pour lui. »
Alors les orateurs ayant avancé qu'il était impossible
que Dieu se fît homme et souffrît, la vierge montra
que cela avait été prédit même par les Gentils. Car
Platon établit que Dieu est un cercle, mais qu'il est
échancré. La svbille a dit aussi : « Bienheureux est
ce Dieu qui est suspendu au haut du bois. » Or, comme
la vierge discutait avec la plus grande sagesse contre
les orateurs qu'elle réfutait par des raisons évidentes,
ceux-ci, stupéfaits, et ne sachant quoi répondre, fu-
rent réduits à un profond silence. Alors l'empereur,
rempli contre eux d'une grande fureur, se mit à leur
adresser des reproches de ce qu'ils s'étaient laissé
vaincre si honteusement par une jeune fille. L'un
d'eux prit la parole et dit : « Tu sauras, empereur,
que jamais personne n'a pu lutter avec nous, sans
Cju'il n'eût été vaincu aussitôt : mais cette jeune fille,
dans laquelle parle l'esprit de Dieu, a tellement excité
notre admiration, que nous ne savons, ni n'osons
absolument dire un mot contre le Christ. Alors,
SAINTE CATHERINE 371)
prince, nous avouons fermement que si tu n'apportes
pas de meilleurs arguments en faveur des dieux que
nous avons adorés jusqu'à présent, nous voici disposés
à nous convertir tous à la foi chrétienne. » Le tyran,
entendant cela, fut outré de colère et ordonna de les
faire brûler tous au milieu delà ville. Mais la vierge
les fortifia, et leur inspira la constance du martyre;
puis elle les instruisit avec soin dans la foi. Et comme
ils regrettaient de mourir sans le baptême, la vierge
leur dit : « Ne craignez rien, car l'effusion de votre
sang vous tiendra lieu de baptême et de couronne. »
Après qu'ils se furent munis du signe de la croix, on
les jeta dans les flammes, et ils rendirent leur ;lmc au
Seigneur : ni leurs cheveux, ni leurs vêtements ne
furent aucunement atteints par le feu. Quand ils eu-
rent été ensevelis par les chrétiens, le tyran parla à la
"vierge en ces termes : « O vierge généreuse, ménage
ta jeunesse; après la reine, tu tiendras le second rang
dans mon palais ; ta statue sera élevée au milieu de la
ville, et tu seras adorée de tous comme une déesse. »
La vierge lui répondit : « Cesse de parler de choses
qu'il est criminel même de penser, je me suis livrée
au Christ comme épouse : il est ma gloire, il est mon
amour, fl est ma douceur, et l'objet de ma tendresse;
ni les caresses, ni les tourments ne pourront me faire
renoncera son amour. » Alors l'empereur furieux la
fit dépouiller et fouetter avec des cordes garnies de
fers tranchants (scorpions); puis quand elle eut été
broyée, il ordonna de la traîner dans une prison obs-
cure où elle devrait, pendant douze jours, souffrir le
supplice de la faim.
380 LA LÉGENDE DOREE
Des affaires pressantes ayant appelé l'empereur
hors du pays, l'impératrice, qui s'était éprise d'une
vive affection pour Catherine, vint en toute hâte la
trouver en son cachot, au milieu de la nuit, avec le
général des armées, nommé Porphyre. A son entrée,
l'impératrice vit la prison resplendissante d'une clarté^
ineffable, et des anges qui pansaient les plaies de la^
vierge. Alors Catherine commença à lui vanter le& :
joies éternelles, et quand elle l'eut convertie à la foif
elle lui prédit qu'elle obtiendrait la couronne du mai — z
tyre. Elles prolongèrent ainsi leur entretien jusqu' «^
une heure avancée de la nuit. Porphyre, ayant entend*/
tout ce qu'elles avaient dit, se jeta aux pieds de la
vierge et reçut la foi de J.-C. avec deux cents soldats.
Or, comme le tyran avait condamné Catherine à rester
douze jours sans nourriture, J.-C., pendant ce laps
de temps, envoya du ciel une colombe blanche qui la
rassasiait d'un aliment céleste ; ensuite le Seigneur
lui apparut accompagné d'une multitude d'anges et de
vierges, et lui dit : « Ma fille, reconnais ton créateur
pour le nom duquel tu as subi une lutte laborieuse :
sois constante, car je suis avec toi. » A son retour,
l'empereur se la fit amener; mais la voyant brillante
de santé, alors qu'il la pensait abattue par un si long
jeûne, il crut que quelqu'un lui avait apporté des ali-
ments dans le cachot; plein de fureur, il commanda
qu'on mît les gardiens à la torture. Mais Catherine
dit : « Je n'ai pas reçu de nourriture de main
d'homme, c'est J.-C. qui m'a nourrie par le ministère
d'un ange. » L'empereur lui répondit : « Recueille
dans ton cœur, je t'en prie, les conseils que je
SAINTE CATHERINE 381
t'adresse; et ne me réponds plus d'une manière am-
biguë : Nous ne désirons pas le traiter en esclave,
mais en reine puissante et belle, qui triomphera dans
mon empire. » La viergedit à son tour : « Fais atten-
tion, toi-même, je t'en conjure, et décide, après un
mûr et sage examen, quel est celui que jedois choisir
de préférence, ou bien de quelqu'un puissant, éternel,
glorieux, et beau, ou d'un autre infirme, mortel,
ignoble et laid. » Alors l'empereur indigné dit :
« Choisis de deux choses l'une, ou de sacrifier et de
vivre, ou bien de subir les tourments les plus cruels,
et de périr. » « Quels que soient les tourments que tu
puisses imaginer, reprit Catherine, hâte-toi, car je
désire offrir ma chair et mon sang au Christ, comme
il s'est offert lui-même pour moi. Lui, c'est mon Dieu,
mon amant, mon pasteur et mon unique époux. »
Alors un officier conseilla à l'empereur furieux de
faire préparer, dans le courant de trois jours, quatre
roues garnies de scies de fer et de clous très aigus,
afin que cette machine la broyât par morceaux, et
que l'exemple d'une mort si cruelle effrayât le reste
des chrétiens. On disposa deux roues qui devaient
tourner dansunsens, en môme temps que deux autres
roues seraient mises en mouvement dans un sens
contraire, de manière que celles de dessous devaient
déchirer les chairs que les roues de dessus en venant
se placer contre les premières, auraient rejetées
contre celles-ci. Mais la bienheureuse vierge pria
le Seigneur de briser celte machine pour la gloire de
son nom et pour la conversion du peuple qui se trou-
vait là. Aussitôt un ange du Seigneur broya cette
382 l* iifonroi dorée
meule et en dispersa les morceaux avec lanl do force
<]iir qutn mille Gentils en furent tués.
Or, la reine, qui regardait d'un lieu élevé el qui
jusque-là s'était cachée, descendit aussitôt et adressa
de durs reproches I l'empereur pour rette étranire.
cruauté. Mais l'empereur, plein de fureur, sur le refus
de l'impératrice de sacrifier, la condamna à avoir les
seins arrachés, puis a être décapitée. Comme on la
menait au nuirtyre.elle demanda a Catherine de prier
pour elle le Sciçnenr. Catherine répondit : « Ne crains
rieit, A reine chérie de Dieu, car aujourd'hui à la place
d'un royaume qui passe, lu en recevras un autre qui
sera éternel, et à la place d'un époux mortel, tu en
auras un immortel. » Alors l'impératrice affermie
exhorta les bourreaux à ne point différer de faire OC
qui leur avait été commandé. Ils la conduisirent liors
de la ville et après lui avoir arraché les mamelles avec
des fers de lance, ils lui coopèrent ensuite la télé.
Porphyre put soustraire son corps et l'ensevelir. Le
lendemain, comme on cherchait le corps de l'impéra-
trice, et, qu'à ce sujet, le tyran donnait l'ordre de
traîner au supplice beaucoup de personnes, Porphyre
se présenta tout a coup sur la place en s'écrianl : a C'est
moi qui ai enseveli la servante du Christ dont j'ai
embrassé la foi. m Alors Maxence égaré s'écria en
poussant un rugissement terrible : « Oh ! je suis le
malheureux le plus à plaindre ! Voici qu'on a séduit
Porphyre, l'unique appui de mon âme et ma conso-
lation dans mes peines! » Et comme il faisait part de
cela à ses soldats, ils lui répondirent aussitôt : « Et
nous aussi, nous sommes chrétiens et prêts à mourir. »
SAINTE CATHERINE 383
Alors le césar, enivré de fureur, commanda qu'on leur
coupât la tête en même temps qu'à Porphyre et qu'on
jetât leurs corps aux chiens. Ensuite, il fit comparaître
Catherine et lui dit : « Bien que tu aies fait mourir
l'impératrice par art magique, cependant si tu viens à
résipiscence, tu seras la première dans mon palais :
aujourd'hui donc, ou tu offriras des sacrifices aux
dieux, ou tu auras la tête coupée. » Catherine lui ré-
pondit : « Fais tout ce que tu as résolu : tu me verras
prête à tout souffrir. » Alors Maxime prononça son
arrêt et la condamna à être décapitée. Quand elle eut
été amenée au lieu du supplice, elle leva les yeux au
ciel et fit cette prière : « 0 vous qui êtes l'espérance et
le salut des croyants ! l'honneur et la gloire des vierges !
u Jésus, ô bon roi, je vous en conjure, que quiconque,
en mémoire de mon martyre, m'invoquera à son heure
dernière, ou bien en toute autre nécessité, vous trouve
propice et obtienne ce qu'il demande ! » Cette voix
s'adressa alors à elle : « Viens, ma bien-aimée, mon
épouse ; voici la porte du ciel qui t'est ouverte. Tous
ceux qui célébreront la mémoire de ton martyre avec
dévotion, je leur promets du ciel les secours qu'ils
réclameront. » Quand elle fut décapitée, il coula de
son corps du lait au lieu de sang. Alors les anges
prirent son corps et le portèrent, de cet endroit,
jusqu'au mont Sinaï, éloigné de plus de vingt jours
de marche, et l'y ensevelirent avec honneur *. De ses
ossements découle sans cesse une huile qui a la vertu
* La légende et l'oraison du Jirèriaire romain consacrent le
fait du transport du corps de la sainte parles anges au mont
Sinai.
384 LA LÉGENDE DOREE
de guérir les membres de ceux qui sont débiles. Elle
souffrit sous le tyran Maxence ou Maximin qui com-
mença à régner vers Tan du Seigneur 310. On peut
voir dans V Histoire de l'Invention de la sainte Croix
comment ce tyran fut puni pour ce crime et pour
d'autres encore qu'il commit. — On dit qu'un moine
de Rouen alla au mont Sinaï où il resta pendant sept
ans au service de sainte Catherine. Comme il la sup-
pliait avec grande instance de lui donner quelque
parcelle de son corps, tout à coup un de ses doigts se
détacha. Le moine reçut avec joie ce don de Dieu et
l'apporta en son monastère *. — On rapporte encore
qu'un homme fort dévot à sainte Catherine qu'il invo-
quait fréquemment à son aide, se relâcha par la suite
et perdit toute dévotion du cœur, en sorte qu'il cessa
d'invoquer la martyre. Un jour qu'il était en prières,
il vit passer devant lui une multitude de vierges dont
l'une paraissait plus resplendissante que les autres.
Quand elle approcha de lui, elle se couvrit le visage
et passa ainsi. Or, comme il admirait extrêmement son
éclat et demandait qui elle était, Tune d'elles lui ré-
pondit : « C'est Catherine que tu aimais à connaître
autrefois; aujourd'hui que tu parais ne plus t'en sou-
venir, elle a passé devant toi, la figure voilée, comme
si elle était pour toi une inconnue. »
Il est bon de remarquer que sainte Catherine est
admirable : 1° dans sa sagesse ; II0 dans son éloquence ;
111° dans sa constance ; IV0 dans l'excellence de sa
chasteté ; V° dans le privilège de sa dignité. 1° Elle
* Des reliques do sainte Catherine furent en effet apportées
à Rome en 1027. Cf. Iluçues de Flaviçny, en sa Chronique.
SAINTE CATHERINE 38")
parait admirable dans la science. Car en elle se trouva
réunie toute la philosophie. La philosophie ou la
science se divise en théorique, en pratique et en lo-
gique. D'après quelques auteurs, la science théorique
se divise en trois parties : l'intellectuelle, la naturelle
et la mathématique. Or, sainte Catherine posséda :
1° la science intellectuelle dans la connaissance des
choses divines, et s'en servit avec avantage dans sa
dispute avec les rhéteurs, auxquels elle prouva qu'il
n'y a qu'un seul Dieu et que les autres sont tous de
faux dieux. 2° Elle posséda la science naturelle dans
la connaissance de tous les êtres inférieurs ; elle en
usa à l'égard de l'empereur, ainsi qu'on Ta vu plus
haut. 3° Elle posséda la science mathématique, par le
mépris qu'elle fit des choses de la terre. Cette science,
d'après Boëce, traite abstractivement des formes dé-
gagées de la matière. Sainte Catherine la posséda,
quand elle dépouilla son cœur de tout amour maté-
riel ; et elle prouva qu'elle l'avait en répondant ainsi
aux interrogations de l'empereur: « Je suis Catherine,
fille du roi Costus, bien que je sois née dans la pour-
pre..., etc. » Elle en fit principalement tisane quand
elle excita l'impératrice à se mépriser ainsi que le
monde pour désirer le roi éternel. La science pratique
se divise en trois parties, qui sont : l'ethnique, l'éco-
nomique et la publique ou politique. La première en-
seigne à former les mœurs, à s'orner des vertus et
convient à tous. La seconde apprend à bien gouverner
sa famille, elle est du ressort des pères de famille. La
troisième enseigne à bien régir les villes, les peuples
et la république. C'est la partie des gouverneurs des
m. -:>
3KIÎ t..\ LÉGENDE DORÉE
villes. Sainte Catherine posséda encore celle ti
science : la première en composant ses mœurs en t
ho&Dètatéî la seconde en gouvernail! avec méril
famille qui était nombreuse ; la troisième en don;
de sages avis à l'empereur. La logique se divisi
trois parties : la démonstrative, la probative e
sophistique. La première appartient aux pliilosop
la seconde aux rhéteurs et aux dialecticiens, la
sièmc aux sophistes. On voit que sainte Cathe
posséda aussi cette triple science, puisqu'on ditd't
" Elle discuta avec l'empereur, A l'aide de conclus
sjr Holistiques, une infinité de sujets qu'elle consii
au point de vue allégorique, métaphorique, dis
tique et mystique. » II. Elle fut admirable d
quenee ; car elle eut de belles paroles dans ses pr
calions, comme on l'a vu ; elle s'exprima avec
grande clarté dans ses raisonnements, alors qu
disait à l'empereur : « Tu admires ce temple fabrî
par la main des ouvriers. » Elle fut très habile à
gner ceux auxquels elle s'adressait, témoins Porpl
et l'impératrice qu'elle attira à la foi par la sua vit
son élocution. Elle fut très puissante pour convain
par exemple, les rhéteurs qu'elle força à cro
III. Elle fut admirable de constance d'abord, ma
les menaces qu'on lui fit et qu'elle méprisa, puisqu'
répondit à l'empereur: «Quels que soient les lounnt
que tu puisses l'imaginer, hâte-toi, car je désire of
au Christ et ma chair et mon sang. » Et plus loin
core : « Fais tout ce que lu peux concevoir en
esprit, tu me verras disposée à loul supporter. » 1
suite elle repoussa les biens qu'on lui offrit. C'est jm
SAINTE CATHERINE 387
cela que Pempereur lui promettant le second rang
dans le palais, elle répondit : « Cesse de dire de
pareilles choses ; c'est un crime môme de les pen-
ser, etc.. » En troisième lieu, elle surmonta les tour-
ments qu'on lui infligea, cela est évident, parce qu'elle
fut mise en prison et sur la roue. IV. Elle fut très
constante dans la conservation de sa chasteté quoi-
qu'elle eût été exposée à des épreuves où la chasteté
succombe d'ordinaire. Ces épreuves sont au nombre
de cinq : l'abondance qui amollit, l'occasion qui en-
traîne, la jeunesse qui aime à folâtrer, la liberté qui
n'a pas de frein et la beauté qui provoque. Malgré
tout cela la bienheureuse Catherine conserva la chas-
teté. Car elle eut des richesses en abondance, puisqu'elle
succéda à de très riches parents. Elle avait des occa-
sions puisque, maîtresse d'elle-même, elle passait tous
ses instants au milieu de ses serviteurs. Elle était
jeune, elle jouissait de sa liberté puisqu'elle restait
seule et libre dans un palais. C'est pour cela qu'il est
dît d'elle ci-dessus : « Catherine, à l'âge de 18 ans,
resta seule dans un palais rempli d'esclaves et de ri-
chesses. » Elle était belle puisqu'on dit : « Elle était
parfaitement bien faite, et son incroyable beauté la
rendait aimable et agréable à tous ceux qui la voyaient. »
V. Elle fut admirable dans le privilège de sa dignité.
Quelques saints ont été honorés de privilèges parti-
culiers au moment de leur trépas, comme la visite de
J.-C. dans saint Jean l'évangéliste ; l'huile qui émane
de leurs ossements dans saint Nicolas ; le lait qui
coule de leurs plaies dans saint Paul ; le tombeau dis-
posé dans saint Clément; les demandes exaucées dans
388 LA LBGEXDK DORÉE
sainl^ Marguerite, quand elle pria en faveur de ceux
qui foraient mémoire d'elle. Or, lous ces privilèges se
trouvent réunis dans sainte Catherine, tels qu'on n
pu le voir dans sa légende. LTn doute s'est fait jour
chez quelques écrivains, celui de savoir si elle a été
martyrisée par Maxence ou par Ma xi min. A cette
époque, trois gouvernaient l'empire, savoir: Constan-
tin qui succéda à son père, Maxence, fils de Maximien,
nommé Auguste par les soldais prétoriens de Rome
et Maxiinin qui fut créé césar en Orient. D'après les
chroniques, Maxence exerçait sa tyrannie contre les
chrétiens a Rome et Maxiinin en Orient. D'autres
auteurs pansent que c'est une faute de copiste, si on_
a mis Maxence au lieu de Maximin.
SAINT JACQUES L'INTERCIS*
Jacques, martyr, surnommé Tinteras, noble d'ori-
gine, mais plus noble encore par sa foi, était origi-
naire du pays des Perses et de la ville d'Elape. Il
naquit de parents très chrétiens, et il eut une femme
aussi chrétienne que lui. Il était fort connu du roi des
Perses et le premier parmi les grands. Or, il se laissa
séduire par la faveur singulière de ce prince, et
adorâtes idoles. Quand sa mère et son épouse l'appri-
rent, elles lui écrivirent. aussitôt ainsi : « En obéissant
à un mortel, vous avez abandonné celui avec lequel
• Nicéphore Catliale, Histoire ecclètiattiqut, 1. XIV, c. xx.
SAINT JACQUES l'iNTERCIS 389
est la vïej en voulant plaire à qui sera bientôt pour-
riture, vous avez abandonné celui qui est le parfum
éternel . vous avez échangé la vérité pour le men-
songe, et en cédant à un mortel, vous avez délaissé
le juge des vivants et des morts. Vous saurez donc
qua partir de ce jour, nous vous serons étrangères,
et que dorénavant nous n'habiterons plus avec vous. »
Quand Jacques eut lu cette lettre, il dit en versant
«es larmes amères : « Si ma mère qui m'a engendré,
si mon épouse sont devenues pour moi des étran-
ges, combien plus étranger devra être mon Dieu
P°ur moi ! » Or, tandis qu'il s'affligeait extrêmement
e son erreur, un messager vint dire au prince que
aCc{ues était chrétien. Le prince le manda et lui dit :
(< ^is-moi si tu es Nazaréen ? » « Oui, lui répondit
a°*~jues, je suis Nazaréen. » Le prince : « Alors, tu es
mî* ^çicien ? » Jacques : « A Dieu ne plaise que je sois
m^^icien ! » Et comme le roi le menaçait de lui faire
sl,t>îr de nombreuses tortures, Jacques lui dit : « Je
nfe suis pas effrayé de tes menaces, car ta fureur passe
avissj vîte Slir mes oreilles que le vent qui souffle sur
la pierre. » Le prince : « Ne commets pas d'impru-
dence, de peur de périr d'une mort cruelle. » Jacques :
tf Ce n'est pas mort qu'il faut dire, mais bien plutôt
sommeil, puisque peu de temps après est accordée la
résurrection. » Le prince : « Que les Nazaréens ne te
séduisent point en disant que la mort est un som-
meil, quand les plus grands empereurs la craignent. »
Jacques : « Nous, nous ne craignons pas la mort,
puisque nous espérons passer de la mort à la vie. »
Alors le prince, de l'avis de ses amis, porta cette sen-
390 I-A LKCENDE DOHKt:
tence contre Jacques, savoir: que, pour imprimer la
terreur dans le cœur des autres, il fût condamné à
être coupé1 par morceaux. Or, comme il se trouvait
plusieurs personnes qui, par compassion, pleuraient
sur lui : a Ne pleurez pas sur moi, dit-il, mais pleu-
rez sur vous-mêmes, parce que je vais à la vie, et que
des supplices éternels vous sont réservés. » Alors, les
bourreaux lui coupèrent le pouce de la main droite»,
et Jacques s'écria : a Jésus de Nazareth, mon libéra—
leur, recevez ce rameau de l'arbre de votre miséri-
corde ; car, celui qui cultive la vigne en coupe le sar-
ment, afin qu'elle pousse de plus beaux jets et qu'elle
produise avec plus d'abondance. » Le bourreau lui
dît : « Si lu veux obéir, je puis encore L'épargner, cl
je te donnerai des médicaments. •■ Jacques répondît :
« N'as-tu pas vu un cep de vigne? Quand on coupe
les sarments, le nœud qui reste produit de nouvelles
brandies, a choque taille, quand le temps est venu et
que la terre commence à s'échauffer; si donc on
taille la vigne à différentes époques, pour qu'elle pro-
duise des jets, à combien plus forte raison le chrétien
fidèle en donnera-I-il, lui qui es! enté sur la véritable
vigne qui est le Christ? « Alors, le bourreau vint lui
couper le second doigt. Et le bienheureux Jacques
dit : « Recevez, Seigneur, ces deux rameaux qu'a
plantés votre droite. » Il coupa encore le troisième,
et saint Jacques dit : « Délivré d'une triple tentation,
je bénirai le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et avec
les trois enfants préservés dans la fournaise, je vous
confesserai, Seigneur, et en union avec le choeur des
martyrs, je chanterai des cantiques à votre nom, ô
SAINT JACQUES l'iNTERCIS 391
Jésus-Christ ! » Le quatrième doigt fut coupé aussi,
et Jacques dit : « Protecteur des enfants d'Israël, qui
avez béni jusqu'à la quatrième génération, recevez de
votre serviteur le témoignage de ce quatrième doigt,
comme ayant été béni en Juda. » Quand le cinquième
doigt fut coupé, il dit : c Ma joie est complète. »
Alors, les bourreaux lui dirent : « Epargne mainte-
nant ta vie ; ne meurs pas, ni ne te contriste point
d'avoir perdu une main ; car il y en a beaucoup qui
n'en ont plus qu'une, et qui possèdent beaucoup de
richesses et d'honneurs. » Le bienheureux Jacques
répondit : « Quand les bergers se mettent à tondre
leurs troupeaux, enlèvent-ils seulement la toison de
droite, et laissentrils celle qui est à gauche? El moi
qui suis un homme raisonnable, dois-je moins dédai-
gner d'être tué pour Dieu ? » Alors, ces impies s'appro-
chèrent et coupèrent le petit doigt de la main gauche,
et Jacques dit : « Vous, Seigneur, vous étiez grand,
et vous avez voulu vous faire tout petit et chétif pour
nous; c'est pour cela que je vous rends le corps et
l'âme, que vous avez créés et rachetés de votre propre
sang. » Ou coupe ensuite le septième doigt, et il dit :
« Sept fois le jour, j'ai célébré les louanges du Sei-
gneur. » On coupe le huitième, et il dit : « Le hui-
tième jour, fut circoncis Jésus, et le huitième jour,
on circoncit l'hébreu, afin de l'admettre aux cérémo-
nies légales; faites donc, Seigneur, que l'esprit de
votre serviteur se sépare de ces incirconcis qui con-
servent leur souillure, afin que je vienne à vous et que
je voie votre face, Seigneur. » On coupe ensuite le
neuvième doigt, et il dit : « A la neuvième heure, le
392 LA LÉGENDE DORÉE
Christ rendit Pcsprit sur la croix ; ce qui me fait con-
fesser votre nom et vous rendre grâces par la douleur
de ce neuvième doigt. » On coupe le dixième, et il dit :
a Le nombre dix est celui des commandements, et
Y Iota * est la première lettre du nom de Jésus. Alors,
quelques-uns de ceux qui étaient là lui dirent : « O
vous, qui avez été autrefois notre ami intime, faites
votre déclaration seulement devant le consul, et vous
vivrez ; car, quoique vos mains soient coupées, il y a
cependant de très habiles médecins qui pourront gué-
rir vos douleurs. » Jacques leur dit : « Loin de moi
une si infâme dissimulation ! car quiconque, ayant mis
sa main à la charrue, regarde derrière soi, n'est point
propre au royaume de Dieu. » (Luc, ix.) Alors, les
bourreaux indignés s'approchèrent et lui coupèrent le
pouce du pied droit, et Jacques dit : « Le pied du
Christ a été percé, et il en est sorti du sang. » On
coupe le second doigt du pied, et il dit : « Ce jour est
grand pour moi, en comparaison de tous les autres
de ma vie ; car aujourd'hui, j'irai vers le Dieu fort. »
Ils coupèrent aussi le troisième, qu'ils jetèrent devant
lui ; alors Jacques dit en souriant : « Va, troisième
doigt, rejoindre tes compagnons ; et de même qu'un
grain de froment rapporte beaucoup de fruits, de
même aussi, au dernier jour, lu reposeras avec tes
compagnons. » On coupe le quatrième, et il dit :
« Pourquoi es- tu triste, ô mon âme, et pourquoi te
troubles-tu ? Espère en Dieu, car je lui rendrai en-
core des actions de grâce; il est mon Sauveur et mon
fi En grec, l'I représente le nombre 10.
SAINT JACQUES i/lNTERCIS 393
Dieu. » (Ps. xlii.) On coupe le cinquième, et il dit :
v Je puis dire maintenant au Seigneur qu'il m'a rendu
«ligne d'être associé à ses serviteurs. » Alors ils pri-
rent le pied gauche, et en coupèrent le petit doigt, et
Jacques dit : « Petit doigt, console-toi, car le petit et
le grand ressusciteront également ; si un petit cheveu
de la tête ne périra pas, pourquoi serais-tu séparé de
tes compagnons ? » On coupe le second, et Jacques
dit : « Détruisez cette vieille maison, car on m'en
prépare une plus belle. » On coupe le troisième, et
Jacques dit : « L'enclume s'endurcit sous les coups. »
On coupe encore le quatrième, et il dit : « Fortifiez-
moi, Dieu de vérité, parce que mon âme se fie en
vous et que j'espérerai à l'ombre de vos ailes, jusqu'à
ce que l'iniquité soit passée. » (Ps. lvi.) On coupe
aussi le cinquième, et il dit : « Voici, Seigneur, que
je m'immole pour vous vingt fois. » Alors ils lui pri-
rent le pied droit et le coupèrent ; Jacques dit :
« J'offre ce présent au roi du ciel, pour l'amour de
qui j'endure ces tourments. » Ils coupèrent ensuite le
pied gauche, et le bienheureux Jacques dit : « C'est
vous, Seigneur, qui faites des merveilles ; exaucez-
moi et me sauvez. » Ils coupèrent la main droite, et
il dit : « Que vos miséricordes me viennent en aide,
Seigneur ! » A la gauche, il dit : « C'est vous, Sei-
gneur, qui opérez des merveilles. » Ils coupèrent le
bras droit, et il dit : « 0 mon t\me, louez le Seigneur.
Je louerai le Seigneur pendant ma vie ; je célébrerai
la gloire de mon Dieu, tant que je vivrai. » (Ps. cxlv.)
Après quoi, ils coupèrent le bras gauche, et il dit :
« Les douleurs de la mort m'ont environné ; au nom
394 LA LKGENDE DOREE
du Seigneur, j'en serai vengé. » Alors ils s'approchè-
rent, et coupèrent la jambe droite en la sciant jus-
qu'aux reins. Le bienheureux Jacques, accablé par
une douleur inexprimable, s'écria : « Seigneur Jésus-
Christ, aidez-moi, car les gémissements de la mort
m'ont environné. » Puis, il dit aux bourreaux : ce Le
Seigneur me recouvrira d'une nouvelle chair, que vos
blessures ne sauront souiller. » Les bourreaux étaient
épuisés, parce que, depuis la première heure du jour
jusqu'à la neuvième, ils avaient sué aie trancher. Enfin
ils prirent sa jambe gauche, et la coupèrent jusqu'aux
reins. Alors saint Jacques s'écria : « Souverain Sei-
gneur, exaucez un homme à demi mort; vous êtes le
maître des vivants. et des morts. Des doigts, Seigneur,
je n'en ai plus pour les lever à vous; des mains non
plus, pour les étendre vers vous ; mes pieds sont
coupés et mes genoux sont abattus, je ne puis plus
les fléchir devant vous ; je suis comme une maison
qui a perdu ses colonnes et qui va crouler. Exaucez-
moi, Seigneur J -C, et ôtez mon âme de prison. »
Après ces mots, un des bourreaux s'approcha et lui
coupa la tète. Les chrétiens vinrent en cachette pour
ravir son corps, auquel ils donnèrent une sépulture
honorable. Or, il souffrit le S des calendes de décem-
bre (27 novembre).
SAINT SATURNIN, SAINTES PERPÉTUE,
FÉLICITÉ ET LEURS AUTRES COMPAGNONS
Saturnin, ordonné évoque par les disciples des Apô-
tres, fut envoyé dans la ville de Toulouse. Or, comme,
SAINT SATURNIN, SAINTES PERPÉTUE ET FELICITE 395
à son entrée, les démons cessèrent de rendre des ré-
ponses, un des gentils déclara que si on ne tuait Satur-
nin, on n'obtiendrait certainement rien de leurs dieux.
On se saisit donc du saint qui ne voulait pas sacrifier,
on le lia aux pieds d'un taureau qu'on pressa à coups
d'aiguillons et on le précipita du haut de l'escalier du
capitole ; le saint eut la tête brisée, la cervelle écrasée
et consomma ainsi heureusement son martyre. Deux
femmes prirent son corps à la dérobée, et l'enterrèrent
dans un endroit profond par crainte des gentils ; ses
successeurs en firent dans la suite une translation dans
un lieu plus convenable. — Il y eut un autre Saturnin
que le préfet de Rome retint longtemps en prison et
qu'il fit mettre sur le chevalet où il fut déchiré à coups
de nerfs, de cordes, et de fouets garnis de fer ; en-
suite on lui brûla les côtes, on le détacha du chevalet
et il fut décapité vers l'an du Seigneur 28f>, sous Maxi-
mien. — Il y eut un troisième Saturnin en Afrique.
Il était frère de saint Satyre et souffrit le martyre avec
lui, Révocat et Félicité, sa sœur, nommée Révocate et
avec Perpétue d'une race noble. On fait la mémoire
de leur martyre dans un autre temps. Le proconsul
leur ayant dit de sacrifier aux idoles, ils s'y refusèrent
obstinément, ils furent alors mis en prison. Le père
de Perpétue, voyant cela, accourut à la prison et dit :
« Ma fille, qu'as-tu fait? tu as déshonoré ta famille;
jamais aucun de tes ancêtres n'a été incarcéré. » Mais
ayant appris que sa fille était chrétienne, il se jeta sur
elle, et il voulut lui arracher les yeux avec les doigts ;
puis il sortit en poussant des exclamations. Or, la
bienheureuse Perpétue eut une vision qu'elle raconta
;t9U t.A LHMMM douée
ainsi 11- lendemain à ses compagnons : « J'ai vu uni*
Miellé d'or d'une grandeur admirable ; elle allait jus-
qu'au l'ifl, el élait si étroite qu'une personne seule el
petite pouvait la mouler. A droite et à gauche riaient
fixées îles; lames el desépéesde fer aiguës el luisantes,
de sorte que celui rpii montait ne pouvait regarder ni
autour, ni au-dessous de lui ; mais il était forcé de se
tenir toujours droit vers le ciel. Sous l'échelle, se te-
nait un dragon hideux el énorme faisant peur à celui
qui voulait monter. J'ai vu aussi Satyre sur les degrés
d'en haut qui regardait vers nous en disant : « Ne
craignez point ce dragon, mais moulez avec confiance
afin île pouvoir étM avec moi. <> En entendant ces
choses, tous rendirent grâces, parce qu'ils connurent
qu'ils iraient appelés au martyre*.
Ils lurent amenés devanl le juge, el comme ils ne
voulaient pas sacrifier, il fil séparer Saturnin et les
autres nommes des femmes, et dit à Félicité : « As-tu
un mari? » Elle répondit : « J'en ai un, mais je n'en
ai souci. » Il lui dit : « Aie pitié de toi, jeune femme,
afin de vivre, surtout puisque tu portes un eufant
dans Ion sein. » Elle lui répondit : « Fais de moi tout
ce que lu veux, car tu ne sauras jamais m'entraîner à
céder à la volonté. » Alors les parents de Perpétue
accoururent avec son mari et lui amenèrent son petit
enfant encore à la mamelle : en la voyant debout
" Doihvel, dons sa Dmtrtation tur la huitième èpilre de saint
Ci/prien, où il est question des visions prophétiques, parle de
celle de sainte Perpétue cl reconnaît que les actes de ces saints
martyrs ont été écrits par un contemporain. Ces actes ont clé
ici compilés par le Bienheureux Jacques de Voragine.
SAINT SATURNIN, SAINTES PERPÉTUE ET FÉLICITÉ 397
devant le préfet, son père tomba la face contre terre
et dit : « Ma très chère fille, aie pitié de moi, de ta
malheureuse mère que voici et de ce mari infortuné
qui ne pourra pas te survivre. » Mais Perpétue restait
immobile. Alors le père jeta son enfant à son cou et
lui-même sa mère et son mari, lui tenant les mains et
pleurant, l'embrassaient en disant : « Aie pitié de nous,
ma fille, et vis avec nous. » Mais Perpétue rejetant
son fils et les repoussant : « Éloignez-vous de moi,
dit-elle, ennemis de Dieu, car je ne vous connais pas. »
Le préfet, voyant la constance des martyrs, les fit
fouetter très durement, puis mettre en prison. Les
saints très affligés par rapporta Félicité qui était dans
le huitième mois de sa grossesse, prièrent pour elle;
alors les douleurs de l'enfantement la saisirent tout à
coup et elle accoucha d'un fils vivant. Or, un des gardes
lui dit : « Que feras-tu, quand tu seras en présence
du préfet, si maintenant tu souffres si cruellement ? »
Félicité répondit : « Maintenant c'est moi qui souffre,
mais là, ce sera Dieu qui souffrira à ma place. » On
les tira de la prison, les mains liées derrière le dos,
et on les dépouilla de leurs habits pour les conduire
à travers les rues. Les bêtes furent lâchées. Satyre et
Perpétue furent dévorés par les lions, Révoeat et
Félicité mangés par les léopards. Quant à saint Satur-
nin il eut la tête tranchée vers Pan du Seigneur 256,
sous les empereurs Valérien et Galien.
398 LA LÉGENDE DOREE
SAINT PASTEUR*
Saint Pasteur passa de longues années dans le dé-
sert, se mortifiant par une grande abstinence : il était
recommandable par son éminente sainteté et par sa
dévotion. Or, comme sa mère désirait le voir, ainsi
que ses frères, elle passa toute une journée à l'atten-
dre sans le voir, et quand ils vinrent à l'église, tout à
coup elle se présenta devant eux. Alors ils se mirent
à fuir, entrèrent dans une cellule et lui en fermèrent
la porte à la figure. Elle resta à l'entrée et criait en
pleurant beaucoup. Mais Pasteur vint lui dire : « Qu'as-
tu à crier ainsi, ô vieille ? » Quand elle entendit sa
voix, elle criait encore plus haut en pleurant et en di^
sant : « Je veux vous voir, mes enfants, quel gran
malheur de vous voir! Est-ce que je ne suis pas votr* —
mère, je vous ai nourris de mon lait? et d'ailleurs j^S
suis déjà toute couverte de cheveux blancs. » Son fir
lui dit : « Voulez-vous nous voir ici-bas, ou dans l'a
tre inonde? » Elle répondit : « Mais si je ne vous v
pas ici-bas, vous verrai-je là, mes enfants? » Il di *»
<( Si vous pouvez vous résigner à ne pas nous voir i«?i
il n'est pas douteux que vous nous voyiez là pï*#.*
tard. » Elle se retira pleine de joie en disant : « Si je
dois vous voir là, je ne veux pas vous voir ici **. » —
Le juge de la province désirait voir l'abbé Pasteur,
mais comme il ne le pouvait, il fit saisir et mettre en \
* Tiré des Vies des Pères du désert.
•* Vies des Pères, 1. V, libell. iv, n° 33.
SAINT PASTEUR 399
prison le fils de sa sœur comme malfaiteur : « Si Pas-
teur veut venir intercéder pour lui, dit-il, je le relâ-
cherai, jo La mère du jeune homme vint à la porte du
vieillard en pleurant, et comme il ne lui répondait
nen, elle dit : « Quand bien même vous auriez des en-
trailles de fer, et qu'aucune compassion ne puisse vous
émouvoir, au moins, par compassion pour votre sang,
laissez-vous fléchir; vous savez bien que c'est le seul
fils que j'aie. » Alors l'abbé lui fit dire : « Pasteur n'a
point d'enfants, c'est pour cela qu'il n'a point de com-
passion. « Et comme celte mère se retirait toute do-
lente, le juge lui dit : « Qu'au moins il médise un mot
1uc je regarderai comme un ordre et je le .mettrai en
liberté. » Alors Pasteur lui envoya dire : « Examine
a cause d'après la loi, et s'il est digne de mort, qu'il
meure aussitôt, sinon, fais comme il te plaît *. » — Il
'^truisait ainsi ses frères en disant : « Se garder, et
' e considérer soi-même, et être discret, sont des opé-
l,ons de l'âme. La pauvreté, la tribulation et la dis-
, ^tïon sont les œuvres de la vie solitaire. ( lar il est
***t fEzech., xrv) : Si ces trois hommes, Noé, Da-
1 ^i et Job se trouvent au milieu de ce pays-h\, ils
livreront leurs Ames par leur propre justice. Noé re-
* v^Sente ceux qui ne possèdent rien, Job ceux qui
^°*U en butte à la tribulation, et Daniel les discrets. Si
^* moine hait deux choses, il peut être délivré de ce
^onde. » Un frère lui ayant demandé quelles étaient
ces choses, il dit : « Les convoitises de la chair et la
vaine gloire. Si vous voulez trouver le repos en ce
m
• Vies de* Pères, 1. V, libell. mu, n" 13.
100 t(V I.KliKNUE DORÉE
nioinle et 60 l'autre, dites-vous en toute ci irons lance :
.1 Qui suis-jc-ï » et, : « Ne jugez personne. " Un frère
lie h riimmuuauté, ayant commis une faute, l'abbé,
rie l'avis d'un solitaire, le chassa. El comme il pleu-
rait et se désespérait, l'abbé Pasicur se le fit amener.
Il le reçut avec bonté et l'envoya chez ce solitaire en
riisanl : <i .l'ai entendu parler de toi et je désire le
voir: prends donc la peine de venir jusqu'à moi. «
Quand il fut venu, Pasteur lui dit : s II y avait deux
hommes <pii avaient chacun leurs morts. L'un d'eux
laissa le sien pour venir pleurer le mort de l'autre. ■
En entendant cela, le solitaire comprit ce qu'il voulait
dire, et il eut regret de son action *. Un frère dit A
Pasteur qu'il élail troublé et qu'il voulait quitter la
solitude, parce qu'il avait entendu, sur le compte d'un
frère, certains propos qui ne l'avaient pas édifié. Pas-
teur lui dit de n'y pas ajouter foi parce qu'il n'y avait
là rien de vrai. Or, le frère assurait que ces propos
étaient véritahles, car le frère Fidèle les lui avait rap-
portés. Pasteur reprit : « Celui-là qui le les a dits,
n'est pas fidèle, car s'il était fidèle, jamais il ne l'au-
rait raconté choses pareilles. » Alors le frère lui dit :
« Je l'ai vu de mes yeux. » Et Pasteur lui ayant de-
mandé ce que c'étaient qu'une poutre et une paille, le
frère lui répondit qu'une paille était une paille, et une
poutre une poutre. Alors, lui dit Pasteur : « Mettez
ceci dans votre cœur : Que vos péchés sont comme
cette poutre cl les péchés de l'autre comme ce petit
brin de paille, n
SAINT PASTEUR 401
Un frère qui avait commis un péché énorme et qui
en voulait faire pénitence pendant trois ans, demanda
à Pasteur si c'était beaucoup. « C'est beaucoup, dit
Pasteur. » Interrogé s'il le condamnerait à une année,
il dit : « C'est beaucoup. » Ceux qui étaient là di-
saient quarante jours. « C'est beaucoup, reprit Pas-
teur : » et il ajouta : « Je pense que si un homme se
repent de tout son cœur et ne retombe pas dans son
péché, le Seigneur se contentera même d'une pénitence
de trois jours. » On lui demandait ce qu'il pensait de
cette parole de J.-C. : « Celui qui, sans motif, s'irrite
contre son frère, mérite d'être condamné. » 11 dit :
« Quoi que fasse ton frère pour t'affligcr, ne te fâches
pas contre lui, jusqu'à ce qu'il t'ait arraché l'œil droit ;
que si tu fais autrement, tu t'irrites sans motif contre
lui ; mais si quelqu'un voulait te séparer de Dieu,
pour cela irrite-toi contre lui. » Pasteur dit encore :
« Celui qui est querelleur, n'est pas moine; celui qui
garde de la malice dans son cœur, n'est pas moine ;
celui qui est prompt à se fâcher, n'est pas moine ;
celui qui rend le mal pour le mal, n'est pas moine;
celui qui est orgueilleux et bavard, n'est pas moine ;
mais celui qui est vraiment moine, est toujours hum-
ble, doux, plein de charité, et toujours et en tout
lieu, il a la crainte de Dieu sous les yeux pour ne
point pécher. »
Il dit encore que si de trois personnes, il y en a
une qui se porte bien, l'autre malade et remerciant Dieu,
et la troisième qui a soin des deux premières du fond
du cœur, elles sont toutes les trois semblables, comme
si elles ne faisaient qu'une même œuvre. In frère se
m. 2 >
402 LA LÉGENDE DORÉE
plaignait à lui d'être assailli par une infinité de pen-
sées dangereuses. Pasteur le poussa en plein air et
lui dit : « Ouvre la poitrine et prends le vent. » « Je
ne puis, dit le frère. » « Tu ne peux pas davantage
empêcher les pensées d'entrer, mais c'est ton devoir
de leur résister. » Un frère lui demanda ce qu'il ferail
d'un héritage qui lui avait été laissé. Pasteur lui dit
de revenir dans trois jours. Quand il revint, l'abbé lui
dit : « Si je te dis de le donner aux clercs, ils en fe-
ront des festins; si je te dis, donne-le à tes parents,
il n'y en aura pas de récompense pour toi ; si je dis,
donne-le aux pauvres, tu seras en sûreté. Fais donc
tout ce que tu veux ; pour moi, ce n'est pas mon af-
faire. »
SAINT JEAN, ABBÉ*
Jean, abbé, demanda à Episius, qui avait habité qua-
rante ans dans le désert, quel progrès il y avait fait.
Et il lui dit : « Depuis que j'ai commencé à mener la
vie solitaire, le soleil ne m'a jamais vu manger. » « Ni
moi, reprit Jean, me mettre en colère. » On lit ** quel-
que chose de semblable dans le même endroit ; quand
l'évêque Epiphane offrit de la viande à l'abbé Hilarion,
celui-ci lui dit : « Excusez-moi ; depuis que j'ai pris
cet habit, je n'ai mangé rien qui ait été tué. » « Et
moi, reprit l'évêque, depuis que j'ai pris cet habit, je
* Vies des Pères du désert.
** Ibid, 1. V, iv, 15.
SAINT JEAN, ABBÉ 403
n'ai laissé s'endormir personne qui eût eu quelque
chose contre moi, ni ne me suis endormi ayant quoi
que ce soit contre un autre. » Hilarion dit alors :
« Excusez-moi, car vous êtes meilleur que je ne le
suis. »
Jean voulait, à l'exemple des anges, ne rien faire
que de vaquer sans cesse au service de Dieu ; alors il
se dépouilla et alla dans le désert où il passa une se-
maine. Or, comme il était en danger de mourir de faim
et qu'il était couvert de piqûres de mouches et de guê-
pes, il revint frapper à la porte de son frère. Celui-ci
lui demanda : « Qui es-tu? » Et il répondit : « Je suis
Jean. » Alors le frère lui dit : « Pas du tout; car Jean
est devenu un ange, et il n'est plus parmi les hom-
mes. » « C'est vraiment moi, reprit Jean. » Mais le frère
ne lui ouvrit pas et le laissa s'affliger jusqu'au malin.
Après quoi il lui ouvrit en disant : « Si vous êtes un
homme, vous avez encore besoin de travailler pour
vous nourrir et vivre ; mais si vous êtes un ange,
pourquoi demander à entrer dans la cellule ? » Jean
lui répondit : « Pardonnez-moi, mon frère, ce en quoi
j'ai péché. »
Quand il fut près de mourir, les frères le prièrent
de leur laisser pour héritage quelque parole salutaire
et succincte. Et il dit eu gémissant : « Jamais je n'ai
fait ma propre volonté, et je n'ai jamais enseigné
rien que je n'eusse pratiqué d'abord moi-même. »
404 LA LÉGENDE DORÉE
SAINT MOÏSE, ABBÉ*.
L'abbé Moïse dit à un frère qui lui demandait une
instruction : « Restez dans votre cellule et elle vous
enseignera tout. » — Un vieillard infirme voulait aller
en Egypte pour ne pas être à charge aux frères, et
l'abbé Moïse lui dit : « N'y allez pas, car vous tom-
berez en fornication. » Le vieillard répondit tout af-
fligé : « Mon corps est mort, et vous me dites choses
semblables? » Il y alla et une vierge le servit par dé-
vouement ; et quand il eut recouvré la santé, il lui fit
violence. Quand elle eut mis un fils au monde, le vieil-
lard prit l'enfant dans ses bras le jour d'une grande
fête célébrée dans l'église de Sixte, et y entra devant
une multitude de frères. Et comme tous pleuraient, il
dit : « Voyez-vous cet enfant ! c'est un fils de déso-
béissance, prenez donc garde à vous, mes frères, car
j'ai fait cela dans ma vieillesse, et priez pour moi. »
Alors il revint à sa cellule et reprit son ancien genre
de vie. — Un vieillard ayant dit à quelqu'un : « Je
suis mort, » celui-ci répondit : « Ne vous fiez pas à
vous-même jusqu'à ce que vous sortiez de votre corps;
car si vous dites que vous êtes morl, néanmoins Satan
n'est point mort. » — Un frère ayant commis une
faute, on l'envoya dire à l'abbé Moïse qui prit une
corbeille pleine de sable et vint trouver les frères.
Ceux-ci lui demandant ce que cela voulait dire, il ré-
* Vif s des Ilèves du désert.
SAINT MOÏSE, ABBÉ 405
pondit : « Ce sont mes péchés qui courent derrière
moi, et je ne les vois pas, et je suis venu aujourd'hui
juger les péchés des autres. » Alors eux, entendant
cela, pardonnèrent au frère.
On lit un fait semblable de l'abbé Pasteur. Un jour
que les frères parlaient d'un frère coupable, Pasteur
se taisait. Alors il prit un sac plein de sable dont il
portait la plus grosse partie derrière lui, et une petite
par devant. On lui demanda ce que 'c'était, et il
dit : « Ce sable que je porte en grande quantité
derrière moi, ce sont mes péchés que je ne considère
pas et dont je ne me tourmente pas. Cette autre
partie en petite quantité, ce sont les péchés des frè-
res qui sont devant moi, que je considère toujours
puis je le juge, quand au contraire je devrais toujours
porter mes péchés devant moi, y penser, et prier
Dieu de me les pardonner. » — Quand l'abbé Moïse
fut ordonné clerc on lui mit un vêtement sur les
épaules; alors l'évêque lui dit : « L'abbé est devenu
éclatant de blancheur. » Et Moïse répondit : « Est-
ce en dehors, seigneur pape*, ou en dedans? »
Mais l'évêque voulant l'éprouver, dit à ses clercs, que
quand Moïse monterait à l'autel, ils le repoussassent
en lui adressant des injures, puis de le suivre pour
entendre ce qu'il dirait. Ils le poussèrent donc dehors
en disant : « Va-t-en dehors, Ethiopien. » Alors Moïse
dit en sortant : « C'est bien fait à toi, bis et noir que
* Du temps de saint Jérôme, tous les évêques s'appelaient
ainsi. Ce ne fut que sous Grégoire VII, qu'un concile de Rome
réserva ce nom au souverain pontife romain. Cf. Baronius,
10 janvier.
m. 2ti'
406 LA LÉGENDE DOREE
tu es : puisque tu n'es pas un homme, pourquoi as-tu
la présomption de te présenter au milieu des hommes?»
SAINT ARSÈNE, ABBÉ*.
Arsène était encore à la cour, quand il fit une
prière afin d'être dirigé dans la voie du salut. Et il
entendit qu'on lui disait : « Fuis les hommes, et tu
seras sauvé. » Alors il se fit moine et adressant la
même prière à Dieu, il entendit encore une voix lui
dire : « Arsène, fuis, tais-toi, et demeure en repos. »
On lit au même endroit, par rapport à la recherche
du repps, que trois frères s'étant faits moines, le pre-
mier choisit pour sa tâche de réconcilier ceux qui au-
raient quelques différends, le second de visiter les ma-
lades et le dernier se retira dans la solitude afin d'y
vivre en repos. Le premier, qui s'employait à assoupir
les différends, ne put plaire à tout le monde, et, vaincu
par l'ennui, il vint trouver le second qu'il rencontra
abattu et dans l'impuissance d'exécuter son dessein.
Alors ils résolurent tous les deux d'aller voir le troi-
sième qui était dans la solitude ; et lui ayant raconté
leurs tribulations, il mit de l'eau dans une coupe et
leur dit : « Considérez celte eau. » Or, elle était agitée
et trouble. Quelques instants après il leur dit encore :
« Regardez maintenant comme elle est claire et lim-
pide. » Ils la regardèrent et se virent leur visage de-
* Vies des Pères du désert.
SAINT ARSÈNE, ABBE 407
dans. Alors il ajouta : « Il en est de même de ceux
qui restent au milieu des hommes. La foule les em-
pêche de voir leurs péchés ; mais qu'ils se tiennent en
repos, aussitôt ils pourront les voir. » — Un homme
ayant rencontré dans le désert quelqu'un qui mangeait
de l'herbe comme les animaux et qui était nu, courut
après lui pour l'atteindre, car il fuyait ; et cet homme
lui dit : <c Attends-moi, car je te suis pour Dieu. »
« Et moi, répondit le fuyard, je te fuis pour Dieu. »
Alors celui qui courait lui jeta son manteau, et l'autre
l'attendit en disant : « Puisque tu t'es dépouillé de ce
qui appartient au monde, je t'ai attendu. » Et l'autre
lui dit : « Enseignez-moi comment je pourrai être
sauvé. » Il répondit : « Fuis les hommes et tais-toi. »
— Une dame noble et vieille vint par dévotion voir
l'abbé Arsène. Celui-ci fut prié par l'archevêque Théo-
phile de se laisser voir, mais il n'y consentit pas. Ce-
pendant cette dame alla à la cellule de l'abbé, où elle
le trouva devant la porte et se prosterna à ses pieds.
L'abbé la releva avec une extrême indignation en di-
sant : « Si vous voulez voir ma figure, regardez. » Or,
cette dame confuse et intimidée ne considéra pas la
figure du vieillard qui lui dit : « Comment une femme
comme vous a-t-elle osé entreprendre une si longue
traversée? Vous allez rentrer k Rome et vous raconte-
rez aux autres femmes que vous avez vu l'abbé Arsène ;
et elles viendront aussi pour me voir. » Elle lui ré-
pondit : « Si Dieu veut que je rentre à Rome, je ne
laisserai venir aucune femme ici ; je vous conjure seu-
lement de prier pour moi et de me conserver toujours
en votre mémoire. » « Je prie Dieu, lui répartit le
408 LA LÉGENDE DOREE
saint, qu'il efface la vôtre de mon cœur. » En enten-
dant ces paroles, cette femme troublée revint à la ville
et prit la fièvre. Ce qu'apprenant l'archevêque, il vint
la consoler, mais elle disait : « Voici que je meurs de
douleur ! » « Ne savez-vous pas, lui répondit l'ar-
chevêque, que vous êtes femme, et que c'est par les
femmes que l'ennemi attaque les saints? Voici pour-
quoi le vieillard vous a parlé ainsi ; mais il prie sans
cesse pour votre âme. » Elle fut consolée par ces pa-
roles et revint chez elle. — On lit dans un autre père
qu'un de ses disciples lui dit : « Vous voilà vieux,
Père ; allons un peu dans le monde », l'abbé lui ré-
pondit : « Allons où il n'y a point de femmes. » Le
disciple dit : « Et quel est l'endroit où il n'y ail point
de femmes, si ce n'est peut-être la solitude. » « Eh
bien! reprit le vieillard, menez-moi dans la solitude. »
Un autre frère encore devait porter, au delà d'un
fleuve, sa mère qui était vieille ; alors il se couvrit les
mains de son manteau. Sa mère lui demanda : « Pour-
quoi, mon fils, avez- vous ainsi couvert vos mains? »
C'est, lui répondit-il, que le corps d'une femme est
un feu, et en vous touchant le souvenir des autres
femmes me venait à l'esprit. »
Or, pendant tout le temps qu'il vécut, Arsène, assis
pour travailler, avait continuellement sur lui un linge
afin d'essuyer les larmes qui coulaient fréquemment
di1 ses yeux. Il passait la nuit entière sans dormir.
L',» matin, quand le besoin de dormir se faisait sentir,
il disait au sommeil : « Viens, méchant serviteur. »
Alors il cédait à un léger sommeil, en s'asseyant, et
aussitôt après il se levait. Il disait encore : « C'est
SAINT ARSÈNE, ABBÉ 409
assez pour un moine de dormir une heure, si toutefois
il sait combattre. » Le père d'Arsène, sénateur très
distingué, vint à mourir et fit son testament en faveur
de son fils qui se trouva ainsi posséder un grand hé-
ritage. Un homme d'affaires apporta ce testament à
Arsène qui le prit et voulut le déchirer. Mais l'homme
d'affaires se jeta à ses genoux en le priant de n'en
rien faire, car il y allait de sa tête. Arsène lui dit : « Je
suis mort avant lui : pourquoi donc, puisqu'il est
mort, il n'y a qu'un instant, m'a-t-il fait son héri-
tier? m Et il lui remit le testament sans vouloir rien
accepter.
Un jour, cette voix se fit entendre à lui : « Viens,
je te montrerai quelles sont les œuvres des hom-
mes. » Et elle le fit aller en un endroit où elle lui
montra un Ethiopien coupant du bois dont il faisait
une lourde charge qu'il ne pouvait porter. Ensuite il
coupait encore d'autre bois qu'il ajoutait à sa charge :
Et il continua cela pendant longtemps. Alors elle lui
fit voir aussi un autre homme occupé à puiser de I Vau
dans un lac et à la mettre dans une citerne percée qui
laissait revenir l'eau dans le lac, et cependant il vou-
lait emplir la citerne. Elle lui montra encore un tem-
ple et deux hommes à cheval qui portaient une perche
en travers ; ils voulaient entrer dans le temple, ce
qu'ils ne pouvaient parce que cette perche les en em-
pêchait. Ensuite elle lui expliqua ainsi ce que tout
cela signifiait : « Ce sont des gens qui portent comme
le joug de la justice avec orgueil et sans s'humilier;
c'est pourquoi ils restent toujours hors du royaume
de Dieu. Celui qui coupe du bois c'est l'homme qui
410 LA LÉliENDE DOREE
vit fcVCC beaucoup de péchés, et au lieu de faire péflt-
lenec, il ne diminue rieu de ses fautes, mais il ajoute
iniquités sur iniquités. Quanta celui qui puise de f'eau,
c'est l'Iiumme qui fait de bonnes œuvres, mais comme
elles sont accompagnées de beaucoup de mauvaises
actions, il perd ses bonnes œuvres, u
Quand arrivait le soir du samedi, pour attendre le
dimanche, il laissait coucher le soleil derrière lui el
étendait les mains vers le ciel, jusqu'au malin du
dimanebe que le soleil levant venait éclairer sa figure,
et il reslail ainsi.
SAINT AGATHON, AUBE*
Agathon, abbé, conserva pendant trois ans une
pierre dans la bouche, pour apprendre a se taire. —
Un frère, étant entré en communauté, se dit en lui-
même : « Toi el I'ane, c'est tout un. Or, comme Fane
est battu et ne parle pas, supporte les injures et ne
répond rien, faisde même. » — Un autre frère fut
chassé de table el ne répondit rien. Comme on lui en
demandait la raison il répondit : « Jeme suis mis dans
le cœur celle pensée que je suis semblable à un chien.
Quand on le poursuit, il se sauve. » — On demandait
à l'abbé Agathon quel mérite il y avait à travailler, il
répondit : «Je pense que travailler ne vaul pas autant
que prier Dieu; car ses ennemis ne s'attachent qu'à
détruire la prière. Dans les autres travaux, l'homme
* Via des Pire» du désert.
SAINT AGATHON, ABBE 411
peut prendre quelque relâche, mais, celui qui prie fait
une œuvre de longue haleine. » — Un frère demanda
à l'abbé Açathon comment il devait se comporter
avec les frères : il répondit : « Comme le premier
jour, et ne te fies pas à toi-même, car il n'est pas de
passion pire que la confiance : c'est la mère de tous
les vices. » Il dit encore : « L'homme colère, quand
bien même il ressusciterait des morts, ne plaît à per-
sonne, pas même à Dieu à cause de son penchant à
la colère. »
Un frère qui était irascible se dit à part soi :
« Si je restais seul, je ne me mettrais pas si vile
en colère. » Une fois qu'il emplissait d'eau un petit
vase, il le renversa ; il l'emplit une seconde fois et le
renversa encore ; une troisième fois il le remplit, et
le renversa; alors il s'irrita et brisa le vase. Enfin,
revenu à lui-même, il reconnut avoir été le jouet du
démonde la colère, et dit : « Me voici seul, et cepen-
dant la colère m'emporte : je retournerai donc à la
communauté, car partout il y a labeur, partout pa-
tience, et il est nécessaire d'avoir Dieu pour aide. »
D'un autre côté, deux frères avaient vécu longues
années ensemble et n'avaient jamais pu se fâcher. Une
fois l'un dit à l'autre : « Disputons-nous, comme les
hommes font dans le monde. » L'autre répondit : «Je
ne sais pas comment on se dispute. » Et le frère lui
dit: « Voici une petite brique que je mets entre nous
deux; et je dis : « Elle est à moi. » Vous au contraire
dites : « Non, mais elle est à moi », et ainsi commen-
cera la dispute. » Ils mirent donc cette brique entre
eux. Alors le premier dit : « Ceci est à moi. » « Non,
412 LA LÉGENDE DORÉE
repartit le second, mais c'est à moi. d Oui, reprit le
premier, c'est à vous, prenez donc et allez. » Et ils se
retirèrent sans pouvoir se fâcher l'un contre l'autre.
— Or, l'abbé Agathon était d'une intelligence rare et
sage, infatigable au travail, et ménager dans ses habits
et sa nourriture. Il disait : « Je n'ai jamais voulu
m'endormir en conservant dans le cœur une méchan-
ceté contre quelqu'un : je n'ai jamais laissé dormir
personne qu'il eût quelque chose contre moi. »
Étant près de mourir, Agathon resta pendant trois
jours immobile, les yeux ouverts. Les frères le pous-
sèrent; alors il dit : « J'assiste au jugement de Dieu. »
Ils répondirent : « Est-ce que vous craignez aussi ? »
« J'ai travaillé comme je l'ai pu, reprit-il, à garder
les commandements, par la grâce de Dieu; mais je
suis homme, et ne sais si mes œuvres ont plu au
Seigneur. » Ils lui dirent : « Est-ce que vous n'avez
pas confiance que vos œuvres sont selon Dieu? » Je
ne présume rien, jusqu'au moment où je serai venu
devant lui; car autres sont les jugements de Dieu,
autres sont les jugements des hommes. »
Et comme ils voulaient encore lui adresser quel-
ques questions, il dit : « Faites preuve de charité,
et ne me parlez pas, car je suis occupé. » En disant
cela, il rendit l'esprit avec joie. Ils le voyaient en
effet se recueillir comme quelqu'un qui salue ses plus
chers amis.
SAINTS BARLAAM ET JOSAPIIAT 413
SAINTS BARLAAM ET JOSAPIIAT*
Barlaam, dont Jean Damascène a compilé l'histoire
avec beaucoup d'intérêt, convertit à la foi le roi saint
Josaphat, parl'opération de la grâce de Dieu. En effet,
comme l'Inde entière était pleine de chrétiens et de
moines, il s'éleva un roi puissant, nommé Avennir,
qui persécuta beaucoup les chrétiens, mais particu-
lièrement les moines. Or, il arriva qu'un ami du roi
elle premier de la cour, touché de la grâce divine,
quitta le palais du roi pour entrer dans un ordre
monastique. En apprenant cette nouvelle, le roi fut
fou de colère : il le fit chercher dans chaque désert,
avec ordre de le lui amener aussitôt qu'on l'aurait
trouvé. Quand il le vit couvert d'une vile tunique et
exténué par la faim, lui qui d'ordinaire était revêtu
de riches habits, et qui nageait dans les richesses, il
lui dit : « 0 le fou et l'insensé ! pourquoi as-tu échangé
l'honneur pour la honte? Tu t'es réduit à être un
jouet d'enfants. » Le moine répondit : « Si tu veux
que je t'en dise la raison, chasse loin de toi tes enne-
mis. » Le roi lui demanda quels étaient ces ennemis,
il répondit : « Ce sont la colère et la concupiscence :
elles empêchent de distinguer la vérité; mais pour que
tu puisses écouter ce que j'ai à dire, il te faut pru-
dence et équité. » Le roi lui dit : « Eh bien soit,
parle. » Et il reprit : « Les insensés méprisent les
* Saint Jean Damascène a écrit cette vie fort au I0114Ç, elle
se trouve ici en abrégé.
414 la bioenns dorée
choses qui sont, comme sï elles n'étaient pas, et ils
s'efforcent fie saisir les choses qui ne sont pas comme
si elles étaient. Or, qui n'a pas ganté fat douceur des
choses qui sont ne pourra apprendre la vérité des
choses qui ne sont pas. k Et comme il continuait à
parler en expliquant les mystères de l'Incarnation et
de la foi, le roi dit : « Si je ne l'avais promis dès le
commencement d'écarter tout mouvement de coïèreda
mon esprit, je livrerais en ce moment tes chairs au*
llammes. Va, fuis de mes yeux; que je ne te voie
plus, ou je le fais périr de malemort. » Mais l'homme
de Dieu se relira trislc, parce qu'il n'avaïl pas enduré
le martyre. Jusque-la le roi n'avail point eoeore d'en-
fants, mais il lui en naquit un très beau qui fut nommé
Josapliiit. Le roi réunit alors une multitude infinie
pour sacrifier aux dieux à l'occasion de la naissance
de son fils : il convoqua soixante astrologues auprès
desquels il s'informa avec soin de ce qui devait arri-
ver à cet enfant. Tons lui répondirent qu'il serait
grand en puissance et en richesses; mais le plus sage
d'entre eux dit : a Gel enfant, ô roi, ne régnera pas
dans ton royaume, mais dans un autre incomparable-
ment meilleur : car la religion chrétienne que tu per-
sécutes sera, je pense, celle qu'il pratiquera. » Or, il ne
parla pas ainsi de lui-même, mais par l'inspiration de
Dieu. En l'entendant, le roi resta tout stupéfait; il fit
construire à l'écart dans la ville un palais magnifique
pour servir d'habitation à son fils et y mil avec lui des
jeunes gens d'une grande beauté, en leur ordonnant
de ne pas prononcer devant Josaphat les noms de mort,
de vieillesse, d'infirmité, de pauvreté, ni de rien qui
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 415
pût lui causer de la tristesse; mais de ne lui mettre
^Us les yeux que des sujets agréables, en sorte que
8011 esprit, tout occupé de plaisirs, ne piU penser rien
"es choses à venir. S'il arrivait que l'un de ceux qui
*e servaient vînt à être malade, aussitôt le roi donnait
1 °rdre de le mettre dehors, et de le remplacer par un
ai*treen bonne santé. Il commanda encore qu'on ne
'u* fît aucune mention du Christ.
Use trouvait, à la même époque, auprès du roi, un
komme secrètement très chrétien, qui était le premier
des princes de la cour. Un jour qu'il était allé à la
cnasse avec le prince, il rencontra un pauvre blessé à
Ul* pied par une bête, et étendu par terre, qui lui de-
manda de le recueillir, car il pourrait bien lui être
"^leen quelque chose. Le chevalier lui dit : « Volon-
,e*s, je veux bien te recueillir, mais j'ignore ce en
1uoi tu pourras être utile. » Et cet homme reprit :
Je suis médecin de paroles ; si quelqu'un est blessé
j *r propos, je sais employer le remède convenable. »
e^ chevalier compta pour rien ce que cet homme di-
^t; cependant, pour l'amour de Dieu, il le recueillit
1 fca eut soin. Quelques hommes, jaloux et pleins de
aHce, voyant que ce chevalier était en aussi grande
^veur auprès du roi, l'accusèrent à ce dernier non
^^lemenl d'être attaché à la foi chrétienne, mais de
c"fcrcher à lui ravir le trône, en corrompant la foule
^ en la gagnant à ses intérêts. «Mais, ajoutèrent-ils,
W tu désires, ô roi, t'assurer que ceci est la vérité,
fais-le venir en particulier, dis-lui que cette vie est de
peu de durée, que tu veux quitter la gloire du trône
et prendre l'habit des moines auxquels, jusqu'à ce
416 LA LÉGENDE DOREE
jour, et par ignorance tu as infligé des persécutions,
et tu verras alors ce qu'il te répondra. » I-e roi fit
tout ce qui lui avait été suggéré: le chevalier qui ne
se doutait pas de la ruse, loua le projet du roi, en
répandant des larmes; et lui rappelant les vanités du
monde, il lui conseilla d'accomplir aussitôt son des-
sein. Quand le roi entendit cela, il crut que ce qu'on
lui avait dit était la vérité ; alors il fut rempli de fu-
reur, sans cependant rien répondre à son courtisan.
Mais celui-ci réfléchissant sur ce que le roi avait ac-
cueilli ses paroles avec gravité, se retira en tremblant,
et se rappelant qu'il avait un médecin de paroles, il
alla tout lui raconter. Cet homme lui dit : « Sache que
le roi, par ce que tu as dit, te soupçonne de vouloir
l'emparer de son royaume ; va donc te couper les
cheveux, dépouille-toi de tes habits, revêts un cilice
et de grand matin, va trouver le roi. Et quand il te
demandera ce que cela veut dire, tu lui répondras :
Me voici, ô roi, prêt à te suivre ; et bien que la voie
dans laquelle tu désires marcher soit rude, avec toi
cependant elle me deviendra facile ; car, de même que
tu m'as eu pour compagnon dans la prospérité, tu me
trouveras encore avec toi dans l'adversité : aujourd'hui
donc me voici prêt; que tardes-tu? » Le chevalier
avant exécuté cela de point en point, le roi fut frappé
de surprise, et pour prouver aux dénonciateurs qu'ils
n'étaient que des fourbes, il combla son courtisan de
nouveaux honneurs. Or, le fils du roi, qui était élevé
dans le palais7 parvint à l'âge adulte et fut complète-
ment instruit dans toute sorte de science. Mais étonné
de ce que son père l'eût ainsi renfermé, il interrogea,
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 417
en particulier, à ce sujet, un de ses serviteurs les plus
intimes, et lui dit que, ne pouvant sortir du palais, il
était dans une position tellement triste que le boire et
le manger lui paraissaient insipides. Le père, qui apprit
cela, en fut chagriné. Cependant, il fit préparer pour
son fils des chevaux bien dressés, et disposant sur ses
devants des groupes pour l'applaudir, il prit toutes les
mesures afin qu'il ne rencontrât aucun objet désa-
gréable. Un jour que le jeune homme s'avançait ainsi
équipé, un lépreux et un aveugle se rencontrèrent sur
son passage. En les voyant, il fut saisi et s'informa de
ce qu'ils avaient, qui ils étaient ; ses officiers lui dirent:
« Ce sont des maladies dont souffrent les hommes. »
« Cela, reprit-il, arrive-t-il ordinairement à tout
homme? » Ils lui dirent que non : il leur demanda en-
core : « On connaît donc ceux qui doivent souffrir
.ainsi ou bien cela vient-il à quelqu'un indistincte-
ment ? » Ils répondirent : « Qui peut savoir ce qui
doit arriver aux hommes?» Il resta alors tout inquiet
d'un spectacle si inaccoutumé. Une autre fois, il ren-
contra un vieillard dont la figure était couverte de
rides, le dos courbé et dont les dents tombées lui per-
mettaient à peine de balbutier. Il en fut stupéfait, et
voulut connaître la cause de ce prodige. Ouand il eut
appris que cela était venu à la suite d'un grand nom-
bre d'années, il dit : « El comment fiuira-l-il? » Ils
lui répondirent : « Par la mort. » Et il dit : « La mort
atteint-elle tous les hommes ou seulemeiil quelques-
uns? » Or, quand il eut appris que tous doivent mou-
rir, il demanda : « Et après combien d'années ceci
arrive-t-il? » « La vieillesse, lui répondit-on, arrive à
m. 27
HH la i.£UKM>k itottÉF.
qoatre-virigta *o à eeiit ans, ensuite vient la mort, u
Le jeune homme, ruminant fréquemment ces faits à
pari soi, était dans une profond! désolation; cepen-
dant, en la présence de son père, il all'eeUiil la joie, et
il désirait beaucoup être fixé et instruit sur ces sortes
de choses.
Or, un moine d'une réputation consommée, nommé
Uarlaam, qui habitait dans le désert de la terre de
Senmtar, connut, par révélation, ce qui se passait au-
tour <bi (ils du roi ; alors, prenant le costume d'un
marchand, il vint à la capitale d'Avenuir et, s'étanl
rendu uu près du précepteur du fils du prince, il lut
parla ainsi : « Je suis marchand, et j'ai à vendre une
pierre précieuse qui donne la lumière aux aveugles,
ouvre les oreilles des sourds, fait parler les muets, et
communique la sagesse aux insensés. Conduis-moi
donc au fils du roi, et je la lui donnerai. » Le précep-
teur lui répondit : n Tu parais être d'une prudence
consommée, mais tes paroles ne s'accordent pas avec
la prudence. Néanmoins, comme je me connais en
pierreries, montre-moi cette pierre et, s'il est prouvé
qu'elle est (elle que tu l'avances, tu obtiendras du fils
du roi les plus grands honneurs. » Alors Barlaam
ajouta : « Ma pierre a encore celle vertu : c'est que
celui qui n'a pas la vue saine, et qui ne conserve pas
une chasteté intègre, perd lui-même la vue en la re-
gardant. Or, comme je suis expert en médecine, je
vois que lu n'as pas les yeux sains, mais j'ai entendu
dire que le fils du roi est chaste et qu'il a de très
beaux et bous yeux, a Le précepteur lui dit : et S'il en
est ainsi, ne me la montre pas, puisque je n'ai pas
SAINTS BARLAAM KT J0SAP11AT 411)
yeux sains et, qu'en outre, je croupis dans le
crlié. » Il annonça donc ces choses au fils du roi,
*** près duquel il le conduisit aussitôt. Après avoir été
^troduit et reçu avec respect, Barlaam lui dit:
* ï^rince, en ne faisant pas attention à l'apparence
5 ^ t. Prieure, vous avez bien agi. Un roi puissant qui
allait dans un char couvert d'or, avant rencontré
*V*olques personnes revêtues d'habils déchirés, et exté-
^^«^cs de maigreur, sauta aussitôt à bas de son char
^"» se prosternant à leurs pieds, il les adora ; puis,
8 *^tant levé, il se jeta à leur cou pour les embrasser.
^** grands qui l'accompagnaient furent indignés;
ro^is, n'osant pas reprocher celte action au roi lui-
fl^me, ils racontèrent à son frère comment le monar-
que avait dérogé par des. actions indignes de la
fliajesté royale. Le frère du roi lui en fil des repro-
ches. Or, le roi avait coutume, quand un particulier
était condamné à mort, d'envoyer devant la porte du
coupable un héraut avec une trompette destinée à cet
usage, et quand le soir fut venu, il fit sonner de la
trompette devant la porte de son frère. Celui-ci, en
l'entendant, désespéra de conserver sa vie sauve ; il
passa toute la nuit sans dormir et fit son testament.
Le matin arrivé, il se revêtit d'habits noirs et alla en
pleurs, avec sa femme et ses enfants, aux portes du
palais. Le roi le fit entrer et lui dit : « 0 insensé, si
tu as eu une pareille crainte du héraut de ton frère,
auquel tu sais bien n'avoir manqué en rien, pourquoi
ne dois-je pas craindre les hérauts de mon Seigneur,
envers lequel j'ai tant péché, hérauts qui m'appellent
à la mort avec une trompette plus éclatante encore,
t2ll U p£6BJ*H DoiUH
i-l <|tii m'annoncent l'arrivée Irrriblc du juge? » Après
quoi, il lii Italre quatre coffres, dont don recouverts
cnlièieincnl (l'or BU pourtour furent remplis d'ossc-
menls de morts ru putréfaction, et deux enduits de
poix qui furent remplis de perles et de pierres pré-
cieuses. Il iît appeler alors les seigneurs qu'il savait
moir porté des plaintes à son frère, et plaça ces cof-
fres devant eux en leur demandant quels étaient les
plus préckfUX. Ils jugèrent (pie 061*1 qui étaient dorés
étaient de grand prix, et «pie les autres u'avai.Til au-
riini' Valeur. La mi commanda donc d'ouvrir les cof-
fres dorés, 6( à l'instant il s'en exhala une puanteur
intolérable. Le roi leur dit ensuite ; n Ils reSMuhlefll
à ceux qui sont recouverts d'habité luxueux, et dont
l'iiitérieur est souillé de toute espère de vices. » Pins
il lit ouvrir les inities, donl il s'c.xhala une odeur ad —
■niralile. « Ceux-ci, dit le mi, sont semblables à ees-s
hommes excessiveoRtH pauvres que j'ai honorés, eu
qui, couverts de haillons, resplendissent intérieure-
ment de l'odeur de toutes les vertus. Quant à vous,
vous faites attention à ce qui est extérieur, sans con-
sidérer ce qui existe à l'intérieur. » « Vous avez fait
comme ce roi, prince, en bien me recevant. » Alors,
liarlaam se mit à parler longuement sur la création
du monde, la chute de l'homme, l'incarnation du Fils
de Dieu, sa passion et sa résurrection. Après quoi, il
s'étendit sur le jour du jugement, sur ce qui serait ac-
cordé aux bons et aux méchants; puis il s'éleva avec
force contre ceux qui servent les idoles, et il apporta,
en preuve de leur impertinence, l'exemple suivant :
« In archer avait pris un petit oiseau qu'on appelle
SAINTS BARLAAM ET JOSAPIIAT 421
rossignol, et voulait le tuer, quand le rossignol parla
ct dï t. à l'archer : « A quoi bon me tuer? tu ne sauras
remplir ton estomac de ma chair ; mais si lu voulais
me lâcher, je te donnerais trois avis, qui pourront
tétine fort utiles, si tu les mets soigneusement en pra-
tique.» Cet homme, stupéfait d'entendre parler un
oise,5^Uj promit de le lâcher s'il lui faisait connaître ces
trois» avis. Alors, l'oiseau lui dit : « Ne cherche jamais
à entreprendre une chose impossible; ne te chagrine
Pas de la perte d'une chose que tu ne saurais recou-
w*" ; n'ajoute jamais foi à une parole incroyable.
Observe ces trois recommandations, et lu l'en Irou-
\crusbien. » Alors, l'archer lâcha le rossignol, ainsi
quil l'avait promis. Or, le rossignol dit en s'en volant
dans les airs : « Malheur à toi, à homme ! tu as reçu
Wl mauvais conseil, et tu as perdu aujourd'hui un
çnind trésor, car il y a dans mes entrailles une perle
*1UI 1 emporte en grosseur sur un œuf d'autruche. >»
Quand l'archer entendit cela, il fut fort triste d'avoir
lâché le rossignol, et il tâchait de le reprendre en
disant: « Viens dans ma maison, je serai très bon à
ton égard ; je te renverrai avec honneur. » Le rossi-
gnol lui répondit: « C'est maintenant que je suis cer-
tain que tu es un fou, puisque tu ne retires aucun
profit des conseils que je t'ai donnés ; car tu te dé-
soles de m'avoir perdu et de ne pouvoir me reprendre,
puis tu essaies de me ravoir, quand tu ne peux pas
suivre ma route; en outre, tu as cru qu'il y avait une
grosse perle dans mes entrailles, quand en tout je ne
suis pas si gros qu'un œuf d'autruche. » lis sont in-
sensés comme cet archer, ceux qui mettent leur con-
iii. 27'
422 LA LÉGENDE DOREE
fiance dans les idoles, puisqu'ils adorent l'ouvrage de
leurs mains, et ils appellent leurs gardiens ceux qu'ils
gardent eux-mêmes. Alors, il commença à discuter
longuement sur les plaisirs et les vanités du monde,
en appuyant ses paroles de plusieurs exemples,
« Ceux, disait-il, qui convoitent les délectations cor-
porelles et qui laissent mourir leur âme de faim, res-
semblent à un homme qui s'enfuirait au plus vite
devant une licorne qui va le dévorer, et qui tombe
dans un abîme profond. Or, en tombant, il a saisi
avec les mains un arbrisseau et il a posé les pieds sur
un endroit glissant et friable ; il voit deux rats, l'un
blanc et l'autre noir, occupés à ronger sans cesse la
racine de l'arbuste qu'il a saisi, et bientôt ils l'auront
coupée. Au fond du gouffre, il aperçoit un dragon
terrible vomissant des flammes et ouvrant la gueule
pour le dévorer ; sur la place où il a mis les pieds, il
distingue quatre aspics qui montrent la tête. Mais, en
levant les yeux, il voit un peu de miel qui coule des
branches de cel arbuste ; alors il oublie le danger au-
quel il se trouve exposé, et se livre tout entier au
plaisir de goûter ce peu de miel. La licorne est la
figure de la mort, qui poursuit l'homme sans cesse et
qui aspire à le prendre; l'abîme, c'est le monde avec .
tous les maux dont il est plein. L'arbuste, c'est la vie
d'un chacun qui est rongée sans cesse par toutes les
heures du jour et de la nuit, comme par un rat blanc
et un noir, et qui va être coupée. La place où sont
les quatre aspics, c'est le corps composé de quatre
éléments, dont les désordres amènent la dissolution de
ce corps. Le dragon terrible est la gueule de l'enfer,
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 423
<]iù convoite de dévorer tous les hommes. Le miel du
hameau, c'est le plaisir trompeur du monde, par le-
quel l'homme se laisse séduire, et qui lui cache abso-
lument le péril qui l'environne. »
Iiarlaam continua encore ainsi : « Ceux qui aiment
te monde sont semblables à quelqu'un qui a Irois amis.
" aime le premier plus que soi, le second autant que
^i, et le troisième moins que soi et comme rien. Si»
Pouvant donc en un grand danger, et cité par le roi,
" court au premier, lui demande aide, en lui rappe-
lant combien il le chérit. Celui-ci lui répond : « Je
ne sais qui tu es ; j'ai d'autres amis avec lesquels je
dois faire aujourd'hui une partie de plaisir ; je les
aurai toujours pour amis; cependant voici deux petits
morceaux d'étoffe, pour que tu aies de quoi travailler. »
Alors il s'en alla tout confus trouver son second ami
et lui demanda aide comme à l'autre ; or, il reçut cette
réponse : « Je n'ai pas le temps de m'oceuper de ton
débat; je suis accablé de soucis nombreux, cependant
je ferai quelques pas pour l'accompagner jusqu'à la
porte du palais, et aussitôt je reviendrai chez moi
m'oceuper de mes propres affaires. » Alors triste et
le désespoir dans l'âme, il alla trouver son troisième
ami, et se présentant devant lui, la tète basse, il lui
dit : « Je ne sais comment le parler, car je ne l'ai pas
aimé ainsi que je le devais : mais plongé dans la tri-
bulation et privé de mes amis, je te prie de venir à
mon aide et de recevoir mes excuses. » Or, ce troi-
sième lui dit avec un visage riant : « Certainement je
te reconnais pour un ami très cher, et me souviens du
service que tu m'as rendu, bien qu'il fût léger : je vais
424 LA LÉGENDE DORKE
aller, en avant, chez le roi auprès duquel j'intervien-
drai en ta faveur, afin qu'il ne te livre pas entre les
mains de tes ennemis. » Le premier ami, c'est la pos-
session des richesses pour lesquelles l'homme est ex-
posé à bien des dangers : or, quand arrive le moment
de la mort, il n'en reçoit rien que quelques mauvais
lambeaux pour s'ensevelir. Le second, c'est ta femme,
ce sont les enfants, les parents, qui vont seulement
jusqu'à ta tombe et qui reviennent, aussitôt après, va-
quer à leurs affaires. Le troisième ami, c'est la foi,
l'espérance et la charité, et encore l'aumône, puis toutes
les autres bonnes œuvres, qui, au moment où nous
quittons notre corps, peuvent aller en avant, interve-
nir pour nous auprès de Dieu, et nous délivrer de nos
ennemis qui sont les démons. » Il continua à parler
encore en ces termes : « C'était une coutume, dans
une grande ville, de choisir, chaque année, pour prince
un étranger inconnu. Quand il avait reçu le pouvoir,
il lui était permis de faire tout ce qu'il voulait ; il gou-
vernait le pays sans ombre de constitution. Pendant
qu'il passait le temps dans les délices, en pensant qu'il
en serait toujours ainsi pour lui, tout à coup les ci-
tovens se révoltaient : alors ils le traînaient tout nu
par la ville et ils l'exilaient dans une tic éloignée, où
ne trouvant ni vivres, ni vêtements, il était la proie
de la faim et du froid. Cependant un autre homme
élevé sur le trône, ayant appris ce que les citoyens
faisaient d'ordinaire, fit passer des trésors immenses
dans cette île, où ayant été relégué, après son année
expirée, il se trouvait en possession d'immenses ri-
chesses, quand les autres mouraient de faim. Cette
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 423
ville, c'est le monde ; les citoyens sont les princes des
ténèbres qui nous allèchent par les faux plaisirs d'ici-
V)as ; puis la mort vient nous surprendre, au moment
où nous nous y attendons le inoins, et nous sommes
plongés dans les ténèbres : mais les richesses que
nous envoyons dans l'éternité, passent par les mains
des indigents. »
Barlaam ayant donc parfaitement instruit le fils du
roi, celui-ci voulut quitter son père pour suivre le
saint. Mais Barlaam lui dit : « Si vous faites cela, vous
serez semblable à un jeune homme qui ne voulant pas
épouser une personne noble, refuse de donner son
consentement et s'enfuit : il vient dans un pays où il
trouve une jeune vierge fille d'un pauvre vieillard, oc-
cupée à travailler et à prier Dieu. Il s'adresse à elle
et lui dit : « Que faites-vous là, femme ? Quoique vous
soyez pauvre, vous ne laissez pas que de remercier
Dieu, comme si vous eussiez beaucoup reçu de lui. »
Elle lui répondit : « De même qu'un léger remède dé-
livre souvent d'une grave langueur, de même la re-
connaissance, pour des dons légers, suffit pour en
obtenir de plus grands. Les choses extérieures ne
nous appartiennent pas, il n'y a que les choses qui
sont en nous, qui nous appartiennent. Dieu m'a ac-
cordé de grands bienfaits ; il m'a créée à son image, il
m'a donné l'intelligence, il m'a appelée à partager sa
çloire et m'a ouvert déjà la porte de son royaume ;
pour tant et de si grands bienfaits, il est donc conve-
nable de le louer. » Le jeune homme, voyant la pru-
dence de cette vierge, la demanda en mariage à son
père. Celui-ci lui répondit : « Vous ne pouvez pas
426 LA LÉGENDE DOREE
épouser ma fille, car vous êtes le fils de parents nobles
et riches, tandis que je ne suis qu'un indigent. » Mais
comme le jeune homme insistait, le vieillard lui dit : c
« Je ne puis vous la donner pour que vous l'emmeniez^
dans la maison de votre père, puisqu'elle est ma fill^ §
unique. » Alors il répondit : « Je resterai chez vou$^=»j
et me conformerai en tout à vos habitudes. » Alors : *
quitta ses ornements précieux, pour revêtir les habiri-
du vieillard, chez lequel il demeura et dont il épous- m
la fille. Après l'avoir éprouvé longtemps, le vieillai
le conduisit dans sa chambre et lui fit voir une quai
(ité immense de richesses telle qu'il n'en avait jama /s
vu jusque-là, et il lui en donna la totalité. » Alor^
Josaphat dit : « Cette narration convient parfaitement
à ma situation et je pense que ce que vous venez de
me dire esta mon adresse : mais, dites-moi, mon père,
quel âge avez-vous, et où vivez-vous? parce que je ne
veux jamais me séparer de vous. » « J'ai quarante-
cinq ans, répondit Barlaam, et je demeure dans les
déserts de la terre de Sennaar. » Josaphat lui dit :
<( Vous me paraissez avoir plus de soixante-dix ans. »
Barlaam reprit : « Si vous cherchez à savoir le nom-
bre exact de mes années depuis ma naissance, vous
ne vous êtes point trompé; mais je ne compte pas
pour ma vie, toutes celles que j'ai dépensées dans les
vanités du monde. Alors l'homme intérieur était mort
et je n'appellerai jamais les années de mort des années
de vie. » Or, comme Josaphat voulait raccompagner
au désert, Barlaam lui dit : « Si vous faites cela, je
serai privé de votre présence, et serai la cause que
mes frères seront persécutés. Attendez que les cir-
SAINTS BARLAAM ET JOSAPUAT 427
constances soient favorables, alors vous viendrez me
trouver. » Barlaam baptisa donc le fils du roi, puis
après l'avoir instruit complètement dans la foi, il l'em-
brassa et il retourna au lieu où il habitait.
Quand le roi eut appris que son fils avait été fait
chrétien, il fut en proie à une grande douleur. Ara-
chis, un de ses amis, lui dit pour le consoler : « 0 roi,
je connais un vieil ermite qui est de notre religion,
ressemblant en tout point à Barlaam ; il se fera donc
passer pour lui et commencera par défendre la foi des
chrétiens, puis il se laissera vaincre et rétractera tout
ce qu'il avait enseigné, ainsi le fils du roi reviendra
à nous. » Arachis se mit donc à la tête d'une nom-
breuse armée pour aller chercher le faux Barlaam ; il
prit l'ermite dont on vient de parler et revint en di-
sant qu'il avait pris Barlaam. Quand le fils du roi en-
tendit dire que son maître avait été pris, il pleura
amèrement; mais peu après, une révélation de Dieu
lui fit connaître que ce n'était pas lui. Sur ces (mire-
faites, le père alla trouver son fils et lui dit : « Mon
fils, vous m'avez jeté dans un profond chagrin, vous
avez déshonoré mes cheveux blancs, et vous m'avez
privé de la lumière de mes yeux. Pourquoi, mon fils,
vous être comporté ainsi, et avoir abandonné le culte
de mes dieux? » Josaphat répondit : « Ce sont les té-
nèbres que j'ai fui, mon père; j'ai couru à la lumière,
j'ai abandonné l'erreur, et j'ai connu la vérité. Ne
prenez pas une peine inutile, car jamais vous ne pour-
rez me faire renier le Christ. De même qu'il vous est
impossible de toucher de la main les hauteurs du ciel,
et de dessécher une mer profonde, sachez qu'il en
428 LA LÉGENDE DOREE
sera de même de ce que j'avance. » Alors le roi dit.:
« Et quel est donc l'auteur de tous les malheurs qui
fondent sur moi, si ce n'est moi-même, qui, pour toi,
ai fait des choses merveilleuses comme jamais père
n'en a fait à son fils? C'est la perversité de ta volonté
et ton entêtement effréné qui t'a fait rêver tout cela
pour abréger mes jours. Les astrologues avaient bien
raison de me dire, lors de ta naissance, que tu serais
arrogant, et que tu désobéirais à tes parents; or, au-
jourd'hui, si lu n'acquiesces à mes désirs, je te trai-
terai comme un étranger : de père que je suis, je de-
viendrai ton ennemi, et je te ferai ce que je n'ai pas-
encore fait à mes ennemis. » Josaphat lui répondit :
« Pourquoi, ô roi, vous attrister de ce que je suis en-
tré en possession de ce qui est bon? Où a-t-on jamais
rencontré un père qui eût été chagriné de la prospé-
rité de son fils? Désormais, je ne vous donnerai plus
le nom de père; mais, si vous devenez mon ennemi,
je vous fuirai comme un serpent. » Le roi le quitta
en colère, et fit part à Arachis son ami de l'opiniâ-
treté de son fils. Arachis lui conseilla de ne pas user
envers Josaphat de paroles dures, car l'enfant se lais-
serait plutôt gagner par les caresses et la douceur.
Le lendemain, le roi vint chez son fils et le tenant
serré sur son cœur, il l'embrassait en disant: « Mon
très cher enfant, respecte les cheveux blancs de ton
père ; honore ton père, mon fils, ne sais-tu pas quel
bien c'est d'obéir à son père et de lui apporter de la
joie, comme au contraire c'est un mal de l'irriter?
Tous ceux qui l'ont fait ont mal fini. » Josaphat lui
répondit : « II y a un temps pour aimer et un temps
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 429
pour haïr, comme il y a un temps pour obéir; un
temps pour la paix et un temps pour la guerre. Nous
ne devons jamais obéir à ceux qui nous détournent
de servir Dieu, fût-ce notre père, fût-ce notre mère. »
Le père de Josapliat, voyant la constance de son
fils, lui dit : « Puisque tu es si obstiné à ne vouloir
pas m'obéir, viens au moins avec moi, et, croyons tous
les deux la vérité. Barlaam, qui t'a séduit, est en mon
pouvoir. Que les nôtres et les vôtres avec Barlaam se
réunissent, et j'enverrai un héraut pour que les Gali-
léens n'aient aucune crainte de venir. Quand la dis-
cussion aura été engagée, si votre Barlaam l'emporte,
nous croirons ce que vous croyez ; si ce sont les nôtres
qui ont l'avantage, vous vous rangerez de notre côté. »
Ceci avant convenu au fils du roi, on rétcla avec le
faux Barlaam la méthode qu'on emploierait pour pa-
raître défendre tout d'abord la foi des chrétiens; puis
ou se promit d'avoir le dessous. Tous donc s'étant
réunis au même endroit, Josaphat s'adressa à Nachor
(le faux Barlaam) et lui dit : « Tu sais, Barlaam, com-
ment tu m'as instruit : si tu défends la foi que tu m'as
enseignée, je persévérerai jusqu'à la fin de ma vie
dans ta doctrine, mais si tu es vaincu, je vengerai sur
toi cet affront, en arrachant de mes mains ton coeur
et ta langue pour la donner aux chiens, afin que dé-
sormais personne n'ait plus la présomption d'induire
en erreur les fils des rois. » En entendant ces paroles,
Nachor devint grandement triste et craintif, car il se
voyait tombé dans la fosse qu'il avait creusée, et pris
clans son propre piège. Il réfléchit qu'il était plus avan-
tageux pour lui de se mettre du côté du fils de son
à
430 LA LÉGENDE DOREE
roi afin de pouvoir se soustraire à la mort qui le me-
naçait. Or, le roi lui avait dit en particulier de défen-
dre sa croyance sans rien craindre. Alors un des rhé-
teurs se leva et prit ainsi la parole : « C'est toi qui es
Barlaam qui as séduit le fils du roi? » Et il répondit :
« Je suis Barlaam ; je n'ai point induit le fils du roi
en erreur, mais je l'ai délivré de l'erreur. » Le rhé-
teur : « Puisque des hommes distingués et dignes d'ad-
miration ont adoré nos dieux, comment donc oses-tu
t'élever contre eux? » Nachor: « Les Chaldéens, les
Grecs et les Egyptiens se sont trompés en disant que
les créatures sont des dieux : car les Chaldéens ont cru
que les éléments étaient des dieux, tandis qu'ils n'ont
été créés que pour Futilité des hommes, pour être sou-
mis à leur puissance, et qu'ils sont gâtés par de nom-
breuses altérations. Les Grecs regardent comme dieux
des hommes abominables, par exemple, Saturne qu'ils
disent avoir mangé ses enfants, s'être coupé les parties
de la génération qu'il jeta dans la mer d'où est née
Vénus, que Jupiter, son fils, le lia et le lança dans le
tartare. Jupiter est aussi représenté comme le roi des
autres dieux, et cependant on dit qu'il s'est souvent
transformé en animal pour commettre des adultères.
Us soutiennent encore que Vénus est une déesse adul-
tère; car elle eut tantôt Mars, tantôt Adonis pour
complices. Quant aux Egyptiens, ils ont adoré les
animaux, comme la brebis, le veau, le porc, etc. Mais
les chrétiens adorent le Fils du Très-Haut, qui est
descendu du ciel et a pris une chair. » Ensuite Nachor
commença à défendre avec évidence la foi des chré-
tiens, et à l'appuyer par des raisons telles que les rhé-
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 431
leurs réduils au silence ne surent absolument que ré-
pondre. Or, Josaphat était dans la joie de ce que le
Seigneur défendait la vérité par un ennemi de la vé-
rité; mais le roi fut rempli de fureur. Il fit ajourner
l'assemblée, comme s'il devait s'occuper le lendemain
de cette affaire. Josaphat dit alors à son père : « Per-
mettez que mon maître passe cette nuit avec moi, afin
que nous conférions ensemble des réponses que nous
aurons à donner demain : vous, de votre coté, prenez
vos gens pour conférer entre eux ; ou bien encore
laissez, venir vos docteurs avec moi, et prenez le mien;
autrement vous n'useriez pas de justice, mais de vio-
lence. » En conséquence le roi lui accorda d'emmener
Nachor avec lui ; car il avait encore l'espoir qu'il le
séduirait. Le fils du roi étant donc rentré dans son
palais avec Nachor, Josaphat lui dit : « Ne pense pas
que j'ignore qui tu es : je sais que tu n'es point Bar-
laam, mais l'astrologue Nachor. » Alors Josaphat
commença à lui montrer la route du salut, le conver-
tit à la foi, et le matin il l'envoya dans le désert, où
il reçut le baptême, et mena la vie érémitique. Un
mage, du nom de Théodas, apprenant ce qui se pas-
sait, vint trouver le roi, et lui promit de faire rentrer
son fils sous ses lois. Le roi lui dit : « Si tu fais cela,
je t'érige une statue d'or, à laquelle j'offrirai des sa-
crifices comme à nos dieux. » Théodas lui dit : « Eloi-
gne de ton fils tous les hommes, fais entrer chez lui
de belles femmes bien parées, afin qu'elles soient tou-
jours avec lui, qu'elles le servent, qu'elles s'entretien-
nent, et qu'elles demeurent avec lui, alors, j'enverrai
vers lui un de mes esprits, qui l'enflammera pour les
432 LA LÉGENDE DORÉE
plaisirs : il n'y a rien en effet de plus séducteur pour
les jeunes gens que l'aspect des femmes. Un roi n'a-
vait qu'un fils, et des médecins fort habiles lui dirent
qu'il perdrait la vue, s'il ne restait jusqu'à l'âge de
dix ans sans voir le soleil ni la lune. Le roi fit donc
creuser une caverne dans la roche, et y fit rester ce fils
jusqu'à l'âge de dix ans. Quand ils furent écoulés, le
roi ordonna qu'on mît sous les yeux de son fils toute
espèce de choses, afin qu'il pût les connaître par leur
nom. On lui présenta donc de l'or, et de l'argent,
des pierres précieuses, des vêtements splendides, des
chevaux dignes d'un roi, et enfin toute sorte de cho-
ses ; quand il demandait à ses officiers le nom de cha-
cune, ceux-ci le lui disaient. Or, comme il cherchait
avec impatience à connaître le nom des femmes, celui
qui portait Pépée du roi dit en badinant que c'étaient
des démons qui séduisent les hommes. Le roi ayant
enfin demandé à son fils quelle était de toutes les cho-
ses qu'il avait vues, celle qu'il aimait le mieux, il ré-
pondit : « Mon père qu'y aurait-il autre chose que ces
démons qui séduisent les hommes? mon âme ne s'est
éprise de rien comme de ceci. » Eh bien, continua le
mage, ne comptes pas pouvoir vaincre ton fils par au-
cun autre moyen que celui-là. Le roi congédia donc
tous ceux qui étaient attachés au service de son fils,
et lui donna pour société de belles jeunes filles qui le
provoquaient à chaque instant au péché : il ne lui laissa
personne autre à voir, avec qui parler, et manger. Or,
un malin esprit, envoyé par le mage, s'empara du jeune
homme et alluma au dedans de lui un foyer ardent;
qui enflammait son cœur intérieurement en même
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 433
temps que les jeunes filles excitaient à l'extérieur des
ardeurs étranges. En se sentant tourmenté avec une
pareille violence, Josaphat était troublé, mais il se re-
commanda à Dieu qui lui envoya de la consolation ;
alors toute tentation disparut. Ensuite on lui envoya
une jeune personne d'une beauté extraordinaire; elle
était la fille d'un roi, mais elle avait perdu son père.
Comme l'homme de Dieu l'instruisait, elle lui dit :,
« Si tu désires m'em pêcher d'adorer les idoles, marie-
toi avec moi, puisque les chrétiens n'ont pas le ma-
riage en horreur, mais qu'au contraire ils le louent :
d'ailleurs leurs patriarches, leurs prophètes, et Pierre
leur apôtre ont été mariés. » Josaphat lui répondit :
« C'est en vain que tu m'apportes ces raisons; il est
permis à la vérité aux chrétiens de se marier, mais
c'est seulement à ceux qui n'ont pas promis de con-
server la virginité. » Elle repartit : « Soit, comme tu
veux ; mais si tu désires sauver mon âme, accorde-moi
une simple demande que je te vais faire; couche seu-
lement cette nuit avec moi, et je te promets de me
faire chrétienne au point du jour, car si, comme vous
le dites, il y a joie dans le ciel pour un pécheur qui
fait pénitence, une grande récompense n'est-elle pas
due à celui qui est l'auteur d'une conversion? Fais
seulement une fois ce que je le demande, et de cette
manière tu me sauveras moi-même. » Elle se mit donc
à battre vigoureusement en brèche la tour de son
âme. Le démon, qui vit cela, dit à ses compagnons :
« Voyez comment elle ébranle ce que nous n'avons pu
ébranler; venez donc, ruons-nous courageusement sur
lui, nous en avons une occasion favorable. » Ouand le
m. 28
43t LA LÉGENDE DOtlKE
jeune homme se vit cerné si hardiment, puisque d'un
coté la concupiscence le prenait et d'un autre coté, le
diable aidant, le salut de la jeune fille l'ébraulait, il
SQ mil en oraison en versant des larmes. Pendant cette
oraison, il s'endormît, et se vil conduire dans une
prairie ornée de belles fleurs, où un vent doux faisait
rendre aux feuilles des arbres des accords charmants,
en même temps qu'il remplissait l'air de parfums
extraordinaires; aux arbres étaient suspendus des
fruits admirables à la vue, et délicieux an gortl. Il
voyait encore des sièges couverts d'or et de perles
placés eà et la, des lits resplendissants de draperies
et d'ornements les plus précieux, et des ruisseaux qui
roulaient une eau très limpide. De là on le lit entrer
dans une ville dont les murs étaient d'or fin et bril-
laient d'un éclat merveilleux, des chœurs réleMesv
chaulaient nu cantique qi» jamais l'oreille d'un mor-
tel n'a entendu. Alors on lui dît : « T.' est ici le séjour
des bienheureux. •> Or, comme les hommes qui condui-
saient Josaphat voulaient le ramener, il les priait de -
lui permettre de rester. Ils lui dirent : « Il te faul_*
encore beaucoup travailler pour venir ici, si pourtant*
tu peux te faire violence. » Ensuite ils le conduisirent*
dans des lieux affreux et remplis de toute sorte de sa— j
lelés ; et on lui dît : « C'est ici le séjour des méchants, «e*
A son réveil, la beauté de cette jeune fille et des au —
très lui semblait plus repoussante que de l'ordure—
Quand les esprits malins revinrent trouver Théodas^*»
il leur adressa des reproches, mais ils dirent : « AvanV
qu'il n'ait faille sisrne de la croix, nous nous étions'
jetés sur lui et l'avions troublé singulièrement, mais
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT 43 ;>
dès qu'il s'est muni de ce signe, il nous a poursuivis
en colère. » Alors Théodas, avec le roi, alla trouver
Josaphat dans l'espoir de pouvoir le persuader; mais
le mage fut pris par celui qu'il voulait prendre. II fut
converti par Josaphat, reçut le baptême et vécut d'une
manière édifiante.
Le roi, au désespoir, céda à son fils, de l'avis de ses
^urtisans, la moitié de son royaume. Or, bien que
Josaphat désirât de toute son âme vivre dans le dé-
Sçrt, néanmoins pour l'extension de la foi, il se charges!
ou gouvernement pour un temps; et dans les villes, il
*r,gca des temples et des croix : il convertit tout son
P^ple à J.-C. Le père, enfin, se rendant aux raisons
c'aUx exhortations de son fils, reçut la foi du Christ
*Vec le baptême, puis abandonnant tout le royaume
^asaphat, il s'appliqua aux œuvres de miséricorde,
Pr^s quoi, il termina dignement sa vie. Pour Josaphat,
^Uî*ïeurs fois il avait nommé Bararhias pour régner
. ^5* place, avec l'intention de s'enfuir, mais toujours
toupie le retenait. Enfin il réussit à s'évader et
^ me il se dirigeait vers le désert, il donna à un
^l*"Vreses vêtements royaux et se contenta des plus
* ^Vres habits. Mais le diable lui tendait une infinité
er*lbûches: quelquefois, en effet, il se jetait sur lui
^^ une épée nue et le menaçait de le frapper, s'il
c ^e désistait de sa résolution ; d'autres fois, il lui
Pt*Braissait sous la forme de bêtes féroces, en «rin-
Ç^tdes dents et poussant des mugissements horribles.
™**s Josaphat disait: « Le Seigneur est mon soutien
Je ne craindrai point ce qu'une créature pourra me
faite » (Ps. cxvii). II passa donc deux ans à errer dans
43IÏ LA (.■tHStSI DOREE
le désert sans pouvoir trouver Barlaani. Enfin, il dé-
couvrit une caverne a la porte île laquelle il dit :
a Bénissez, père, bénissez. » Barlaani reconnut sa voix
et couru! dehors: alors ils s'cin brassèrent l'un et l'autre
avec la plus gronde efFiision d se tenaienl si étroite-
ment seiréfi qu'ils ne pomuienl se séparer. Josaphal,
raconta alors » Barliiam tout ce qui lui était arrivé,
celui-ci rendit à Dieu d'iniinenses actions de grâces.
Josapliat demeura là de nombreuses années, se livrant
au\ pratiques de la vertu el d'une abstinence éton-
nante. Enfin Barluam, parvenu au terme de ses jours,
reposa en pai.\ vers l'an du Seigneur 380. Josaphal
qui avait quille son royaume à l'âge de vingt-cinq ans,
se soumit aux labeurs île la \ie éréinitique pendant
(rente-cinq ans; alors orné d'une multitude de vertus,
il reposa en paix et fui enseveli à côté de Barlaaiu.
Le roi Baracbias, qui l'apprit, vint avec une année
nombreuse a leur tombeau où il prit leurs corps avec
respect et en fil la translation dans sa capitale. H
s'opéra beaucoup de miracles à leur sépulture.
SAINT PELAGE, PAPE
Pelage, pape, s'éleva à une haute sainteté : après
avoir acquis l'estime générale dans le pontificat, il
reposa en paix, les mains pleines de bonnes œuvres.
Ce Pelage ne fut point le prédécesseur de saint Gré-
goire, mats le troisième avant lui. Le Pelage dont
nous parlons eut pour successeur Jean III ; à Jean
SAINT PELAGE, PAPE 437
succéda Benoît, à Benoit Pelage et à Pelage Grégoire.
Du temps du premier Pelage, les Lombards vinrent
eu Italie, et comme il est probable que beaucoup de
gens ignorent leur histoire, je me suis décidé à l'in-
sérer ici d'après les Gestes de ce peuple compilés par
Paul, leur historien, et d'après différentes chroniques.
Il y avait dans la Germanie un peuple fort nombreux
qui, sorti des rivages de l'Océan septentrional, vint
de l'île de Scandinave à la suite de grandes batailles
et de courses en différents pays, dans la Pannonie, et
n'osant s'avancer plus loin, il choisit cette province
pour s'y fixer à toujours. D'abord on les appela Wi-
nules et ensuite Lombards. Or, tandis qu'ils résidaient
dans la Germanie, Agilinud, leur roi, trouva dans un
abreuvoir sept enfants qu'une femme de mauvaise vie
avait eus d'une seule couche ; elle les y avait jetés
pour les faire périr. Le roi qui était venu là par hasard
fut frappé de surprise et les retournait avec sa lance,
quand l'un de ces enfants saisit l'arme du roi avec sa
main. A cette vue, le roi, stupéfait, le fit nourrir et le
nomma Lamission, en annonçant que ce serait un
grand homme. Sa probité fut telle, qu'après la moit
d'Agilmud, les Lombards le choisirent pour leur roi*.
Environ à la même époque, c'est-à-dire l'an de l'in-
carnation du Seigneur 480, au rapport d'Eutrope, un
évêque arien voulant baptiser un nommé Barba, dit :
« Barba, je te baptise, au nom du Père, par le Fils
dans le Saint-Esprit » (il voulait montrer par là que le
Fils et le Saint-Esprit étaient inférieurs au Père), mais
* Sïpcbert, Chronique, an 47!).
m. 28'
438 LA LÉGENDE DORÉE
tout à coup l'eau disparut, et Barba se réfugia dans
l'église. — A peu près dans le même temps, floris-
saiont saint Médard et saint Gildard, frères utérins,
qui naquirent le même jour, furent consacrés évêques
le même jour et moururent en J.-C. le même jour. —
Or, quelque temps auparavant, c'est-à-dire vers l'an
du Seigneur 450, Sigebert raconte dans sa chronique
que l'hérésie d'Anus était répandue dans les Gaules,
mais que l'unité de substance des trois personnes fut
démontrée par un miracle remarquable. Un évêque,
célébrant la messe dans la ville de Bazas, vit tomber
sur l'autel trois gouttes très limpides, d'une égale
grandeur, qui, se réunissant ensemble, formèrent une
perle d'une rare beauté. L'évêque l'ayant mise au mi-
lieu d'une croix d'or, les autres perles qui s'y trou-
vaient en tombèrent aussitôt. Sigebert (433) ajoute
encore que cette perle paraît terne aux impies et lim-
pide à ceux qui sont purs: qu'elle donne la santé aux
infirmes et qu'elle augmente la dévotion de ceux qui
adorent la croix.
Ensuite les Lombards eurent pour roi Alboin, homme
brave et intrépide, qui fit la guerre au roi des Gé-
pides,dontil défit Farinée et qu'il tua dans la bataille.
Alors le fils de ce roi, qui lui avait succédé, s'avança
à main armée contre Alboin, pour venger son père.
Alboin fit marcher son année contre lui, le défît et le
tua ; de plus, il fil captive Rosemonde, sa fille, et
Fépousa. Il fit faire, avec le crâne de ce roi, une coupe
qui fut entourée d'argent, et dans laquelle il buvait.
En ce temps- là, Justin le jeune gouvernait l'empire ;
or, il avait pour général un eunuque, nommé Narsès,
SAINT PELAGE, PAPE 439
homme noble et courageux ; celui-cî marcha contre les
Goths qui avaient fait invasion dans toute l'Italie, les
battit, tua le roi des Goths et rendit la paix à tout le
pays. Pour les services immenses qu'il avait rendus, il
eut à souffrir dé l'envie des Romains. Accusé à tort
auprès de l'empereur, celui-ci le déposa. L'épouse de
l'empereur, nommée Sophie, lui fit l'affront de l'obliger
à filer avec ses servantes et de lui faire dévider de la
laine. Narsès fit répondre à l'impératrice : « Eh bien !
j'aurai soin de te filer une toile tellement solide que,
dans ta vie entière, lu ne pourras l'user. » Narsès se
retira donc à Naples et manda aux Lombards d'aban-
donner les misérables champs de la Pannonie et de
venir en foule s'emparer du sol fertile de l'Italie. Quand
Alboin apprit cela, il quitta la Pannonie, en l'an de
Tincarnation du Seigneur 508 ; il entra en Italie avec
les Lombards. Or, c'était la coutume chez eux de
porter la barbe longue; et une fois, dit-on, que des
espions devaient venir chez eux, Alboin ordonna que
toutes les femmes déliassent leurs cheveux pour en-
suite les faire passer sous leur menton, afin que les
espions les prissent pour des hommes à barbe ; de là
le nom de Lombards qui leur fut donné dans la suite
pour leurs longues barbes ; car barda en leur langue
signifie barbe. D'autres disent que les Winules étant
sur le point de se battre avec les Vandales, allèrent
trouver un personnage qui avait l'esprit de prophétie,
afin qu'il priât pour qu'ils fussent vainqueurs et qu'il
les bénît. D'après le conseil de sa femme, ils se pla-
cèrent vis-à-vis la fenêtre à laquelle il se mettait pour
prier tourné vers l'Orient, et ils commandèrent à leurs
LA LÉGENDE DORÉE
femmes de se faire [tasser les cheveux autour du men-
ton. Quand ci' personnage ouvrit sa fenélrr, il s'écria
en les vovanl : « Qui sont ecs Lombards? » Et sa femme
ajouta que la victoire resterait à ceux auxquels son
mari avait donné M nom. Étant entrés en Italie, ils se
rendirenl mailres de presque toutes les villes, dont ils
massacrèrent les habitants. Ils restèrent trois ans au-
tour de Pavie pour en faire le liège, enfin ils s'en ren-
direnl les maîlres. Or,le roi Alboin avait juré de hier
tons les chrétiens. Il allait entrer dans Pavie, quand
son cheval tondis sur les genoux, malgré les coups
d'éperon qu'il lui enfonçait dans les flancs, cl l'animnl
ne put se relever qu'après que le roi eut rétracté son
serment, selon l'avis d'un ebrélien. Les Lombards
étant entrés dans Milan, t.oule l'Italie fut subjugué*-
en peu de temps, a l'e.xception de Rome et de Roma-
uila, «pli reçut ce nom parce que c'était comme un-
autre Rome et qu'elle était toujours restée unie ■>
Rome.
Le roi Alboin, étant à Vérone, (il préparer un grain
festin et, faisant apporter sa coupe qu'il avait Fai
faire avec le crâne du roi, il y but et y fit boire s
femme Rosemondc, en disant : « Bois avec Ion père.
Rosemonde, ayant compris ce que cela voulait clir
conçut contre le roi une haine violente. Or, le j
avait un général qui vivait criminellement avec i
des suivantes de la reine, et, une nuit que le roi é'
absent, Rosemonde entra dans la chambre de sa :
vente et, se faisant passer pour cette dernière, elle
au général de venir la trouver cette nuit-là. Il y «
et la reine, qui avait pris la place de la suivante
SAINT PELAGE, PAPE 441
un instant après au général : « Sais-lu qui je suis? »
11 répondit qu'elle était une telle, son amie, et la reine
ajouta : « Pas du tout, je suis Rosemonde ; il est cer-
tain que tu viens aujourd'hui de faire une action, après
laquelle il fautque tu tues Alboin ouqu'Alboin têtue.
Je veux donc que tu me venges de cet homme, qui est
mon époux, qui a tué mon père et qui, de son crâne,
s'élant fait une coupe, m'y a présenté à boire. » Le
général ne voulut point consentir, mais il promit d'en
trouver un autre qui accomplirait son projet. Alors,
la reine ôta toutes les armes du roi, à l'exception
d'une épéc placée à la tète du lit, quelle lia solide-
ment pour qu'on ne pût ni l'enlever, ni la dégainer.
Or, pendant que le roi dormait sur une litière, le
meurtrier fit quelques efforts pour entrer dans sa
chambre. Le roi, qui s'en aperçut, sauta de sa litière
et se jeta sur son épée; mais, ne pouvant la tirer, il
se défendit vigoureusement avec une escabelle. Toute-
fois, le meurtrier, qui était très bien armé, se préci-
pita sur le roi et le tua. S'emparanl alors de tous les
trésors du palais, il s'enfuit, dit-on, à Ravenne, avec
Rosemonde. Mais celle-ci distingua, en cette ville, le
préfet, jeune homme d'une grande beauté, et voulut
l'épouser ; elle donna un poison dans une coupe à son
mari qui, sentant l'amertume du breuvage, commanda
à sa femme d'avaler le reste. Et, comme elle s'v refu-
sait, il tira son épée et la força à boire ; et ainsi péri-
rent-ils tous deux dans le même lieu. Enfin, un roi
des Lombards, du nom d'Adalaolh accepta la foi de
J.-C., et fut baptisé. Theudeline, reine des Lombards,
chrétienne fort pieuse, fit construire un magnifique
442 LA LÉGENDE DOREE
oratoire à Modifia *. Ce fut à elle que saint Gré-
goire adressa ses Dialogues. Son mari Âigiluphe, qui
fut en premier lieu duc de Turin, puis roi des Lom-
bards, fut converti par elle à la foi, et elle lui fit ob-
tenir la paix avec l'empire romain et l'Eglise. La paix
fut conclue, entre les Romains et les Lombards, le
jour de la fêle des saints Gervais et Protais, et ce fut _
la raison pour laquelle saint Grégoire établit qu'ouïr
chanterait à celte fête, à V Introït de la messe : Loquetur*
Dominus pacem, etc. Et à la fête de la Nativité doj
saint Jean-Baptiste, la paix et la conversion des Lom
bards furent plus amplement confirmées. Theudelin
avait en saint Jean une dévotion particulière, car e\\M M
attribuait à ses mérites la conversion de sa natio
elle fit donc construire l'oratoire dont il a été parf
plus haut, à Moditia, et il fut révélé à un saint pe
sonnage que saint Jean était le patron et le défense»-
de ce peuple.
Saint Grégoire étant mort, Sabinien lui succédai #'
Sabiuien, Boniface III, et à Boni face III, Boniface IV.
Aux prières de ce dernier, l'empereur Phocas donna
à l'Eglise de J.-C. le Panthéon, vers l'an du Sei-
gneur 610, et auparavant, à la sollicitation de Boni-
face III, il décréta que le siège de Rome était le chef de
toutes les Eglises, car l'Eglise de Constantinople s'intitu-
lait la première de toutes. Du tempsde ce Boniface, après
la mort de Phocas et sous le règne d'Héraclius, vers
l'an du Seigneur 610, Mahomet, faux propbète et ma-
* C'est un endroit à 12 milles de Milan, qui est nommé
Modoetia, Modicia et Modica, dans Paul, diacre.
SAINT PELAGE, PAPE 443
gicien, séduisit les Agaréniens ou Ismaélites, autre-
ment dit Sarrasins, de la manière suivante, d'après
ce qu'on lit dans son histoire et dans une chronique :
Un clerc très fameux, n'ayant pu obtenir à la cour
romaine les honneurs auxquels il prétendait, se retira
furieux aux pays d'outre-mer, et, par ses fourberies, il
gagna une multitude innombrable de inonde. Rencon-
trant Mahomet, il lui dit qu'il voulait le mettre lui-
même à la tête de ce peuple. Il nourrit une colombe
«vec différentes sortes de grains, qu'il plaçait dans les
oreilles de Mahomet. La colombe se tenait sur les
épaules de celui-oi, prenait sa nourriture dans ses
oreilles, et elle y était si bien habituée, qu'aussitôt
qu'elle voyait Mahomet, elle sautait sur ses épaules et
lui mettait le bec dans l'oreille. Or, le clerc dont il
"vient d'être parlé, réunissant le peuple, dit qu'il vou-
lait établir à sa tête celui que l'Esprit-Saint désigne-
rait en se montrant sous la forme d'une colombe. A
l'instant, il lâcha l'oiseau sans qu'on s'en aperçût;
celui-ci s'envola sur les épaules de Mahomet, placé au
milieu de la foule, et lui mit le bec dans l'oreille. A
cette vue, le peuple crut que l'Esprit-Saint descendait
sur Mahomet et lui apportait dans l'oreille les paroles
de Dieu. Ce fut ainsi que ce séducteur trompa les
Sarrasins. Ils s'attachèrent à lui, et firent invasion
dans le royaume de Perse et dans l'empire d'Orient,
jusqu'à Alexandrie. Voilà ce qu'on dit vulgairement,
mais le récit qu'on va lire est plus certain. Mahomet,
en rédigeant ses lois, prétendait faussement les avoir
reçues du Saint-Esprit, qui souvent venait voler sur
lui, sous l'apparence d'une colombe, à la vue du peu-
444 '-A I.ÉfiENOE DORÉE
pie. Dans ces lois, il inséra quelques récils des pre-
miers âges, lires de l'Ancien et du Nouveau-Testa-
ment. Car, comme il Taisait le commerce dans H
jeunesse, en allant avec ses chameaux en Egypte el
en Palestine, il avait souvent des rapports avec les
rliréliens el les juifs, qui lui firent connaître l'un et
l'attlK Testament. De là, le rite qu'observent les Sar-
r iisins comme les juifs, de se circoncire et de ne point
manger de ta chair de porc Mahomet, voulant assi-
gner une cause de cette défense, dît qu'après le &-
luge, [e DOTE fut procréé île la fiente du chameau, rt
que c'était pour cela qu'un peuple pur devait s'en
abstenir comme d'un animal Immonde. Ils sonl aussi
d'accord avec les chrétiens, en ce qu'ils croient un
seul Dieu tout-puissant el créalenr de toutes rtrotCO.
Ce faux prophète avança encore, en mêlant le vrai
avec le faux, que Moïse fut un grand prophète, maïs
qui' le Christ est plus grand, que c'est le premier des
proplièles, qu'il est né de la vierge Marie, par la vertu
de Dieu el sans la coopération de l'homme. II dît en-
core, dans son Alchoran, que J.-C, étanl encore
enfant, créa des oiseaux du limon de la terre; maïs à
tout cela, il mêla du poison.cn disanl que J.-C. n'avait
pas réellement souffert, el qu'il n'était point vraiment
ressuscité ; mais c'était un autre homme qui lui res-
semblait qui avait fait cela et avait souffert.
Une dame, nommée Cadigan, qui était à la tète
d'une province nommée Corocanica, vovant cet homme
admis dans la société des Juifs el des Sarrasins et
protégé par eux, pensait que la majesté divine était
cachée en lui. Or, comme elle élail veuve, elle le prit
SAINT PELAGE, PAPE 445
pour mari ; ce fui ainsi que Mahomet obtint la princi-
pauté de toute cette province. Par ses prestiges, il
enchanta non seulement cette femme, mais encore les
Juifs etles Sarrasins, au point qu'il avouait publique-
ment être le Messie promis dans la loi. Dans la suite,
Mahomet eut de fréquentes attaques d'épilepsie. Cadi-
gjan, qui s'en aperçut, s'attristait fort d'avoir épousé
un homme très impur et épileptique. Pour calmer sa
femme, Mahomet la flattait en lui disant : « Je con-
temple l'archange Gabriel qui s'entretient fréquem-
ment avec moi, et comme je ne puis supporter la splen-
deur de son visage, je tombe en défaillance et en
convulsions. » Sa femme et les autres crurent qu'il en
était ainsi. Cependant on lit autre part que celui qui
instruisit Mahomet fut un moine, nommé Sergius, qui
ayant été chassé de son monastère pour avoir em-
brassé l'erreur de Nestorius, vint en Arabie et s'atta-
cha à Mahomet, bien qu'on lise ailleurs que c'était un
archidiacre demeurant dans les environs d'Antiocheet,
(lit-on, de la secte des Jacobites, qui recommandent
la circoncision, et qui assurent que le Christ n'était pas
un Dieu, mais seulement un homme juste et saint,
conçu du Saint-Esprit et né d'une vierge : toutes
choses que les Sarrasins croient et affirment. Ce Ser-
gius donc enseigna, dit-on, à Mahomet bien des choses
du nouveau et de l'ancien Testament. En effet Maho-
met, orphelin de père et de mère, passa les années de
son enfance sous la tutelle de son oncle, et fut attaché
longtemps, ainsi que toute sa nation, au culte des idoles
des Arabes, comme il l'assure dans son Alchoran
quand il prétend que Dieu lui dit : « Tu as été orphe-
446 L\ I.ÉGKNDK DQM$fl
lin cl je l'ai pris sous ma protection. Tu es reslé
longtemps dans l'erreur de l'idolâtrie et je t'en ni
relire; In étais pauvre et je t'ai enrichi. » Toule la
nation arabe, ainsi que Mahomet, adorait Venus
comme déesse, cl c'est l'origine du grand respecl dos
sarrasins pour le vendredi, comme les juifs gardent,
le samedi et les chrétiens ledîmanclie. Mahomet, de-
venu maître des richesses de Cadigan, arriva a ce
comble d'audace qu'il songea a usurper pour lui le
royaume des Arabes; mais comme il prévoyait ne pou-
voir réussir par la violence et que surtout il était mé-
prisé parcen.vde sa tribu qui avaient joui d'un plus
grand crédit que lui, il voulul se faire passer pour
prnphcle, afin d'attirer au moins par une saintel.'-
simulée ceux qu'il ne pouvait subjuguer parla force.
Il suivait les conseils de ce Sergius qui était Fort pru-
dent ; car il le faisait rester caché, lui demandait loul
pour le reporter Ml peuple, et lui donnait le nom <lc
l'archange Gabriel. Ce fut ainsi que Mahomet, se faisant
passer pour prophète-, obtint d'être le chef de tout-
celle nation : el tous crurent en lui, soit de bon gré,
soit par crainte du glaive. Ce dernier récit esl plus
exact que celui où il esl question de la colombe, et,
c'est celui auquel il faut tenir.
Or, comme ce Sergîus était moine, il voulul que
les Sarrasins se servissent de l'habit monacal, savoir
de la coule sans le capuce, et qu'à l'exemple des
moines, ils fissent grand nombre de génuflexions, à
des heures réglées, comme aussi des prières. Et parce
que les Juifs priaient tournés vers l'occident et les
chrétiens vers l'orient, il voulut que les siens priassent
SAIXT PELAGE, PAPE 447
tournés vers le midi, pratique encore en usage chez
les Sarrasins. Mahomet promulgua grand nombre de
lois que lui enseigna Sergius, qui les avait trouvées
dans la loi de Moïse. Ainsi les Sarrasins se lavent
souvent, mais principalement quand ils doivent prier;
ils se nettoient les parties secrètes, les mains, les bras,
la figure, la bouche et tous les membres du corps, afin
de pouvoir prier avec plus de pureté. En priant, ils
confessent un seul Dieu, qui n'a ni égal ni semblable,
et ils reconnaissent que Mahomet est son prophète.
Dans Tannée, ils jeûnent un mois entier : et quand
ils jeûnent, ils mangent seulement pendant la nuit,
mais jamais le jour : en sorte que, depuis l'instant du
jour qu'ils peuvent distinguer le noir du blanc jus-
qu'au coucher du soleil, personne n'oserait manger
ni boire ou se salir en ayant accoin tance avec sa
femme. Après le coucher du soleil jusqu'au crépuscule
du jour suivant, toujours il leur est permisde manger,
de boire et d'avoir commerce avec leurs femmes : ce-
pendant les infirmes n'y sont pas tenus, une fois
chaque année, ils sont obligés de venir visiter la mai-
son de Dieu qui est à la Mecque, et de l'y adorer, d'en
faire le tour avec des vêtements qui ne sont point
cousus, et de jeter entre leurs jambes des pierres pour
Japider le diable. Cette maison construite, disent-ils,
par Adam, servit de lieu de prière à Abraham et à
Ismaël ; ensuite elle a été donnée à Mahomet et à tous
ses sectaires. Ils peuvent manger toute sorte de chair,
A l'exception du porc, du sang et des animaux qui
n'ont pas été tués de main d'homme. Il leur est per-
mis d'avoir quatre femmes légitimes à la fois, et de
448 LA LÉGENDE DOREE
répudier chacune d'elles jusqu'à trois fois, puis de la
reprendre, de manière cependant à ne pas dépasser
quatre fois. Ils peuvent avoir autant de femmes ache-
tées ou captives qu'ils veulent, et il leur est permis de
les vendre à volonté, à moins qu'elles ne soient de-
venues enceintes de leurs œuvres. Il leur est aussi
accordé de prendre des épouses de leur famille, afin
que leur race s'augmente, et qu'ils resserrent, entre
eux, le lien de l'amitié. Quand ils réclament une pro-
priété, il suffit que le demandeur prouve par témoins
et que l'accusé affirme son innocence par serment.
Celui qui est surpris en adultère est lapidé avec sa
complice ; celui qui a forniqué avec une autre est con-
damné à recevoir quatre-vingts coups de bâton. Ce-
pendant Mahomet prétendit que le Seigneur lui avait
permis, par l'entremise de l'ange Gabriel, d'approcher
des femmes des autres, afin d'engendrer des hommes
de vertu et des prophètes. Or, un sien serviteur avait
une belle femme à laquelle il avait interdit de parler
à son maftre, et un jour qu'il la trouva causant avec
lui, il la répudia à l'instant. Mahomet la prit et la mit
au nombre de ses autres femmes : mais dans la crainte
d'exciter les murmures du peuple, il fabriqua une
charte qu'il dit lui avoir été apportée du ciel, par la-
quelle il était déclaré que quand quelqu'un répudierait
une femme, celle-ci serait l'épouse de celui qui l'aurait
recueillie : observance qui est encore aujourd'hui une
loi chez les Sarrasins. Le voleur surpris une première
et une seconde fois est frappé de coups ; la troisième
fois, il a la main coupée, et la quatrième, on lui enlève le
pied. Il leur est commandé d:». ne jamais boire devin.
SAINT i»klac;k, pape 441)
Dieu a promis, assurent-ils, à ceux qui observent
cespraliques et les autres commandements, le paradis,
c est-à-dire, un jardin de délices arrosé par des eaux
courantes, où ils auront des sièges éternels, sans être
exposés ni au chaud, ni au froid, où ils seront nourris
<te toutes sortes de mets; tout ce qu'ils demanderont,
*ls le trouveront à l'instant devant eux : ils seront re-
vêlus d'habits de soie de toute couleur, ils seront
unis à des vierges admirables de beauté, et ils nage-
ront dans toutes les délices. Des anges se promèneront
comme les échansons, avec des vases d'or el d'argent ;
dans les vases d'or ils porteront du lait et dans les
vases d'argent du vin en disant : « Mangez et buvez
en liesse. » Mahomet avance que, dans le paradis, il y
a trois fleuves, l'un de lait, l'autre de miel, et le troi-
sième d'un vin exquis aromatisé, qu'on y verra des
anges de toute beauté et (Tune telle taille que d'un
oeil d'un ange à l'autre, il y a l'espace dune journée
de marche. Mais, disent-ils, à ceux qui ne croient pas
à Dieu et à Mahomet, est réservé un enfer où il y aura
des peines sans terme. Quels que soient les péchés
qu'un homme ait commis, si, au jour de sa mort, il a
cru à Dieu et à Mahomet, par l'intercession de Maho-
met, au jour du jugement, ils prétendent qu'il sera
sauvé. Les Sarrasins qui sont ensevelis dans les ténè-
bres affirment que ce faux prophète a possédé l'esprit
de prophétie par excellence, el ils proclament qu'il a
eu des anges pour le favoriser et le garder. Ils ajou-
tent que, avant de créer le ciel et la terre, Dieu avait
en sa présence le nom de Mahomet, et que si Maho-
met n'eût pas dû venir au monde, il ny aurait eu ni
m. an
48fl l-A l.li'iENI'K DORÉE
ciel, ni terre, Iti paradis. Ils nul l'audace de dire que
la lune vint le trouver, qu'il la reçut dans son sein el
qu'il la coupa en deux el en réunit ensuite les parties.
Ils prétendent encore qu'on lui servit du poison dans
de la cliair d'agneau; mais l'agneau parla el lui dit :
« Prends s;arde, ne niante pas, car il y a ilu poison en
moi. » Et pourtant, plusieurs années après, il mourut
empoisonné*' Mais revenons à l'histoire des Lombards.
Quoique ceux-ci eussent reçu la foi en J.-C, cepen-
dant ils étaient un grand sujet d'embarras pour l'em-
pire romain. Après la m. ni du prince Pépin, maire du
pidais du roi des Francs, l'.liai'ii's. surnommé Martel,
sontils, luisuccéda. Après uvuir l'acné beaucoup de vic-
toires, il laissa deux princes de la eour.C.harleset Pépin.
Mais Charles renonça aux pompes du siècle pour se,
faïra taxants, au mont Caastn, et Pépin gouverna le
royaume avec éclat. Or, couirne l.iliildéric était inutile
et lâche, Pépin consulta le pape Zacliarie pour savoir si
celui-là devait être roi qui se contentait seulement d'en
avoir le nom. Le pape lui répondit que l'on devait
appeler roi celui qui gouvernait bien l'étal. Les Francs,
excités par cette réponse, renfermèrent Childéric dans
un monastère, el créèrent roi Pépin, vers l'an du Sei-
gneur 7('0. Alors le roi Aslolplie, roi des Lombards,
avait dépouillé l'Eglise romaine de ses possessions et
de son domaine; le pape Etienne, qui avait succédé à
Zacliarie, alla donc réclamer le secours de Pépin, roi
de Fiance, contre les Lombards.
Pépin, après avoir rassemblé une nombreuse armée,
vint en Italie, el assiégea le roi Aslolplie. M en reçut
quarante otages, en garantie de ce qu'il rendrait à
SAINT PKLAftR, PAPK iî>i
Fé^lise romaine toutes les terres qu'il lui avait enle-
vées et de ce qu'il ne l'inquiéterait plus dans la suite.
Toutefois, quand Pépin se fut retiré, Astolphe ne tint
aucun compte de tout ce qu'il avait promis : mais peu
après, comme il allaita la chasse, il mourut subitement
et Didier lui succéda. Dans le même temps, Théodoric,
roi des Goths, gouvernait l'Italie avec l'autorisation
de l'empereur. Il était infecté de l'hérésie arienne ; le
philosophe Boêce, personnage consulaire, et Patrice
avec Symmaque pour collègue, dont il était le cendre,
illustrait l'état et défendait l'autorité du sénat romain
contre Théodoric ; mais ce prince envoya Boéce en
exil à Pavie (ce fut là que ce philosophe composa son
livre de la Consolation) et ensuite il le fit périr. Sa
femme, nommée Elpis, passe pour avoir composé, en
Phonneur des saints apAtres Pierre et Paul, l'hymne
qui commence par ces mots : Feli.r per omnes festum
mnndi cardines. Ce fut elle aussi qui se fit cette épi-
taphe:
Elpes dicta fui, Sicilia* résinais ulumnu,
Quain procul à pallia conju^is eqit umor;
Porticîbus sacris jàm mine perc^rina quiesco,
Judicis re terni teslificalu thronnm *.
Théodoric, qui mourut subitement, fut vu par un
saint ermite, par le pape Jean et par Symmaque, qu'il
avait tués, nu et déchaussé, plongé dans le cratère
* J'ai eu nom Elpis, j'ai été <;levée en Sicile ; l'amour de
mon époux m'a jetée loin de ma patrie. Je repose mainte-
nant en paix, sous ces portiques sacrés, après m 'être justifiée
devant le trône du souverain Juçe.
4!î2 i.\ l&BSKBM DORÉE
d'un volcan, niiisi que le rapporte saint Grégoire en
sou IVtnttHjne. Vers l'an du Seigneur 077, d'après
une chronique, Daçobcrt, roi des Francs qui avait
régné longtemps avant Pépin, avail une grande véné-
ration pour saint Denvs; car quand il avait a redouter
la colère de Lolhaire. son père, il venait se réfugier à
l'église de ce saint. Après avoir été roi, il vint à mou-
rir et un saint persuiniaife vil son il me. Indnée au
jugement du beaucoup de saints l'accusaient d'avoir
dépouillé leurs églises. Déjà les mauvais anses vou-
laient la i ICT ans enfei's, quand K présenta saint
Dpnya qui le délivra en intervenant pour elle el la fit
échapper au châtiment, l'eut-èlre son :lme revint-elle
animer sou eorps et fîl-il |iénileriec. Le roi Gloria dé-
rouvrit religieusement le eorps de saint Denvs et
rompil un de ses os qu'il enleva par cupidité : mais
bjealdt après il tombe en démence, — Vers l'an du
Seigneur 787. Bède le Vénérable, prêtre et moine,
illustrait l'Angleterre. Bien qu'il soit compté parmi les
saints, cependant il n'est pas appelé dans l'Eglise,
saint, mais vénérable, et cela pour deux motifs. Le
premier, c'est que dans sa vieillesse ses yeux s'étaient
éteints, et il avait, dit-on, un conducteur, par lequel
■ il se faisait mener dans les villes el dans les châteaux
où partout il prêchait la parole du Seigneur. Une fois
qu'ils passaient dans une vallée couverte de grosses
pierres, son disciple lui dit, par dérision, qu'il y avait
là beaucoup de monde rassemblé, attendanten silence
et avec avidité sa prédication. Alors Bède prêcha avec
ardeur, et ayant fini son sermon par ces paroles :
« Per oninia sœcula sœcnhrtcn, dans tous les siècles
SAINT PELAGE, PAPE 4ÎJ.3
des siècles », aussitôt les pierres, dit-on, répondirent
en criant : « Amen, venerabilis Pater, ainsi soit-il,
vénérable Père. » Or, parce que les pierres l'avaient,
par miracle, appelé vénérable, c'est pour cela qu'on
l'appelle Père vénérable. Il y en a d'autres qui assurent
que les auges lui répondirent: « Vous avez bien parlé,
Père vénérable. » Le second motif est, qu'après sa
mort, un clerc, qui lui était dévoué, voulait composer
un vers pour le faire graver sur son tombeau; or, ce
vers commençait ainsi :
HAc sunt in fossA
et le clerc voulait le terminer par ces mots :
Beda» sanoti ossa.
Mais comme ces mots ne pouvaient pas terminer le
vers avec la quantité, il s'étudia à chercher, mais sans
la trouver, une fin convenable. Après y avoir pensé
longtemps pendant une nuit, il se leva le matin pour
aller au tombeau et il y trouva gravé, par les mains
des anges, le vers ainsi terminé :
Hâc sunt in fossii Beda» venerabilis ossa*.
Le jour de l'Ascension, sur le point de mourir, il se
fit porter à l'autel, et là il récita jusqu'à la fin Tan-
tienne 0 liex (/loriœ, Domine virlutum **. Quand il l'eut
achevée, il s'endormit en paix. Une odeur si grande
• Dans cette fosse, sont les os du vénérable Bède.
•• C'est l'antienne de Magnificat des Iles vêpres de cette fête,
dans le Bréviaire romain.
in. ±W
454 LA LÉGENDE DOUEE
embauma tous ceux qui se trouvaient dans l'église,
qu'ils se croyaient en paradis. Son corps est honoré
à Gênes avec une dévotion singulière. — Dans le même
temps, c'est-à-dire vers l'an du Seigneur 700, Rachord,
roi des Frisons, allait recevoir le baptême, et déjà il
avait mis un pied dans les fonts quand, en retenant
l'autre pied, il demanda où étaient la plus grande
partie de ses ancêtres, si c'était en enfer ou en paradis.
Et quand il apprit que la plupart étaient en enfer, il
relira le pied qui Mail mouillé : « C'est chose plus
sainte, dit-il, de fcuivre le plus grand nombre que le
plus petit. » C'était le démon qui l'avait joué en pro-
mettant de lui donner, trois jours après, des biens in-
comparables. Or, il périt subitement et mourut de la
mort éternelle le quatrième jour. On rapporte qu'en
Italie, dans la Campanic, il y eut des pluies de fro-
ment, d'orge et de légumes. Dans le même temps,
c'est-à-dire vers l'an du Seigneur 740, comme on avait
transporté, du Mont-Cassin au monastère de Fleury *,
le corps de saint Benoît et au Mans celui de sa sœur
sainte Scholastiquc, Charles, moine du Mont-Cassin,
voulant transporterie corps de saint Benoît au château
de Cassin, en fut empêché par les miracles que Dieu
opéra et par les Francs qui s'y opposèrent.
En ce même temps, vers Tan du Seigneur 740, il y
eut un grand tremblement de terre, qui renversa des
villes ; d'autres, dit-on, furent transportées des mon-
tagnes dans les plaines voisines, avec leurs murailles
et leurs habitants, à une distance de six milles, sans
t* l y •
Saiiit-Bcnoit-sur-Loirc.
SAINT PELAGE, PAPE 4i)5
qu'il en résultât aucun accident. On fil la translation
du corps de sainte Pétronille, fille de l'apôtre saint
Pierre, qui avait écrit lui-même sur son tombeau en
marbre cette inscription: Aureœ Pelvonellœ dileclis-
simœ filice. « A AurePetronelle, ma fille bien aimée. »
C'est le récit de Sigebcrt (an 758). En ce même temps,
les Tyriens infestèrent l'Arménie. Autrefois, il y eut
une peste dans leur pays, et les chrétiens leur per-
suadèrent de se couper les cheveux en forme de
croix, et comme la salubrité leur fut rendue par ce
moyen, ils ont conservé l'usage de se raser ainsi. —
Pépin étant mort après de nombreuses batailles ga-
gnées, Charlemagne, son fils, lui succéda au trône ;
c'était alors Adrien qui était Souverain Pontife à
Rome. Il envova des légats à Charlemasrne lui deman-
der du secours contre Didier, roi des Lombards, qui,
comme l'avait fait Astolphe, son père, vexait beaucoup
l'Eglise. Charles lui obéit, rassembla une grande
armée, entra en Italie par le mont Cenis, et assiégea
vigoureusement Pavie, capitale du royaume. Il y prit
Didier, sa femme, ses enfants et les princes, qu'il relé-
gua en exil dans les Caules, et restitua à Adrien
tous les droits de l'Eglise que les Lombards avaient
usurpés. Il y avait pour lors, dans l'armée de Charles,
deux soldats intrépides de J.-C, Amiens et Amélius,
dont les Actes rapportent des faits merveilleux. Ils
périrent à Mortaria, où Charles défit les Lombards.
Là finit le royaume de ces derniers, car ils n'eurent
plus d'autre roi désormais que celui que leur don-
naient les empereurs. Charles étant parti pour Rome,
le pape y rassembla un concile de cent cinquante-
quatre évèques. Dons ce concile, le pape donna ;'i
Charles le ilroil d'élire le Souverain Pontife et de con-
férer le siège apostolique. ; il définit encore que le*
archevêques el les évéques de chaque province, avant
leur consécration, recevraient de Charles l'investiture.
Ses fils aussi furent sacrés rois à Rome, Mvoir :
Pépin, de l'Italie; Louis, de l'Aquitaine. C'était alors
que flurissait Alcuin, matlre de Charles. Pépin, fils
île Charles, convaincu d'avoir conspiré contre KM
père, fut tonsuré dans un monastère. Vers l'an du
Séigfletir 780, c'est-à-dire du temps de l'impératrice
Irène el de son (ils Constantin, un homme, en fonil-
lanl le long des murs de Thraee. trouva, au récit
{l'une chronique, un coffre en pierre; l'ayant débar-
rassé et nettoyé, il trouva un homme dessus et celte
inscription : Cltmtus nascetur e.r Marin Virgin,', et
credo in enm. Sul> Constanlino et Irène tanpwîbtut,
o sol, iteriim me videbis*. « Le Christ naîtra de la
vierge Marie, et je crois en lui. Sous l'empire de (Cons-
tantin et d'Irène, soleil, tu me verras une fois en-
core. » Quand Adrien mourut, Léon fut élevé sur le
siège de Rome. C'était un homme respectable à tous
égards, dont les proches d'Adrien virent avec peine
l'exaltation, el comme il célébrait les Litanies majeu-
res**, ils soulevèrent le peuple contre lui,, lui arra-
chèrent les yeux et lui coupèrent la langue. Mais Dieu
lui rendit miraculeusement la parole et la vue. Alors,
* Ordéric Vital, 1, I, c. xxiv. - Sigebert, Chronique, an 780.
Ces deux auteurs disent que cette inscription fut trouvée i
Constat) tînople.
" La procession de saint Marc,
SAINT PKLAUE, PAPE 457
Léon se réfugia auprès de Charles, qui le rétablit sur
son siège et punit les coupables. L'an du Seigneur 784,
d'après les conseils du pape, les Romains se séparè-
rent de l'empire de Constantinople, acclamèrent, d'un
concert unanime, Charles empereur, et, par la main
fie Léon, ils le couronnèrent et rappelèrent César et
Auguste. Après le grand Constantin, le siège de l'em-
pire avait été transféré à Constantinople, parce que
<*e même Constantin avait laissé le siège de Home
uux vicaires de saint Pierre, en choisissant Constanti-
'■oplepour sa capitale. Cependant les empereurs furent
toujours appelés empereurs romains, à cause de la
c*Âgnité, jusqu'au moment où l'empire romain passa
***'Xrois des Francs. Dans la suite, ceux-là furent ap-
■'>e/^s empereurs des Crées ou de Constantinople, et
Ce*« A*-ci empereurs romains. Il y a une chose surpre-
J^ *>te concernant cet empereur, c'est que, tant qu'il
^*^nt, il ne voulut marier aucune de ses filles; car il
€1
A
c '^^«il ne pouvoir se passer de leur compagnie, et selon
Qu'écrit Alcuin*, son maître, à son sujet, bien qu'il
*- été heureux d'autre part, cependant, en ce point,
* ^^ubil la malignité de la mauvaise fortune ; il décla-
* tpar là assez clairement ce qu'il voulait dire. Cepen-
*il, il ne cessa d'agir comme s'il ne savait rien des
^^tipçons qu'on formait contre lui, quoiqu'on en par-
VM. beaucoup. De là vient que partout où il allait, il
tenait toujours ses filles avec lui.
Ce fut du temps de Charlemagne que l'on aban-
* C'est Eginhard qui parle ainsi dans sa Vie. de Charlema-
458 LA LÉGENDE DORÉE
donna l'office ambrosien, pour adopter solennellement
l'office grégorien, grâce à l'autorité impériale qui favo-
risa beaucoup cette mesure. D'après le témoignage de
saint Augustin dans son livre des Confessions, saint
Ambroise, sous le coup de la persécution de l'impéra-
trice Justine, arienne déclarée, fut obligé, avec tout
le peuple, de rester enfermé dans son église; ce fut
alors qu'il institua de faire chanter des hymnes et des
psaumes, comme les Orientaux, afin que le peuple ne
desséchât pas d'ennui, ce qui passa dans la suite en
usage dans toutes les églises. Mais saint Grégoire,
venant après, fit certains changements ; il ajouta et il
retrancha, car les saints pères ne purent pas tout d'un
coup régler tout ce qui pouvait contribuer à la splen-
deur de l'office divin; chacun d'eux régla des choses
différentes dans son église. En effet, on voit que l'on
commença la messe de trois manières différentes :
d'abord, on chantait des leçons, comme cela a encore
lieu au samedi saint; plus tard, le pape Célestin ins-
titua qu'on chanterait des psaumes à V Introït de la
messe, et saint Grégoire conserva un verset du
psaume qui se chantait tout entier. Autrefois, les psau-
mes se chantaient en chœur par les assistants, qui se
plaçaient en forme de couronne autour de l'autel, et
c'est pour cela qu'on dit le chœur. Mais Flavien et
Théodore réglèrent qu'on chanterait alternativement,
et ils tenaient cet usage de saint Ignace, auquel Dieu
avait appris de le faire ainsi. Saint Jérôme disposa des
psaumes, des épîtres, des évangiles qui devaient être
lus en dehors des pièces chantées, dans l'office du jour
et de la nuit. Saint Ambroise, Gélase et saint Gré-
SAINT PELAGE, PAPE 459
goire ajoutèrent des oraisons et des morceaux de
chant, qu'ils disposèrent avec les leçons et les évan-
giles. C'est encore eux qui firent chanter à la messe
le Graduel, le Trait et V Alléluia. Saint IHIaire, ou le
pape Symmaque, ou bien encore le pape saint Thé-
lesphore, d'après différents écrivains, ajoutèrent le
Gloria in excelsis Deo, Laudamus te, etc. Notker, abbé
de Saint-Gai, est le premier qui ail composé des sé-
quences qu'on devait chauler à la place du neume de
Y Alléluia j et le pape Nicolas permit de les chanter à
la messe. Hermann Gontractus le Teutonique com-
posa : liex omnipolens ; Sancli spivilus adsit nabis
(jratia ; Ave Maria, et l'antienne Aima redemplaris
mater, la prose, Simon Barjona. Ce fut Pierre, évéque
de Compostelle, qui fit le Salve lieyina. Cependant,
Siçebert dit que ce fut Robert, roi des Francs, qui
composa la séquence Sancli spiritus adsit nabis
gratia, etc. Charlemagne, d'après ce qu'en rapporte
l'archevêque Turpin, était beau de corps, mais d'un
aspect farouche. Sa taille était de huit pieds, sa figure
avait une palme et demie de lomc, sa barbe une
palme, et son front un pied. D'un seul coup de son
épée, il coupait, du haut en bas, un cavalier armé et
à cheval, et le cheval en plus ; il redressait facilement
avec les mains quatre fers de cheval à la fois. D'une
seule main, il prenait à terre un soldat debout tout
armé, et le levait, sur celte main, jusqu'à la hauteur
de sa tête; il mangeait \u\ lièvre tout entier, ou deux-
poules ou bien une oie; il buvait peu de vin, et le
tempérait avec de l'eau. Il était tellement sobre pour
sa boisson, qu'il ne lui arrivait que rarement de boire
460 LA LÉGENDE DOREE
plus de (rois fois par repas. Il fil bâtir beaucoup de
monastères, et finit saintement sa vie ; à la fin de ses
jours, il institua J.-C. son héritier. Louis, son fils,
personnage d'une grande clémence, lui succéda à
1 empire, vers l'an du Seigneur 815. De son temps,
les évéques et les clercs cessèrent de porter des cein-
tures tissues d'or, leurs habits somptueux et d'autres
ornements mondains. Théodulphe, évèquc d'Orléans,
faussement accusé auprès de l'empereur, fut renfermé
par celui-ci dans la prison d'Angers. Un jour des
Rameaux, dit une chronique, que la procession
passait vis-à-vis la maison où il était détenu, il ouvrit
sa fenêtre et, l'empereur étant là, il chanta, au milieu
d'un grand silence, ces beaux vers qu'il avait com-
posés : Gloria, laus et honor libi s/7, rex Chris te
redemptor, etc*. L'empereur en fut tellement satisfait
qu'il le délivra de ses fers et le rétablit sur son siège.
Les légats de Michel, empereur de Constantinople,
apportèrent, entre autres présents, à Louis, fils de
Oharlemagne, les livres de saint Denys sur la Hiérar-
chie > traduits du grec en latin. Il les reçut avec joie, et
dix-neuf infirmes furent guéris, celle nuit-là même, dans
l'église du saint. Louis étant mort, Lothaire eut l'empire.
Ses frères, ("hurles et Louis, lui déclarèrent la guerre,
et il y eut un tel carnage de part et d'autre qu'on na.
|ms souvenance qu'il y en eût eu un si grand dans 1 ,^
royaume des Francs. Enfin on fit un traité par lequ ^
Charles régna en France, Louis en Allemagne, Lotha'v >^
en Italie et sur celte partie de la France qui reçut ^
* C'est riivmnc de la procession du dimanche des Ranios^Ux#
SAINT PELAGE, PAPE i()l
lui le nom de Lorraine. Dans la suite, il céda l'empire
à Louis, son fils, pour prendre l'habit monastique. De
son temps, rapporte une autre chronique, était pape
Sergius, Romain de nation, qui s'appelait d'abord
Bouche-de-porc, mais qui changea de nom pour s'ap-
peler Sergius : et c'est depuis celle époque qu'il fut
établi que tous les papes changeraient de nom, tant
parce que Notre-Seigneur changea le nom de ceux qu'il
élut à l'apostolat, que pour marquer qu'en changeant
de nom, ils doivent être tout autres par la perfection
de leurs mœurs, et enfin pour que celui qui est élu à
un emploi si éclatant ne soil pas déshonoré par un
nom messéant. Du temp.s de ce Louis, savoir, l'an du
Seigneur 856, lit-on dans une chronique, dans une pa-
roisse de Mayence, le malin esprit tourmentait les habi-
tants, en frappant sur les murs des maisons à coups de
marteau, en parlant tout haut, eu jetant le trouble, à
tel point que partout où il était entré, aussitôt cvlle
maison brûlait. Les prêtres firent des processions avec
les Litanies, en jetant de l'eau bénite; mais l'ennemi
leur jetait des pierres et en blessait un grand nombre.
Enfin il cessa, et fit l'aveu que quand on jeta de l'eau
bénite, il alla se cacher sous la chape d'un prêtre,
son ami, en l'accusant d'être tombé dans le péché
avec la fille du procureur. Dans le même temps, le roi
des Bulgares se convertit à la foi et parvint à un tel
degré de perfection que, cédant le troue à son fils
aîné, il revêtit l'habit monastique, mais son fils, se
comportant en jeune homme et voulant revenirau culte
païen, il reprit les rênes du gouvernement, poursuivit
sonfils,lcprit,el après lui avoir crevé les yeux, il le jeta
*• ^ n euv ae Ve»^ v**»** * par terre
icPrécePlett meVcfl>Vcre vlaYct«\»ere ) pe\t* d ,
fut a«*« èW, cet* t^c ' C U Goto«»e tes ^
ccte w J s0cce«» . v\ \» 2rands «v »
SAINT PELAGE, PAPE 463
préhits, sur les degrés de l'église. Pendant qu'ils
étaient à table, sans qu'on s'y attendît, il les fit en-
tourer tous de cens armés ; ensuite il amena la con-
vocation sur la paix qui avait été violée ; ce dont il se
plaignit. Il ordonna alors de lire la liste des coupables,
qu'il fait décapitera l'instant, sur le lieu même, cl il
continue le repas avec les autres. Il eut pour succes-
seur, Tan de N.-S. 984, Otlion 111, surnommé Merveilles-
du-monde. On dit dans une chronique que sa femme
voulut se prostituera un comte, qui, ne voulant pas
commettre ce crime énorme, fut diffamé auprès de
l'empereur par l'impératrice furieuse. Il fil décapiter
le comte sans l'entendre. Avant d'être exécuté, il pria
sa femme de soutenir son innocence après sa mort
par l'épreuve du fer brûlant. Arrive le jour où le césar
a promis à la veuve et aux pupilles de leur rendre jus-
tice ; la veuve du comte s'y rend en portant la tète
de son mari dans les bras. Elle demande alors à
l'empereur quelle mort méritait celui qui avait tué
quelqu'un injustement. Comme l'empereur lui répon-
dait qu'il méritait de perdre la tète, elle reprit : « C'est
loi qui es cet homme; tu as fait tuer innocemment
mon mari, à la suggestion de ton épouse, et pour que
lu aies la preuve que je dis la vérité, je le la donne-
rai par le jugement du fer rou^e. » L'empereur, vovant
cela, fut stupéfait, et il se remit au pouvoir de cette
femme pour être puni. Cependant, d'après l'interven-
tion des pontifes et des seigneurs, il obtint de la veuve
mi délai de dix, puis de huit, puis de sept et eiihn de
six jours. Alors l'empereur, après avoir examiné l'af-
faire, découvrit la vérité et fit brûler vive son épouse,
464 LA LÉGENDE DORÉE
el, pour se racheter, il donna quatre châteaux à la
veuve. Ces châteaux, situés dans le diocèse de Luna,
sont appelés, en raison des délais différents, X, VIII,
VII et VI. Après Olhon III, le bienheureux Henri,
qui fut duc de Bavière, parvint à l'empire, Tan du
Seigneur 1002. 11 donna en mariage sa sœur, nommée
Galla, à Etienne, roi de Hongrie, encore païen, et il
convertit à la foi chrétienne le roi lui-même et toute
sa nation. Cet Etienne eut tant de piété que Dieu I
rendit illustre par une infinité de miracles éclatants^
Cet Henri et Cunégonde, sa femme, restèrent vierges-
el après avoir vécu dans le célibat, ils moururent ei
paix. 11 eut pour successeur Conrad, duc des Francs ^
qui épousa la nièce de saint Henri. De son temps, owj
vit, dans le ciel, Hne poutre de feu d'une merveilleuse
grandeur, se diriger vers le soleil sur son déclin, puis
tomber à terre. — Conrad fit jeter dans les fers quel-
ques évoques d'Italie, et parce que l'archevêque de
Milan s'était évadé, il fit incendier les faubourgs de
cette ville. Or, le jour de la Pentecôte, pendant qu'on
couronnait l'empereur, dans une petite église, en deçà
de la ville, il se fit, durant la messe, des éclairs et de
si forts coups de tonnerre quequelques personnes furent
frappées d'aliénation, tandis que d'autres rendaient
l'âme. L'évéque Bruno,qui chantait la messe,et le secré-
taire de l'empereur dirent avec les autres que, pendant
lacélébraliondu sacrifice, ils avaient vu saint Ambroise
adressant des menaces à l'empereur. — Du temps de
ce Conrad, c'est-à-dire, l'an du Seigneur 1023, le
comte Lupold, lit-on dans une chronique *,craignant la
* Le Panthéon, de Godefroi de Viterbe, part, XV'II.
SAINT PELAfiE, PAPE 4<i.*>
colère du roi, s'enfuit avec sa femme flans une fore!
où tous deux se cachèrent dans une chaumière. I/em-
percur étant à la chasse dans celte forêt, fut surpris
par la nuit, et forcé de loger dans cette chaumière.
L'hôtesse, qui était grosse e( près d'accoucher, disposa
décemment et fournit, comme elle put, les choses né-
cessaires. Celte nuit-là même, cette femme mil au
inonde un fils, et Conrad entendit par trois fois une
voix qui s'adressait à lui en disant : « Conrad, ce
nouveau-né sera ton cendre. » En se levant le malin,
il manda auprès de lui deux écuyers qui étaient ses
confidents et leur dit : « Allez prendre ce petit en fan I,
arrachez-le des mains de sa mère, coupez-le en deux*
et m'apportez son cœur. » Ils s'empressèrent d'aller
prendre l'enfant dans le giron de sa mère; mais le
voyant fort joli, ils furent touchés de compassion et
le déposèrent sur un arbre, pour qu'il ne fût point dé-
voré par les bêtes; puis coupant un lièvre en deux, ils
en apportèrent le cœur à l'empereur. Ce même jour,
un duc passait par là et entendant un enfant qui pous-
sait des vagissements, il se le fit apporter. Or, comme
il n'avait point de fils, il le porta à sa femme et le fit
nourrir ; puis il répandit le bruit qu'il l'avait eu de sa
femme et le nomma Henri. Devenu grand, il était très
beau de corps, très éloquent et gracieux en toul point.
L'empereur, le voyant si beau et si prudent, le de-
manda à son père et le fil rester à sa cour. Mais en le
voyant si bien venu et si recommandé de tous, il se
prit à douter qu'il ne régnât après lui et que ce ne fût
celui qu'il avait commandé de tuer. Voulant donc se
tranquilliser, il l'envoya porter à sa femme une lettre
m. M)
464) LA LEGENDE DOREE
écrite de sa propre main et ainsi conçue : « Si ta vie
t'est chère, aussitôt après avoir reçu cette lettre, tu
cet enfant. » En chemin, il entra dans une église, ov~^ ^^i
il s'endormit de fatigue sur un banc, et la bourse o»'*^» 0{i
se trouvait la lettre était pendante; un prêtre, poussa» ^^^
par la curiosité, délia cette bourse, et voyant une lef ^>y \d
tre scellée du sceau royal, il l'ouvrit, sans briser T T»œi
sceau, et la lut : il fut saisi d'horreur pour un par^-j-j^^
crime ; alors grattant avec adresse ces mots : « tuc-lea^ Î^>M
il écrivit à leur place : « tu donneras à ce jeune homrv
notre fille en mariage. » Quand l'impératrice eut %
la lettre scellée du sceau de l'empereur, et écrite de»#>
main, elle convoqua les princes, célébra les nocea^^-_^r
donna sa fille en mariage à Henri. Ces noces furent ^ mrm >. ^
lébréesà Aix-la-Chapelle. L'empereur, entendant c^ %
que sa fille avait été mariée avec pompe, fut stupéf;~2^g . **b
et après s'être enquis de la vérité auprès des ri""7 '*
écuyers, du duc et du prêtre, il vit qu'il n'avait p3v£,
lieu de résister à la volonté de Dieu ; alors il fit venir
Henri et le reconnaissant comme son gendre, il le dé*
signa pour régner après lui. Or, au lieu où naquit
Henri, fut élevé un magnifique monastère qui porte
encore aujourd'hui le nom d'Ursanie (Hirsauge).
Cet Henri éloigna de sa cour tous les bouffons et
donnait aux pauvres ce qu'on avait l'habitude de dis-
tribuer à ces gens-là. De son temps, il y eut un si
grand schisme en l'Eglise que trois papes furent élus
à la fois; mais un prêtre, nommé Gratien, leur ayant
donné une grande somme d'argent, ils lui cédèrent la
papauté qu'il obtint ainsi. Or, comme Henri venait à
Home pour éteindre le schisme, Gratien vint à sa ren-
SAINT PKLAfiK, PAPE 407
contre et lui offrit une couronne d'or, pour le mettre,
dans ses intérêts : mais l'empereur ne parla de rien,
convoqua un concile où (îratien fut convaincu de simo-
nie et un autre lui fut substitué. Cependant dans le
livre que Bonizi envoya à la comtesse Mathilde, il est
dit que ce Gralien avait agi en toute simplicité, quand
il acheta le Pontificat à prix d'argent, et que c'était
pour obvier au schisme ; mais reconnaissant ensuite
son erreur, il se déposa lui-même de l'avis de l'empe-
reur. Après cet Henri, ce (ut Henri III qui eut l'em-
pire. De son temps, Bruno fut élu pape et prit le nom
de Léon. Comme il allait prendre possession à Rome
du siège apostolique, il entendit la voix des anges qui
chantaient: Dicit Dominas : lù/o coyito cotjUationcs
paris, etc. *. Ce pape composa beaucoup de pièces de
chant en l'honneur d'une foule de saints. — Dans ce
temps, Bérenger jeta le trouble dans l'Eglise. Il pré-
tendait que le corps et le sang de J.-C. ne sont pas
véritablement sur l'autel, mais que ce n'en est que
la figure. Contre lui écrivit Lan franc, prieur du B«'c,
originaire de. Pavie, qui fut le maître de saint An-
selme de Cantorbéry. Ensuite régna Henri IV, l'an du
Seigneur I0'J7. De son temps principalement, brillait
Lanfranc. L'excellence de sa doctrine fit voler de la
Bourgogne auprès de lui Anselme, personnage qui,
dans la suite, fut orné de vertus et de sagesse ; il fut
le successeur de Lanfranc dans le prieuré du monas-
tère du Bec. Vers ce temps-là, Jérusalem, qui avait
* Hélioand, an 1048. C'est l'introït de la messe du dernier
dimanche après la Pentecôte.
468 LA LÉGENDE DORÉE
été prise par les Sarrasins, fut recouvrée par les fidè-
tas. Les os de saint Nicolas furent apportés à la ville
de Bari. A. ce sujet on lit, entre autres choses, que
dans une église, qu'on appelle Sainte-Croix, dépen-
dante de Sainte-Marie de la Charité, on ne chantait
pas encore la nouvelle légende de saint Nicolas, et les
frères sollicitaient instamment le prieur de leur en
donner la permission. Celui-ci s'y refusa obstinément,
sous prétexte qu'il était inconvenant de changer une
coutume ancienne pour la remplacer par des nouveau-
tés. Comme les frères insistaient encore, le prieur
courroucé répondit : « Allez- vous-en, frères, jamais
on ne m'arrachera la permission de chanter dans mon
église de nouveaux cantiques, qui sont je ne sais quel-
les bouffonneries. » Mais quand arriva la fête du
saint, les frères chantèrent les matines avec une cer-
taine tristesse, et quand ils se furent tous retirés dans
leurs lits, voici que saint Nicolas apparut visiblement
au prieur avec un aspect terrible. Il le prit de son lit
par les cheveux et le jeta sur le pavé du dortoir.
Alors il commenta l'antienne : 0 paslor interne^ et à
chaque note, avec une poignée de verges à la main, il
frappait sur le dos du prieur les coups les plus rudes.
Il poursuivit, jusqu'à la fin, le chant de cette antienne
qu'il exécutait lentement, mais en redoublant les coups.
Les cris du prieur ayant réveillé tous les frères, on
le porta à demi-mort dans son lit. Revenu enfin à lui ':
« Allez, dit-il, chanter maintenant le nouvel office de
saint Nicolas. » Dans ce temps-là, du couvent de Mo-
lesmes sortirent vingt et un moines avec leur abbé,
saint Robert, pour aller dans la solitude de Citeaux,
SAINT PELAGE, PAPE 4C9
afin d'y observer plus strictement leur règle, et y fon-
der un nouvel ordre. Hildehrand, prieur de Cluni, fut
élu pape et appelé Grégoire. Alors qu'il n'était encore
que dans les ordres mineurs, il exerçait les fonctions
de légat, et à Lyon il convainquit de simonie, d'une
manière miraculeuse, l'archevêque d'Embrun. Cet ar-
chevêque corrompait tous ses accusateurs et ne pou-
vait être convaincu ; alors le légat lui commanda de
dire : Gloria Patri el Filio, et Spirituisancto. L'arche-
vêque disait bien, Gloria Patri el Filiu, mais il ne pou-
vait dire el Spiriluisancto, parce qu'il avait péché con-
tre le Saint-Esprit. Alors il confessa sa faute, et
aussitôt qu'il eut été déposé, il put prononcer à haute
voix le nom du Saint-Esprit, (le miracle est rapporté
par Bonizi dans son livre à la comtesse Malhilde.
(Epftre, i.)
Henri IV mourut à Spire, et fut enseveli avec les
autres rois; ce vers fut gravé sur son tombeau :
Filius hic, pater hic, avus hic, proavus jacet istie*.
Henri V lui succéda l'an du Seigneur 1107. 11 se
saisit du pape et des cardinaux, et en leur rendant la
liberté, il reçut le privilège de donner l'investiture des
évèchés et des abbayes par l'anneau et le bâton pas-
toral. — Vers ce temps, saint Bernard entra à (Vit eaux
avec ses frères. — Dans la paroisse de Liège, une
truie mit bas un pourceau qui avait un visage d'homme.
Jl naquit un poulet avec quatre pattes. — Lothaire
fut le successeur de Henri. De son temps, eu Espa-
• Ici gît, fils, père, aïeul et bisaïeul.
m. :m>-
470 LA LÉGKNDE DOREE
gne, une femme mit au monde un monstre qui avait
deux corps; les figures étaient tournées en façon in-
verse Tune de l'autre, et les deux corps étaient soudés
ensemble. D'un côté c'était un homme complet avec
tous ses membres, et de l'autre côté, c'était la figure
d'un chien avec le corps et les membres d'un chien. —
Après Lothaire, régna Conrad, l'an du Seigneur 1138.
Ce fut de son temps que mourut Hugues de Saint-
Victor, le docteur par excellence, profond en science
et en piété. On rapporte de lui que dans sa dernière
maladie, il ne pouvait garder, aucune nourriture ; il
ne laissa pas de demander avec beaucoup d'instance
qu'on lui donnât le corps du Seigneur. Alors ses frè-
res, dans linlenlion de le calmer, lui apportèrent sim-
plement une hostie au lieu du corps de N.-S. Mais il
le sut par révélation : « Que le Seigneur ait pitié de
vous, mes frères, dit-il; pourquoi avoir voulu m 'abu-
ser? car ce n'est pas mon Seigneur que vous m'avez
apporté. » Les frères stupéfaits coururent chercher le
corps de N.-S. mais Hugues, voyant qu'il ne pourrait
le recevoir, fit cette prière en levant les mains au ciel :
« Que le fils remonte au Père, et l'esprit à son Dieu
qui Ta créé. » En disant ces mots, il rendit l'esprit, et
on ne vit plus le corps du Seigneur. — Eugène, abbé
de saint Anaslase, est élu pape. Chassé de la ville par
les sénateurs qui en avaient élu un autre, il vint dans
les Gaules, et envoya en avant de lui saint Bernard
qui prêchait la voie du Seigneur et faisait beaucoup
de miracles. Alors florissait Gilbert de la Porrée. —
Frédéric, neveu de Conrad, fut empereur, l'an du
Seigneur 1154. — En ce temps, florissait maître Pierre
SAINT PELAGE, PAPE 471
Lombard, évèque do Paris, qui compila si utilement
le livre des Sentences, la close du Psautier el des Epî-
tres de saint Paul.
Dans ce temps-là, on vit dans le ciel trois lunes et
au milieu le signe de la croix, el peu après on vil trois
soleils. — Alors Alexandre fut élu pape canoniquc-
ment. On lui opposa Octavien, Jean de Crémone, car-
dinal du titre de saint Calixte et Jean de Struinc qui
furent successivement élus papes et soutenus par l'em-
pereur. Ce schisme dura dix-huit ans, pendant les-
quels les Teutons, qui tenaient Tusculum pour l'em-
pereur, attaquèrent les Romains à Monte-Porto et en
firent un si grand carnage, depuis l'heure de nom*
jusqu'à celle de vêpres, (pie jamais il n'y eut tant de
Romains tués par milliers, quoique du temps d'Aniii-
l>al, il en eût été massacré un si grand nombre (pie
ce général envoya à Cartilage trois boisseaux des an-
neaux qu'il fit oter des doigts des chevaliers restés
morts. Beaucoup d'entre eux furent ensevelis à Saint-
Etienne et à Saint-Laurent, où ils ont cette épitaphe :
Mille decem decies se.r decies quuqne seni*. — L'em-
pereur Frédéric, étant dans la Terre-Sainte, trouva la
morl en se baignant dans un fleuve; ou bien, selon
d'autres, son cheval s'élant engagé trop avant dans
Peau, il tomba et se noya. II eut pour successeur Henri,
son fils, l'an du Seigneur 1 100. De son temps, il y eut
des pluies si abondantes, mêlées de tonnerres, d'é-
clairs et de tempêtes, que l'on n'a pas de souvenance
qu'il y en eût eu dépareilles dans l'antiquité ; en effet,
• Ï00.600?
472 LA LÉGENDE DOREE
des pierres carrées, grosses comme des œufs, mêlées
à la pluie, détruisirent les arbres, les vignobles, les
moissons et tuèrent beaucoup de monde. Pendant cette
tempête, on vit voler dans les airs des corbeaux et
une grande quantité d'oiseaux qui portaient des char-
bons ardents dans leur bec et incendiaient les mai-
sons.— Henri exerça constamment sa tyrannie contre
l'Eglise romaine ; ce fut pour cela qu'à sa mort, Inno-
cent III s'opposa à ce que Philippe, son frère, fût
promu à l'empire, et il adhéra à Othon, fils du duc de
Saxe, qu'il fit couronner roi d'Allemagne à Aix-la-
Chapelle. — En ce temps-là, plusieurs barons de France,
qui allèrent outre-mer pour délivrer la Terre-Sainte,
prirent Constantinople. — De cette époque date le com-
mencement des ordres des prêcheurs et des frères mi-
neurs. Innocent IV envoya des légats à Philippe, roi des
Français, pour qu'il envahît le pays des Albigeois et
qu'il détruisît les hérétiques. Il les prit et les fit brûler.
— Enfin Innocent couronna Othon empereur, et exigea
de lui le serment de sauvegarder les droits de l'Eglise.
Mais le jour même de son serment il y manqua, et fit
dépouiller ceux qui allaient à Rome en pèlerinage.
Alors le pape l'excommunia et le déposa de l'empire.
— En ce temps, vivait sainte Elisabeth, fille du roi de
Hongrie, épouse du landgrave deThuringe, qui, entre
autres miracles sans nombre, ressuscita, ainsi qu'il est
écrit, plus de treize morts et rendit la vue à un aveugle-
né. On dit qu'il découle encore aujourd'hui de l'huile
de son corps. — Quand Othon fut déposé, on élut Fré-
déric, fils de Henri, qui fut couronné par le pape Ho-
norius. Il promulgua d'excellentes lois pour la liberté
LA DÉDICACE DE l'ÉGUSE 473
rie l'Eglise et contre les hérétiques. H surpassa tous
les monarques en richesses et en gloire ; mais il se
laissa abuser par l'orgueil qu'il en ressentit. II fut en
effet un tyran de l'Eglise ; il mit deux cardinaux dans
les fers; il fit pendre les prélats que Grégoire IX avait
convoqués pour venir en concile ; de là l'excommuni-
cation que le pape lança contre lui. Enfin Grégoire
mourut écrasé sous une infinité de tribulations et In-
nocent IV, génois de nation, ayant convoqué un concile
à Lyon, déposa cet empereur. Depuis sa mort et sa
déposition, le siège impérial est vacant.
LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE
La dédicace de l'Eglise est célébrée comme les autres
fêtes solennelles ; et parc;? qu'il y a deux sortes d'é-
glises ou de temples, le matériel et le spirituel, c'est
pour cela qu'il convient de dire ici un mot de la dédi-
cace de ces deux temples. Par rapport à la dédicace du
temple matériel, il y a trois considérations a établir:
1° Pourquoi il est dédié ou consacré ; II" comment il
est consacré; III0 par qui il est profané. Et parce qu'il
y a deux objets consacrés, savoir : l'autel et le temple
lui-même ; il faut d'abord expliquer pourquoi on con-
sacre l'autel et ensuite le temple. L'autel est consacré
pour trois raisons : 1° pour offrir le sacrement du Sei-
gneur. Il -est dit dans la Genèse (c. vin) : « Xoe dressa
un autel au Seigneur ; et prenant de tous les animaux
et de tous les oiseaux purs, il" les offrit à Dieu sur cet
autel. » Or, ce sacrement, c'est le corps et le sang de
474 LA LÉGENDE DOREE
J.-C. que nous immolons en souvenir de la passion
du Seigneur, d'après Tordre qu'il nous en a donné, en
disant : « Faites ceci en mémoire de moi. » Trois sou-
venirs nous rappellent la passion du Seigneur: 4° l'é-
criture, c'est-à-dire la passion de J.-C. représentée
par des images; c'est pour les yeux. L'image du cru-
cifix et les autres images placées dans l'église servent
j\ réveiller le souvenir, la dévotion et l'instruction : ce
sont, en quelque sorte, les livres des laïques ; 2° la
parole, c'est-à-dire la passion de J.-C. qui estprêchée ;
c'est pour les oreilles ; 3° le sacrement, c'est-à-dire la
passion de J.-C. ; elle est reproduite d'une manière
bien remarquable dans le sacrement, qui contient
réellement et où l'on offre pour nous le corps et le
sang de J.-C. ; et c'est pour le goût. Si donc notre
amour est échauffé par la passion de J.-C. par les ta-
bleaux, s'il est plus échauffé encore parla prédication,
à combien plus forte raison doit-il être enflammé dans
ce sacrement où elle est reproduite d'une manière si
vive. 2° I/autcl est consacré pour invoquer le nom du
Seigneur. Il est écrit dans la Genèse (c. xir) : « Abra-
ham dressa un autel à l'endroit où le Seigneur lui
apparut, et il invoqua le nom du Seigneur. Or, celte
invocation se fait, selon l'apôtre à (Timothée, I, n),
ou par les supplications, qui s'opèrent par adjuration,
pour écarter le mal, ou par les prières qui ont lieu
pour augmenter le bien, ou par les actions de grâces
que l'on adresse pour conserver le bien que "l'on pos-
sède. Or, l'invocation qui se fait sur l'autel s'appelle,
à proprement parler, messe, car le céleste messager
(jnissus), c'est-à-dire le Christ, est envoyé par le Père
•-• f — M
LA DÉDICACE DK L RiUSE 47.*
qui consacre l'hostie elle -mùme et il est envové par
lui-même de nous au Père, afin qu'il intercède pour
nous. Ce qui fait dire à Hugues : « La sainte hostie
elle-même peut être appelée messe parce qu'elle est
transmise : !• à nous par le Père dans l'incarnation ;
2° par nous au Père dans la passion. De même, dans
le sacrement, elle est transmise: 1° à nous par le Père
pour notre sanctification, au moyen de laquelle il com-
mence à résider avec nous ; 2° par nous au Père par
l'oblation, au moyen de laquelle il intercède en notre
faveur. » Remarquez encore que la messe se chante
en trois langues : en grec, en hébreu et en latin, pour
représenter le titre de l'inscription de la croix écrit
en ces trois langues. On la chante encore en trois
langues pour marquer que toute langue doit louer
Dieu, puisque ces trois langues sont censées les ren-
fermer toutes. On chante en latin les évangiles, les
ëpltres, les oraisons et les autres pièces de chant ; en
grec le Kyrie, eleison et le Clirisle, eleison qu'on ré-
pète neuf fois, afin que nous parvenions à la société
des neuf chœurs angéliques; et en hébreu Valleluin,
amen, sabaoth et hosanna. 3° L'autel est consacré pour
chanter. Il est écrit dans V Ecclésiastique (xlviij :
et Dieu rendit David fort contre ses ennemis; ce prince
établit des chantres pour rester devant l'autel ; et il a
accompagné leurs chants de doux concerts d'instru-
ments de musique. » Le mol concerts est au pluriel,
car, d'après Hugues de Saint- Victor, ily a trois espèces
de sons avec lesquels on fait des concerts. On obtient
le son par le pincement, par le souffle et par le chîiiit.
A la harpe appartient le pincement, à l'orgue le souffle,
476 LA LÉGENDE DOREE
à la voix le chant. Cette consonnanee des sons peut
se rapporter à l'accord qui doit exister dans notre
conduite; le travail des mains peut représenter le pin-
cement de la harpe, la dévotion de l'esprit, le souffle
de l'orgue, et les bonnes paroles, le chant de la voix.
Hugues de Saint-Victor dit plus loin : « A quoi sert
la douceur de la voix sans la douceur du cœur? Vous
pliez votre voix, faites aussi plier votre volonté. Vous
conservez l'accord dans les voix, conservez l'accord
dans les mœurs, afin d'être en union avec le prochain
par l'exemple, avec le Seigneur, par la volonté, avec
votre maître par l'obéissance. » Ces trois espèces de
musique ont du rapport avec les trois parties princi-
pales qui composent l'office de l'Eglise, comme il est
dit dans le Mi traie (chapitre de l'office), savoir : les
psaumes, le chant et les leçons. La première espèce de
musique est celle qui s'obtient par le pincement des
doigts, comme dans le psallérion et autres instruments
semblables; ce qui se rapporte à la psalmodie. « Louez
le Seigneur avec le psaltérion et la harpe, dit le
psaume cl. » La seconde est celle qui s'obtient parle
chant avec la voix, et ceci se rapporte aux leçons :
« Célébrez la gloire du Seigneur, dit David (Ps. xxxu),
par un concert de voix. » La troisième s'obtient par
le souffle, comme dans la trompette, ce qui se rap-
porte au chant : « Louez le Seigneur au son de la
trompette » (Ps. cl).
Le temple ou église est consacré pour cinq rai-
sons : I. Pour en expulser le diable et sa puissance.
Saint (irégoire raconte, dans son Dialogue*, qu'une
* Liv. III, c. xxx.
LA DÉDICACE DE L KCiLFSE 477
église des Ariens rendue aux fidèles, avant été consa-
crée, on y porta les reliques de saint Sébastien et de
sainte Agathe; alors, le peuple rassemblé senlit tout
à coup courir çà et là, entre les jambes, un pore qui
s'enfuit par la porte et qu'on ne revit plus. Tout le
inonde en fut rempli d'admiration. Le Seigneur mon-
tra par là évidemment la sortie de l'esprit immonde
qui habitait ce temple. Or, la nuit suivante, il se fit
un grand vacarme sur les toits de la même église,
comme si quelqu'un y courait de tous cAtés. La se-
conde nuit, le bruit augmenta, et la troisième, le fracas
fut si fort, qu'on crut l'église renversée de fond en
comble. Mais aussitôt tout s'apaisa, et l'antique en-
nemi cessa ses désordres. Or, toute cette agitation
prouva que le démon sortait forcément d'un lieu qu'il
avait conservé longtemps en son pouvoir. (Saint Gré-
goire.) IL II est consacré pour le salut de ceux aux-
quels il sert de refuge. Delà, le privilège accordé par
les princes à certaines églises, après leur consécra-
tion, de sauvegarder ceux qui s'y réfugient. De là
encore, cette loi portée dans le droit canon : « L'Eglise
protège ceux qui sont coupables d'avoir versé le sang,
afin qu'ils ne perdent ni la vie, ni les membres. » O
fut en vertu de ce privilège que Joas s'enfuit dans le
tabernacle du Seigneur, et prit la corne de l'autel.
(Rois, III, ii.) III. Il est consacré, afin «pie nos prières
y soient exaucées: ce qui est indiqué au IIIe Livre des
Rois, c. vin, quand Salomon dit, après la dédicace
du temple : « Quiconque vous adressera des prières
en ce lieu, exaucez-le du lieu de votre demeure dans
le ciel, et l'ayant exaucé, faites-lui miséricorde. » Or,
478 LA LÉGENDE DOREE '
nous prions, dans les églises, la face tournée vers
l'orient, ce qui s'observe pour trois raisons, d'après
le Damascène, (I. IV, c. v) : 4° pour montrer que
nous cherchons notre patrie ; 2° pour regarder du
côté de Jésus-Christ crucifié ; 3° pour montrer que
nous attendons la venue du Souverain Juge. Voici ses
paroles : « Dieu plaça le paradis dans Eden, du côté
de l'Orient, d'où il fit sortir l'homme pour l'en exiler,
et il le fit habiter devant le paradis, du côté de l'Occi-
dent. Occupés à rechercher notre patrie et à regarder
vers elle, nous adorons Dieu du côté de l'Orient. » Il
y a plus : c'est que Notre-Seigneur, sur la croix, re-
gardait l'Occident, et nous adorons en cette posture
pour le regarder. Quand il monta au ciel, il fut em-
porté en l'air vers l'Orient ; les apôtres l'adorèrent,
tournés aussi de ce côté, et il viendra de la même ma-
nière qu'ils l'ont vu allant au ciel. C'est donc pour
montrer que nous l'attendons, si nous l'adorons tour-
nés vers l'Orient. » (Saint Jean Damascène.) IV. Le
temple est consacré pour y rendre à Dieu des actions
de louange, ce qui se fait par les sept heures cano-
niales, qui sont : Matines, Prime, Tierce, Sexte, None,
Vêpres et Complies. Or, bien que Dieu doive être loué
à chaque heure du jour, cependant, comme notre in-
firmité ne nous le permet pas, il a été réglé que nous
devions louer spécialement Dieu à ces heures, parce
qu'elles sont privilégiées plutôt que les autres, et à
plus d'un titre. Car, c'est à minuit, heure des ma-
tines, que J.-C. est né, fut pris et moqué par les
juifs.
C'est encore à cette heure qu'il a dépouillé l'enfer. Le
LA DÉDICACE DE L ECLISE 4711
Milrule dit*, dans un sens large, que ce fut à minuit
qu'il a dépouillé l'enfer, car il est ressuscité le matin,
avant le jour; ce fut à cette première heure qu'il a
fait son apparition. De là ces paroles de saint Jérôme :
« Je pense que c'est une tradition des apôtres de ne
pas laisser sortir, avant le milieu de la nuit, le peuple
qui attend la venue de J.-C. la veille de IMques, et
quand cette heure est arrivée, on peut en toute sécu-
rité célébrer ce jour de fête. » Dans celte heure donc,
nous chantons les louanges de Dieu, pour lui rendre
grâce de sa naissance, de sa capture et de la déli-
vrance des patriarches, et pour attendre sa venue avec
empressement. On ajoute les laudes aux matines, car
ce fut le matin qu'il submergea les Egyptiens dans la
mer, qu'il créa le monde et qu'il ressuscita. En cette
heure donc, nous offrons des louanges à Dieu, afin
de n'être point engloutis avec les Egyptiens dans la
mer de ce monde, afin de le remercier de notre créa-
tion et de sa résurrection. A l'heure de prime, princi-
palement, J.-C. allait au temple, et le peuple l'y sui-
vait de grand matin, comme il est dit dans saint
Luc(xxi),il fut présenté à Pilale; à cette heure encore,
il apparut ressuscité aux saintes femmes, (lest la pre-
mière heure du jour. Si donc nous adressons des
louanges à Dieu en celte heure, c'est pour imiter le
Christ et pour le remercier de sa résurrection et de
son apparition, puis pour offrir à Dieu, comme au
principe de toutes choses, les prémices de la journée.
A l'heure de tierce, J.-C. fut crucifié par les langues
* Liv. IV, c. i.
480 LA LÉGENDE DOREE
des juifs, flagellé à la colonne par les ordres de Pilate.
Il est dit dans les histoires que cette colonne, à la-
quelle le Sauveur fut attaché, porte encore des restes
de son sang; ce fut aussi à celte heure que TEspril-
Saint fut envové. A sexte, il fut attaché à la croix
avec des clous ; les ténèbres se répandirent par toute
la terre, afin que le soleil en deuil se couvrît de vête-
ments noirs à la mort de son maître, et afin qu'il ne
fournît pas sa lumière à ceux qui avaient crucifié le
Seigneur. A cette heure encore du jour de l'Ascension,
il se mit à table avec ses disciples. A l'heure de none,
J.-C. rendit l'esprit; un soldat ouvrit son côté; le
collège des apôtres avait coutume de se réunir pour
la prière, et J.-C. monta au ciel. C'est en raison de
ces privilèges, que nous louons Dieu à ces différentes
heures. A vêpres, J.-C, dans la Cène, institua le
sacrement de son corps et de son sang ; il lava les
pieds de ses disciples ; il fut descendu de la croix et
placé dans le sépulcre ; il se manifesta à ses disciples
sous l'habit d'un pèlerin, et c'est pour tous ces mys-
tères que, dans cette heure, l'Eglise rend des actions ^
de grâce à J.-C. A complies, Notre-Seigneur sua de&E
gouttes de sang, une garde fut placée à son tombeaurj
et il y reposa ; en ressuscitant, il annonça la paix au**£i
disciples, et pour cela, nous rendons grâces à Dieu m
Saint Bernard nous dit de quelle manière nous devonr m
nous acquitter de ces louanges : « Mes frères, en in
molanl l'hostie de louange, joignons le sens au
paroles, l'affection aux sens, la joie à l'affection, 1
gravité à la joie ; à la gravité, l'humilité ; à l'humilittrv
la liberté. » V. Le temple est consacré, afin qu'on y
LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE 481
administre les sacrements de l'Eglise. Alors il devient
comme la maison de Dieu, où sont conservés et admi-
nistrés les sacrements. On les donne et on les admi-
nistre à ceux qui entrent, comme le Baptême ; à ceux
qui sortent, comme l'Extrême-Onction ; à ceux qui
demeurent : parmi ces derniers, les uns les adminis-
trent, et on leur confère l'Ordre ; les autres combat-
tent et, s'ils succombent, on leur accorde la Pénitence ;
s'ils se soutiennent, on ajoute l'audace de l'Ame à leur
force, dans la Confirmation ; avec l'Eucharistie, on
leur donne la nourriture qui les soutiendra ; enfin, on
les préserve des obstacles contre lesquels ils pour-
raient se briser, en les unissant par le Mariage. —
II. 11 reste à voir la forme de la consécration : 1° par
rapport à l'autel, 2° par rapport à l'Eglise.
Plusieurs choses tendent au même but dans la con-
sécration de l'autel. 1° D'abord on fait quatre croix
avec de l'eau bénite aux quatre coins de l'autel ; 2° on
en fait sept fois le tour ; 3° on l'asperge sept fois d'eau
bénite avec de l'hysope; 4° on brûle dessus de l'en-
cens; o0 on l'oint avec le saint Chrême; (i° on le
couvre avec des nappes propres. Tout ceci représente
les vertus que doivent posséder ceux qui approchent
de l'autel : i°car ils doivent avoir les quatre sortes de
charité qui ont été acquises par la croix, savoir :
l'amour de Dieu, de soi-même, des amis et des enne-
mis. Cela est signifié par les quatre croix faites aux
quatre coins de l'autel. C'est à ce propos qu'il est dit
dans la Genèse (xxm) : « Vous vous étendrez à l'orient
et à l'occident, au septentrion et au midi. » Ces quatre
croix peuvent encore signifier le salut des quatre par-
ut, ai
482 LA LÉGENDE DOREE
tiesdu inonde opéré par J.-C., elles montrent encore
que nous devons porter la croix du Seigneur de quatre
manières, savoir : dans le cœur par la méditation, dans
la bouche par la confession, dans le corps par la
mortification, et sur la figure en y imprimant souvent
ce signe. 2° Us doivent avoir le soin et la vigilance; ce
qui est signifié par les sept circuits. Aussi chante-t-on
alors : Invenerunt me vigiles, etc.; car ils doivent
veiller avec soin sur leur troupeau. C'est ce qui fait
mettre par Gilbert au rang des choses ridicules, la né-
gligence du prélat, quand il dit : « Quel est le plus
ridicule ou le plus dangereux, d'une sentinelle aveugle,
d'un courrier boiteux, d'un prélat négligent, d'un doc-
teur ignare, ou d'un héraut muet? » Les sept circuits
autour de l'autel peuvent encore signifier les sept mé-
ditations et considérations sur les sept degrés d'hu-
milité en J.-C, sur lesquels nous devons faire souvent
rouler nos entretiens. Le 1er c'est qu'étant riche, il
s'est fait pauvre; le 2e qu'il fut mis dans une crèche;
le 3* qu'il fut soumis à ses parents ; le 4* qu'il courba
la tète sous la main d'un esclave; le o* qu'il supporta
un disciple voleur et traître; le fi° qu'il fut doux jus-
qu'à se taire devant un juge inique; le 7* qu'il daigna
prier pour ceux qui le crucifiaient. Ou bien encore ces
sept tours rappellent les sept chemins de J.-C Le
premier du ciel dans le sein de sa mère, le second de
ce sein à la crèche, le troisième de la crèche dans le
monde, le quatrième du monde au gibet, le cinquièmes
du gibet au tombeau, le sixième du tombeau au.>a
limbes, le septième des limbes en remontant dans I
ciel. 3° Ils doivent avoir souvenance de la passion d
LA DÉDICACE DE L ÉGLISE 483
Seigneur; ce qui est signifié par l'aspersion de l'eau.
Les sept fois qu'on asperge avec l'eau, sont les sept
fois que J.-C. versa son sang : 1° à la circoncision,
2° dans l'oraison au jardin, 3° dans la flagellation,
4° dans le couronnement d'épines, 5° par ses mains
percées, G0 par ses pieds attachés, 7° par son côté
ouvert. Or, ce sang fut versé avec l'hysopcde l'humi-
lité et de l'inestimable charité : car l'hysope est une
plante humble et chaude. On peut encore dire de ces
sept aspersions qu'elles signifient les sept dons du
Saint-Esprit dans le baptême. 4° Ils doivent faire leurs
prières avec ferveur et dévotion, ce qui est indiqué par
l'encens qu'on brûle. L'encens en effet a la propriété
de s'élever en une fumée légère; de consolider par sa
nature, de resserrer par sa viscosité, de fortifier par
son arôme. De même l'oraison monte au souvenir de
Dieu; consolide l'âme quant à la faute passée en de-
mandant le pardon; resserre quant à la faute à venir
en sollicitant la précaution; elle fortifie quant à la
faute actuelle en demandant un appui. On peut encore
dire qu'une dévote oraison est représentée par l'en-
cens. Elle monte vers Dieu : « L'oraison de celui qui
s'humilie (ce sont les paroles de l'Ecclésiastique, xxxv)
pénètre les nuages. » Elle est d'une bonne odeur à
Dieu : « Les vieillards (de l'Apocalypse v) avaient cha-
cun des harpes et des coupes d'or pleines de parfums,
qui sont les prières des Saints. » Elle doit partir d'un
cœur enflammé. On donna à l'ange de l'Apocalypse
(vin) une quantité de parfums, afin qu'il offrit les
prières de tous les saints. Il prit ensuite l'encensoir et
l'ayant rempli du feu de l'autel, il le jeta sur la terre.
484 LA LÉGENDE DOREE
5° Ils doivent posséder la pureté de la conscience et
le parfum de la bonne réputation ; ce qui est signifié
par le saint Chrême composé d'huile et de baume. Ils
doiveut avoir une conscience pure, afin de pouvoir
dire avec l'apôtre (II, Gorinth., i) : « Nous avons cette
gloire que notre conscience nous rend témoignage » :
une bonne réputation : « Il faut, dit saint Paul (I, Ti-
moth., ni), qu'il ait bon témoignage de ceux qui sont
hors de l'Eglise. » « Les clercs, ajoute saint Chrysos-
tome, ne doivent avoir aucune tache, ni dans leur
parole, ni dans leur pensée, ni dans leurs actions, ni
dans l'opinion, parce qu'ils sont la beauté et la fore
de l'Eglise : et s'ils étaient mauvais, ils la souilleraien
tout entière. » 6° Us doivent avoir la pureté des
bonnes œuvres; ce qu'indiquent les parures blanche!
et nettes dont on couvre l'autel. On fait usage des vê
tements pour se couvrir, pour se tenir chaudement
pour s'orner. De même les bonnes œuvres cachent 1^ Ai
nudité de l'âme. « Je vous conseille, est-il dit dan ^ ~is
l'Apocalypse (m), à l'ange de Laodicée, d'acheter de^E£«s
vêtements blancs pour vous habiller et pour cach<_-»cr
votre nudité honteuse. » Us ornent l'âme d'honnête^ ^lè
(Rom., xm). <( Revêtons-nous des armes de la li^r- u-
mière. » Ils tiennent chauds et enflamment de chari ^Sté
(Job, xxxvn). « Est-ce que vos vêtements ne sonlp~ -as
chauds? etc. » Ce serait peu pour celui qui monter " à
l'autel d'avoir une haute dignité et une vie iiifiii=JSFc.
« C'est chose monstrueuse, dit saint Bernard, qu'us- ne
place élevée et une vie bfisse, un grade supérieur et
une position intime, un visage grave et des actions
légères, une éloquence abondante, et des friiîfo
»iù
LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE 483
nuls, une grande autorité, et un esprit volage. »
II. Il faut voir maintenant de quelle manière l'église
est consacrée : or, plusieurs choses tendent à ce but.
En effet l'évêque fait trois fois le tour de l'église, et à
chaque fois qu'il passe devant la porte, il la frappe de
son bâton pastoral en disant : « Levez vos portes, ô
princes (Ps. xxm) » . A l'intérieur et à l'extérieur, l'église
est arrosée d'eau bénite. Sur le pavé on fait une croix
avec de la cendre et du sable ; on y écrit l'alphabet
gprec et le latin en travers, depuis l'angle du côté de
Porient jusqu'à l'angle du côté de l'occident. Sur les
murailles on peint des croix au-devant desquelles on
place des (lambeaux et on les oint de saint Chrême.
I. Ce triple tour représente le triple circuit qu'a fait
le Christ pour la sanctification de cette église. Le pre-
mier, ce fut quand il vint du ciel dans le monde ; le
second, quand du monde il descendit aux limbes; le
troisième quand revenant des limbes et ressuscitant,
il monta au ciel. Ces trois tours peuvent encore mon-
trer que cette église est consacrée en l'honneur de la
Trinité : ou bien aussi ces trois états différents des
membres de l'Église qui doivent être sauvés, savoir les
vierges, les continents et les personnes mariées. Ce
qui est désigné par la disposition de l'église matérielle,
ainsi que le montre Richard de Saint- Victor. « Le
sanctuaire, c'est le chœur des vierges ; le chœur, l'ordre
des continents; et la nef, les mariés. Le sanctuaire est
plus étroit que le chœur, et le chœur que la nef, parce
qu'il y a moins de vierges que de continents, et moins
de continents que de mariés. Le sanctuaire est plus
saint que le chœur, et le chœur que la nef, parce que
m. 3f
48fi LA LÉGENDE DOREE
Tordre des vierges est plus digne que celui des conti-
nents, et celui des continents plus que celui des ma-
riés (Richard). » II. Les trois coups frappés à la porte
signifient le triple droit que possède J.-C. sur l'église
pour qu'on la lui ouvre. Elle lui appartient par créa-
tion, par rédemption et par promesse de glorification.
Saint Anselme s'exprime ainsi au sujet de ce triple
droit : « Certainement, Seigneur, puisque vous m'avez
créé, je me dois tout entier à votre amour; puisque
vous m'avez racheté, je me dois tout entier à votre
amour; puisque vous m'avez tant promis, je me dois
tout entier; H va plus, c'est que je dois à votre amour
plus que moi-même, d'autant que vous êtes plus grand
que moi pour qui vous vous êtes donné vous-même et
à qui vous avez promis de vous donner vous-même. »
Cette triple proclamation : « Ouvrez vos portes, ô
princes », signifie sa triple puissance, dans le ciel, dans
le monde et dans l'enfer. Trois fois à l'intérieur et à
l'extérieur, elle est aspergée d'eau bénite pour trois
motifs. \° Pour chasser les démons ; c'est la propriété
particulière de l'eau bénite, et dans l'exorcisme de cet
élément, il est dit : « Afin que, par cet exorcisme, tu
puisses servir à chasser et à dissiper toutes les forces
de l'ennemi, et à l'exterminer lui-même avec ses anges
apostats. » Or, cette eau bénite se compose de quatre
substances : d'eau, de vin, de sel et de cendre, parce
qu'il y a principalement quatre choses qui chassent
l'ennemi, savoir : les larmes représentées par l'eau,
la joie spirituelle par le vin, la discrétion par le sel,
et l'humiliation profonde parla cendre. 2° Pour l'expia-
tion de l'éçlise elle-même. Toutes ces substances ter-
LA DKDÎCACE I)K L EGLISE 487
restres ont été corrompues et viciées à cause du pé-
ché, c'est pour cela que ce lieu est aspergé d'eau bénite,
pour qu'il soit délivré, purgé et expié de toute saleté
et impureté. De là vient encore que dans l'ancienne
loi, presque tout était purifié par le moyen de l'eau.
3° Pour écarter toutes les malédictions. La terre avec
ses fruits a recula malédiction dès le principe, parce
que la déception arriva par son fruit; mais l'eau ne
fut sujette à aucune malédiction. Aussi voit-on que
N.-S. a mangé du poisson, mais on ne dit nulle part
expressément qu'il ait mangé de la viande, si ce n'est
peut-être de l'agneau pascal pour obéir à la loi, afin
de donner l'exemple de s'abstenir quelquefois des
choses licites et d'en user en d'autres fois. Donc pour
écarter toute malédiction et pour appeler toute sorte
île bénédiction, l'église est aspergée d'eau bénite. IV.
On écrit sur le pavé l'alphabet, qui représente l'union
des deux peuples, du juif et du gentil, ou bien le (exte
des deux Testaments, ou bien les articles de notre foi.
Cet alphabet composé des lettres latines et des grec-
ques formées sur la croix représente 1° l'union dans
la foi du gentil et du juif, opérée par la croix de •!.-(!.
Cette croix est faite en travers de l'angle oriental jus-
qu'à l'occidental, pour signifier (pie celui qui d'abord
était à droite a passé à gauche, et que celui qui était
à la tête est venu à la queue et réciproquement. 2" Il
représente le texte des deux Testaments qui reçurent
leur accomplissement par la croix de J.-C Ainsi il a
dit en mourant : « Tout est consommé. » Ensuite la
croix est faite en travers, parce qu'un Testament est
contenu dans l'autre, parce qu'une roue était dans
\
488 LA LÉGENDE DOREE
une roue. 3° Il représente les articles de notre foi,
parce que le pavé de l'église est le fondement de no-
tre foi, et que les caractères qui y sont tracés sont les
articles de foi enseignés dans l'église aux gens gros-
siers et aux néophytes de l'un et de l'autre peuple,
qui doivent se regarder comme cendre et poussière,
selon cette parole d'Abraham dans la Genèse (xvm) :
« Je parlerai à mon Seigneur, quand je ne suis que
cendre et poussière. » V. On peint des croix dans l'é-
glise, pour trois raisons : i° Pour la terreur des dé-
mons, c'est-à-dire afin que les démons qui en ont été
expulsés soient effrayés à la vue du signe de la croix
et n'aient plus la présomption d'y rentrer. Les diables
en effet craignent beaucoup le signe de la croix. Ce
qui fait dire à saint Chrysostome : « Partout où les dé-
mons voient le signe du Seigneur, ils fuient et redou-
tent ce bâton dont les coups leur ont fait tant de
plaies. » 2° Comme marque de triomphe ; car les croix
sont les étendards de J.-C. et les insignes de son
triomphe. Donc c'est pour montrer que ce lieu est _j
sous la domination du Seigneur qu'on y peint des^a
croix. En effet un usage observé par la majesté impé — --
riale quand une cité lui est livrée, c'est qu'on y arbora-
le drapeau impérial. C'est une figure de ce passage d^ J
la Genèse (xxvm) que Jacob érigea la pierre, qu'f
avait mise sous sa tête, comme un monument, c'est-à
dire, comme un monument public, digne demémoin
et triomphal. 3° Pour représenter les apôtres. Carc<
douze lumières placées devant les croix signifient h
douze apôtres qui, par la foi du crucifié, ont éclaiw*
l'univers. Ces croix sont illuminées et ointes du sai/i/
LA DEDICACE DE L ÉGLISE 489
Chrême, parce que les apôtres aussi, par la foi de la
passion de J.-C, ont illuminé l'univers en l'instrui-
sant, ils Font enflammé d'amour ; et ils l'ont oint pour
purifier sa conscience, ce qui est indiqué par l'huile,
et pour lui donner l'odeur d'une bonne vie, ce qui est
indiqué par le baume.
III. Par qui le temple est-il profané? Nous lisons
que la maison de Dieu fut profanée par trois person-
nes, par Jéroboam, par Nabuzardam et par Antiochus.
On lit en effet, au IIIe livre des Rois (xii), que Jéro-
boam fit deux veaux qu'il plaça l'un à Dan, et l'autre
à Béthel qui veut dire, maison de Dieu. Or, il le fit
par avarice, afin que le royaume ne revînt pas à Ro-
boam. On veut dire par là que l'avarice des clercs
souille singulièrement l'Eglise de Dieu ; car elle règne
trop chez eux. Jérémie a dit (iv) : « Du plus petit au
plus grand, tous suivent l'avarice. » Saint Bernard dit
aussi : « Montrez-moi un prélat qui ne soit pas plutôt
occupé à vider là bourse de ses sujets, qu'à extirper
les vices? » Les petits veaux, ce sont les tout petits ne-
veux qu'ils mettent dans Béthel, c'est-à-dire dans la
maison de Dieu. L'Eglise est aussi profanée par Jé-
roboam, quand elle est bâtie par l'avarice des usuriers
et des ravisseurs. On lit, à ce propos, qu'un usurier
ayant fait construire une église du fruit de ses rapines
et de ses usures, invita l'évéque avec beaucoup d'ins-
tances à la dédier. Celui-ci faisait l'office de la consé-
cration avec son clergé, quand il vit, derrière l'autel,
le diable assis sur le trône en habit épiscopal : « Pour-
quoi, dit-il au prélat, consacres-tu mon église ? cesse
au plus vite, car la juridiction m'appartient ici, puis-
490 LA LÉGENDE DOREE
qu'elle a été bâtie avec des usures et des rapines. »
Alors l'évêque effrayé s'enfuit dehors avec les clercs,
et aussitôt le diable fit crouler cette église avec un
grand fracas. Au IV* livre des liois (xxv), on lit que
Xabuzardam brûla la maison de Dieu. Xabuzardam,
qui était le premier des cuisiniers de Nabuchodono-
sor, représente ceux qui sont adonnés à la gourman-
dise et à la luxure et ont fait un dieu de leur ventre,
selon l'apotre. Hugues de Saint-Victor montre dans
son Claustral comment le ventre est appelé dieu,
quand il dit : « On a coutume de construire des tem-
ples aux dieux, de leur ériger des autels, d'ordonner
des ministres pour les desservir, de leur immoler des
animaux, et de brûler de l'encens en leur honneur.
Le temple du dieu ventre, c'est la cuisine, l'autel, c'est
la table, les ministres sont les cuisiniers, les animaux
qu'on immole, les viandes cuites, la fumée de l'en-
cens, c'est l'odeur des sauces. » Le roi Antiochus, qui
fut le plus orgueilleux et le plus ambitieux des hom-
mes, pollua et profana la maison de Dieu, comme on
le voit au Ier livre des Machabées, i. H est la figure de
l'orgueil et de l'ambition qui règne dans le clergé, plus
désireux de commander que d'être utile, et qui souille
singulièrement l'Eglise de Dieu. Saint Bernard, en
parlant de cet orgueil et de cette ambition, s'exprime
ainsi : « Ils s'avancent chargés d'honneurs avec les
biens de Dieu, sans pourtant porter honneur au Sei-
gneur. Aussi leur voyez-vous l'éclat des femmes per-
dues, des habits d'histrions et un appareil de roi ; de
là l'or sur les freins, les selles de leurs chevaux, sur
leurs éperons, et ces éperons sont plus brillants que les
LA DÉDICACE DE L ÉGLISE 4ÏH
aulels. » Le temple fut profané par trois personnes,
comme il fut dédié et consacré par trois personnes.
Moïse fut le premier qui fit une dédicace; Salomon
le second et Judas Machabée le troisième, (le qui
semble nous indiquer que dans la dédicace de l'é-
glise, nous devons avoir l'humilité de Moïse, la sa-
gesse et le discernement de Salomon, et le soin de la
défense de la vraie foi de Judas.
II. Il reste à considérer la consécration ou la dédi-
cace du temple spirituel. Ce temple, c'est nous, c'est-
à-dire rassemblée de tous les fidèles qui est construite :
1° de pierres vivantes. Saint Pierre dit dans sa In* épî-
tre (h) : « Nous sommes des pierres vivantes qui com-
posent une maison spirituelle » ; 2° de pierres polies ;
de là ces paroles de l'hymne de la Dédicace : « Les
coups de marteaux ont poli ces pierres » ; 3° de pierres
carrées. Les quatre côtés de la pierre spirituelle sont:
la foi, l'espérance, la charité et les bonnes œuvres,
toutes quatre égales entre elles : car, comme le dit
saint Grégoire, autant vous croyez, autant vous espé-
rez; autant vous croyez et espérez, autant vous aimez ;
autant vous croyez, espérez et aimez, autant vous
opérez. » Dans ce temple, le cœur est Tau tel sur lequel
nous devons présenter trois offrandes : 1° le feu d'un
amour sans fin ; tel qu'il est dit au Lévitique (vi) :
« Le feu de l'amour sera perpétuel, et il n'aura jamais
de finsur l'autel », c'est-à-dire l'autel du cœur. 2° L'en-
cens d'une oraison odoriférante : comme au Ior livre
des Paralipomènes (vi) : « Aaron et ses fils offraient
tout ce qui se brillait sur l'autel des holocaustes et
sur l'autel des parfums. » 3° Le sacrifice de la justice
492 LA LEGENDE DORÉE
qui consiste dans l'offrande de la pénitence, dans
l'holocauste d'un amour parfait et dans le veau d'une
chair mortifiée. C'est le sens des paroles du psaume l:
« Alors vous recevrez les sacrifices de justice, les
offrandes et les holocaustes ; alors on chargera vos
autels de petits veaux. » Le temple spirituel, qui est
nous-mêmes, est consacré comme le temple matériel,
!• Le pontife souverain, J.-C, trouvant fermée la porte
de notre cœur, en fait trois fois le tour, en rappelant
à son souvenir les péchés de la bouche, du cœur et
des œuvres. Isaïe indique ces trois tours quand il
dit (xxnr) en parlant à la ville de Tyr : « Prenez le
luth », c'est le premier tour: « tournez autour de la
ville », c'est-à-dire du cœur, c'est le second : « cour-
tisane mise en oubli depuis longtemps », c'est le troi-
sième. 2° Il frappe trois fois à la porte fermée de ce
cœur, afin qu'on lui ouvre : ces trois coups sont les
bienfaits, les conseils, les fléaux et ils sont signalés
dans le livre des Proverbes (i). Quand la Sagesse dit
en parlant des méchants : « J'ai étendu ma main, et il
ne s'est trouvé personne qui m'ait regardée. » Voici
les bienfaits accordés: « Vous avez méprisé tous mes
conseils » ; voici les conseils suggérés : « Vous avez
négligé mes réprimandes » ; voici les fléaux infligés.
Ou bien il frappe trois fois, lorsqu'il excite l'intelli-
gence à connaître le péché; l'affection à en concevoir
de la douleur, et la volonté à le détester et à le punir.
3° Ce temple spirituel doit être arrosé trois fois d'eau
à l'intérieur et à l'extérieur. Ce sont les larmes inté-
rieures et les extérieures. « L'esprit d'un homme saint,
dit saint Grégoire, est accablé de douleur, quand il
LA DÉDICACE DK L ÉGLISE 493
considère où il fut, où il sera, où il est et où il n'est
pas. Où il fui, dans le péché ; où il sera, au jugement ;
où il est, dans la misère; où il n'est pas, dans la gloire. »
Quand donc il répand des larmes intérieures ou exté-
rieures en considérant qu'il a vécu dans le péché et
qu'il en rendra compte au jugement, ce temple est
alors arrosé d'eau une première fois. Quand il est ému
jusqu'aux larmes en raison de la misère dans laquelle
il se trouve, il est arrosé une seconde fois. Quand il
verse des larmes par rapport à la gloire dont il est
privé, alors il répand la troisième eau. A cette eau on
mêle le vin, le sel et les cendres, parce qu'avec ces
larmes nous devons avoir le vin de la joie spirituelle,
le sel d'un mûr discernement et les cendres d'une pro-
fonde humiliation. Ou bien par ce vin tempéré d'eau,
on entend l'humilité de J.-C, quand il a pris une
chair, car le vin mêlé d'eau c'est le Verbe fait homme.
Par le sel, on entend la sainteté de sa vie qui est pour
tous l'assaisonnement de la religion. Par la cendre,
on entend sa passion. Or, nous devons par ces trois
qualités laver notre cœur: 1° parle bienfait de l'in-
carnation qui nous invite à l'humilité ; 2° par l'exemple
de sa vie qui nous enseigne la sainteté et 3° par le
souvenir de la passion qui nous pousse à l'amour.
4° Dans ce temple du cœur est écrit un alphabet spi-
rituel, c'est-à-dire une écriture spirituelle, qui contient
trois parties : la règle de nos actions, les témoignages
des bienfaits de Dieu et l'accusation de nos propres
péchés. Ces trois parties sont énumérées par saint Paul
aux Romains (ii): « Quand les gentils qui n'ont pas
la loi font naturellement les chose* que la loi coin-
494 LA LÉGENDE DOREE
mande, on peut dire alors que n'ayant point de loi
extérieure, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi : et
ils font voir que ce qui est prescrit par la loi, est écrit
dans leur cœur. » Voici le premier témoignage que
leur rend leur conscience. Voici le second : « et par la
diversité des réflexions et des pensées qui les accusent. »
Et voici le troisième : a ou qui les défendent. » 5° On
doit y peindre des croix, c'est-à-dire adopter les austé-
rités de la pénitence, lesquelles doivent être ointes et
éclairées par le feu, parce que non seulement elles
doivent être supportées avec patience, mais encore de
bon cœur, ce qui est marqué par l'onction, et avec ar-
deur, ce qui est marqué par le feu. Saint Bernard
s'exprime ainsi à ce propos : « Celui qui vit dans la
crainte porte la croix de J.-C. en patience; celui qui
s'avance dans l'espérance, la porte de bon cœur ; mais
celui qui est parfait dans la charité, l'embrasse déjà
avec ardeur. II y en a beaucoup qui voient nos croix,
sans voir l'onction qui les rend moins pesantes. »
Celui qui possédera ces qualités en soi-même sera
véritablement un temple dédié en l'honneur de Dieu.
Il est tout à fait digne que J.-C. habite en lui par sa
grâce, jusqu'à ce qu'enfin il mérite d'habiter en lui
par la gloire. Qu'il daigne nous l'accorder celui qui,
étant Dieu, vit et règne dans tous les siècles des siè-
cles. Ainsi soit-il.
ICI FINIT LA LÉGENDE DOUEE OU HISTOIRE LOMBARDIQUE
DE JACQUES DE VORAGINE
De Tordre des frères Prêcheurs, évéque de Gènes.
SUPPLÉMENT A LA LjGENDE DORÉE
SAINT JOSSE *
Saint Josse, fils de Judicaél, roi des Bretons, eut
pour frère aîné saint Judarl, qui succéda au troue de
son père. Ces deux frères, ou plutôt ces deux joyaux
du ciel, furent contemporains de Dagobert, avec le-
quel Judicaél fit un traité de paix après de graves
dissensions, et ce roi des Francs le combla de grands
avantages. Rentré en Bretagne, il songea à abandon-
ner le royaume de la terre, afin de gagner le royaume
du ciel, en menant la vie monastique. Afin de pou-
voir mettre son projet à exécution et de jouir du bon-
heur d'habiter avec les moines, il fit appeler pardevant
lui son frère cadet Josse, pour lui confier les rênes
du gouvernement. Mais Josse, aussi fervent que son
frère dans l'amour de Dieu, sollicita un délai de huit
jours pour aviser. Durant cet intervalle, il se mit fort
en peine, le jour et la nuit, de trouver un moyen pour
renoncer au trône, en fuyant aussi sa patrie et rendre
inutiles les bonnes dispositions de son frère i\ son
* La vie de saint Josse a été donnée par Mahillon, en son
livre Sur le benedictus. Orderic Vital la rapporte ainsi que
ses miracles.
i!)6 LA LKUUNUK dou^f.
égard. Il se retira donc dans un monastère oh il avait
étudié les belles-lettres, et Si s'y livrait à de fré-
qqentea prières, quand passèrent par lit douze pèle-
rins, qui avaient l'intention pieuse d'aller visiter les
lambeaux îles saints apôtres Pierre et l'aul. Il s'cn-
lendit en secret avec eux, et vint a Paris dans leur
société, mais il hésita à les suivre plus loin. D'après
l'inspiration de l 'Esprit-Saint qui dirigeait chacun de
ses pas, il les quitta et les laissa poursuivre leur route,
et vint en Imite liât* vers les limites du Ponlhieu, où
se trouvaient de vastes forêts habitables seulement
pour les animaux et les bêles farouches. Heureux de
rencontrer une solitude aussi profonde, il résolut de
s'y construire une habitation sur les rives del'Authîe ;
mais le comte Haymon, seigneur du pays, l'empêcha
pendant sept ans de réaliser son dessein. Il passa ce
temps à se perfectionner dans les lettres, et reçut les
saints ordres. Apres avoir été ordonné prêtre, il leva
des fonts sacrés le fils du comte, qui avait conçu à son
égard la plus grande vénération. Au bout de sept ans,
il embrassa la vie solitaire, dans un endroit entouré
de tous côtés par la rivière d'Aulhie, où il bâtit une
église et une petite maison. Entre les miracles que
Dieu opéra par son entremise, on peut relater que les
poissons et les oiseau.x de tous genres se laissaient
loucher par lui, et venaient recevoir de ses mains sa-
crées leur nourriture, puis ils se retiraient comme des
animaux apprivoisés. Un jour, qu'il n'avait qu'un
petit pain pour sa nourriture et celle de son disciple,
Notre-Seigneur vint, sous la figure d'un pauvre, de-
mander l'aumône. I, 'homme de Dieu ordonna de cou-
>
SAINT JOSSE 4i)7
per le pain en quatre et de donner un quart au men-
diant. A peine celui-ci était-il sorti, que le Seigneur
revient, sous la figure d'un autre mendiant mourant
de faim ; on l'assista en lui donnant un second quart
du pain. Presque aussitôt, il revient comme exténué et
défaillant, et on lui délivra le troisième morceau. Un
instant après, Notre-Seigneur apparaît, sous les de-
hors d'un nouveau mendiant, comme les trois fois
précédentes. Mais il ne restait plus à manger que le
demi-quart. Josse, en homme de Dieu, commanda
encore de le donner. « Mais, lui dit son disciple, vou-
lez-vous qu'il nous reste quelque chose?» « Non,
répondit le saint, donnez tout à celui qui a faim ; car
Noire-Seigneur a la puissance de pourvoir encore au-
jourd'hui à ce qui nous est indispensable. » Notre-
Seigneur venait à peine de se retirer, et le serviteur
de Dieu consolait encore son disciple agacé d'avoir
distribué tout le pain, quand on vit, à travers la fenê-
tre, arriver quatre barques pleines de vivres qu'on
déchargea, sans qu'on sache encore aujourd'hui qui
les avait amenées, ni ce qu'elles devinrent. Ces mira-
cles et d'autres encore, que Dieu daigna opérer en ce
lieu par son serviteur, excitèrent au loin le besoin de
venir le visiter, pour solliciter ses prières. Après huit
ans écoulés, ne pouvant plus supporter le concours
du peuple, il se retira, sous la conduite du Seigneur,
dans un autre désert où, après avoir construit un ora-
toire en l'honneur de saint Martin, ainsi qu'une toute
petite maison, il eut à subir les assauts du démon,
l'espace de quatorze ans qu'il vécut en ce lieu. En fai-
sant le signe de la croix, il fit tomber du haut des
m. 32
498 LA LÉGENDE DORÉE
airs un aigle qui lui enleva sou coq t't onze poules,
l'une après l'autre ; le coq lui revinl sain et sauf. Peu
île temps après, le diable, change en une horrible
couleuvre, lui mordit gravement le pied. Cette bles-
sure lui fut un avertissement du Saint-Esprit de pas-
ser en un autre endroit. Accompagné du comte Hay-
mon, il parcourait un grand désert pour trouver un
lieu d'habitation, quand le comte fut pris d'une soif
ardente ; accable de tant de fatigue, il s 'endormit..^
Alors le serviteur de Dieu, sain! Jossc. fil une prière ,.
puis s'étant levé, semblable a un autre Moïse, il ficht- ^
en terre le balon qui lui servait de soutien ; l'eau jailL^^
et coula comme d'une source abondante. Pleins cl^J
joie, le comte et sa suite apaisèrent l'ardeur de le *j,
noif, et aujourd'hui encore, cette fontaine fournit «Je
l'eau en quantité suffisante pour désaltérer les pas-
sants. De là, le saint s'étant dirigé vers la mer, il
gravit une petite colline, près d'une vallée ombragée,
et, charmé du site, il s'écria : « C'est ici le lieu où je
dois rester, comme dans un repos, pour ma vie. o L«e
comte revint chez lui, et l'homme de Dieu construisit
de ses propres mains, en cet endroit, deux oratoires»
l'un dédié à saint Pierre, le prince des apôtres, et
l'autre à saint Paul, le docteur des gentils. Peu <h*
temps après, il partit pour Home, où l'avait appcléfc
bienheureux Martin, souverain pontife, qui désirait,
depuis longues années, le voir cl profiter de ses saints
entretiens, il en fut reçu avec les honneurs qu'il tab-
ulait, et très bien traité. I.c Saint-Esprit, qui était
toutes choses son guide et son maître, l'avertit i
Rome de revenir en ['ermitage qu'il avait choisi
SAINT JOSSE 499
la lerre pour sa demeure, eu le prévenant que bientôt
il devait en sortir, pour entrer dans la compagnie des
anges. Après de longs et fréquents entretiens sur les
affaires de l'éternité, et des prières mutuelles entre le
Souverain Pontife et Josse, le saint revint, avec des
reliques bien précieuses, sur les confins du Ponthieu,
où il fut accueilli avec une extrême joie dans tout le
pays. C'est là, sur la montagne qui lui servait de de-
meure, que repose le corps du saint. D'après le con-
seil de ses parents, une jeune fille née sans yeux fut
amenée alors à saint Josse, et, selon qu'elle en avait
été instruite dans une vision, elle se lava la figure et
l'endroit où devaient être ses veux avec l'eau dont le
saint homme s'était lavé les mains, et à l'instant les
yeux parurent, et elle commença à voir clair. En pré-
sence du comte Haymon et d'une foule innombrable
dépeuple accouru pour recevoir saint Josse, celui-ci
déposa, avec tout le respect convenable, les précieuses
reliques qu'il avait rapportées, dans leur nouvelle
église bâtie récemment en pierres de taille, en l'hon-
neur de saint Martin. Puis, l'homme de Dieu se pré-
para à célébrer les saints mystères, revêtu d'une cha-
suble blanche comme la neige. Il était à l'autel le 3
des ides de juillet, et célébrait la messe avec une piété
extraordinaire, quand on vit la main divine apparaître
en l'air, entre les saints mystères et lui ; alors une
voix se fit entendre et lui assura la propriété de son
ermitage et les bénédictions éternelles, en disant •
« Puisque tu as méprisé les richesses de la terre et
refusé le trône de ton père, pour choisir la pauvreté
et vivre caché dans ce lieu désert, je t'ai préparé une
500 LA LÉGENDE DOREE
couronne dont tu seras ceint au milieu des chœurs
angéliques; quant à ce lieu, où tu rendras le dernier
soupir, j'en serai le défenseur et le gardien à toujours,
et dans le cours des âges, tous ceux qui viendront vi-
siter cette* habitation, avec piété et pureté de cœur,
seront, en mémoire de ton nom, comblés de la grâce
divine et parviendront aux joies éternelles. » Dès cet
inslanl, saint Josse, quoique revêtu d'un corps mortel,
semblait plutôt vivre comme un ange que comme un
homme. Aux ides de décembre, il s'endormit dans le
Seigneur qui manifesta sa présence et le concours des
anges par une lumière extraordinaire, dont les yeux
ne pouvaient supporter l'éclat, et par une odeur cé-
leste d'une incomparable douceur. Son corps, resté
vierge et exempt de toute souillure charnelle, resta
sain et entier dans son tombeau pendant 40 ans,
comme si la vie l'animait encore, et les gardiens lui
coupaient, tous les samedis, les ongles des mains et
des pieds, les cheveux et la barbe qui croissaient
comme durant sa vie : ce qui dura jusqu'au jour où le
successeur d'Havmon, inoins respectueux et oubliant
ces paroles de rÉcriture : « Tu ne violeras pas le sanc-
tuaire du Seigneur », accourut violer, avec ses satel-
lites, l'endroit où reposait cette relique sacrée; mais
il n'eut pas plutôt vu le miracle, qu'il fut à l'instant
frappé de cécité et s'écria comme un insensé : « Ah !
ah ! saint Josse. » Il resta sourd et muet jusqu'à sa
mort. Nous ne saurions écrire ni raconter la quantité
de miracles que le Seigneur a daigné opérer par les
mérites du saint en faveur des fidèles et dont nous
avons été les témoins oculaires ; comme la résurrec-
SAJNT- JOSSE 501
lion de plusieurs morts qui avaient été pendus ou
noyés, et des bienfaits accordés par son intercession
pour obtenir des biens temporels. Un homme, plein
de vénération pour saint Josse, avait un fils au ber-
ceau ; un incendie enveloppe sa maison de toutes
parts : l'enfant fut préservé miraculeusement par saint
Josse, quoique les langes qui l'enveloppaient et le
berceau lui-même fussent réduits en cendre et en pous-
sière, pour qu'il fût évident que la flamme, qui avait
été assez violente pour consumer la pierre et le bois,
n'avait pu nuire à un tendre enfant placé sous la pro-
tection de saint Josse. Plus tard, cet enfant se fit no-
vice dans le monastère du saint. Compter le nombre
de sourds, de boiteux, de paralytiques et d'autres ma-
lades qui obtinrent d'être guéris, serait impossible.
Le bienheureux, après sa mort, ne voulut conserver
d'autre témoignage de sa dignité royale que celui de
ne permettre qu'aucune autre matière que de la cire
brûlât dans le lieu où repose son saint corps. Trois
moines en firent une funeste expérience en voulant en
vain faire brûler des chandelles de suif. Deux furent
frappés de mort subite pour leur témérité et le troi-
sième fut puni d'une contraction de la bouche qui lui
dura jusqu'à sa mort. Les fêtes en l'honneur de saint
Josse sont célébrées ainsi qu'il suit : la première, au
jour de saint Barnabe, qui est l'anniversaire de l'appa-
rition de la main divine au-dessus de lui pendant la
jsainte messe. (Ce miracle se reproduisit plusieurs fois
en faveur de quelques saints, pour confirmer la vérité
du grand mystère de l'Eucharistie et pour affermir les
cœurs chancelants dans la foi.) La seconde a lieu au
m. 32*
502 LA LÉGENDE JJOHÉë
jour de saint Jacques, apôtre, frère de saint Jean
l'évangéliste : c'est celle de l'invention de son corps.
La troisième se célèbre le jour de sainte Lucie qui est
celui de sa mort.
SAINT OTHMAR *
Othmar vint au inonde et fut élevé dans l'Allemagne.
Jeune encore, il fut mené à la cour par son frère et
instruit dans les lettres. Il se livra à l'étude des vertus
autant et plus qu'à celle des sciences, suivant ce pas-
sage du livre de la Sagesse : « Ce que tu n'auras pas
amassé pendant ta jeunesse, comment le trouveras-tu
dans la vieillesse? » Etant parvenu a Padolescence, il
entra au service de Victor, comte de ce pays ; H dut,
aux bonnes dispositions de Victor et à l'amitié par-
faite que son bon caractère lui avait acquise, d'être
promu à la prêtrise et d'être pourvu du titre de saint
Florin, pour sa science, sa piété et la réputation de
sainteté dont il jouissait partout. Waltram, qui jouis-
sait par droit d'héritage de Perniitagc sur lequel saint
Gall s'était construit une cellule, obtint du comte
Victor qu'Otlimar serait mis en possession de cette
cellule dont il lui céderait tous les droits qui étaient
de son ressort. Eu outre, il le conduisit auprès du roi
Pépin, afin d'obtenir de l'autorité royale la confirma-
tion de la dignité abbatiale sur cette maison. Celte
4 Voyez sa vie écrite par Walafied Strabon.
SAINT OTHMAH 503
demande fut accueillie du roi qui était juste, et Othmar
ayant été confirmé par un acte signé de la main de
Pépin, Waltram résigna en faveur du saint la libre
et entière possession de tous ses biens : en consé-
quence, le roi ordonna de sa propre bouche qu'on
suivrait en ce lieu les exercices des réguliers. A son
retour, Othmar introduisit la réforme dans son mo-
nastère qui, en peu d'années, acquit de l'importance
par la vie sainte qu'on y menait et par les propriétés
sur lesquelles de grands bâtiments furent construits.
Alors le bienheureux Othmar voyant que, par un effet
de la bonté de Dieu, les possessions de son monastère
s'augmentaient immensément, redouta, pour sa per-
sonne, de se relflchcr dans la pratique de la vertu ; il
commença le premier a vivre avec une grande so-
briété, en sorte qu'il ajoutait deux jours d'abstinence
à chacun des principaux jeûnes en usage. Aux exer-
cices de la pauvreté et de l'humilité, il joignait des au-
mônes abondantes. Souvent, il rentrait au monastère
sans tunique, couvert seulement de sa coule, imitant
J.-C. qui, à sa naissance, se laissa emmailloter dans
des langes grossiers. Afin de nous apprendre à ne
mettre aucune confiance dans l'argent, il pratiqua la
pauvreté dans toutes les circonstances ; ainsi quand
les besoins de la maison l'obligeaient à sortir, il se
servait plus volontiers pour monture d'un âne que
d'un cheval. Personne n'était plus miséricordieux et
plus aumônier que lui : aussi servait-il les pauvres de
ses propres mains. Non loin du monastère, il cons-
truisit un logement pour les lépreux, il lavait lui-même
la tête et les pieds des pauvres, dont il mérita d'être
504 LA LÉGENDE DOREE
appelé le père. La nuit il les visitait et veillait à
tous leurs besoins. En outre, il bâtit un hôpital où
Ton recevait les pauvres aveugles, et sa sollicitude à
leur égard allait jusqu'à sortir du cloître pendant la
nuit pour leur rendre les services les plus empressés.
Pendant ce temps-là, Warin et lluthard, qui se trou-
vaient alors chargés de l'administration de toute l'Al-
lemagne, se laissèrent aller, par l'instigation du diable,
à tous les désordres qu'entraîne l'avarice et ils s'em-
paraient par force des biens des églises situées dans
le pays qu'ils gouvernaient. Saint Gall n'échappa pas
à leurs rapines. Le bienheureux Othmar en porta ses
plaintes au roi Pépin, lui disant qu'il s'exposait à de
grands malheurs, s'il fermait les yeux sur dépareilles
violences. Le roi menaça les spoliateurs de sa dis-
grâce, s'ils ne restituaient pas au monastère tout ce
qu'ils lui avaient injustement ravi. Mais l'avarice l'em-
porta et loin de tenir compte des ordres du roi, ils
apostèrent des soldats pour se saisir d'Othmar qui
revenait de la cour, et ils le firent amener pardevant
eux chargé de chaînes. Ils soudoyèrent un faux frère
du monastère même d'Othmar, nommé Lampert,
pour accuser faussement et salir son abbé : ce moine
infâme ne recula pas devant la trahison d'un inno-
cent ; et en plein concile, devant une foule de
monde, Lampert accusa Othmar d'avoir eu des rap-
ports criminels avec une femme. Le saint futcondamné
à l'exil et relégué comme un misérable dans une île
du Rhin, où, après de longues souffrances endurées
patiemment, il termina sa vie dans la pratique des
bonnes œuvres, le seize des calendes de décembre.
SAINT OTIIMAR 505
Mais Dieu, en juge équitable, punit l'affreuse machi-
nation dans laquelle Lampert avait fait choir son prélat,
d'une telle façon qu'une fièvre violente abattit toutes
ses forces, et que souvent sa tête tombant à terre, il
était réduit à marcher comme les quadrupèdes. Par
un juste jugement de Dieu, il fut forcé à chaque ins-
tant d'avouer publiquement qu'il avait péché contre
l'homme du Très-Haut. « Cessez, disait-il en citant
le concile de Nicée, cessez de persécuter ceux qui
servent Dieu avec droiture, qui observent ses com-
mandements de pleine volonté et qui se soumettent à
nos lois : il est indécent que les hommes charnels per-
sécutent les hommes spirituels. C'est pour cela que
saint Grégoire a dit : « Celui qui ne prouve pas la ca-
« Iomnie doit être puni. » Cette affaire mal engagée a
été terminée de la façon la plus désastreuse. » Saint
Othmar fut donc enseveli dans l'exil en un endroit
d'une île où se voit aujourd'hui une chapelle. Son
corps s'y conserva dix ans sans corruption. Après
quoi, ses disciples jugèrent à propos de le rapporter
au monastère de Saint-Gall à la tête duquel la volonté
de Dieu l'avait placé pour gouverner le spirituel et le
temporel. Ils allèrent donc le chercher et le placèrent
sur une barque. Un grand nombre de miracles attes-
tèrent que leur dévotion était louable et que les mé-
rites du saint étaient grands : car une tempête accom-
pagnée d'ouragans qui agita alors tout le lac de
Constance ne fut pas un obstacle qui pût les arrêter
pendant tout le trajet. Un petit vase plein de vin que
les moines avaient emporté pour leur repas se rem-
plissait chaque fois qu'il était vidé. Le corps de saint
506 LA LÉGENDE DORÉE
Othmar arriva donc au monastère de Saint-Gall, ac-
compagné et suivi de miracles et y repose avec hon-
neur et gloire.
SAINT CONRAD
Saint Conrad naquit en Allemagne de parents no-
bles et y fut élevé. Comme c'était un personnage de
vie et de mœurs irréprochables, Nothing, évêque de
Constance, l'appela pour le faire auditeur des causes
du ressort de tout son évêché. Plus tard il fut élu
prévôt de la cathédrale. Nothing étant mort, on manda
saint Udalric, évêque d'Augsbourg, qui célébra les
funérailles du prélat et qui ordonna au clergé et au
peuple un jeûne de trois jours pour obtenir de la bonté
de Dieu un chef qui lui fût agréable. Au jour fixé
pour l'élection ou plutôt pour s'entendre unanime-
ment, saint Udalric fit le portrait d'un évêque tel que
l'apôtre le trace à Ti mot liée et à Tite. « II faut que
l'évèquesoit irréprochable... » Après la lecture de ces
divers passages, l'accord fut unanime pour choisir
Conrad qui fut pris, traîné de force et institué évêque,
malgré ses résistances. Après son élévation, saint
Conrad enrichit de précieuses reliques et de riches
ornements la principale église dédiée à la sainte
Vierge. Il fit bâtir trois églises, l'une dans l'intérieur
de la ville et les deux autres au dehors. La première
dédiée à saint Maurice était la reproduction exacte de
l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Il y fonda
SAINT CONRAD 507
<louze prébendes à perpétuité pour les clercs qui de-
vaient la desservir; ce qui ne l'empêcha point d'aug-
menter le nombre des chanoines de sa cathédrale avec
ses revenus propres. Ce saint homme, plein du désir
de châtier réellement son corps avec l'apôtre, passa
trois fois la mer pour aller en la sainte cité de Jéru-
salem où il visita, avec une extrême ferveur, les lieux
témoins de la passion, de la sépulture, de la résur-
rection et de l'ascension de J.-C. Etant un jour avec
saint Udalric au château deLaufen, il vit des oiseaux
entrer et sortir d'un gouffre dont les eaux agitées
étaient écumantes : le saint comprit intérieurement
que sous la forme de ces oiseaux étaient deux âmes
qui subissaient là leur purgatoire en punition d'une
multitude de crimes qu'elles avaient commis. Touchés
tous les deux de compassion, Udalric s'empressa de
dire une messe pour les morts, et le même jour Con-
rad en célébra de suite une seconde à la même inten-
tion : après quoi ils ne virent plus cette espèce d'oi-
seaux. Un excellent jeune homme appelé Gebhard
s'était assis, sans penser à rien, sur le trône épisco-
pal. Conrad lui adressa cette prophétie : « C'est trop
tôt l'asseoir sur mon siège, Gebhard; mon successeur
sera celui qui occupera ma place avant toi, savoir :
(ïamelon. Le saint jour de Pâques, pendant la messe
solennelle, une araignée tomba après la consécration
dans le calice, et saint Conrad l'avala. Les saints
mystères étant achevés, on se mil, comme de juste, à
table, mais le saint ne mangea pas, comme si c'eût
été le carême, tout exténué qu'il fut. On lui demanda
pourquoi il ne mangeait point : « C'est, dit-il, que
e
508 LA LÉGENDE DOREE
j'attends l'arrivée prochaine d'un hôte », puis bais-
sant la tête, sur la table, il rendit l'araignée par la
bouche. On peut penser quelle joie ce fut pour tous
ceux qui se trouvaient là, à cette occasion, ou plutôt,
à ce miracle. Saint Conrad, consommé "dans l'exercice
de toutes les vertus, mourut le 6 des calendes de dé-
cembre, l'an du Seigneur 976, après un épiscopat de
42 ans, dans une vieillesse avancée.
SAINT HILARION
Hilarion fut un saint moine, dont la vie pleine de
bonnes œuvres a été écrite par saint Jérôme. Ses pa-
rents étaient idolâtres, mais il fleurit comme on dirait
d'une rose au milieu des épines. Envoyé à Alexandrie
pour étudier la grammaire, il y reçut le baptême, et
toute sa joie était de se trouver dans les assemblées
des fidèles. Ayant entendu parler de saint Antoine,
il alla en Egypte pour le voir. Aussitôt après il chan-
gea d'habits et demeura près de deux mois auprès de
lui, observant avec grand soin sa manière de vivre
et la gravité de ses mœurs, son assiduité à la prière,
son humilité à recevoir ses frères, sa sévérité à les
reprendre et sa gaieté à les exhorter. Ses mortifications
étaient tellement grandes qu'aucune maladie ne put
lui faire modifier la grossièreté des mets dont il usait.
Hilarion, après s'être exercé dans la pratique de ces
vertus, revint dans sa patrie avec quelques moines. Ses
parents étaient morts, et il partagea son bien entre
>
SAINT IIILARTON 509
ses frères et les pauvres, sans garder absolument rien
pour soi. Il avait alors 15 ans et il entra au disert
couvert seulement d'un sac et n'emporta avec lui
qu'une saie de paysan que le bienheureux Antoine lui
avait donnée lorsqu'il prit congé de lui. Il se conten-
tait de manger quinze figues sauvages après le cou-
cher du soleil. De 15 à 20 ans, il n'eut pour se dé-
fendre contre le chaud et la pluiequ'unepetilc cabane
qu'il avait tressée avec du jonc et des branches de
figuier. Depuis il fit une petitecellule large de 4 pieds
et haute de 5, en sorte que vous l'auriez prise plutôt
pour un sépulcre que pour une habitation. Il ne cou-
pait ses cheveux qu'une fois l'année, le jour de Pâques.
Il coucha jusqu'à sa mort sur la terre dure. Il ne lava
jamais, ni ne changea le sac qui le couvrait que quand
il était en pièces. Sachant toute l'Ecriture sainte par
cœur, après qu'il avait fait oraison, il chantait les
psaumes comme si Dieu eût été présent. Depuis 21
jusqu'à 27 ans, il ne mangea autre chose les trois
premières années qu'un demi-septier de lentilles trem-
pées dans l'eau froide, el durant les trois autres an-
nées, du pain seulement avec du sel et de l'eau.
Depuis 27 ans jusqu'à 30, il ne vécut que d'herbes
sauvages et de racines crues de quelques arbrisseaux.
Depuis 31 ans jusqu'à 35 il ne mangea qu'une once
de pain et un peu d'herbes cuites sans huile. Mais
sentant s'obscurcir ses veux, et étant tourmenté d'une
gratelle qui lui donnait une violente démangeaison
par tout le corps, il ajouta un peu d'huile à ce que je
viens de dire, et continua jusqu'à 63 ans à vivre dans
cette abstinence, ne goûtant, outre cela, ni d'aucun
r
510 LA LÉGENDE DOREE
fruit, ni d'aucun légume, ni de chose quelconque qu'il
lui eût été agréable de mander. Alors voyant que son
corps s'exténuait et croyant que sa mort était proche,
il ne mangea plus de pain depuis 64 ans jusqu'à 80.
Sa ferveur était si incroyable qu'il semblait qu'il venait
d'entrer dans le service de Dieu en un âge où les au-
tres ont accoutumé de diminuer leurs austérités. On
lui faisait un breuvage avec de la farine et très peu
d'huile, tout son boire et son manger pesant à peine
cinq onces. Il continua, jusqu'à sa mort, en cette ma-
nière de vivre, ne mangeant jamais qu'après le soleil
couché, et ne rompant jamais son jeûne, ni aux jours
de fête, ni dans ses plus grandes maladies. Après
avoir été très puissant en miracles, et incomparable de
sainteté, à l'âge de 80 ans, Esychius étant absent
(c'était son vieil ami), il lui écrivit de sa main une pe-
tite lettre, qui était comme son testament, par laquelle
il lui laissait toutes ses richesses, qui consistaient en
ce sac qui lui servait de tunique, une cape et un
petit manteau. Il avait encore un peu de chaleur, et
c'était à peine s'il vivait quand il ouvrit les yeux et
dit : « Sors, mon âme, que crains-tu? sors, de quoi
as-tu peur? tu as servi J.-C. près de 70 ans, et tu
crains la mort? » En achevant ces paroles, il rendit
l'esprit, et à l'instant on le mit en terre. Il avait de-
mandé lui-même à tous ceux qui étaient venus le voir
clans sa maladie de ne pas garder son corps un mo-
ment après son trépas. Dix mois après, le saint homme
Esychius déroba, au péril de sa vie, le corps d'Hilarion
et le transporta en Palestine pour l'enterrer dans un
monastère avec sa tunique, sa coule et son manteau.
HISTOIRE DE CIIARLEMAGNE 511
Tout son corps aussi entier que s'il eût été vivant,
répandait une odeur si excellente qu'il semblait avoir
été embaumé avec les parfums les plus précieux, en
témoignage de sa très sainte vie et en l'honneur éter-
nel et gloire de Dieu qui vit et règne dans les siècles.
On fait mémoire de sa fête le 12 des calendes de no-
vembre, le jour où l'on célèbre la fête des onze mille
vierges et de sainte Ursule.
HISTOIRE DE CHARLEMAGNE*
Turpin, archevêque de Reims, compagnon de Charles
durant 14 ans, écrivit à Léoprand, doyen d'Aix-la-
Chapelle, ce qu'il avait vu, quand ce prince eut délivré
l'Espagne et la Galice de la domination des païens.
En premier lieu, il raconte comment l'Apôtre saint
Jacques apparut à Charles et le pria de purifier le lieu
de sa sépulture et d'établir une route pour arriver jus-
qu'à son tombeau afin que la multitude de pèlerins
pussent y effacer leurs péchés. Il lui promit encore de
l'aider en tout, et par là qu'il posséderait la vie éter-
nelle. Beaucoup avaient été convertis par la pré-
dication des disciples de saint Jacques, mais ils s'é-
taient laissés retomber dans Terreur, et la foi en J.-C.
s'était éteinte en ce pays jusqu'à l'époque où Charle-
* Ce récit est l'abrégé des actions de Charlcmagnc, telles
que les ont écrites les compilateurs des romans sans nombre
parus dans le moyen âge sur le compte de cet empereur et
de ses paladins.
512 LA LÉGENDE DOREE
magne rétablit la religion chrétienne dans l'Espagne
et la Galice. La première ville qu'il assiégea fut Pam-
pelune. Il resta trois mois sans pouvoir s'en rendre
maître, parce que ses murs étaient inexpugnables. Il
fit alors cette prière : « Seigneur J.-C. pour la foi du-
quel je suis venu ici, donnez-moi cette ville de saint
Jacques ; si réellement vous m'êtes apparu, faites-la
moi prendre. » Alors les murs s'écroulèrent jusque
dans leurs fondements. Il laissa la vie aux Sarrasins
qui voulurent recevoir le baptême, et il tua tout le
reste. A cette nouvelle, les autres villes lui envoyèrent
le tribut et se soumirent à lui. Tout le pays fut son
tributaire. Après avoir visité le sarcophage de saint
Jacques, il vint à Pétrone et là il enfonça sa lance dans
la mer en action de grâce et dit : « Je n'ai jamais pu
venir ici qu'en ce moment. » Alors il soumit toute la
Galice et l'Espagne d'une mer à l'autre. Il s'empara
encore d'une place fortifiée de 90 tours. Il fit durant
# quatre mois le siège de Lucerna ; désespérant de la
prendre, il eut recours à Dieu et à saint Jacques :
alors les murs de cette ville tombèrent et elle reste
déserte encore aujourd'hui ainsi que trois autres villes
que le Seigneur maudit comme autrefois Jéricho. II
détruisit toutes les idoles à l'exception d'une, qui, au
dire des Sarrasins, fut fabriquée de son vivant par
Mahomet qui se l'était dédiée après y avoir lié, avec
\d secours de la magie, une légion de démons occupés
à la garder avec tant de force que jamais homme ne
put la briser. Si un chrétien s'en, approche, ses jours
sont aussitôt en danger, mais un païen se retire sain.
L'oiseau qui se poserait sur elle meurt à l'instant. Il
HISTOIRE DE CHARLEMAGNE 513
y a sur le rivage de la mer une pierre dont la hauteur
égale celle à laquelle un corbeau peut s'élever dans
son vol, large et carrée à la base, pointue au sommet,
sur lequel est placée debout cette statue de forme hu-
maine et coulée en or fin, la figure tournée au midi,
ayant dans sa main droite une grande clef qui doit
tomber de ses doigts Tannée où naîtra dans la Gaule
le roi qui christianisera l'Espagne entière; puis ceux
qui auront vu la clef par terre prendront tous la fuite,
en abandonnant leurs trésors. Avec For que les rois
et les princes, ainsi que les païens donnaient à Charles,
il fit élever une église en l'honneur de saint Jacques,
qu'il enrichit de beaucoup d'ornements, et où il éta-
blit des chanoines. Il en bâtit encore une de ce saint
à Aix-la-Chapelle, et grand nombre d'autres. Quand
Charles fut parti, un roi païen d'Afrique soumit l'Es-
pagne, et massacra beaucoup de chrétiens que Charles
avait établis pour garder le pays. A cette nouvelle,
Charles revint avec des armées nombreuses; il arriva
à Bayonne, ville des Basques, où Romaric, en mou-
rant, confia à un de ses parents son cheval et d'autres
objets pour en partager le prix entre les prêtres et les
pauvres, parce qu'il avait entendu au-dessus de lui des
démons rugissants comme des lions, des loups et des
veaux. Or, ce cheval fut enlevé et on le trouva trans-
porté à quatre journées de chemin de l'armée de
Charles. La veille du jour où Charles devait livrer
bataille à Àrgoland qui était revenu s'emparer di» l'Es-
pagne, ses soldats se préparèrent le soir pour être
prêts à se battre le lendemain; ils fichèrent en terre
leurs lances dans les prés devant leurs tentes ; et le ma-
in. 33
514 LA LÉGENDE DOREE
tin ils les trouvèrent couvertes d'écorces et de branches
et tenant au sol par racines. Ils les coupèrent ras terre,
et de leurs racines poussa dans la suite une grande
forêt. Ceux dont les lances fleurirent ainsi étaient ceux
qui devaient être tués et qu'on devait insérer au nom-
bre des saints. Il en périt alors quarante mille, le duc
Milon, père de Roland, fut tué, ainsi que le cheval de
Charles. Charles resta donc avec deux mille hommes
seulement; mais avec son épée nommée Joyeuse, il
tua une multitude de païens. Le soir, les deux armées
rentrèrent dans leur camp. Le lendemain arrivèrent
quatre nobles conduisant quatre mille combattants;
alors les païens prirent la fuite et Charles rentra dans
la Gaule. Il revint encore une fois avec quatre mille
soldats dont les lances fleurirent et qui engagèrent la
bataille les premiers avec un grand enthousiasme ; ils
massacrèrent une multitude innombrable de païens ;
mais ensuite ils furent tués eux-mêmes, et Charles y
perdit encore un cheval ; mais il n'abandonna pas le
terrain; il tua beaucoup d'ennemis, enfin les païens
furent mis en déroute. Argoland vint encore offrir la
bataille à Charles qui revint accompagné de cent trente-
trois mille hommes. Argoland et Charles eurent de
longues conférences au sujet de la guerre et de la foi.
« Combattons pour la foi, finit par dire Argoland; si
je suis vaincu, je recevrai le baptême. » Vingt chré-
tiens se mesurent donc avec vingt païens et les tuent ;
ensuite quarante, et le résultat fut le même ; puis cent,
et il en arriva autant; enfin mille, mais chaque fois
les chrétiens tuèrent les païens. Il y eut suspension
d'hostilité, et Argoland vint trouver Charles pour se
»» I »•
HISTOIRE DE CHARLEMAGNE o\
faire baptiser et lui dit : « Ta loi est plus sainte »,
puis il ordonna aux païens de recevoir le baptême : ce
à quoi ils consentirent. Argoland remarqua qu'à table,
il y avait, dans le placement des convives, des rangs
d'observés, et demanda à connaître ceux qui les com-
posaient. Charles répondit que les premiers étaient
des évêques, d'autres des moines, ceux-ci des chanoi-
nes et les derniers des pauvres, auxquels il donna le
titre d'envoyés de Dieu. « Tu traites mal les envoyés
de Dieu, reprit Argoland, aussi ne veux-je point de
baptême. » Et il se retira. De là nous pouvons remar-
quer quel grand péché c'est que de traiter mal les
pauvres. Aussi Charles fut-il privé de la joie de pro-
curer le baptême à tant de monde. Le lendemain on
donna la bataille : Charles avait cent vingt-quatre
mille hommes et Argoland cent mille. Or, Argoland
fut défait avec ses cent mille hommes. Les vainqueurs
marchèrent dans le sang jusqu'aux murailles de la
ville qui fut prise après le massacre de tous les païens.
La nuit, mille chrétiens dépouillèrent les morts, à
l'insu de Charles, dans l'intention de revenir avec ce
prince, chargés d'or et d'argent, mais ils furent tués'
par les païens qui avaient pris la fuite. Telle fut la
punition de leur avarice. Le prince de Navarre déclara
encore une fois la guerre à Charles qui pria le Seigneur
de lui faire connaître ceux qui devaient mourir dans
cette circonstance. Le lendemain les soldats étant
prêts à se battre, Charles vit une croix rouge sur les
épaules et sur le dos de la cuirasse de ceux qui de-
vaient mourir ; il les enferma tous dans son oratoire
afin qu'ils ne fussent point tués. Après le combat,
516 LA LÉGETOE DOREE
dans lequel près de cent mille païens furent tués,
Charles trouva morts ceux qu'il avait enfermés dans
son oratoire; ils étaient cent cinquante. Alors ce prince
s'empara de force de tout le pays Navarrais. Dans la
suite on lui apprit que le roi de Babylone avait en-
voyé contre lui de la Syrie 20,000 chars. Ce roi était
de la race de Goliath ne pouvant être blessé qu'au
nombril, et fort comme quarante hommes. Sa taille
était de 12 coudées, sa figure en avait une de long,
ses doigts étaient longs de trois palmes : il transporta
dans la ville des Otogores tous ceux qui avaient été
envoyés contre lui. D'abord il souleva à la fois Raynaud,
avec Constantin, roi des Romains, et un autre comte,
et les porta en prison sur ses deux bras comme il
eût fait avec des enfants ; il emprisonna en même
temps vingt autres guerriers. Mais Roland le perça
au nombril : ce qui lui fit pousser ce cri : « Mahomet,
aide-moi, je meurs. » Alors les païens accoururent et
remportèrent de suite dans la ville. Les chrétiens y
entrèrent avec eux, s'en emparèrentet tuèrent le géant.
Roland lui avait appris, sur sa demande, ce qu'il fal-
lait croire de la Trinité : « Abraham, lui dit-il, vit
trois hommes et se prosterna en terre pour les adorer.
Dans une harpe, quand elle résonne, il y a trois cho-
ses : l'art, la main et la corde. Dans l'amande on
trouve trois parties : l'écorce, la coque et le noyau.
De même, dans le soleil, il y a le cours, la splen-
deur et la chaleur; dans la roue, le moyeu, les rais
et les jantes ; dans l'homme, le corps, l'âme et l'om-
bre. Ainsi, une chose est en trois; en Dieu aussi, trois
personnes ne font qu'un. » Le géant lui demanda en-
HISTOIRE DE CHARLEMAGNE 517
core : « Comment une vierge a-t-elle pu enfanter? »
Roland répondit : « Dieu fait engendrer des vers dans
la fève, dans la gorge ; il fait naître de Feau une mul-
titude de poissons ; les oiseaux, les abeilles et les
serpents se produisent sans la semence du mâle ; le
même Dieu a donc pu faire qu'une vierge engendrât.»
Le géant demanda des explications sur l'Ascension :
« La roue d'un moulin, lui répondit Roland, monte
aussi bien qu'elle descend ; l'oiseau, qui descend d'une
montagne, remonte en haut; le soleil, qui se lève à
l'orient pour aller à l'occident, revient encore à l'o-
rient. De même, le Christ est remonté d'où il était
descendu. » Le géant ajouta : « Maintenant, combat-
tons au sujet de la foi. » Il arriva alors ce qui a été
raconté dans le chapitre précédent, savoir que les sol-
dats de Charles couvrirent avec des linges les têtes
des chevaux, afin que ceux-ci ne vissent point les mas-
ques des ennemis ; ils bouchèrent les oreilles de ces
animaux, afin qu'ils n'entendissent point le son des
trompettes qui leur avaient fait prendre la fuite aupa-
ravant, lorsque les païens firent marcher chacun de
leurs hommes avec un masque en avant des chevaux,
et battre les tambours, ce qui leur avait procuré la
victoire. Alors, Charles s'élança et abattit le drapeau
sur le char, autrement les ennemis n'auraient pas été
mis en déroute. Ainsi il tua huit mille païens, s'em-
para de l'Espagne, et personne n'osa plus désormais
attaquer Charles. Après quoi, il vint au tombeau de
saint Jacques ; il y fit rebâtir tout ce qui avait été dé-
truit, et il ordonna, en l'honneur du saint, que tous les
rois et princes présents et futurs obéissent à l'évèque
m. 33'
518 LA LÉGENDE DOREE
de Saint-Jacques. Alors, moi, Turpin, archevêque de
Reims, dédiai, à la demande de Charles, au jour des
calendes de juin, l'église et l'autel du saint, accompa-
gné de soixante évêques. Charles dota, en cette cir-
constance, l'église de Saint-Jacques de toute la Galicie
et de l'Espagne, de manière que tout propriétaire
d'une maison devait payer annuellement quatre de-
niers, et serait exempt de tout service envers le roi et
les princes. Ce serait en ce lieu que devraient se tenir
les conciles, que les évêques recevraient le bâton pas-
toral, et les rois la couronne des mains de l'évêque.
Et comme saint Jacques et saint Jean avaient, avec
leur mère, demandé à s'asseoir, l'un à la droite, l'autre
à la gauche de J.-C, saint Jean, qui repose à Ephèse,
est le patron de l'Orient, et saint Jacques de l'Occi-
dent. Comme les trois frères étaient fort amis du Sau-
veur, Pierre a mérité d'avoir son siège apostolique à
Rome. Toutefois, Pierre est le chef, parce que J.-C.
voulut qu'il fût le prince des apôtres.
Charles était doué d'une telle force, qu'il redressait
facilement avec les mains quatre fers de cheval à la
fois, et qu'il soulevait sans difficulté, de terre jusqu'à
sa tête, un soldat placé debout sur sa main. Il était si
magnifique, qu'il tint quatre fois une cour plénière en
Espagne : à Noël, à Pâques, à la Pentecôte et à saint
Jacques. Chaque nuit, il avait 120 soldats de garde,
qui se partageaient par 40 pour chaque veille : dix
restaient à son chevet, dix à ses pieds, dix à sa droite
et dix à sa gauche, tenant à la main droite une épée
nue, et à la gauche une chandelle allumée. Celui qui
voudra en savoir davantage sur ses qualités peut s'en
HISTOIRE DE CHARLEMAGNE 5 I 9
faire une idée parla manière dont il fut fait empe-
reur à Rome. Il fonda beaucoup d'églises et d'ab-
bayes, il visita le Saint-Sépulcre et fit enchâsser dans
For et l'argent les corps d'un grand nombre de
saints.
Quand Charles revint d'Espagne, il y avait encore
deux rois païens à Sarragosse : c'étaient Marsir et
Heligand, son frère, envoyés, par le roi de Babylonie,
de Perse en Espagne, et qui n'étaient soumis qu'en
apparence à Charlemagne. Ce prince leur signifia de
se faire baptiser ou de lui payer tribut. Ils lui envoyè-
rent trente chevaux chargés d'or et d'argent et de
produits espagnols ; quatre cents chevaux chargés de
vin très doux pour la boisson des combattants ; enfin,
mille femmes sarrasines d'une grande beauté. A Gama-
léon, leur ambassadeur auprès de Charles, ils donnè-
rent trente chevaux chargés d'or, d'argent et d'étoffes,
afin de s'attacher les soldats. C'est ce qu'il fit. L'am-
bassadeur apporta à Charles les présents, mais les
soldats acceptèrent le vin et les femmes. Le roi Mar-
sir fit dire encore qu'il viendrait se faire baptiser.
Charles alla à sa rencontre avec cinquante-cinq mille
hommes ; les païens vinrent de leur côté, et les chré-
tiens en tuèrent vingt mille ; mais les chrétiens per-
dirent trente mille hommes; en punition de leur ivro-
gnerie et de leur fornication. Tous les guerriers y
périrent, à l'exception de Roland et de cinq autres.
Roland, qui avait été préservé, tua Marsir, et s'é-
chappa après avoir reçu quatre coups de lance. Il
coupa en deux un morceau de marbre, de trois coups
de son épée qu'il voulut briser, quand il se vit sur le
520 LA LÉGENDE DOREE
point de périr, et dans l'intention que les païens ne
s'en emparassent pas. Il brisa son cor en y soufflant,
et il se rompit la gorge en appelant ses compagnons.
En entendant le bruit du cor, Charles voulut venir,
mais le traître dont il a été question l'en empêcha, en
disant que Roland était à la chasse. Charles ignorait
encore le massacre et la trahison des siens. Théoderic
vint à la mort de Roland, et fut témoin de sa com-
ponction et de ses prières. Roland toucha sa chair par
trois fois, en disant : « Et dans ma chair, je verrai
Dieu mon Sauveur. » Puis, en tournant ses yeux, il
ajouta : « C'est lui que je dois voir moi-même ; souve-
nez-vous de moi, Seigneur, car c'est pour votre gloire
que je meurs eu exil ; souvenez-vous de mes compa-
gnons, qui ont été aussi tués pour vous. » Alors, fai-
sant le signe de la croix, il dit : « Maintenant, je vais
voir celui que l'œil de l'homme n'a point vu, etc. »
Ainsi expira le très saint martyr Roland. Sans con-
naître que Roland était mort, moi, Turpin, j'ai célébré,
le jour de son décès, la messe pour les défunts, en
présence de Charles, le 1G des calendes de juillet, et,
étant ravi en extase, j'entendis les chœurs célestes qui
chantaient, et j'ignorais ce qui se passait; puis, je vis
les démons qui emportaient une proie. Je leur de-
mandai : « Que portez-vous? » Ils répondirent : « C'est
Marsile que nous portons aux enfers, comme Michel
a porté Roland au ciel. » Après la messe, je dis cela
à Charles. Je n'avais pas encore fini de parler, quand
arriva Baudoin, monté sur le cheval de Roland, et
disant qu'il avait laissé Roland à l'agonie. Tout aus-
sitôt, l'armée alla au lieu funèbre ; mais Charles, qui
HISTOIRE DE CHARLEMAGXE 521
arriva le premier, le trouva sans vie et les bras sur la
poitrine, placés en forme de croix. Charles se jeta sur
lui. Qui pourrait raconter sa douleur? Il le fit ensevelir
avec du baume, de la myrrhe et de l'huile, et il passa
la nuit auprès de lui avec l'armée. Roland avait
trente-huit ans lorsqu'il mourut. Le lendemain,
les soldats allèrent sur le champ de bataille, où
l'un trouvait son compagnon mort, l'autre le sien
vivant. On rencontra le cadavre d'Olivier cloué à la
terre avec quatre lances, étendu avec les habits en
désordre, entouré de liens des pieds à la tète, écorché
par les flèches, et couvert de coups de lance et d'é-
pée. Les clameurs de tous ceux qui pleurèrent leurs
amis remplirent la forêt entière. Alors Charles jura
par le Tout-puissant qu'il ne s'arrêterait que lorsqu'il
aurait trouvé les ennemis. Il les rencontra qui pre-
naient leur repas du soir et en tua quatre mille. Le
soleil s'arrêta immobile pendant l'espace de trois
jours. Quand on eut trouvé le traître Gannelon, Charles
le fit attachera quatre des plus forts chevaux de toute
l'armée sur lesquels montèrent des cavaliers qui les
dirigèrent vers les quatre points du globe. Il périt de
la mort qu'il avait méritée, car il fut déchiré comme
le traître Judas. On donna pour les âmes des défunts
douze mille onces d'argent et douze mille talcnts-d'or,
des vêtements et des vivres. Roland fut enseveli dans
une église romaine et son épée fut suspendue à sa tète.
Toute la terre qu'on parcourt dans l'intervalle de six
jours, située autour de la place de Blaye, lieu de la
sépulture de Roland, fut donnée par Charles à des
chanoines réguliers qu'il y avait rétablis lui-même à
522 LA LÉGENDE DOREE
la condition que, chaque année, à l'anniversaire de
saint Roland, ils donnassent à trente pauvres tous les
vêtements nécessaires, et des vivres, de plus qu'ils
réciteraient trente psautiers et autant de messes pour
les âmes de ceux qui avaient péri : le reste devait leur
servir pour vivre. Après quoi, Charles voulut honorer
saint Denys : il donna toute la terre de France à son
église et fit une ordonnance par laquelle il soumettait
tous les Francs présents et futurs, même les rois, au
pasteur de cette église à laquelle chaque maison devait
payer annuellement quatre deniers. Debout auprès du
corps de saint Denys, il pria pour les âmes de ceux
qui avaient péri en Espagne et pour ceux qui acquit-
teraient de bon cœurlesdits deniers. La nuit suivante,
pendant que le roi était endormi, saint Denys lui
apparut et lui dit, après ravoir réveillé : « Ceux qui à
ton exemple ont été tués ou le seront en Espagne, je
leur ai obtenu le pardon de leurs péchés, comme aussi
pour les quatre deniers, j'ai obtenu qu'ils soient gué-
ris des blessures graves qu'ils recevraient. » Charles
raconta celte vision à tout le monde. Ensuite il fit des
œuvres merveilleuses à Aix-la-Chapelle en l'honneur de
lamère deDieu, ce qui porta un grand nombre d'autres
personnes à l'imiter. La mort de Charles m«» fut dans
la suite révélée de la manière suivante : Un jour que
j'étais en prière à Vienne, je fus ravi en extase en ré-
citant le psaume : Deus in adjutorium, les démons en
foule se dirigeaient vers la Lorraine. Quand ils furent
tous passés, j'en vis un qui ressemblait à un Ethiopien
et qui marchait plus lentement que les autres. « Où
allez-vous? » lui dis-je : « A Aix, me répondit-il, en-
CONCEPTION DE LA BIENHEITRKUSE VIERGE MARIE 523
lever l'âme de Charles. » — Je repris: «Je t'adjure, par
le Christ, de revenir me dire ce qui s'est passé. » Peu
après les démons repassèrent dans le même ordre
qu'auparavant, et m 'adressant à celui auquel j'avais
parlé d'abord : « Qu'avez-vous fait? lui demandai-je. »
Il répondit : « Un Galicien sans tète apporta tant de
pierres et de bois d'églises dans la balance que ses
bonnes œuvres l'emportèrent sur les mauvaises, et
voilà comment il nous prit son âme. » Ayant ainsi
parlé, il s'évanouit, et j'ai appris que Charles était
mort à cette heure. Quand nous nous sommes quittés,
je lui fis promettre de m'envoyer, s'il était possible,
quelqu'un pour m'informer de sa mort. Je lui avais
donné de mon côté la même promesse. C'est pour cela
qu'étant malade et à l'article de la mort, il m'expédia
un soldat de ses compagnons pour m'annoncer sa fin.
Ce qui eut lieu. Il mourut le 5 des calendes de février,
l'an du Seigneur 814.
CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE
VIERGE MARIE*
Anselme, archevêque de Cantorbéry, pasteur des
Anglais, à ses évéques, et à tous les orthodoxes, salut
* Do m Gerbcron soulève des difficultés de toute espèce
contre cette pièce qu'il place parmi les spuria de son édition
des œuvres de saint Anselme. La plus forte est tirée des noms
des personnages cités dans ce récit, où il trouve du vrai, du
faux et du fabuleux.
524 LA LÉGENDE DOREE
et perpétuelle bénédiction dans le Seigneur. Veuillez,
mes très chers frères, écouter le récit que j'entre-
prends de vous faire sur la manière dont on doit célé-
brer, comme il a été ordonné, la vénérable conception
de Marie, mère de Dieu et toujours vierge, d'après les
miracles qui ont eu lieu en Angleterre, en France et
dans d'autres pays.
Quand il a plu à la bonté divine de punir la nation
anglaise pour ses péchés, et de l'astreindre à pratiquer
les devoirs de la vertu avec plus d'exactitude, l'illustre
duc des Normands, Guillaume, la soumit par la force
des armes, et employa la peine du talion contre le roi
du pays nommé Eralde, tyran impie, persécuteur du
clergé et destructeur deThonneur dû à l'Église. Quand
ce dernier eut été tué, Guillaume dut à la protection
de Dieu et à sa valeur d'être élevé à la dignité royale,
et rendit à l'Eglise tout l'honneur que comporte sa
dignité. Jaloux de ses pieuses intentions, le diable
ennemi de tout bien s'efforça souvent de paralyser ses
succès par les fourberies de ses gens et par les incur-
sions des étrangers, mais aidé de la protection divine,
le méchant fut réduit à l'impuissance. Les Daciens,
ayant appris que l'Angleterre avait été soumise par
les Normands, furent gravement irrités d'être dépouil-
lés d'un royaume qui leur appartenait par droit d'hé-
ritage. Ils courent aux armes, équipent une flotte
dans l'intention d'aller les chasser d'une patrie que
Dieu leur avait donnée. Guillaume, informé de leur
dessein, agit en prince rempli de prudence : il envoya
en Dacie un saint abbé de Ramesey, Helsin, pour
s'assurer de ce qui se tramait. Ce personnage d'une
\
CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 525
intelligence consommée exécuta les ordres du roi avec
habileté. Sa mission achevée, voulant revenir en An-
gleterre, il se mit en mer, et déjà il avait fait heureu-
sement la majeure partie de sa route, quand, tout à
coup, une bourrasque affreuse souleva une tempête
qui troubla le ciel et la mer. Les matelots à bout d'ef-
forts sont réduits à l'impuissance, les rames sont cas-
sées, les cordages rompus, les voiles en lambeaux,
tout espoir de salut avait disparu, et on n'avait plus
qu'à attendre le moment où Ton serait englouti. Dans
le désespoir de sauver son corps, chacun recomman-
dait à grands cris son âme à Dieu et envoyait la bien-
heureuse Marie, mère de Dieu, comme le refuge des
malheureux, lorsque Ton vit apparaître subitement de
Tonde et près du vaisseau un personnage d'un exté-
rieur vénérable, revêtu d'habits épiscopaux. Il appela
l'abbé Helsin et lui adressa ces mots : « Vous voulez,
lui dit-il, échapper au péril ? Vous voulez rentrer
sains et saufs dans votre patrie? » Sur la réponse de
l'abbé en larmes, que c'était là l'unique désir qu'il
avait au fond du cœur: « Sachez, ajouta-t-il, que c'est
Notre-Dame, Marie, mère de Dieu, dont vous avez
réclamé l'assistance, qui m'envoie vers vous; et si vous
voulez exécuter ce que je vais vous dire, vous échap-
perez avec vos compagnons au naufrage qui vous me-
nace. » Il promet aussitôt d'obéir en tout, s'il échappe
au danger, « Promettez à Dieu et à moi, reprit l'évè-
que, que vous célébrerez le jour de la conception et
de la création de la mère de J.-C. et que, dans vos
prédications, vous porterez à fêter ce jour. » L'abbé
plein de prudence répliqua : « Mais quel jour doit-on
526 LA LÉGENDE DOREE
célébrer cette fête? » « Le 6 des ides de décembre,
répondit l'évêque. » «Et quel office devra-t-on réciter,
demanda l'abbé? » « On dira, reprit l'évéque, tout
l'office qu'on récite au jour de la Nativité; si ce n'est
qu'au lieu du mot nativité, on dira conception. » A
ces mots il disparut; la tempête avait cessé plus vite
qu'il est possible de le dire ; l'abbé poussé avec ses
gens par un vent favorable aborda sain et sauf en An-
gleterre, et raconta à qui il put le dire, ce qu'il avait vu
et entendu. II statua qu'on ferait une fête solennelle
de la conception dans son monastère de Ramesey, et
durant sa vie, il la célébra avec la plus grande dévo-
tion.
Et nous, mes bien aimés frères, si nous voulons
aborder au port du salut, célébrons, comme il con-
vient, l'office de la création et de la conception de la
mère de Dieu afin de recevoir une juste récompense
de son Fils qui, avec le Père et le Saint-Esprit, vit et
règne dans les siècles des siècles. Amen.
On raconte d'une autre manière l'établissement
de cette fête. Du temps de l'illustre Charles, roi des
Français, un clerc attaché à Tordre des Lévites, qui
était parent du roi de Hongrie, plein de dévotion pour
la mère de J.-C, avait coutume de réciter son office.
Pressé par ses parents, il voulut se marier avec une
toute jeune fille. Il avait reçu la bénédiction nuptiale
et la messe était achevée, quand il se rappelle qu'il
n'avait pas récité ce jour-là les heures de Notre-Dame,
comme il le faisait d'ordinaire. Il fait sortir tous les
assistants de l'église, envoie son épouse à la maison,
et reste seul devant l'autel. En récitant seul les heures
CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 527
de la Mère du Seigneur, il en vint à cette antienne :
Pulclira es et decorn, quand tout à coup lui apparut
la bienheureuse Mère de Dieu, accompagnée de deux
anges dont l'un lui tenait la main droite, et l'autre la
gauche : « Si je suis belle et gracieuse, pourquoi donc
m'abandonnes-tu et prends-tu une autre épouse? Ne
suis-je pas plus belle qu'elle ? Ne suis-je pas la beauté
par excellence? Ne suis-je pas bien gracieuse? Où en
as-tu vu une plus belle? » « Votre éclat, Madame,
répondit-il, surpasse tout ce qu'il y a de beau au
monde ; vous êtes élevée au-dessus des trônes et des
chœurs des anges ; vous êtes plus élevée que les cieux
des cieux. Que voulez-vous donc que je fasse?» Elle
répondit : « Si, pour l'amour de moi, tu quittes l'é-
pouse charnelle à laquelle tu veux t'attacher, tu m'au-
ras pour épouse dans le -royaume célesie, et si tu
célèbres chaque année la fête de ma conception, le 6
des ides de décembre, et que tu enseignes à la solen-
niser, tu seras couronné avec moi dans le royaume de
mon Fils unique. » En disant ces mots, Notre-Dame
disparut. Le clerc, décidé à ne pas rentrer chez lui,
alla aussitôt, sans consulter ses parents, dans une
abbaye prendre l'habit monastique. Peu après, par
les mérites de la Sainte Vierge, qui toujours récom-
pense ceux qui l'aiment, qui les comble d'honneurs et
de biens, il devint évêque patriarche d'Aquilée, où il
célébra tant qu'il vécut, annuellement et au jour mar-
qué, la fête de la Conception avec octave, et recom-
manda de la solenniser.
On raconte ailleurs, différemment encore, l'origine
de cette fête. Dans un bourg de France, un chanoine
528 LA LÉGENDE DOREE
prêtre avait soin de réciter les matines de la Sainte
Vierge. Une fois, qu'il revenait d'une maison de cam-
pagne où il avait commis un péché avec une femme
mariée, il voulut passer la Seine pour rentrer chez lui,
et, étant entré seul dans une barque, il se mit à réciter
en ramant les matines de Notre-Dame. 11 commençait
l'invocation : Ave, Maria, gratta plena, Domhtus tecum,
et se trouvait au milieu du fleuve, quand voici une foule
de démons qui l'engloutissent avec sa barque et en-
traînent son âme aux enfers, comme il l'avait mérité.
Trois jours après, la bienheureuse vierge Marie vint
à l'endroit où les démons le tourmentaient ; elle était
suivie d'une multitude de saints : « Pourquoi, dit-elle
aux démons, maltraitez-vous injustement l'âme de
mon serviteur? » « Nous avons droit à l'avoir, dirent-
ils, puisqu'elle a été saisie quand il faisait notre œu-
vre. » « Si elle doit appartenir, reprit la Vierge, à
celui dont elle faisait l'œuvre, elle doit être à nous,
puisqu'elle chantait nos matines quand vous l'avez
fait périr. Vous êtes donc encore plus coupables, puis-
que c'est à moi que vous avez manqué. » Quand elle
eut parlé de la sorte, les démons s'enfuirent d'un
côté et d'autre, et la très Sainte Vierge ramena l'âme
du chanoine à son corps ; puis, prenant par le bras
cet homme qui avait échappé à une double condamna-
tion, elle commanda à l'eau de rester comme un mur,
à droite et à gauche, et, du fond du fleuve, elle le con-
duisit sain et sauf sur le rivage. Alors le chanoine,
plein de joie, se prosterna à ses pieds et lui dit :
« Ma Dame bien chérie, Vierge remplie de bontés,
que vous rendrai-je pour tant de bienfaits dont vous
i
CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIKRCiE MARIE 529
m'avez comblé ? » « Je demande, répondit la Mère de
Dieu, que tu ne retombes plus dans le péché d'adul-
tère, et que tu célèbres et prêches de célébrer solen-
nellement la fête de ma conception, le 6 des ides de
décembre. » A peine avait-elle ainsi parlé, que le prê-
tre la vit monter au ciel. Quant à lui, il embrassa la
vie érémitique, et raconta à qui voulait l'entendre ce
qui lui était arrivé. De plus, il célébra cette fêle et
travailla toute sa vie à la faire célébrer. C'est pour-
quoi, mes très chers frères, de notre autorité épisco-
pale, nous confirmons cette fête, et nous ordonnons
que personne de vous, sous prétexte d'en être empê-
ché par les soins des affaires temporelles ou pour
toute autre mauvaise raison, ne s'exempte de célébrer
chaque année la conception vénérable de la bienheu-
reuse vierge Marie, et de réciter ses heures tous les
jours, à moins que ce ne soit le dimanche et une fête
à neuf leçons. Remarquez encore ici que si quel-
qu'un, entraîné par le désespoir que lui causent ses
péchés, ne veut pas célébrer l'office divin, il se rend
doublement coupable ; d'abord par rapport au péché
qu'il a commis, et ensuite parce qu'il a refusé de ser-
vir Dieu pour l'expiation de son péché. Aussi, le Sei-
gneur a-t-il dit à saint Pierre : « Si vous vous regar-
dez comme pécheur, il ne faut pas vous éloigner de
Dieu. Or, c'est s'éloigner de Dieu, de ne vouloir pas
faire une bonne œuvre à cause de son péché. Si
nous nous reconnaissons pécheurs, il est de no-
tre intérêt d'avoir la Mère de Dieu pour média-
trice et pour auxilialrice auprès de son Fils. Si le
Souverain Juge est irrité contre nous, par rapport ;\
m. :ti
530 LA LÉGENDE DOREE
nos forfaits, elle, qui Ta mis au monde, peut nous
le rendre favorable. II n'est si grand pécheur sur la
terre qui ne puisse obtenir son pardon pour le siècle
futur, si elle prie son Fils pour lui. Tout ce qu'elle
demande à son Fils, il est certain qu'elle l'obtiendra.
Voyez l'exemple de Théophile. (Ici est reproduite la
légende de Théophile, telle qu'elle se trouve au 8 sep-
tembre, fête de la Nativité de Notre-Dame.)
Miraole8 arrivés en confirmation de la Conception
de la très bienheureuse Vierge Marie.
On trouve le récit de plusieurs miracles, arrivés en
confirmation de la vérité de la conception de la très
sainte Vierge, dans un livre intitulé : Defensorium
Virginie, qui reste attaché avec des chaînes dans plu-
sieurs bibliothèques, et qui a été composé vers l'an du
Seigneur 1390. Un bachelier de Tordre des Carmes,
prêt à prendre ses grades, dans une thèse soutenue à
Paris, rapporta à un frère Prêcheur que, du temps
que maître Jean de Tolède était chancelier, un frère
Prêcheur de la Bohême avait eu l'audace de prêcher,
à Cracovie, que la glorieuse Vierge avait été conçue
dans le péché ; mais il s'affaissa subitement. On le
transporta chez lui, où il mourut peu après. Il rap-
portait cela, d'après le témoignage des honorables
docteurs en théologie, Henri de Hassia, Henri de
Huta, et maître Jean de Bologne, docteur en méde-
cine et bachelier en théologie, qui avaient été les
témoins oculaires du fait. Ce bachelier en concluait
que l'opinion de la conception immaculée était pour
CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE 531
lui un article de foi, à cause de ces miracles éclatants.
— Le vénérable docteur Girold de Piscaria, de Tordre
des frères Mineurs, était un adversaire déclaré de ce
sentiment. Ayant prêché un jour, dans un sermon sur
la conception, contre la Sainte Vierge, il alla immé-
diatement célébrer la sainte messe avec beaucoup de
dévotion. Après l'élévation, la Sainte Vierge se mon-
tra à lui, et les saintes espèces du pain et du vin dis-
parurent : « De quel front, lui dit-elle, oses-tu
prendre un corps tiré de moi, mauvais frère, qui
aujourd'hui, de propos délibéré, vient de me salir en
paroles et en actions ? » 11 demanda alors, avec de
grands gémissements, pardon de sa faute, et l'eucha-
ristie lui fut rendue ; il acheva la messe, et monta de
suite au pupitre, rétracta ce qu'il avait dit d'abord
contre la Sainte Vierge, en racontant tout au long le
miracle qui venait de s'opérer. Je tiens ce fait de plu-
sieurs témoins dignes de foi. — Dans la ville d'Ydoni,
un frère Prêcheur du pays viennois devait répondre
par devant Odonius de Champagne, de Tordre de
Notre-Dame, sur la conception. Le peuple était ras-
semblé en foule dans Téglise cathédrale des moines
de cette. ville. Ce frère allait exposer sa thèse, quand
il fut frappé de la main de Dieu ; il devint comme
muet et hébété. Ses frères le portèrent dans le monas-
tère, où il mourut au bout de huit jours, sans que
son esprit lui revînt. C'est ce que m'ont raconté des
personnes qui étaient présentes.
FIN
TABLE DU TOME TROISIÈME
Saint Mamertin 1
Saint Gilles 4
La Nativité de la bienheureuse Vierge Marie. ... 8
Saint Adrien et ses compagnons 28
Saint Gorgon et saint Dorothée . . 36
Saint Prote et saint Hyacinthe 37
L'exaltation de la Sainte Croix 43
Saint Jean Chrvsostomc . . 54
Saint Corneille et saint Cvprien 70
Saint Lambert 71
Sainte Euphémic 73
Saint Mathieu, apôtre 77
Saint Maurice et ses compagnons 87
Sainte Justine, vierge 94
Saint Corne et saint Dainicu 101
Saint Fur.sy, évèquc ' 106
Saint Michel, archange 111
Saint Jérôme 131
TABLE DU TOME TROISIEME 533
Saint Rémi 441
Saint Léger 144
Saint François 147
Sainte Pélagie 169
Sainte Marguerite 173
Sainte Thaïs, pécheresse 175
Saint Denis 179
Saint Calixte, pape 190
Saint Léonard 192
Saint Luc, évangéliste 199
Saint Crisant et sainte Daria 215
Les onze mille vierges 216
Saint Simon et saint Jude, apôtres 223
Saint Ouentin 234
Saint Eustachc 235
Tous les saints 216
La commémoration des âmes 263
Les quatre couronnés 284
Saint Théodore 285
Saint Martin, évoque 287
Saint Brice 305
Sainte Elisabeth 308
Sainte Cécile 310
Saint Clément . . • 352
Saint Chrysogone 371
Sainte Catherine 373
Saint Jacques l'intercis 388
Saint Saturnin, saintes Perpétue, Félicité et leurs au-
tres compagnons 394
Saint Pasteur 398
Saint Jean, abbé 402
Saint Moïse, abbé 404
Saint Arsène, abbé . . "". 406
Saint Agalhon, abbé 410
m. 34*
534 LA LÉGENDE DOREE
Saints Barlaam et Josaphat 413
Saint Pelage, pape 436
La Dédicace de l'Eglise 473
SUPPLÉMENT A LA LÉGENDE DOUÉE
Saint Josse 495
Saint Othraar 502
Saint Conrad 50G
Saint Hilarion 508
Histoire de Charlemagne 511
Conception de la bienheureuse Vierge Marie .... 523
TOME TROISIÈME
SOMMAIRES ANALYTIQUES
SAINT MAMERTIN
Mamertin puni pour avoir adoré des idoles. — Il est guéri
et se fait abbé. — 11 met l'obéissance de saint Marin à Té-
preuve . . . . ' 1
SAINT GILLES
Miracles opérés par saint Gilles. — Il va à Arles, de là au
désert. — Sa biche. — Il est découvert. — Il fonde un monas-
tère avec les libéralités du roi. — Il obtient pour le roi le
pardon d'une faute énorme. — Il va à Rome où le pape lui
donne deux portes pour son église. II les jette dans le Tibre
et elles arrivent à son monastère 4
LA NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
Ancêtres de la bienheureuse vierge Marie. — Sainte Anne a
trois maris. — Joachim et Anne vont à Jérusalem. — Affront
que reçoit Joachim pour sa stérilité. — Un ange lui promet
une fille. — Rencontre des deux époux. — La sainte Vierge
va au Temple se consacrer à Dieu. — Mariage de la sainte
Vierge. — Origine et établissement de la fête de la Nativité. —
Légende du chevalier vainqueur à un tournoi. — Une mère
prend l'enfant Jésus à une statue de la Madone qui ne lui
rendait pas son fils enfermé dans un cachot. — Voleur soutenu
à la potence par la sainte Vierge. — Clerc qui est détourné du
530 LA LÉGENDE DOREE
mariage par la sainte Vierge. — Clerc dissolu et admonesté
dans une vision. — Légende de Théophile. — Femme préser-
vée du feu 8
SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS
Persécution de Maximien. — Adrien se convertit à la foi. —
Il est jeté en prison. — Joie de sa femme en apprenant
qu'Adrien souffre pour J.-C. — Adrien va annoncera sa femme
le jour de son martyre. — Désespoir de Natalie qui croit son
mari transfuge de la foi. — Martyre d'Adrien. — On lui coupe
les membres. — Natalie s'enfuit. — Sa mort .... 28
SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE
On fait rôtir les saints sur un gril. — Récit de leur
martyre 36
SAINT PROTE ET SAINT HYACINTHE
Saint Prote et saint Hyacinthe convertissent à la foi Eugénie»
fille de Philippe. — Hélénus confond un hérétique. — Eugénie
est aimée d'un amour incestueux par Mélancie. — Ses résis-
tances. — Elle est traînée devant le juge. — Elle confond ses
accusateurs en leur manifestant son sexe. — Elle est reconnue
par ses parents qui se font chrétiens. — Ses différents sup-
plices. — Martyre des saints Prote et Hyacinthe ... 37
L'EXALTATION DE LA SAINTE CROIX
Chosroës emporte la sainte croix de Jérusalem. — Héraclius
rapporte la sainte Croix à Jérusalem. — Miracles opérés à
cette occasion. — Un juif couvert du sang sorti d'un crucifix
qu'il avait frappé. —Vertu du signe de la croix. . . 43
SAINT JEAN CHRYSOSTOME
Saint Jean Chrysostomc jugé défavorablement parles clercs,
mais aimé du peuple. — Son discours sur Eutrope. — Gaymas
ennemi du saint demande une église pour les Ariens. —
Saint Jean s'y oppose. — Il institue le chant des hymnes
pendant la nuit. — Théophile veut le déposer. — Ses luttes
avec ses ennemis. — Miracles au tombeau d'Epiphane. — On
TOME III, SOMMAIRES ANALYTIQUES 537
soudoie des assassins contre Jean ; le peuple le carde. — Il
est chassé de Constanlinople. — Sa mort. — Son corps rap-
porte à Constantinople 54
SAINT CORNEILLE ET SAINT CYPRIEN
Martyre de saintCorneille. — Martyre de saintCypricn. 70
SAINT LAMBERT
Saint Lambert promu à Pépiscopat. — Il est forcé de se re-
tirer dans un monastère; sa patience. — Il est assassiné. 71
SAINTE EUPIIÉMIE
Euphémic se déclare chrétienne. — Elle est traduite devant
Priscus. — Le juge veut lui faire violence. — Supplice de la
roue. — Elle est condamnée à des outrages infâmes. — Les
animaux la respectent. — Elle est tuée 7.'l
SAINT MATHIEU, APÔTRE
Il prêche en Ethiopie où il confond les magiciens. — Il met
des dragons en fuite. — II ressuscite le fils du roi. — Il con-
vertit toute l'Egypte. — Ilirtacus veut épouser la Hlle du roi,
elle refuse car elle s'est consacrée à Dieu. — Son martyre. 77
SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS
Maurice chef de la légion théhaine. — Dioctétien veut faire
apostasier les chrétiens. — Hefus des soldats. — On les dé-
cime. — Martyre de saint Victor. — Leur inhumation en
divers endroits. — La mère d'un de ces martvrs entend la
xi
voix de son fils parmi celle des moines. — Tempête apaisée
par leur intercession. — Le chef de saint Maurice à Au-
xerre. — La foudre écrase un ravisseur des richesses d'une
église de saint Maurice 87
SAINTE JUSTINE, VIERGE
Justine se convertit à la foi en entendant lire l'Evangile. —
Opérations magiques de Cypricn qui veut la séduire. — Inu-
338 LA LÉGENDE DOREE
tilité de ses efforts. — Tentations de Justine. — Cyprien
voyant l'impuissance des démons se convertit. — Supplices
infligés à Cyprien et à Justine. — Leur martyre. . . 94
SAINT CÔME ET SAINT DAMIEN
Us exercent gratuitement la médecine. — Lisias veut les
forcer à sacrifier aux dieux. — Ils sont jetés à la mer et
sauvés par un ange. — Tortures qu'on leur fait subir. — Ils
sont décapités. — Paysan délivré d'un serpent qu'il avait
avalé. — Femme recommandée à ces saints et préservée. 101
SAINT FURSY, ÉVÊQUE
Le démon lutte contre les Anges qui portent l'Ame de saint
Fursy au ciel. — Saint Fursy fouetté pour avoir reçu un vête-
ment d'un usurier. — L'âme de Fursy rendue à son corps. 106
SAINT MICHEL, ARCHANGE
Apparition de l'archange saint Michel au mont Gargan, au
mont Saint-Michel et au château Saint-Ange. — Peste à Rome.
— Hiérarchies angéliques, leurs fonctions. — Combat avec
Lucifer. — Dédicace de l'église du mont Gargan. — Pourquoi
nous devons honorer les saints Anges 111
SAINT JÉRÔME
Etudes de saint Jérôme. — Piège que lui tendent de mau-
vais clercs. — Sa vie au désert racontée dans sa lettre à
Eustochium. — 11 traduit la Sainte Ecriture. — Fausse
légende du lion. — Il règle les offices de l'Eglise. — Il se
retire au sépulcre de Notre-Seigncur. — Sa mort . . 131
SAINT REMI
Saint Rémi convertit les Francs. — Clotilde et Clovis. —
Translation du corps de saint I\emi 141
SAINT LÉGER
Il est fait évèquc d'Aulun. — Ses démêles avec Ebroïn. —
Le roi veut s'en défaire. — Le saint se retire à Luxcuil. — Il
TOME III, SOMMAIRES ANALYTIQUES 339
revient à Autun. — On lui arrache les yeux. — On lui coupe
la langue. — Il est décapité 144
SAINT FRANÇOIS
Après vingt ans passés dans la vanité François se consacre
à Dieu. — Il change ses habits contre ceux d'un pauvre. —
Sa dévotion envers Jésus crucifié. — Il se dépouille de tout.
— Il s'attache des disciples. — Il appelle la pauvreté sa dame.
— Il commande aux démons. — Comment il réprime ses
tentations, — Ses stigmates. — Mort ressuscité. — Saint Do-
minique et saint François à Rome. — Ses vertus et ses saintes
œuvres. — Ses larmes. — Les oiseaux familiers avec lui. —
Ses miracles. — Résurrection d'un enfant. — Jeune fille ren-
due à la vie 147
" SAINTE PÉLAGIE
Luxe de Pélagie. — Elle se convertit et fait pénitence. —
Tentations auxquelles elle est exposée. — Elle donne ses biens
aux pauvres. — Elle se retire au désert. — Sa mort. . 169
SAINTE MARGUERITE
Marguerite quitte le monde le jour de son mariage. — Elle
va au désert sous le nom de frère Pelage. — Elle est accusée
d'adultère et chassée du monastère. — On reconnaît son in-
nocence à sa mort 173
SAINTE THAÏS, PÉCHERESSE
L'abbé Paphnuce la convertit. — Elle brûle les produits de
sa lubricité. — Elle est enfermée dans une étroite cellule;
vie qu'elle y mène, — Ses péchés étant remis, elle sort de sa
cellule. Sa mort. — L'abbé Ephreni convertit une péche-
resse 175
SAINT DENIS
Pourquoi il est appelé l'aréopagite. — Son étonnement au
sujet de l'éclipsé arrivée au moment de la mort de Notre-
540 LA LÉGENDE DOREE
Seigneur. — Autel élevé à Athènes au Dieu inconnu. — Saint
Paul à Athènes convertit saint Denis. — Aveugle guéri par
saint Denis. — 11 vient à Home. — Saint Clément l'envoie à
Paris. — Il est pris en qualité de chrétien. — Supplices qu'on
lui fait endurer ainsi qu'à ses compagnons. — On leur
tranche la tète. — Saint Denis porte la sienne depuis Mont-
martre jusqu'à Saint-Denis. — Leurs corps jetés dans la
Seine sont dérobés par une pieuse femme. — L'âme de Da-
gobert délivrée 179
SAINT CALIXTE, PAPE
Merveilles arrivées à Rome au temps de saint Calixte. —
On recherche les chrétiens. — Massacre de plusieurs néo-
phytes. — Saint Calixte est jeté dans un puits avec une
pierre au cou 190
SAINT LÉONARD
Il obtient du roi de France de délivrer les prisonniers. —
Il prêche à Orléans et dans l'Aquitaine. — Il délivre la reine
en danger. — Monastère de Noblac où le saint se retire. —
Sa mort. — Prisonniers délivrés. — Autre saint du même
nom, abbé de Corbigny 192
SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE
Saint Luc est-il l'un des soixante-douze disciples? — Les
quatre animaux d'Kzéchiel. — Le lion donne la vie à ses petits
par ses rugissements. — Qualités de l'aigle. — Qualités du
lion. — Qualités du bœuf. — Caractère et vertus de saint
Luc. — Trois sortes de médecines. — Autorité de son évangile.
— Les évaugélistes s'instruisent auprès de la Sainte Vierge.
— Les Apôtres ont aussi instruit saint Luc. — Victoire des
Chrétiens sur les Turcs annoncée d'avance par saint Luc. 499
SAINT GRISANT ET SAINTE DAIUA
Le père de Crisant veut le ramener au culte des idoles. —
Il convertit Daria chargée de le séduire. — Conversions qu'il
TOME III, SOMMAIRES ANALYTIQUES 541
opère avec elle. — La pureté de Daria préservée par un lion.
— Leur martyre 215
LES ONZE MILLE VIERGES
Ursule est demandée en mariage par le roi d'Angleterre. —
Conditions apportées par Ursule. — Elle part pour la Bretagne
en nombreuse compagnie. — Conversion miraculeuse d'Ethéré
qui vient à la rencontre des onze mille vierges. — Leur arrivée
à Cologne. — Leur martyre. — Discussion sur la réalité des
faits racontés dans la légende. — Différents miracles. 216
SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APOTRES
Lettre d'Abgare à J.-C. — Réponse de J.-C. — Portrait de
J.-C. envoyé à Abgare. — Vertu de la lettre de J.-C. — Ré-
ception de Jude par Abgare. — Simon et Jude en Perse. — Le
général d'armée du roi de Babylone interroge les apôtres sur
l'issue d'une bataille. — Opérations magiques des prêtres des
idoles. — Un jeune enfant déclare l'innocence d'un diacre
qu'on accusait d'être son père. — Tigres adoucis. — Les apô-
tres arrivent à Suaniroù ils retrouvent les soixante-dix prêtres
des idoles. — Les idoles brisées. — Martyre des apôtres. —
Autre légende de saint Simon. — Il revient d'Egypte à Jéru-
salem dont il est ordonné évoque. — Il est crucifié . . 223
SAINT QUENTIN
Il vient à Amiens prêcher la foi. — Ses tortures. — II est
conduit à Vermand ; son martyre. — Découverte de son
corps 234
SAINT EUSTACHE
Eustachcvoit une croix entre les bois d'un cerf. — Paroles
que lui adresse le Christ. — Vision de sa femme. — Il se fait
baptiser avec sa famille. — J.-C. l'encourage et lui prédit des
afflictions. — Il est réduit à une grande misère et s'enfuit en
Egypte. — Sa femme lui est ravie. — Il perd ses enfants. —
Ses plaintes. — 11 est réduit à soigner les champs. — L'empc-
LA LÉGENDE
ii [ pas
a
Vie
ri fie
cherche. — U est re
oire qu'il remporte,
aux idoles l'empcre
— Par
ir fnil
— Il re
e qu'En
Onalre nuiiifs de l'institution de cette solennité. — t* Dédi-
cace, ilti Panthéon. — Description de ce temple.— 20r"ctcrles
saints omis dans le cours de l'année. — Dignité des reliques
<]cs saints. — 3> Expiation de nos négligences dans la manière
de célébrer les saints. — (Junlre classes Je saints : 4" les
npi'ilrcs; 3> les martyrs; 3" les confesseurs ; i*> les vierges.
— i1 Moyen Tacite d'augmenter en grilce. — Vision du contre
île l'église de Saint-Pierre. . , 2«t
LA C.OMMÉMOnATION I»E5 AMES
Institution de celle fête par saint Odiloti de Cluny. 1" (Jucls
Surit ceux qui doîvcul être purifiés. — Trois soctes de peines.
— *- Par qui ils sont purifiés. — 3" Où sont-ils purifiés, —
l.'nr ilnie renfermée dans un bine de glace. — Un sophiste
habillé d'une lourde chuppr couverle de syllogismes. — Suf-
frages qu'un peut adresser pour les ilmes du Purgatoire. —
Eïéque repris dans un cimetière pour avoir interdit un prOIre
i récitait tous les jours la messe des morts. -
u forme à la légende du puits de saint Patrice. —
Un n
litodiii'o rcl'iiM- de s
Saint M„.„„. - ., —
pauvre. — Son intrépidité
soldat. — Il partage sou
• _ H tombe da
manteau avec un
is les mains d'une
">
TOME 111, SOMMAIRES ANALYTIQUES 543
troupe de voleurs. — Son zèle contre l'arianisme. — Il va
trouver saint Hilaire à Poitiers. — Il ressuscite un mort. —
Il est promu à l'épiscopat. — Il force Valentinien à le recevoir.
— Autre mort ressuscité. — Toutes les créatures lui obéissent.
— Son humilité. — Il est honoré de la visite de plusieurs
saints et saintes. — Ses vertus. — Ses austérités. — Un globe
de feu parait sur sa tête. — Ses bras paraissent couverts de
riches bracelets. — Les démons lui obéissent. — Sa maladie.
— Sa mort. — Différentes apparitions après sa mort. — Saint
Ambroise assiste de Milan à ses funérailles. — Un aveugle et
un paralytique guéris malgré eux 287
SAINT BIUCE
Saint Brice se moque de saint Martin. — 11 est élu évèque
après saint Martin. — Il est chassé de Tours. — Il va à Rome.
— Il revient à Tours ; sa mort 305
SAINTE ELISABETH
Sa naissance. — Ses vertus des l'enfance. — Sa simplicité
dans ses habits. — Elle est mariée au landgrave de Thuringe.
— Ses austérités. — Sa tempérance. — Sa charité envers les
pauvres. — Son mari meurt en Terre-Sainte. — Sa vie dans
Tétat de viduité. — -, Elle est chassée de son palais et habite
dans un lieu où Ton avait mis des pourceaux. — Elle s'oppose
à un second mariage. — Les dépouilles de son mari reçues
avec pompe. — Elle revêt l'habit religieux. — Mortifications
qui lui sont imposées. — Son humilité. — Ses révélations. —
Conversion qu'elle opère. — J.-C. lui annonce sa fin prochaine.
— Sa mort. — Miracles dus à l'invocation de la sainte. —
Moine guéri. — Jeune fille délivrée d'une infirmité singulière.
— Main paralysée rendue saine. — Peudu rendu à la vie. —
Noyé ressuscité. — Pendu préservé. — Bras pilé par une meule
et guéri. — Un aveugle-né reçoit la vue. — Infirme redressée.
— Paralytique guérie. — Un homme deux fois guéri. 308
SAINTE CÉCILE
Son mariage. — Conversion de son mari. — Conversion de
I.A fcé&KKDI DORÉE
Tiburce, Irérc Je son mari. — Elle encourage Isa martyrs —
Sou interrogatoire devant Almarhius. — Elle est jcléc .li.iis
«ne étuve. — Sa mort 310
SAINT CLKMENT
Fuite (le sa mère. — Elle fuit naufrage e[ perd deux de ses
euTaiils. — Son mari envoie ïi su recherche. — Suiut Clément
abandonné par son pin ■■ uî va chercher sa femme. — Snint
Pierre informé par saint Clément de la perle de ses parents. —
Heneonlre de la mère de Clément pur suinl Pierre. — Les
frères de sainl Clément retrouvés. — Saint Pierre rend saint
Clément n son père. — Suint Pierre et Simon le magicien. —
Sainl Pierre ordonne saint Clémenl, évèquc. — H convertit la
nièce de l'empereur. — Exil du saint. — Fontaine miracu-
leuse. — Il est précipité dans la mer. — Un enfant reste un an
au louibeau de sninl Clément 352
SAINT CHHYSOtiUNE
Correspondance de suinl Chrysogime «vee saillie Auastiisii'.
— Il a la tête tranchée 371
SAINTE CATKEIMNE
Zèle de Catherine. — Discussion avec l'empereur. — Con-
version el martyre des philosophes. — Après différents sup-
plices Catherine est jetée en prison. —Conversion de l'impé-
ratrice. — Machine terrible brisée. —Martyre de l'impératrice
et dr Porphyre. — Elle est décapïlée. — Son corps transporté
par les autres au mont Sinaï. — Eloge de la sainte. Exposition
dans leur ordre de toutes les sciences qu'elle posséda. — Di-
vision îles parties de chaque science. — Son éloquence, sa
constance, sa charité. — Privilèges qui la distinguent et
l'égalent aux nu 1res saints 373
épouse le rappellent à de
■se chrétien devant le roi
*>
TOME III, SOMMAIRES ANALYTIQUES 545
des Perses. — Il est condamné à être coupé par morceaux;
récit de cet affreux supplice 388
SAINT SATURNIN, SAINTES PERPETUE, FELICITE
ET LEURS AUTRES COMPAGNONS
Saint Saturnin à Toulouse. — Son martyre. — Autre Satur-
nin aussi martyr. — Troisième Saturnin 394
SAINT PASTEUR
Il refuse de voir sa mère. — Trois opérations de l'âme. 398
SAINT JEAN, ABBÉ
Jean demande à Episius quels progrès il a faits dans le dé-
sert. — Il passe une semaine dans le désert. — Il revient
frapper à la porte de son frère. — En mourant il laisse à ses
frères des préceptes de morale 402
SAINT MOÏSE, ABBÉ
Il donne à un frère le conseil de rester dans sa cellule. —
II veut détourner un vieillard d'aller en Egypte. — Ce vieil-
lard ne l'écoute pas, il part et fait violence à une vierge. —
Remords du vieillard. — L'abbé Moïse est ordonné clerc. —
Ses collègues le repoussent. — Sa résignation. . . . 404
SAINT ARSÈNE, ABBÉ
Arsène à la cour entend une voix qui lui dit de fuir les
hommes. — Il se fait moine. — Une dame noble désire le
voir. — Mauvais accueil que lui fait saint Arsène. — 11 refuse
l'héritage de son père. — Ses mortifications AOii
SAINT AGATHON, ABBÉ
Agathon garde une pierre dans sa bouche pendant trois ans
pour apprendre à se taire. — Son humilité. — Conseils qu'il
donne à ses frères. — Vision de saint Agathon avant sa mort.
— Ses derniers conseils. — Sa mort 410
SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT
Josaphat. — Précaution de son père contre la foi. — Pro-
iii. 35
.NUE DUR tC
iphal. — Son de»
Arrivée des Lombards en Italie. — Saint Médurd PI saint
(iïldard frères. — Trois eniiilt's c h an gif es en une perle admi-
rallie à Razas. — Les Lombards ainsi appelés de leur barbe.
— Uusrmonde forcée de boire dans le ernue de son père. —
Vengeance de Roscmonde. — Paix conclue entre les Romains
ri les Lombards. — Mahomet; pourquoi il défend de maïujer
de lu ehair de porc. — Lois cl prescriptions de .Mahomet, — Son
paradis. — Son enfer. — Croyances absurdes des Mahouié-
taris. — Pépin, roi de France. — Aslolphe-Didier roi des
Lombards. — Bofce. — Elpis, sa femme. — Tbéodoric vu
dans le cratère d'un volcan après sa mort. — L'Ame de Dago-
faert délivrée pur saint Denis. — Rachord, roi des Prisons,
méprise le baptême qu'il allait recevoir; sa punition. — Pluies
de fromrnt, il'orge et de légumes. — Les Tyriens préservés de
la peslc en se coupa ni les cheveux cri tonne de croix. — Char-
lemagne; le papa Adrien. — Didier prisonnier. — Fin du
royaume des Lombard) — Cbarlemagne reçoit le droil d'élire
le pape. — Soupçons d'Alcuin par rapport à Charlc magne au
sujel de ses tilles. — Portrait de Charlemagnc. — Mortalité
éteinte par des prières. — Pluie de sang à Brescia. — Saute-
relles dans les Gaules ; peste qu'elles occasionnent. —
Olhoti I»r manque d'clre poignarde le jour de Pâques. —
Otbon ilfaîl massacrer les principaux de Rome. — La femme
d'Ulbon III accuse un conile de l'avoir voulu violer. - Meur-
tre de cel innocent; sa femme le justifie. — L'impératrice
brûlée vive et l'injustice réparée. — Saint Henri empereur
convertit la Bavière. — Sainte Cunégonde, sa femme —
Poutre de feu se dirigeant vers le soleil. — Conrad fait in-
cendier Milan. — Histoire merveilleuse du tils du comte
Léopold qui fut Henri II. — Fondation du monastère d'Hîs-
sange. — Schismes des trois papes. — Henri III.— Henri IV;
son épitaphe. — Saint Bernard. — Truie qui met bas un pour-
*\
TOME III, SOMMAIRES ANALYTIQUES 547
ceau avec un visage d'homme. — Monstre à deux corps placés
en sens inverse, homme d'un côté, chien de l'autre. — Hugues
de Saint-Victor; prodige arrivé à sa mort. — Massacre ef-
froyable des Romains par les Teutons. — L'empereur Frédéric
se noie en Terre-Sainte. — Pluies de pierres. — Prise de
Constantinople, institution des Frères prêcheurs albigeois. —
Sainte Elizabeth de Hongrie 436
LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE
Consécration de l'autel. — La messe chantée en trois lan-
gues, et pourquoi? Consécration de l'Eglise. — Le démon
chassé d'une église. — Les sept heures canoniales pourquoi
établies? — Vertus des sacrements. — Explication des céré-
monies de la dédicace de l'autel. — Dédicace des églises;
cérémonies qui s'y observent. — Par qui le temple est pro-
fané. — Temple spirituel 473
SUPPLÉMENT A LA LÉGENDE DORÉE
SAINT JOSSE
Saint Josse, fils de Judicaël, roi des Bretons, abandonne le
royaume de son père pour embrasser la vie monastique. — Il
est ordonné prêtre. — Miracles qu'il opère. — Les oiseaux et
les poissons se laissent toucher par lui. — Sa charité. — Il
fait jaillir une source avec son bâton. — Il part pour Rome.
— Une jeune fille née sans yeux est guérie en se lavant avec
l'eau dans laquelle saint Josse s'était lavé les mains. — Sa
mort. — Son corps se conserve intact pendant 40 ans. — Le
successeur d'Haymon frappé de cécité pour avoir violé le
sanctuaire où reposait saint Josse. — Enfant préservé de
l'incendie par les mérites de saint Josse. — Nombreux ma-
lades guéris 495
SAINT OTHMAR
Othmar est mené à la cour d'Allemagne par son frère. —
Il est instruit dans les lettres. — Il entre au service du comte
LA
GENDE DOR.KE
Vicliii". — îl csl promu >< la prêtrise. — Il fonde un monas-
tère. — Sn charité, — Il Util un hôpital pour les aveugles.
— SnîuL Ollimar est accusé par un Faux: frère d'avoir eu des
rapports criminels nvec une femme. — Il est condamné à
l'exil. — Sun calomniateur est puni par Dieu, el forcé d'avouer
■H calomnie. — Saint Othmar meurl en exil. ~ Son corps se
ronserve sans corruption pendant dix ans. — Ses disciples
rapportent son corps nu monastère de saint Gall. — Miracles
302
Conrad naît en Allemagne de parents nobles. — Kotbing
^véque le nomme auditeur. — Conrad est élu évèque. — il
'ail bftlir trois églises. — Il avale une araignée en célébrant
a messe. — I! rend celle araignée inlacle par la bouche. —
k mort nm
llilarinn reçoit le baptême à Alexandrie. — Il va eu Éçvple
pour voir saînl Antoine cl prend exemple sur lui. — Ses mor-
tifications. — Sa mort. — Esychius dérobe son corps cl le
transporte un Palestine. — Son corps répaud uuu odeur excel-
lente, comme s'il avait été embaumé 508
L'apiltre saint .Tacqu
purifier le lieu de sa !
religion chrétienne dai
l'ampelune. — Les ni
prière de Charlcmagnc
s apparaît a Charles pour le prier de
■piillurc. — Charlcmagnc rétablit la
s l'Espagne et la fiai i es. — 1! assiège
irs de la ville s'écroulent après une
■■gc Luecrna qui
_ _,_c Pampclunc. — 11 fait bâtir une église
încur de saint Jacques. — Apres le départ de Charte-
- Charles revient el lui livre bataille. — Combats en-
■licns et païens. — Les païens sont vaincus. — Argo-
nilte bom
-Mille
"^
TOME III, SOMMAIRES ANALYTIQUES 549
chrétiens qui avaient dépouillé les morts sont tués. — Le
prince de Navarre déclare la guerre à Charles. — Charles voit
une croix rouge sur les épaules et le dos de la cuirasse de
ceux qui devaient mourir. — Le roi de Babylone envoie 20,000
chars contre lui. — Description de ce roi géant. — Il est blessé
par Roland; sa mort. — Force de Chàrlemagne. — Marin et
Haligand, rois païens, reçoivent de Chàrlemagne signification
de se faire baptiser ou de payer tribut. — Ils envoient à
Chàrlemagne des présents et mille femmes d'une grande
beauté. — Les soldats de Chàrlemagne acceptent le vin et les
femmes. — Combat entre les troupes de Marsir et celles de
Chàrlemagne. — Roland tue Marsir. — Mort de Roland. —
Douleur de Chàrlemagne. — Mort du traître Ganclon. — Saint
Denis apparaît à Chàrlemagne. — Mort de Chàrlemagne . 511
CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
Anselme, archevêque de Cautorbéry donne le récit de la
manière dont on doit célébrer la vénérable conception de
Marie. — Manière dont la fête fut instituée en Angleterre. —
La fête instituée en France. — Miracles arrivés en confirma-
tion de la conception de la bienheureuse Vierge Marie. 523
CE VOLUME A ETE ACHEVÉ D'iMPRIMER
LE TRENTE-UN AOUT MIL NEUF CENT UN
SUR LES PRESSES DE
DARANTIERE, IMPRIMEUR \ DIJON
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(LEGENOA AUREAi
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ET RECHERCHES SUR LES SOURCES
Par l'Abbé J.-B. M. ROZE
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recueillis et publies par
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Pour tarir A Mulâtre (!<■ la lïe prfri>, du tieimir -i -t« IIAh». rf.> YirWA... .... .««
AVEC ANNOTATIONS
MANUSCRITES d
Publiés par LUCIKX COR
US COCUS HE
Manuscrits inédits de L
nu Brlliih Muieum cl au SouIK Ke
Imprcssiun faite à Cent excmpU
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